‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 125 sur 156 · ZAKA ET KI.ISSA · texte numérisé non relu

ZAKA ET KI.ISSA

•iv.iit cessé. A deux heures, l:i brise qui soufflait de l'est apporta jusqu'A la ville l'écho d'une musique militaire ; on se pressait pour jouir de ce concert inattendu qu'on devait à la galanterie des assiégeants, quand, aux accents du Goi! saiv ihc J;iiig, on vit flotter le drapeau anglais et toutes les batteries du siège se mirent ;\ tirer à la fois. Les premiers projectiles arrivèrent au milieu des curieux, et ce fut un sauve qui peut général; chacun rentra dans sa maison, mais en entendant les boulets fracasser les tuiles et défoncer les terrasses, en voyant les bombes éclater en lançant des gerbes de projectiles meurtriers, les malheureux Zaratins sortirent atiolés et allèrent s'abriter dans les caves et les magasins voûtés où ils se trouvaient protégés contre la pluie de fer qui tombait sur la ville. Le feu, suspendu à 9 heures du soir, reprit à minuit et dura sans interruption le 22, le 23 , le 24 et une partie du 25; le 25, au matin, une pluie torrentielle obligea les assiégeants ;\ cesser le feu.

Les dégâts étaient déjà considérables; plusieurs incendies avaient éclaté, mais avaient été éteints grâce aux mesures de prévo3'ance prises par la municipalité. Le Podestà, payant de sa personne, malgré son grand âge et son énorme corpulence, fut sur pied pendant ces quatre jours, se montrant partout où sa présence était utile ; plusieurs fois il faillit être atteint par les projectiles.

Le corps de place avait beaucoup moins souflért que la ville ; il était manifeste que l'ennemi voulait intimider, exaspérer la population et la pousser à quelque extrémité; et le résultat était obtenu : la peur et l'imagination aidant, les récits les plus absurdes circulaient et s'accréditaient dans la population civile; la démoralisation augmenta encore quand on vit le bombardement reprendre de plus belle le 26 et durer encore deux nuits et un jour sans arrêter un instant.

« L'ennemi, dit le général Roize, beaucoup mieux instruit que mol par « ses espions de tout ce qui se passait dans la place, fut sans doute « informé très exactement des incidents fâcheux qui se passaient et en tira « la déduction qu'il pouvait essayer de me sommer de nouveau. » En effet, le 28 au matin, parut un parlementaire qui venait, non pas sommer le général de se rendre, mais demander qu'on cessât de tirer sur la villa Bellafusa, qui servait d'hôpital, et sur laquelle on tirait, en effet, sans relâche, croyant que le quartier-général ennemi y était installé. On fit une convention pour le respect réciproque des hôpitaux; le parlementaire offrit un armistice de deux jours; Roize en demanda un de deux mois qui ne fut pas accordé et les négociations furent rompues.

En offrant ces deux jours d'armistice, les assiégeants comptaient que ce délai permettrait aux habitants civils de sortir de leurs retraites et d'obliger

La Diihiuitîc de I/9J à iSij. ^S

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le gouverneur à capituler; ce calcul était fort juste, et pendant les quelques heures qu'avait duré la suspension des hostilités, une députation s'était déjà présentée au général pour lui demander de mettre, en capitulant, un terme aux calamités du siège; Roize répondit que son devoir était de résister à outrance ; le podestà le pria alors de demander à l'ennemi de respecter au moins les habitations des citoyens inoffensifs; Roize lui fit sentir qu'une semblable requête n'avait aucune chance d'être accueillie et congédia la députation. Les fonctionnaires se présentèrent à leur tour, porteurs d'une pétition analogue ; il n'est pas rare de voir dans un siège la population civile se livrer ainsi à des manifestations parfois sottes et toujours inopportunes.

Le bombardement reprit, le dimanche 28 novembre, pour durer sans interruption jusqu'au samedi 4 décembre ; on avait ouvert aux habitants des casemates inoccupées où ces malheureux s'étaient entassés pèle mêle pendant que les projectiles bala3'aient les rues.

Cependant le mécontentement allait croissant, et les suggestions des civils aidant, il éclata une émeute militaire qui aurait pu avoir les plus effroyables résultats.

Révolte Q,-| ^v^-iit depuis longtemps à se défier des Croates; dès le premier jour

des Croates. ' ; . .

de l'investissement, on avait pris sur un déserteur trois lettres adressées par trois capitaines croates à leurs camarades qui servaient dans les rangs autrichiens, et où ils proposaient d'introduire les assiégeants dans Zara. Ces officiers, arrêtés, n'avaient pas nié leur dessein, et le général Roize, voulant faire preuve de clémence, s'était contenté de les renvoyer aux avant-postes ennemis et de les remplacer, à la tête de leur compagnie, par des officiers sur lesquels il croyait pouvoir compter.

Le 2 décembre, à 6 heures du soir, les Croates qui étaient dans l'ouvrage à cornes prirent les armes et voulurent s'emparer des batteries gardées par les Italiens; on se battit un moment dans l'obscurité, puis, voyant que les pièces étaient bien défendues, les Croates défoncèrent une poterne et se décidèrent à gagner la campagne et le camp ennemi. Le général, averti de ce qui se passait, s'était porté au bastion dit de la citadelle, qui commandait l'ouvrage ;\ cornes, et quand les Croates se précipitèrent vers la poterne pour s'enfuir, un coup de canon tiré du bastion les obligea à reculer; ils se laissèrent désarmer sans résistance et enfermer dans leurs casernes.

Il n'était que temps que cette première échauffourée se terminât, car presque au même moment l'autre moitié des Croates, casernée dans la ville, se soulevait à son tour. Le plan des conjurés (car il y avait conjuration) était de s'insurger tous à la fois, et seule une cause fortuite avait fait devancer par une partie des Croates l'heure choisie pour la mise à exécu-

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tion du complot. Les Croates de la ville se dirigèrent tumultueusement vers le bastion Santa-Maria où se trouvaient les principaux dépôts de munitions et qu'ils savaient n'être occupé que par la j;arde nationale; or, contrairement .\ leurs prévisions, les mutins se virent salués par deux volées de mitraille qui les obligèrent ;\ rentier dans leur caserne en laissant morts et blessés sur le terrain ; s'ils avaient persévéré, ils entraient dans le bastion sans coup terir, car après avoir déchargé leurs pièces, les artilleurs qui croyaient les gardes nationaux d'accord avec les Croates, s'étaient entuis en emportant la cletdu magasin à munitions.

Enfermés dans la caserne des Qiiarticroni , les Croates commencèrent à tirailler par les fenêtres contre les bastions; la nuit se passa ainsi.

La situation du général Roize était critique : il disposait de 200 Italiens, 80 gendarmes, 50 artilleurs éparpillés pour le service des batteries, des patrouilles et de l'incendie.

Les Croates, bien que réduits par la désertion à 700, étaient donc deux fois plus nombreux que le reste de la garnison ; de plus, sous leur caserne étaient les prisons où se trouvaient 200 individus accusés de brigandage, d'espionnage ou de désertion : c'étaient des recrues toutes désignées pour le désordre. Si les Croates avaient réussi à se répandre dans la ville et à s'emparer de quelque partie de l'enceinte, Zara devenait le théâtre d'un carnage épouvantable; ce malheur fut évité, probablement parce qu'il ne se trouva pas parmi les Croates un seul officier assez entreprenant pour diriger le mouvemerit.

On se mit à parlementer : un premier envoyé, Daniel Addobati, revint sans avoir rien pu obtenir; l'adjudant-major du régiment dalmate, Napich, ayant voulu ramener les mutins au repentir en leur montrant toute l'indignité de leur conduite, ne réussit qu'à les exaspérer; il tombèrent sur lui à coups de sabre; Naprich, criblé de blessures, mourut deux jours après.

Au matin, le général fit installer quatre pièces de canon qui enfilaient les quatre faces de la caserne, et voyant que la lutte n'était pas possible, les Croates entrèrent en pourparlers; Roize les autorisa à sortir de la place avec armes et bagages, et, le 3 décembre, ils gagnèrent le camp autrichien, les officiers en tête.

Aussitôt après leur départ, une nouvelle défection se produisit : « La « garde nationale me déclara formellement et impérieusement, dit Roize, « qu'elle n'était plus en fonctions et ne voulait plus servir; cette signifi- « cation tut faite par les officiers qui parurent, dans le principe, disposés à « se dévouer, mais qui, par crainte ou pour tout autre motif, ne firent « rien pour retenir leurs subordonnés. »

Le trésor était vide; demander un emprunt dans de telles circonstances eut été provoquer la guerre civile ; les marins menaçaient de se révolter

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et quelques-uns, employés au service de l'artillerie sur les remparts, avaient insulté et même maltraité les officiers. Le général Roize réunit donc pendant la nuit du 3 décembre son conseil de défense, qui déclara à l'unanimité que la place n'était pas tenable et qu'il fallait entrer en négociations, tionde'zara' '^'^ Capitulation, discutée le 4, fut signée le 5 par le commandant Picquet, représentant le général Roize, le major Turszky, représentant le général Tomassich, et le capitaine Cadogan, muni des pleins pouvoirs du Commodore Hoste '.

Les Français demandaient à être reconduits par mer à Chioggia avec armes et bagages ; ils obtinrent seulement d'être ramenés par terre aux avant-postes français en s'engageant à ne pas servir jusqu'à parfait échange ; les officiers consei"vaient leur épée. Le général et son état-major, ainsi que l'intendant, seraient rapatriés dans un port d'Italie; « cette faveur, » dit une clause que la courtoisie des alliés ajouta aux propositions faites par Roize, « cette faveur est un témoignage d'estime que MM. les Comman- « dants des forces assiégeantes se plaisent à donner aux troupes de la gar- « nison de Zara pour leur valeureuse défense. »

Les sept articles de la capitulation contiennent un grand nombre de clauses concernant le matériel militaire abandonné à l'Autriche; enfin, des dispositions étaient prises pour sauvegarder les intérêts et la sécurité des Dalmates qui avaient servi la France et avaient ainsi conquis des droits à une pension ; ces droits furent garantis par un engagement que l'Autriche tint à honneur d'observer dans sa lettre et dans son esprit.

Si la capitulation n'eût pas été signée, Zara allait subir une attaque de vive force, trois nouvelles batteries étaient construites vers le nord de la ville; le feu des sept batteries de terre, combiné avec celui de la frégate, aurait épuisé les défenseurs et les Croates devaient, par une nuit obscure, escalader l'enceinte au moyen d'échelles qui étaient déjà confectionnées : on avait promis aux Croates vingt-quatre heures de pillage.

Le 6 décembre, 300 Autrichiens entrèrent dans l'ouvrage à cornes, et des commissaires, escortés par un piquet de hussards, vinrent prendre possession des magasins de munitions et subsistances. La valeur de ces approvisionnements, de l'artillerie et de la flottille se montait à 12 millions de francs. Le 7, des commissaires civils se firent remettre les services financiers et administratifs : c'étaient l'ancien conseiller Retzer et l'ancien secrétaire du gouvernement Rechkron, qui avaient résidé à Zara jusqu'en 1806 ; ils reçurent les services des mains des employés de l'intendance; le 8, les Anglais prirent livraison de la flottille et commencèrent à renflouer plu-

I . Le texte de cette capitulation et les divers projets qui précédèrent le texte définitif sont aux Arcliives de la Guerre à Paris (décembre 181 5).

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sii'iirs b.uinicnts qui avaient été coulés pendant le hombardeinent; le 9, les postes tVani,-ais furent relevés, et les Autrichiens prirent la f,'an.le ;\ neuf heures du matin; A dix lieures, la garnison sortit en armes par la porte de terre ferme; elle se composait de 48 gendarmes i\ pied, 200 fluitassins italiens, 26 gendarmes A cheval et 32 artilleurs, en tout un peu plus de 300 hommes'; ils déposèrent leurs armes sur le glacis et prirent aussitôt le chemin de l-"iume. Aux termes de la capitulation, les blessés et malades furent envovés par mer en Italie avec les hommes restés en arrière pour la remise des magasins.

Les alliés firent leur entrée le même jour : en tète, un bataillon de Croates précédé par la musique, puis le général Tomassich, ayant à sa droite le capitaine Cadogan et ;\ sa gauche le général Milutinovlch, et suivi d'un brillant état-major; puis un second détachement de Croates, avec l'étendard impérial, les canonniers anglais, armés du mousqueton, les marins anglais, armés de piques et commandés par Gordon, le capitaine à la jambe de bois; enfin un dernier détachement de Croates. On remarqua la belle prestance et l'équipement irréprochable des Anglais et l'on était frappé de voir combien ils contrastaient avec les Croates, vêtus d'unitormes déguenillés et portant sur leurs visages les traces des fatigues et des privations endurées pendant six semaines de siège en plein hiver.

Le général Tomassich, après avoir passé ses troupes en revue, alla rendre visite au général Roize, qui resta deux jours encore dans la ville en attendant que le vent permit au brick anglais d'appareiller; c'est A Zara qu'il rédigea le rapport au vice-roi d'où sont extraits les détails qu'on vient de lire.

Le 12 décembre, les généraux Tomassich et MiUitinovich quittèrent à leur tour Zara pour continuer la campagne.

Pendant le siège de Zara, presque toute la Dalmatie avait été occupée ^iii. Son par les Autrichiens : au 8 décembre, Klissa, la Tour de Norin, Raguse ^néwT."^"' et Cattaro étaient les seuls points qui restassent au pouvoir des Français.

Le 27 octobre, Tomassich avait lancé de Knin une proclamation- pour annoncer qu'il était nommé gouverneur de la Dalmatie; il y disait que rien ne serait modifié au régime existant, A part les charges excessives qu'il avait ordre de faire disparaître; que tous les fonctionnaires et employés resteraient en place pourvu qu'ils ne montrassent pas d'hostilité au gouvernement. Enfin, pour ménager à l'autorité la porte de sortie que Rukavina n'avait pas su laisser entr'ouverte en 1797, il annonçait qu'à la paix,

1. Les marins de la flottille, presque tous Illyriens, furent licenciés. | 2. Z. L. 1 tSij. Imprimés.

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le pa3's recevrait une organisation nouvelle, ce qui donnait à entendre qu'on se proposait à Vienne un remaniement complet des hommes et des choses.

Pendant que le gros de l'armée autrichienne se dirigeait vers Zara, un corps de partisans, soutenu par quelques soldats réguliers, s'avançait vers l'intérieur de la province; à leur tête était le colonel Danese, qui personnifiait la cause de l'indépendance dalmate; depuis 1809, et surtout depuis le commencement de 181 3, il avait déployé une activité infatigable; on l'avait signalé en Bosnie, à Scutari, aux îles; en avril, il avait été trouver l'amiral Freemantle à Lissa pour l'engager à débarquer près de Makarska, où tout était prêt pour une insurrection; les Anglais, qui se souvenaient de l'échec subi par les Russes en 1807, dans des conditions analogues, avaient refusé tout concours, et Danese était retourné en Autriche ; il revenait maintenant avec une commission de colonel autrichien, et à sa voix tous les Dalmates allaient prendre les armes pour chasser les Français. Il entra, le 31 octobre, à Scardona, et le lendemain à Sebenico; à l'approche de l'ennemi, le commandant français se réfugia au fort San- Nicolo avec ses troupes, qui se composaient de 25 Italiens, 20 Croates et 40 gardes nationaux'. Le Père Rebich, supérieur des Franciscains, reçut à bras ouverts Danese, l'ami et le compagnon d'exil du Père Dorotich, et il lui dit qu'il se chargeait d'obtenir la reddition du fort; or, ce fort, situé à l'issue du canal qui met le port de Sebenico en communication avec la mer, est un ouvrage triangulaire qui n'est réuni à la terre que par une étroite chaussée; il était impossible de le réduire autrement que par la famine ou par une trahison ; en fait, dans la nuit 'du 2 au 3 novembre, la garnison se souleva à l'instigation de l'officier qui commandait les Croates; le commandant français, menacé de mort, sauta dans le fossé et Prise du quand, le matin du 3, les portes furent ouvertes aux Autrichiens, on releva Nkoio. dans le fossé le corps inanimé de l'ofiicier français; il respirait encore et on le porta à l'hôpital; la garnison reçut une gratification de 14 sequins, et l'on promit au Père Rebich, auteur de la ré\'olte, de le nommer évêque^.

Le 6 décembre, Danese entra à Traù ' ; une partie de la population le reçut avec joie, mais il y avait un certain nombre de nobles et de bourgeois qui tenaient pour la France et qui affectèrent de s'abstenir de toute manifestation.

Quand les Autrichiens arrivèrent à Salone, le 7, il y avait cinq jours que Spalato était au pouvoir des Anglais. Evacuation La place de Spalato était commandée par le chef de bataillon Bouil-

de Spalato.

I. W. K., 1815. 7, II, n. I. I 2. W. K. i8i},F. Il, n. 9, 10. | 3. W. K., 181 5, F. II, n. 23,

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Icrot; ancien capitaine au 60*= de ligne, Bouillerot avait été l'im des dctcnseurs de Zara en 1809; depuis, il avait été commandant d'armes à Sinj où il s'était tait beaucoup aimer; la ville de Sinj lui avait offert une médaille d'or avec une très flatteuse inscription. Mais que pouvait Bouillerot devant le mouvement de révolte qui s'accentuait chaque jour? Il savait que les Croates avaient tait défection dans toute la région qui va de la Xarenta ;\ Budua; depuis le 22 octobre, ses communications étaient interceptées avec Zara et, le 29, il apprit que l'ennemi s'était avancé jusqu'.\ Verlika; les pandours de Sinj s'étaient retirés ;\ Klissa. Bouillerot renonça donc A détendre Spalato, et résolut d'aller s'enfermer à Klissa avec les quelques hommes dont il disposait". Dans la nuit du 29 au 30 octobre, il encloua ses canons, noya ses poudres, et tit jeter à la mer tout ce qu'il ne pouvait sauver; il disposa de ce qu'il put réunir de moyens de transport pour le matériel de l'hôpital, et donna à ce sujet des instructions formelles à l'économe de cet établissement. Le colonel de la garde nationale, Capogrosso, fut rappelé de l'île de Brazza et chargé de défendre Spalato contre les bandes de malfaiteurs, qui profiteraient sans doute de la retraite des Français pour essayer de commettra quelques déprédations.

Pendant cette même nuit, le subdélégué Boynest, qui avait succédé depuis peu .1 Santo, provoqua une réunion de toutes les autorités. « Quand elles furent réunies, dit le rapport de Bouillerot, il déclara otîî- « ciellement qu'il renonçait à ses fonctions et en chargeait le PodestA. « Je lui demandai si son intention était de se retirer à Klissa avec nous; « il répondit d'abord oui, et, au dernier moment, me dit : si, à cinq « heures du matin, je ne suis pas là, vous ne m'attendrez pas; il n'est pas V venu : il a préféré se ftire prendre par l'ennemi que de venir contribuer « à la détense du fort. »

Le 30 octobre, Bouillerot partit avec les garnisons de Spalato et de Salone : 140 pandours, commandés par le chef de bataillon Grisogono, 19 soldats du 4"= léger italien, sous les ordres du sous-lieutenant Porto, 9 gendarmes avec le lieutenant Frémon, 7 artilleurs italiens et le lieutenant Sartorio; 28 employés civils et militaires français se joignirent à eux; on trouva à Klissa iio pandours et 7 soldats du régiment dalmate : en tout 320 hommes, sans compter les otficiers. L'inspecteur des douanes avait reçu l'ordre de rejoindre le fort avec ses préposés, mais au lieu d'obéir, il s'embarqua avec tout son personnel et gagna l'Italie.

Bouillerot trouva les approvisionnements de la place en mauvais état; ils étaient calculés pour 100 hommes pendant 40 jours, mais une partie

I. Tout ce qui suit est écrit d'après le journal du siège de Klissa, tenu par Bouillerot (50oc{.-30 déc. 181 3) et le registre di;s dclibérations du conseil de défense. (.\. G. iSi 3, décembre.)

avait été consommée; on eut le temps de faire amener du blé, du sel et du riz. Le payeur rejoignit, le 3 1, avec sa caisse, mais elle était à peu près vide, le général Roize s'étant fait envoyer peu avant tous les fonds disponibles; des détachements de pandours allèrent à Almissa et à iMakarska pour recueillir l'argent que pouvaient renfermer les caisses publiques : la somme rapportée fut insignifiante; heureusement que vint à passer le quartier-maître des pandours, Adelman ; il portait la solde à Knin, et l'on requit les fonds dont il était détenteur. En mettant tout ensemble, Bouillerot eut à sa disposition, pour les besoins du siège, une somme totale de 2.282 fr. 67.

Cipitub- Le 2 novembre, le commodore Hoste se présenta devant Spalato, et, à lato. la première sommation, le colonel Capogrosso et le podestà signèrent une

capitulation ' qui déclarait le Gouvernement français aboli et remplacé par celui de l'Autriche; la garde nationale était désarmée, et le podestà restait en fonctions jusqu'à l'arrivée des Autrichiens. Une clause odieuse portait que les employés civils, natifs de France, seraient considérés comme prisonniers de guerre et embarqués sur la frégate anglaise'.

Hoste débarqua à Spalato 600 Croates venant de Stagno et de Raguse; le 2 novembre, les pandours, qui occupaient à Salone les avant-postes de la garnison de Klissa, furent attaqués et mirent aussitôt bas les armes. Siège de Vers le nord, l'ennemi avançait aussi; pour soutenir les 32 pandours qui étaient à Sinj, Bouillerot envoya, le 31 octobre, 60 pandours et 5 gendarmes conduits par le capitaine Bassich, qui avait ordre de pousser jusqu'à Verlika. Cette reconnaissance rencontra bientôt des bandes insurgées, et, après un court engagement où trois gendarmes furent tués, les pandours prirent la fuite. Bassich rentra presque seul à Klissa, le 4 novembre. Sur 250 pandours de la garnison, 141 avaient déserté dans l'espace de cinq jours, et parmi eux un officier, le lieutenant Kernpotich, ancien commandant d'armes à Sinj.

I. O. T., 1814. I 2. Le négociateur de la capitulation fut François Matutinovich , adjudant-major de la garde nationale; cet individu était le fils du colonel Matutinovich, massacré à Sp.tlato, le 15 juin 1797, dans les circonstances que nous avons rapportées (!■■= P., Ch II); les orphelins recueillis par IWutriche avaient été d'abord élevés à Vienne; en 1810, Napoléon avait réclamé l'honneur de s'occuper d'eux, en souvenir de leur père assassiné comme partisan des Français . François, placé à l'Ecole militaire de Pavie, v av.iit terminé ses études; mais, quand on avait voulu le nommer officier, il avait allégué des infirmités qui ne lui permettaient pas de servir activement, et, après plusieurs avatars, il était devenu capitaine de la garde nationale. Il usa alors de son influence pour conclure une capitulation aussi dure que possible pour la France et les Français. Après s'être fait élever aux frais de la France, il avait ensuite refusé de la servir, et finissait par la traiter en ennemie. L'Autriche l'employa aux douanes, puis dans le service de la santé, et enfin comme commissaire de police; le caractère violent qu'il tenait de son père l'empêcha toujours d'arriver à se fixer dans une situation définitive.

ZARA l-T KI.ISSA ( 1 iS I > ) 44 I

Boiiillcrot ne constatait pas sans le plus vif chagrin que tout espoir était désormais perdu de voir arriver le matériel de l'iiopital ; on n'avait ni vivres pour les malades, ni médicaments, ni lini^es ;\ pansements : le pharmacien descendu ;\ Spalato le i" novembre, pour en hâter l'arrivée, n'était pas revenu, et l'examen des caisses envoyées par l'économe de l'hôpital fit voir que cet homme, Français de nom et de naissance, mais marié dans le pays, avait préparé de longue main sa trahison '. Il n'y avait rien dans ces caisses qui pût servir aux malades et aux blessés, et, le médecin ayant aussi manqué X l'appel, la condition de ces malheureux fut particulièrement pitoyable; c'est une des raisons qui contribuèrent à développer la désertion dans les rangs de la garnison.

Le 4 novembre, Bouillerot assembla les pandours qui lui restaient et, après avoir fait lire les articles concernant les déserteurs, il leur déclara que ceux qui voudraient quitter Klissa étaient libres de partir : quatre hommes sortirent des rangs et furent congédiés, les autres jurèrent de servir fidèlement. Mais combien furent parjures! le journal de Bouillerot en fait foi : « 5 novembre. Quatre pandours ont déserté. — 6 novembre. « Sept pandours, de service hors du fort, ont déserté. — 7 novembre. « Le sergent de garde, chargé de porter le mot d'ordre au poste avancé, « a déserté avec son bagage. — 8 novembre. Deux pandours ont déserté, » et ainsi tous les jours.

Il faut, le 14, renoncer à occuper le poste extérieur dont les défenseurs passaient chaque nuit à l'ennemi, et, le même jour, on interdit toute communication avec le village : aux endroits où il était le plus facile de sauter le mur, on mit des factionnaires italiens; le résultat fut que, dans la nuit, un sergent déserta avec onze pandours et les deux factionnaires chargés de les empêcher de passer. Le 15, les officiers font des rondes toute la nuit, et cependant un pandour déserte avec deux Dalmates. On prend le parti de ne confier aux pandours que le service de jour; la nuit, on les enferme dans leur caserne, et les Italiens font le service avec les gendarmes; mais les Italiens désertent aussi, et avec eux un gendarme : c'était, il est vrai, un Dalmate; il se tua en sautant dans le fossé.

Pendant ce temps, l'ennemi avait avancé : le 11, le village fut envahi et les insurgés pillèrent les maisons des partisans de la France : « C'était le « cas, dit Bouillerot, de faire une sortie; on eût fait un massacre terrible « de tous ces pillards, mais foire sortir les pandours, c'était s'exposer à ne « pas les voir rentrer. » L'ennemi s'enhardit donc et finit par s'établir à demeure dans le village; par les fenêtres, on tirait sur le fort.

I . Nous ne nommerons pas ce traître, parce que son fils a réhabilité son nom ; entré d'abord au service autrichien, il fut ensuite congédié et végéta jusqu'à sa mort dans des emplois infimes.

442 LA DALMATIE DE 1 8o6 A 1815

Le 20 novembre, on vit des travailleurs sur le mont Tupé qui domine le fort de 300 mètres, ;\ une distance de 250 : l'ennemi y construisait une batterie; on put suivre les travaux sans pouvoir cependant les contrarier, à cause de la disposition du terrain. Danese, qui venait d'être fait général-major, avait le commandement des assiégeants, forts de 15 à 1.600 hommes, paysans et transfuges; un nommé Miocini, ancien agent civil du génie français, dirigeait la construction de la batterie, et les transports étaient faits par des paysans réquisitionnés; on vit le podestà de Spalato à la tète des ouvriers.

Le 10 décembre, une pièce de onze commença à tirer sur le fort : Bouillerot ripostait de son mieux avec les deux pièces de cinq, qui pouvaient seules atteindre la batterie et, le lendemain, la pièce ennemie fut démontée; mais, le 12 au matin, le feu reprit avec deux pièces et dura jusqu'au 14 au soir. En ce moment, la forteresse de Klissa était i peu près ruinée; des trois enceintes, les deux premières, dont les parapets n'étaient pas crénelés, avaient du être abandonnées; dans la troisième, des pans de murs entiers s'étaient écroulés, les logements et magasins étaient démolis, et le nombre des blessés augmentait sans cesse; enfin, le seul aide-major venait d'être atteint d'un coup de feu. Le drapeau parlementaire fut hissé, et le conseil de défense consulté donna l'avis suivant :

« 1° L'ennemi est établi avec de l'artillerie de gros calibre sur une « hauteur d'où il domine le fort dans toute son étendue, sans qu'il soit « possible de l'en débusquer.

« 2° La garnison est réduite à 47 hommes, dont 36 sont continuel- « lement employés à garder les postes.

(c 3° La presque totalité des projectiles des deux pièces qui tirent « contre la batterie ennemie est épuisée.

« 4° L'enceinte est presque totalement détruite; les magasins à vivres « sont fortement endommagés, ceux à poudres sont en ruines.

« 5° L'hôpital manque de médicaments, de viande et devin.

« 6" Sur 250 pandours, il n'en reste que 29; le reste de la garnison « murmure, et ce mécontentement pourrait avoir des suites fâcheuses si « les privations qui lui sont imposées continuaient.

« 7° Enfin la reddition de Zara ôte tout espoir de recevoir des secours « et va au contraire donner à l'ennemi de nouveaux moyens d'attaque.

« Toutes ces considérations ont porté le conseil à croire qu'il est

« nécessaire que M. le commandant se ménage une capitulation. »

CapituU- Cette capitulation, négociée le 15 par le payeur Falcon, capitaine de la

compagnie de volontaires, et Adelman, quartier-maître des pandours, fut

signée par Danese le 16. La garnison devait sortir le 28 décembre avec les

tion de Kl

ZARA ET KLISSA (1813) | [3

honneurs de l.i guerre, les officiers gardant leur épée, les sous-officiers, leur sabre, et devait se rendre en Italie pour reprendre le service actil.

Le 26, Danese fil savoir que le général en chef n'avait pas ratifié la capitulation, et qu'il exigeait que la garnison tut conduite prisonnière en Autriche. Falcon et le chef de bataillon Grisogono se rendirent à Spalato pour demander compte ;\ Danese de la violation d'un engagement signé par lui; mais au lieu de Danese ils trouvèrent Milutinovich, qui arrivait de Zara avec 2.500 hommes et un matériel de siège. Les réclamations des 1-ranij-ais ne furent pas admises, et, à leur retour à Klissa, le conseil fut convoqué pour examiner si Ton devait regarder la capitulation comme rompue et reprendre les hostilités. Pendant l'armistice, les désertions avaient continué, et il ne restait que 30 hommes i\ leur poste; le bois manquait, il restait 120 kilos de viande et 260 boulets. « Dans ces condi- « tions, conclut le procès-verbal, le conseil est d'avis de faire dire ;\ « M. le général Milutinovich que nous nous en tenons aux conditions « établies, et que, s'il y fait quelque violation, son gouvernement nous en « fera justice. »

Le 30 décembre, les assiégés sortirent de Klissa et les soldats déposèrent les armes; les Italiens et les Dalmates furent licenciés et les employés civils embarqués pour l'Italie. Les officiers et soldats français furent envoyés en Autriche au nombre de on:!^e.

Pendant le mois de décembre, toute la Dalmatie avait été occupée par les Autrichiens jusqu'aux environs de Raguse. Sur un point seulement, ils trouvaient une résistance acharnée mais inoffensive'.

Le chef de bataillon de pandours Nonkovich avait abandonné Makarska avec quelques hommes énergiques : Gaval.'i, subdélégué de Makarska, Furlani, juge de paix, et un détachement de pandours, moins attachés peut-être à la France qu'à la personne de leur chef.

Ces braves se renfermèrent à la tour de Norin, sur les bords de la Résistance Narenta, le 16 décembre, et s'apprêtèrent à se défendre. Le 30, le major Norin!""^ autrichien Marojevich, se disant commandant de l'avant-garde, adressa une sommation à Nonkovich, et reçut la réponse suivante :

« Monsieur, vous servez votre maître, et je sers le mien. \'ous êtes « militaire, dites-vous, vous connaissez donc les devoirs de notre état; la (' défense de la tour de Norin a été confiée à mon honneur et à ma foi, et « le décret du 14 décembre 181 1 m'impose l'obligation rigoureuse de la « défendre jusqu'à épuisement de mes ressources; j'ai consulté mon « conseil de défense; il est d'accord avec moi, et d'accord aussi avec toute

I. Les documents relatifs à la défense de la tour de Norin sont tirés des archives de la famille Nonkovich ; c'est à M. le professeur Brunelli que nous devons d'en avoir eu conn.iissancei

« la garnison. L'empereur d'Autriche a l'âme trop haute pour demander « une trahison.

« Je vous prie de faire savoir aux malandrins et aux déserteurs qui sont (' avec vous que s'ils s'approchent, sous un prétexte quelconque de la « Tour, ils seront passés par les armes. Quant à vous, Monsieur, qui M êtes militaire, j'aurai toujours grand plaisir à correspondre avec vous. »

Répondant ;\ cette invitation, le major écrit le 2 janvier 18 14 ;\ Nonkovicii une lettre en mauvais italien où il lui apprend que toute la Dalmatie est conquise ; la lettre se termine par ce défi : « Si vous avez le courage « d'accepter la bataille, sortez, et vous serez satisfait, comme l'a été toute « l'armée française ; clin sarà servitta, corne già fù servitta lutta Tarmata « franccse. »

Nonkovich répond le même jour : « Je reçois votre lettre et les jourci naux que vous me communiquez. Je connais la situation de la Dalmatie « et celle de notre armée, mais tout cela ne me donne pas le droit de « manquer à l'honneur ni de revenir sur la question de reddition. »

Le 18 février 18 14, il y avait vingt jours que la tour de Norin était le seul point de la Dalmatie où flottassent encore les couleurs françaises. Après 63 jours de siège, Nonkovich et ses compagnons forcèrent la ligne d'investissement et passèrent en Bosnie en emportant le glorieux drapeau qu'ils n'avaient pas voulu livrer ;\ l'ennemi.

en présence.

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