CHAPITRE V
5 I. L'insurrection ragusaine ; attitude des Anglais; blocus de Raguse. — § II. Arrivée des .\utrichiens ; agit.ition des Ragusains ; assemblée du 17 janvier. — J III. Bombardement et capitulation de Raguse (27 janvier 1814). Entrée des Autrichiens à Raguse; désarmement des insurgés. — § I\'. Dernière lutte des nobles ragusains contre l'Autriche.
Jusqu'ici, nous avons vu les Français en présence d'alliés qui agissent Les pirtis avec efficacité parce qu'ils savent s'cntr'aider; les Autrichiens de Tomassich, les Anglais de Cadogan, les insurgés de Danese, poursuivent d'un commun accord un résultat bien déterminé, l'expulsion des Français, et leur concorde les conduit au succès.
Il n'en sera plus de même à Raguse et à Cattaro. Est-ce parce que les Anglais convoitent quelques-unes des belles îles du littoral dalmate ? En tout cas, un refroidissement se manifeste dans leurs sentiments à l'égard des Autrichiens, et leur coopération est loin d'être aussi efficace qu'elle l'avait été à Zara; on sent une jalousie sourde, les Anglais se réjouissent ouvertement des insuccès de Milutinovich, et s'il y a une réconciliation et une action commune à la dernière heure, les rancunes n'en persistent pas moins.
Comme si ce vent de discorde devait pénétrer partout, ni les deux chefs anglais, Hoste et Lowen, ni les deux généraux autrichiens, Tomassich et Milutinovich, ne sont absolument d'accord entre eux, et l'unité de direction manque visiblement autant chez les Anglais que chez les Autrichiens.
I. Nous avons eu la bonne fortune de trouver, pour la rédaction de ce chapitre, des documents de première main. D'abord, le récit du soulèvement de Raguse, par le marquis Bona, l'un des chefs du parti aristocratique, publié par M. le professeur G. Gelcich dans VArchiv fiir œsterreichi schc Gcschichle, sous le titre : Ein Gedeiikhiich licr Erhebiiiig Ragiisa's iii tien Jtihreii iSi^-iSi4, Vienne, 1882. Ensuite le D/iin\i (journal) de Biagio Stulli, undes principaux membres du parti bourgeois et franç.iis de Raguse. Ce journal inédit est en la possession de M. le capitaine A. Kasnacic, qui a eu l'amabilité d'en faire à notre intention une copie enrichie de notes et d'éclaircissements ; la haute compétence historique du capitaine Kasnacic sur les questions relatives à l'histoire de son pays, n'a d'égale que l'obligeance avec laquelle il aime à faire part des résultats de ses recherches; son manuscrit a été pour nous d'un immense intérêt. La difficulté est de mettre d'accord deux documents contemporains, mais émanant de deux sources dont les tendances sont contradictoires. Nous avons suivi là-dessus M. le professeur Erber qui a montré, dans ce travail difficile, autant de patience que de sagacité.
A côté des alliés nous trouverons l'insurrection ragusaine; mais tandis que les insurgés dalmates ne demandaient qu'à se replacer sous le joug aimé de François d'Autriche, les nobles de Raguse visent à restaurer l'ancien gouvernement oligarchique ; si la bourgeoisie s'est nettement séparée d'eux, ils ont pour eux les paysans qui ne voient pas qu'ils combattent pour le rétablissement de leur servitude. En général , les Ragusains regardent d'un mauvais œil l'intervention des étrangers; ils l'acceptent cependant parce qu'ils savent que seuls ils n'auront jamais raison des Français. Enfin, parmi les insurgés même, deux partis vont se former, et celui qui aura le premier arboré le drapeau de l'indépendance finira par être appelé traître à la patrie.
La garnison française aurait eu beau jeu en fice d'alliés aussi divisés, si elle avait été composée d'éléments moins hétérogènes : elle se composait d'artilleurs français et de deux bataillons d'infanterie, l'un italien, l'autre croate, bien commandés, mais animés tous deux d'un esprit déplorable et déjà diminués de moitié par les désertions". Malgré tout, cette garnison ainsi composée eût pu tenir longtemps et infliger de grandes pertes à l'ennemi, si elle avait eu un autre chef que le général Montrichard. Cet officier, déjà mis en retrait d'emploi pour les malversations dont il s'était rendu coupable quand il commandait une division dans le royaume de Naples, avait failli compromettre, par son impéritie, le succès de la campagne de Marmont en 1809, et nous verrons que son attitude à Raguse n'est pas pour infirmer les jugements sévères que Marmont porte sur lui à plusieurs reprises dans ses Mémoires.
§ I. L'in- Nous avons vu, à la fin du chapitre IIP, que les Anglais, après s'être ragusahiè°" emparés successivement de toutes les îles du littoral ragusain, y avaient rétabli les anciennes lois et avaient créé des gouvernements provisoires à la tête desquels ils avaient mis les nobles ragusains. La prise de Stagno avait déterminé le soulèvement de tout le pays situé à l'ouest de la rivière d'Ombla, et la défection des Croates qui devaient défendre Ragusa- Vecchia avait rompu toute communication entre Raguse et le pays situé à l'est du golfe de Breno.
Les An- Une proclamation du capitaine anglais Lowen, datée de l'île de Mezzo, faTenHes 10 octobtc ', appela tous les habitants aux armes : « Voici, disait ce très « important document, que les forces anglaises et autrichiennes se dirigent « vers ce pays pour lui rendre la liberté et T indépendance!... Souvenez-vous « que vous portez un nom glorieux et combattez, comme ont fliit les Espa-
I. A. G., MontricliarJ au ministre, 7 septembre et 1 1 octobre 181 3. — Le major Sèbe, 12 septembre. | 2. p. 422. | 3. R. P. Papiers reUitifs aux événements de 1815-1814.
insurges.
« gnols et les Russes, pintr recouvrer vo're indcpenâa>ici'\... » A cette proclamation en était jointe une autre du maréchal Miller aux habitants de l'Illyrie, mais, couinie Miller ne parlait pas d'indépendance, et pour cause, ce fut la proclamation de Lowen que les Ragusains répandirent ; ne contenait-elle pas une promesse formelle de rétablir l'ancien gouvernement ?
Le comte Biagio-Bernardo Caboga et le marquis François Bona, prétextant une invasion imminente des Monténégrins dans le comté de Canali, appelèrent les paysans aux armes ', et quand ils eurent assemblé un millier d'hommes, ils constatèrent que, même avec trois mille, ils ne prendraient pas Raguse d'assaut; le concours effectif des Anglais leur était indispensable.
Or, ce concours, il fallait le solliciter, et nul ne se souciait de faire cette démarche dont chacun prévoyait les conséquences possibles ; tous les nobles se renvoyaient de l'un à l'autre l'honneur de se présenter au commandant anglais. Il faut ajouter qu'en ce moment là les événements n'en étaient pas encore arrivés à un point tel qu'on ne pût redouter la victoire finale des Français, et c'était s'exposer .\ de terribles représailles que d'aller appeler les Anglais au secours de l'insurrection. Enfin, tous comprenaient quel danger il y avait i attirer les étrangers, et personne ne voulait prendre la responsabilité personnelle d'un acte qui pouvait avoir pour suite la ruine des espérances du parti. On se décida à envoyer une dépuration populaire, et, comme Lowen était retourné à Lissa, c'est au commodore Hoste, qui opérait alors aux Bouches de Cattaro, qu'on envoya vingt-cinq paysans avec un mémoire concluant à une demande d'appui adressée aux puissances coalisées ; les réserves les plus formelles étaient faites en faveur de l'antique indépendance de Raguse. Hoste reçut le mémoire, le lut et ne donna pas de réponse.
En présence de cet insuccès, B.-B. Caboga, renonçant à tout ménagement, se déclara, et, le premier, prononça bravement les mots de révolution et d'indépendance qui jusque-là n'avaient été murmurés que dans le secret des conciliabules.
L'autorité française n'était pas encore absolument impuissante, et des gendarmes furent envoyés de Raguse pour arrêter celui qui appelait ses compatriotes à la révolte; Caboga s'enfuit aux Bouches, auprès de Hoste, qui le renvoya à Ragusa-Vecchia après lui avoir promis assistance et en lui donnant comme escorte quelques barques armées sous les ordres d'un lieutenant. Le 28 octobre, un détachement de marins anglais prit terre à Ragusa-Vecchia et déploya le drapeau anglais. Le lieutenant Mac-Donald fit afficher une ordonnance de Hoste portant que les lois françaises étaient abolies et remplacées par les anciennes lois de Raguse ; Caboga recevait le
titre de commandant provisoire de Ragusa-Vecchia. Le déploiement du drapeau anglais avait mécontenté les nobles, la nomination de Caboga les irrita : ils prétendaient choisir leurs chefs eux-mêmes, et Caboga commença à devenir suspect.
Cependant on fit taire les jalousies et on prit, d'accord avec Caboga, les mesures jugées nécessaires pour le rétablissement des anciennes institutions; mais un nouvel incident vint envenimer la situation. Dans une assemblée présidée par le marquis Bona, on proposa d'écrire pour notifier à la Porte la restauration de la république de Raguse; on pensait confier cette mission à un Ragusain, nommé Michel Bosgiovich, qui était drogman delà légation prussienne à Constantinople; on lui recommanderait de dire bien explicitement que la République se replaçait sous la suzeraineté de la Porte à laquelle elle avait été violemment soustraite cinq ans auparavant. Caboga parla contre cette mesure; il y voyait un manque d'égards et une marque de défiance envers les Anglais. Cela suffit pour faire dire que Caboga s'était vendu aux étrangers, et, comme Lowen était revenu dans les eaux de Raguse, on lui envoya demander la permission d'arborer l'étendard de Saint-Biaise et une reconnaissance formelle de l'indépendance des Ragusains. Lowen, mécontent de l'intervention de Hoste et de l'envoi du lieutenant Mac-Donald, répondit que seul l'amiral Freemantle, qui était à Trieste, pouvait prendre une résolution aussi grave. Le marquis Michel Bona fut donc envoyé près de l'amiral anglais.
Pendant quelques jours la situation ne changea pas : les nobles voulaient marcher sur Raguse; Caboga, qui avait probablement reçu les instructions de Hoste à ce sujet, demandait qu'on attendît les secours promis par le commodore. Enfin, le 15, Hosre arriva à Ragusa-Vecchia, et, après avoir blâmé Lowen pour avoir parlé de l'indépendance de Raguse, il fit plus : il la reconnut en fait en faisant arborer l'étendard ragusain et en le faisant saluer par sa frégate d'une salve de vingt et un coups de canon. Il invita, de plus, Caboga à appeler ses compatriotes aux armes et à marcher sur Raguse.
Raguse était alors une place forte de premier rang ; l'enceinte était imposante, et les Français l'avaient mise en parfait état de défense ; les batteries, complétées depuis quelques années, étaient armées d'une artillerie formidable. La porte Ploce était défendue par un ouvrage extrêmement solide, le Ravelin ; à la porte Pile, le fort Saint-Laurent couvrait de son feu les approches de tout le faubourg. Le fort Royal, dans l'île de Lacroma, protégeait la rade, et sur la montagne Saint-Serge, le fort Impérial, achevé depuis un an à peine, occupait et défendait la position d'où les Russes avaient bombardé la ville en 1806 '.
I. A. G., 12 septembre 1813. R.ipport du major Sèbe. Voir la carte V.
Raguse (1813-1816) 449
C'est sur le fort Impc'rial que fut dirigée l'attaque des insurgés : le 25 novembre, ils marchèrent, sous les ordres de Caboga, ;\ l'assaut de cet ouvrage qu'ils espéraient surprendre, mais quelques volées de mitraille les tirent rétrograder; ils s'établirent à Bergatto, au tort Delgorgue, qu'on avait désarmé et abandonné ;\ raison de la taiblesse de la garnison, et leurs avant-postes s'étendirent jusqu'à Bosanka. De Bergatto, ils envo3-èrent couper l'aqueduc par où l'eau arrive dans la place'.
Quand Montrichard se vit attaqué, il envoya chercher à Gravosa et à Lopad les familles nobles qui y prolongeaient la villégiature; en s'emparant d'otages, il pensait pouvoir intimider les chefs de l'insurrection. Caboga, instruit de cette mesure, essaie d'en empêcher l'exécution; il contourne le mont Saint-Serge et arrive à Gravosa, mais seulement pour voir se retirer dans le lointain la colonne qui avait exécuté les ordres du général. Il la suit, entre avec elle dans le faubourg Pile, mais le canon et la mousquetterie l'arrêtent, et les paysans qu'il conduit mettent au pillage les maisons du faubourg ; une autre attaque sur la porte Pile, tentée le 29 novembre, fît voir à Caboga qu'il devait renoncer à enlever la ville de vive force.
Il fallut se résoudre à un blocus; tandis que Hoste avec la Bacchante Blocus de gardait le côté de la mer, les insurgés occupèrent le demi-cercle qui va de ''*'"*'^' Gravosa à Bergatto; leur quartier général était à Gravosa.
Un parti, conduit par le marquis C. Bona, s'en alla soulever les habitants de Primorje (littoral), et lever des soldats pour l'insurrection. Il fut reçu d'abord avec enthousiasme, mais, au delà de Slano, il apprit que les chefs de villages avaient reçu du général Tomassich l'ordre de prêter serment à l'Autriche, et qu'ils ne laisseraient aucun de leurs administrés s'enrôler sans une autorisation en règle du général autrichien.
Bona revint donc, n'ayant obtenu qu'un demi-succès et préoccupé de l'attitude que prenait l'Autriche; il alla confier ses inquiétudes à Hoste qui, soit qu'il eût été avisé par Tomassich, soit que ces doléances lui révélassent quelles étaient les secrètes aspirations des nobles ragusains, lui signifia que, n'ayant pas d'instructions, il ne voulait pas intervenir dans les affliires des Ragusains; il avait reçu mission de chasser les Français de Raguse, il y travaillait autant qu'il était en son pouvoir, mais, n'ayant pas de troupes de débarquement, il se désintéressait absolument de ce qui se ferait du côté de la terre ferme.
Les Ragusains se réjouirent d'abord de cette réponse : en disant qu'il n'avait pas à intervenir dans leurs afî;iires, Hoste ne reconnaissait-il pas une fois de plus leur indépendance ?