CHAPITRE III
oi'î:KArioxs militaires et navali-s (1810-1815)
§ I. Affaires de Croatie (mni 1810 et nuii 1812). — 5 "■ Les Bouclies de Cattaro; projets sur le Monténégro; insurrectioii de Pastrovicli. — §111. Les Anglais en Dalmatie. Forces comparées des marines anglaise et franco-italienne. Dubourdieu ; première tentative ^ur Lissa (oct. 1810). Bataille navale de Lissa (15 mars iSii); naufrage de la Flore (nov. 181 1); combat du 29 novembre 181 1 ; prise du Rivoli (févr. 18 12). — § IV. Occupation par les .anglais de Lissa, de Lagosta, de Curzola, de Melcda, de l'archipel de Uaguse et de Lésina.
Les opérations militaires des années 1810 à 1812 ont pour théâtre soit la frontière de Croatie, soit celle du Monténégro ; et, pendant toute cette période, la guerre maritime se continue avec acharnement de Trieste à Cattaro : ce sont les Croates ottomans, les insurgés des Bouches et les Anglais que les Français vont avoir à combattre.
On n'a pas oublié qu'en 1809 les Croates ottomans, mécontents de la 5 '■ Affairectification de frontières faite en 1799, avaient profité de l'éloignement tic. des soldats croates pour rentrer en possession des territoires dont ils se prétendaient injustement dépouillés'. Marmont et le consul David les avaient alors secrètement encouragés; à la fin d'août 1809, les places de Czettin, Vakup et Bihac avaient été enlevées et, depuis lors, les Croates ottomans occupaient paisiblement le pa\s dont ils s'étaient emparés.
Le traité de Schônbrùnn, en donnant à la France la Croatie militaire, créa au maréchal Marmont une situation particulièrement délicate : il devait, comme gouverneur de l'IUyrie, réclamer aux Croates ottomans des territoires que, comme général de l'armée de Dalmatie, il leur avait conseillé de conquérir, et il avait à réfuter les arguments que lui-même leur avait fournis pour légitimer cette invasion. La position du consul à Travnik était encore plus difficile : chacun des begs de la Croatie turque pouvait lui rappeler les termes dans lesquels il avait conseillé l'expédition et David ne se sentait pas capable de retourner ses positions assez prestement pour ne pas éviter le reproche de mauvaise foi ; plutôt que de se contredire et de jouer un rôle qu'il jugeait indigne de lui, le consul préféra rester fidèle à ses anciens protégés, au risque d'entrer en lutte avec Marmont, qui se montra extrêmement ofl^ensé de cette résistance. « Il ne vou-
i.II' P.,Ch. VIL, p. 513.
« lait pas comprendre, dit-il dans ses Mémoires", que souvent la politique « commande des actes réprouvés par la stricte équité, et défendus à un « homme privé; que les devoirs varient suivant les circonstances. » Cette morale relative n'était pas le fait de David, qui écrivit à Paris et à Constantinople pour sauver ses protégés^. Mais, si les Bosniaques étaient les clients du consul, les Croates annexés à la France étaient ceux du gouverneur, qui pensait qu'en prenant leur défense, il trouverait un mo3'en de cultiver sa popularité et de prouver à ces nouveaux Français l'efficacité de lu protection de la France 5.
Marmont commença par obtenir de la Porte un firman prescrivant aux begs d'évacuer le pays illégitimement conquis. Ce firman ne devait servir absolument de rien, et Marmont était convaincu que les Bosniaques n'en tiendraient aucun compte ; il y comptait même, car il pourrait alors pénétrer en Turquie non pas en ennemi du sultan, mais en vengeur de son autorité et en exécuteur de ses ordres.
Quand le firman arriva, on était déjà au printemps de 1810; les lenteurs de la diplomatie avaient permis d'atteindre la saison propice à une action militaire; Marmont concentra donc vers la frontière deux bataillons français, quatre bataillons croates, 800 chevaux et vingt pièces de canon, en tout à peu près 6.000 hommes-t.
Campagne Les Bosniaques étaient assemblés au nombre de 10.000 environ sur en 1810. rUnna; le déploiement de forces françaises intimida l'un des begs, le capitaine de Vakup, qui restitua immédiatement le terrain envahi par ses vassaux; mais les autres begs tinrent bon, et quand le pacha de Travnik vint leur notifier solennellement le firman impérial, Roustan-beg et Hassan-aga lui déclarèrent, au nom de leurs compatriotes, qu'ils refusaient d'en tenir compte. Le pacha avait joué le petit rôle qui lui avait été confié : il se retira; il y avait longtemps qu'il était fixé sur le degré d'influence qu'il possédait près des begs.
Le lendemain, 5 mai, les Bosniaques envahissaient le territoire de \'akup, évacué par l'un des leurs au mépris des droits qu'ils prétendaient tous avoir; dès lors, Marmont avait tout ce qu'il lui follait pour couvrir sa responsabilité : rébellion aux ordres du sultan et provocation. Le 6 mai, il abordait l'armée des begs, qui fut mise en fuite à coups de canon, et abandonna avec précipitation les gros villages d'Isacic et de Glokot. Cette première victoire avait jeté la démoralisation dans les rangs
I. Marmont, Mémoires, L. XIII, p. 342. I 2. Nous avons dit plus haut qu'il y a une lacune de deux ans dans les correspondances de David, conser\'ées aux afifliires étrangères, et cette lacune comprend précisément les années iSioet 1811. | 3. Marmont,/. t. | 4. .-Y. G., 14, 16, 19, 28, 29 avril, 5, 12, 25 mai 1810. Marmont, Mémoires, L. XIII, p. 349 sq. Corresp. 3, 9, 12 mai.
OPÉRATIONS MILITAIRES (l8lO-l8l3) 40I
tics W^s; pour en augmenter l'effet, Marmont ordonna île piller les deux villages occupés après le combat, villages qui ne comptaient pas moins de 1.500 maisons, puis, le lendemain matin, il les lit incendier; parce moyen, il épouvantait les Bosniaques et satisfaisait les Croates, en leur permettant d'assouvir leur vengeance, « car, dit-il, s'il est bon et utile de servir les « intérêts des siens, on se les attache bien plus en servant leurs « passions'. »
Quoi qu'il y ait A penser des procédés et maximes de Marmont, il faut reconnaître que l'eBet attendu ne tarda pas ;\ se produire. Le 7 mai, le maréchal se présenta devant Bihac, et, sans lui donner le temps d'ouvrir le feu, les chets ennemis vinrent lui apporter leur soumission.
Restait la place de Czettin qui, en 1790, avait arrêté, pendant un mois, Dewins et 2.500 Autrichiens; l'année précédente, les Bosniaques y étaient entrés par surprise, mais cette fois la garnison veillait : c'était un siège à faire, pour lequel il fallait un immense matériel qu'on devrait aller chercher fort loin ; il faudrait entretenir sur pied toute une armée dans un temps où une stricte économie était recommandée par l'Empereur et imposée par les circonstances. Marmont paya d'audace et se dirigea sur Czettin en menaçant le pays des plus épouvantables ravages si la place faisait la moindre résistance : le 9 mai, quand les Français arrivèrent devant Czettin, ses défenseurs étaient partis depuis la veille, en laissant leurs canons en batterie sur les remparts et les magasins remplis d'immenses approvisionnements. En douze jours, la campagne s'était terminée, et les régiments croates rentraient en possession des terres qui leur avaient été enlevées.
Le 15 mai, Marmont reçut une dépêche de l'Empereur, de laquelle il était facile de conclure que les démarches de David avaient été fructueuses : il était défendu à Marmont de faire intervenir les troupes françaises en Croatie, il flillait laisser les Croates vider eux-mêmes leur différend avec leurs voisins et congénères. Ces ordres arrivaient trop tard, et on ne peut le regretter, car la brillante campagne de Marmont avait vivement impressionné les Turcs, qui devaient rester paisibles pendant trois années entières; quant aux Croates, ils éprouvèrent la plus grande admiration pour ce grand général dont le nom seul faisait tomber les places réputées inexpugnables, et l'on crut pouvoir dès lors compter sur leur fidélité.
En 18 13, les Croates ottomans, profitant de la désorganisation des provinces illyriennes, essayèrent une fois encore de reprendre le territoire contesté. Dans la nuit du 30 avril, ils surprirent et massacrèrent la petite