ACTE I, SCÈNE III. 1b
qui tombe immobile à son poste , je reste au mien n'ayant plus que ma vie à donner, et je l'abandonne au czar en échange de ce trône... que je lui dois... pour qu'en mourant du moins je sois quitte et n'emporte rien à lui...
MENZIKOFF
Mourir!... allons donc... il y a mieux que cela pour une femme telle que Catherine...
LA CZARINE, froidement.
Oui!... se taire et pardonner!,..
MENZIKOFF, de même.
Moi ! je ne pardonne jamais !
Et que fais-tu donc?
MENZIKOFF
J'attends!... Sorti des derniers rangs du peuple, soldat, sergent... général, c'est moi qui à Kaliths triomphais, pour la première fois, en bataille rangée, des Suédois invincibles jusqu'alors... c'est moi qui à Pultawa commandais l'aile gauche quand la fortune de Charles XII vint se briser contre nos bataillons et les glaces de nos déserts ; c'est moi qui fis prisonnier Lewenhaupt et tout son corps d'armée.
Oui... vous avez comme moi aidé le czar dans toutes ses entreprises, dans toutes ses grandes actions.
MENZIKOFF
Si ce n'était que cela!... (a yoîx basse.) Je lui suis venu en aide dans tous ses crimes... Mes mains se sont rougies comme les siennes du sang des Strelitz ; dans le procès d'Alexis , c'est moi qui intimidais ses juges, promettant que le czar pardonnerait au coupable si on le condamnait... et ils l'ont condamné... et devant moi.., Pierre...
LA CZARINE, se levant et détournant la tête l .
Ah!...
MENZIKOFF
Aussi, et pour me payer, il m'a accablé d'honneurs et de
1. La Czarine passe devant Menzikoff. — La Czarine , Menzikoif.
richesses! Mais les trésors jetés par lui dans la balance n'égalaient pas le poids de haine amoncelé sur son favori! J'entendais les cris de vengeance qui s'élevaient de tous les points de l'empire... je voyais l'orage s'amasser sur ma tête... peu m'importait!... la foudre ne frappe que les cimes élevées, et je consentais à être foudroyé pourvu que ce fût au sommet. Je voulais bien tomber, mais non pas descendre! je consentais à être redouté, exécré... mais non pas méprisé! et lui-même m'a flétri aux yeux de tous! moi, son compagnon d'armes, son ami, son complice!... moi , le plus grand de l'empire après lui , il m'a frappé du bâton comme un esclave, devant ces vils courtisans , enivrés de mon injure et à qui mon infamie semblait rendre l'honneur!... Ah! quand il eût ceint mon front, comme le vôtre, de la couronne des czars, il est des bienfaits dont la honte dégage, et dans mon cœur, dès ce jour, l'affront a tué la reconnaissance! Pour un traitement pareil... un artiste1 s'est tué de désespoir!... Il était Français... moi, je suis Tartare!... et chez nous ce n'est pas en mourant qu'on se venge.
Qu'osez- vous dire?...
MENZIKOFF, froidement.
Rien!... je veille... pour moi... pour mes amis... la tâche n'est pas grande... j'en ai peu! car excepté vous, Catherine, excepté mes filles bien-aimées , mes filles , mon bonheur et ma joie , et pour qui le Tartare donnerait sa vie, tout le reste ici-bas ne m'est rien ! Ces richesses, ces honneurs dont on me dit si avide, je n'y liens pas! je les jetterais !... (Avec force.) mais je ne veux pas qu'on me les prenne... qu'on me vole... ce qui m'a coûté si cher... et je saurai me défendre... Aussi ce n'est pas pour moi que je crains, Catherine... c'est pour vous...
Pour moi?...
MENZIKOFF
Le czar... je voulais vous laisser ignorer cette nouvelle injure, le czar, en partant, m'a chargé de veiller sur vous... d'épier vos démarches...
i. Leblond, architecte français, venu en Russie sur l'invitation da Czar,