‹ La curiositéChapitre 3 sur 45 · fidilion (te isa.ï · texte numérisé non relu

fidilion (te isa.ï

LA Cl’UlOSITÉ.

tout faites au point de vue scientilique. Il en est de môme des amateurs de médailles, de monnaies, de . jetons, de sceaux ou de chartes, des curieux de numismatique et de sphragistique, qui rendent à l’histoire des services signalés, mais n’intéressent l’art que par occasion. Je le répète ; le mérite d’art doit être la valeur dominante. On comprend combien le champ est vaste et combien ses limites sont élastiques. Il ne faut pas non plus faire figurer sous cette dénomination ces réunions d’objets formées par la bizarrerie du goût ou l’extravagance de la vanité.

Il y a dans la curiosité comme dans la bibliophilie des amateurs de bouquins. Cela devient une manie, une rage, une maladie, mais ce n’est pas un goût. J’ai connu des collectionneurs de bouchons, de plumes, d’épingles, de clous ; tout le monde a vu à Bruxelles la collection de boutons acquise 12,000 livres par un prince d’Arcraberg. Les enfants et les grandes personnes, hélas! qui courent après les timbres-poste ne seront jamais des curieux. Tombée dans ce bas-fonds, la curiosité rentre dans la médecine expérimentale. On en devient fou souvent et l’on en meurt quelquefois. Je ne m’occupe que des curiosités qui sont un charme pour l’imagination, une distraction pour l’esprit, un sujet d’étude et d’exercice pour le goût, dans ce qu’il offre de plus délicat et de plus élégant. 'Je passerai en revue, sans y insister.

LA CL’RJOSlfÉ.

tous les objets livrés par l’industrie à l’art, et ornés par celui-ci de façon à faire disparaître complètement la valeur intrinsèque sous la valeur fictive; tels que les armes, les meubles, les faïences, les porcelaines, la verrerie, les émaux, les laques, les ivoires, les bronzes, les bois sculptés, les boîtes ornées, les pierres gravées, les bijoux, l’orfèvrerie, la chinoiserie ; c’est-à-dire l’art s’exprimant sur des objets d’un petit volume : la curiosité en un mot. Je n’ai nullement la prétention de composer des traités spéciaux sur chacun de ces objets. Je désire donner un aperçu des principales collections de ces objets dont le goût est devenu de nos jours presque un besoin. Besoin étrange, qui soulève de graves questions de civilisation, besoin dont je regrette l’aveugle satisfaction avec tous ce?ux qui souffrent de voir l’art se vulgariser, mais enfin besoin réel, fait accompli qu’il faut accepter bon gré mal gré, qu’il serait puéril d’entraver, et qu’il peut être utile de diriger.

Toutes les civilisations extrêmes ont eu le goût de la curiosité, et, j’en suis fâché pour notre amourpropre, nous no faisons que suivre de bien loin les traditions de l’ancien monde. Les particuliers d’Athènes, les proconsuls de Rome, avec leurs richesses qui nous paraissent fabuleuses, eussent probablement souri de pitié à voir les cabinets de nos modernes collectionneurs. Je ne suis pas bien

LA CUftlOSlTK.

sùr qu’Hippocrale ne fut pas un curieux, et qu'en lui envoyant ses présents, Artaxercès n’ait pas espéré tenter le goût du collectionneur bien plus que la cupidité de l’homme. A ce compte, et si, parmi les dons refusés si noblement par le pauvre médecin, figurait quelque belle statuette en or émaillé ou quelque délicate aiguière en faïence de Perse, le patriotisme du citoyen se doublerait du désintéressement au moins aussi rare de l’amateur. Les Romains, avec leur civilisation pléthorique, poussaient la rage de la curiosité jusqu’au massacre sur une grande échelle. C’est le véritable motif de la condamnation de Verrès, et il est tout simple que Cicéron, qui était lui-méme un curieux, se soit montré aussi âpre contre un rival. Il y a évidemment dans ce procès, dont nous n’avons pas toutes les pièces, puisque Hortensius, l’avocat de Verrès, ne voulut pas répliquer, un dessous de cartes qui échappe à la postérité. La quatrième harangue de Cicéron, de Signis, contient une énumération des tableaux, statues, vases murrhins (on ne sait pas ce que c’est), vases étrusques, etc., qui, tout en faisant honneur aux connaissances spéciales de l’ambitieux avocat, pennet • de croire qu’il se glissait plus que du dépit dans son plaidoyer. Cicéron n’aurait-il pas regardé la Sicile comme un nid de curiosités, et, prévenu par Verrès, ne lui anra-l-il pas fait payer cher ses espérances

déçues? Je consulterai à cet égard l'Académie des , inscriptions et belles-lettres. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce quatrième factum a permis à un érudit, l’abbé Tréguier, de reconstituer dans un mémoire des plus curieux ce qu’il appelle judicieusement : la galerie de Verrès. Elle était d’une magnificence à troubler l’imagination, et je renvoie à l’intéressante Notice de l’abbé Tréguier ceux qui voudraient se faire une idée de la richesse d’un curieux romain quatre-vingts ans avant J. -G. On sait que le roi de Pont, Mithridate, possédait une collection de vases unique par sa richesse, et je n’attribue les victoires de Lucullus qu’au désir de l’élégant général romain, de rapporter comme dépouille à Rome le merveilleux cabinet de son adversaire. Que sont devenues ces splendeurs? Attila, Alaric, Genséric, Odoacre, Henri IV, Frédéric II, Rienzi, le connétable de Bourbon, le savent. Gepcndant, avec beaucoup d’imagination on peut admettre que les deux vases en agate onyx orientale du musée des bijoux au Louvre, qui proviennent du Trésor de Saint-Denis, et qui sont d’un travail italien contemporain de Verrès, faisaient partie de sa collection. Ils sont estimés 100,000 fr. pièce.

L’invasion des Barbares et la chute de l’empire romain n’arrêtèrent pas ce goût, l’anecdote du vase de Soissons le démontre. Clovis avait pi‘Ul-ètro une

H I.A GL'ltlUSITÉ.

colleclion (rorfévierics dont l’Iiisloirc aura perdu la trace. Mais elles le circonscrivirent et le spécialisé- , rentaux évéques et aux établissements religieux. Les prêtres et les moines au moyen ùge ont sauvé la curiosité comme ils ont sauvé l'agriculture, la science, la littérature et les arts. Les Trésors dos abbayes de Saint-Martin de Tours, de Monza, de Saint-Gall, de Saint-Denis, étaient des musées que la foi religieuse élevait à l’art. Deaucoup des catalogues de ces Trésors nous ont été conservés. Le savant don Micbel Félibien a composé un gros in-4° avec V Histoire de l’abbaye de Saint-I)enis\ dans lequel la description du Trésor n’est pas une des parties les moins curieuses à consiilb'r. Cette description remplit tout le cliapitre ni de la seconde partie, et est accompagnée de si\ planches contenant cent dix objets parmi lesquels le beau vase donné par Chailes le Cbauve, et quantité d'autres vases, reliciuaires, ])ièces d'orfèvrerie dont les principales dataient de l’abbé Suger''. En lisant les pages du docte Félibien, on peut se rendre compte du soin et du goût (pi’apportaienl les religieux à la conservation et à l’accroissement de leur Trésor. « On montre encore dans la

t. Paris, Frédéric Léonard. ITOCi. in-4“ de S(î4 pages.

2. Tout ce qui reste de ces curiosités figure, soit au Cahinct des MédaUics à la Bibliothèque impériale, soit au des Souverains au Louvre.

LA Ol’UlOblTE.

« même salle du Trésor, ajoute le savant bénédictin, « un cabinet où sont plusieurs pièces curieuses et « que l’on pourra dans la suite augmenter de plu- « sieurs autres qui sont dans les armoires avec les « saintes reliques, afin de séparer autant qu’il se « peut le sacré du profane. »

La piété de saint Louis élève au treizième siècle, en construisant la Sainte-Chapelle, une redoutable concurrence au Trésor de Saint-Denis. Trois inventaires faits successivement à cent ans de distance : en 1341, en 1480 et en 1373, sont de véritables catalogues des objets d’art que contenait la sacristie et attestent l’importance toujours croissante de la collection de la Sainte-Chapelle, commencée par saint Lôuis. Le dernier, celui de 1573, et le seul écrit en français, a été publié intégralement par M. Douëtd’Arq, dans la Revue archéologique de 1848. Il comprend à peu près deux cent cinquante objets, parmi lesquels je citerai seulement, au n® 53 : « Ung beau grand camahieu, assis sur une table quarrée, » qui n’est autre que la fameuse agate de la Sainte-Chapelle, placée aujourd’hui au cabinef des médailles. Cette agate, d’un prix inestimable, passa pendant tout le moyen âge pour représenter le Triomphe de saint Joseph. C’est seulement au siècle dernier que l’on reconnut que le sujet traité par l’artiste était rApothéose d’Auguste. Les archives de la plu-

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part des grands établissements religieux contiennent des énumérations non moins intéressantes et de la piété des fidèles et du goût qui présidait à leurs dons.

Les rois, les princes, les grands personnages ne restèrent pas en arrière de ce mouvement qui intéressait une qualité si essentiellement française, le goût; les inventaires récemment publiés en font foi. Sans vouloir fatiguer les lecteurs par une aride nomenclature, je citerai l’inventaire de liOuis de F rance, duc d’Anjou, dressé de 1360 à 1368', et contenant 196 numéros; celui d'Isabeau de Bavière, femme de, Charles VI, datant de 1416 ; celui de Marguerite d’Autriche, fille de Maximilien et de Marie de Bourgogne, dressé le 9 juillet 1323, et contenant 263 numéros® celui de Gabrielle d’Estrées^; enfin celui de Louise de Vaudemont, veuve de Henri III, dressé en 1606®, par lequel s’ouvre le dix-septième siècle.

Ici les documents se pressent en foule et ne laissent aux recherches que. l’embarras du choix. Henri IV était grand amateur de pierres gravées; il en mettait jusque sur la garde de son épée ; il en attachait son pourpoint ; il en boutonnait son haut-

t. Publié par le comte de Laborde. 1853.

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