XII. Charles Sauvageot
LA CÜRIOSIIÉ
Curiosité, — voilà un mot plus facile à comprendre qu’à définir. L’image qu’il éveille est familière à tous, et pourtant peu de personnes pourraient expliquer ce que l’on entend par cette expression, et jusqu’où s’étendent les limites de son acception. Du temps de La Bruyère, qui a consacré aux curieux la moitié d’un chapitre où il raille leurs ridicules et leurs manies, on entendait tout possesseur d’une collection quelconque de choses rares plutôt que belles, en quelque genre que ce fût : fruits, insectes, oiseaux, coquilles, livres, meubles, estampes. Le portrait, le caractère de l’amateur de prunes est une œuvre achevée. Le moraliste y voit une passion aveugle, égoïste, une manie, un sacrifice à la mode, et sous son pinceau, le curieux devient un être parfaitement ridicule, vaniteux et exclusif. Sous le nom de Domocède, l’ahhé d-
LA CrRIOSlTiC,
Marolles, le fameux ainaleur d’estampes, est pincé jusqu’au sang. Plus tard, l’acception de ce terme perd un peu de cette idée de ridicule, et semCle se circonscrire au collectionneur spécial d’objets ayant rapport à Part. « Ce célébré curieux, dit Mariette « en parlant de Crozat, s'étoit borné à ne placer « dans son cabinet que des morceaux qui étoient « du ressort du dessin'. » Le Dictionnaire de Trévoux (édit, de 1771) précise encore plus l’acception du mot Curiosité : « Ce mot, principalement au « pluriel, est souvent synonyme de choses rares et « curieuses, en fait de tableaux, de dessins, d’es- « tampes, marbres, bronzes, médailles, etc., etc.; « res singulares, eximiæ, rarœ. Il y a à Paris plu- « sieurs cabinets de curiosités. Il se prend aussi « pour la recherebedes curiosités; il est reçu parmi <c les amateurs des arts. On dit familièrement : Com- « ment va la curiosité? Les brocanteurs s’assemblent « pour trafiquer entre eux, et ils appellent cela : se U trouver à la curiosité. » Les brocanteurs sont moins puristes de nos jours ; ils disent tout simplement aller à la vente. Après quoi ces honnêtes gens font la révision, c’est-à-dire une seconde vente entre eux qui égalise la valeur des objets et les empêche de tomber à trop bas prix. C’est en somme le
t . Ai’js en tête du Catalogue Crozat, par Mariette.
consommateur qui paye les frais de cette singulière .justice distributive.
Enfin le Dictionnaire de l’Académie* se prononce ainsi : « Curiosité. — Il se dit quelquefois du goût « qui porte à rechercher les objets curieux, rares, « nouveaux, etc. Objets de curiosité ; donner dans « la curiosité : cette dernière phrase a vieilli. Il « se dit également des choses rares, nouvelles, « curieuses, et dans ce sens, il ne s’emploie guère « qu’au pluriel : Un cabinet plein de curiosités. « Magasin de curiosités. »
On peut donc définir la Curiosité : 1° au moral, un mélange de sentiments de curiosité, de goût et d’amour-propre, qui pousse à rechercher et à acquérir des objets singuliers, artistiques et rares ; 2® dans le sens matériel, la réunion des produits que cette recherche a pour objet. La condition sine qua non pour mériter le titre de curieux est que tous les objets recherchés offrent un intérêt d’art quelconque, un mérite de main-d’œuvre indépendant de la matière. Ainsi les collectionneurs de minéraux, de coléoptères, de lépidoptères, d’herbes, de coquilles, bien que satisfaisant leur curiosité dans le sens propre, ne sont cependant pas des curieux comme nous l’entendons. Leurs collections sont sur-