‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 129 sur 156 · LES BOUCHES DE CATTARO · texte numérisé non relu

LES BOUCHES DE CATTARO

§1. Les Monténégrins envahissent les Bouches (septembre 1813); arrivée des Anglais (octobre); soulèvement général; défection d'une partie de la garnison de Cattaro; union des Bocquais et des Monténégrins. — § II. Siège et capitulation de Cattaro. — §111. Intervention tardive des Autrichiens (janvier 1814); deuxième tentative du général Milutinovich (mars); occupation des Bouches par les Autrichiens (juin). — § IV. Evacuation des îles par les Anglais (juillet 1815). Pacification générale (août 1815).

Nous allons retrouver à Cattaro une situation analogue à celle que les Autrichiens avaient rencontrée à Raguse, mais avec plusieurs circonstances qui en augmenteront la difficulté. D'abord, quand le général Milutinovich se présentera pour la première fois aux frontières des Bouches, la dernière place occupée par les Français aura capitulé, et les Anglais, décidément malveillants pour leurs alliés, ne manifesteront aucun désir de les faire participer aux avantages qu'ils auront été seuls à conquérir. Ensuite la population se sera proclamée indépendante et, cette fois, ce ne seront pas quelques paysans conduits par des chefs peu belliqueux que le général autrichien trouvera entre lui et les Français; derrière les Bocquais se tiendront les Monténégrins, encouragés par les Russes, et conduits par leur vieil évêque Pierre Petrovich, toujours infatigable pour combattre les étrangers, quels qu'ils soient, qui prétendent contrecarrer ses projets. Milutinovich devra entreprendre la conquête des Bouches après qu'elles auront été abandonnées par les Français.

5 I. Les C'est le 21 septembre 181 3 que le Vladika, obéissant à un mot d'ordre

gri°ns env^a- veuu de Pétcrsbourg, renonça à la neutralité malveillante dans laquelle

Bouchls '" '^ ^^ renfermait depuis plus de trois ans; les Monténégrins franchirent le

confin aux environs de Maini et, le même jour, parurent en vue de

Budua. Cette place était dans un état déplorable; on craignait même, en

tirant les canons qui garnissaient l'enceinte, de faire écrouler les murailles

chancelantes'. Cependant le commandant repoussa, comme c'était son

devoir, la sommation qu'il reçut le 22, et se prépara à la résistance. Dans

Révolte de la nuit du 22 au 23, une émeute éclata : les Croates du régiment d'Ogu-

la garnison de Budua.

I. Memoiie intonw a Budua e Callaro (p.ir le chanoine Ant. Koiovich), conservés dans des archives particulières à Raguse.

dika.

lin qui composaient la gnrnison assassinèrent le commandant français, leur capitaine, et le brigadier de gendarmerie; plusieurs autres personnes turent blessées, et le ciianoine Koiovicli, amcur de la relation d'après laquelle nous écrivons, rcv^ut deux coups de l.htndjar; plusieurs gradés et agents civils français ne purent échapper à la mort qu'en sautant par dessus le mur d'enceinte. Le pillage succéda aux assassinats; les maisons des partisans ou des serviteurs de la France furent mises à sac et, le 23 septembre au matin, les Monténégrins occupèrent la ville sans rencontrer aucune résistance.

Après ce premier succès, le Vladika dirigea ses hommes sur Cattaro et, le même jour, il adressait aux Bocquais un énergique appel aux armes :

Slaves! glorieuses et illustres populations des Bouches de Cattaro, de Ragusc Prodamaet de la Dalmatic! tion duVla-

V'oici le moment de prendre les armes contre le destructeur de l'Europe, l'ennemi universel qui a attaqué votre religion, ruiné vos églises, et qui se préparait ;\ vous dépouiller de vos propres biens. Il a foulé aux pieds votre victorieux héroïsme, votre honneur national et celui de vos ancêtres ! Il a détruit vos antiques privilèges, déshonoré nombre de familles, paralysé votre commerce ! Il a mis ses impôts sur le sang de vos veines et jusque sur les cadavres de vos parents ! Quelle injustice n'a-t-il pas commise !

\'oici le moment de vous rappeler vos vieilles gloires, les traditions glorieuses, que vous ont léguées vos pères, et que, depuis sept ans bientôt, le tyran foule aux pieds ! Voici l'heure de la vengeance !

Les mères vont voir revenir les fils de qui elles ont été brutalement séparées; elles vont pouvoir les embrasser en les couvrant de joyeuses larmes; les exilés vont rentrer et se jetteront dans les bras de leurs frères ; les voies du commerce vont se rouvrira vos navires et ramener l'aisance au milieu de vous; vos libertés, vos droits, vos privilèges vont vous être rendus!

Souviens-toi, peuple toujours victorieux et toujours glorieux, combien de royaumes, de principautés, de républiques Bonaparte a asservis, combien de millions d'hommes il a inhumainement sacrifiés, quels flots de sang et de larmes il a fait couler, et apprends que l'empereur Alexandre et ses puissants alliés ont déjà reconquis les royaumes de Prusse et de Saxe, et qu'il s'est attaché aux pas du séducteur et du bourreau de l'Europe.

La Croatie est délivrée, et aussi la Carniole, Trieste, l'Istrie, Fiume et Zengg. Qu'attendez-vous donc, valeureux Slaves de Dalmatie, de Raguse et de Cattaro? L'ennemi est coupé de ses communications, enfermé dans quelques forteresses. Par terre, l'armée de l'empereur d'Autriche, par mer, celle du roi d'Angleterre, entrent en Dalmatie; elles ont pris Zara et sont arrivées à Makarska". Vous n'avez donc plus rien à craindre, unissez-vous à vos frères du Monténégro bloquez dans les villes les tyrans français pour qu'ils y meurent de faim comme ils voulaient vous fiire mourir vous-mêmes; affranchissez de leur présence vos

I. Les Autricliiens, on s'en souvient, n'entrèrent en Dalmatie que plus d'un mois après, Le Vladika, employant le style des Prophètes, met le passé pour le futur.

bourgs et vos villages, en attendant que les grandes puissances vous assistent pour expulser définitivement ces bandes sanguinaires.

Je suis là, avec mes Monténégrins, prêt à me porter là où il y aura un danger à courir. La gloire du traître Bonaparte est restée à Moscou et à Smolcnsk : nous n'avons plus à trembler devant le tyran.

Que tout Bocquais et Ragusain sache que nous entrons en amis pour attaquer l'ennemi commun ; nous sommes les soldats de votre grand protecteur Alexandre I'^'', de l'empereur François et de leurs puissants alliés, et quiconque nous traitera en ennemi sera regardé comme l'ennemi du bien public; il sera poursuivi comme traître, ses biens seront confisqués.

C'est du roi d'Angleterre que nous attendons les premiers secours : ses vaisseaux vont bientôt paraître, et que Dieu nous garde ! C'est à Lui que je confie le succès de notre entreprise.

De notre quartier général de Budua, le 12-24 septembre 1813 '.

Pierre, évêque.

Cette proclamation fut immédiatement répandue aux Bouches, et nous ne tarderons pas à en voir les eflets.

Prise Ju Le même jour, 23 septembre, les bandes monténégrines paraissaient r'Liâ^ '^ devant le fort de la Trinité, qui défend la route de Budua à Cattaro, et qu'on avait appelé « les Thermopylcs des Bouches ». Cette position était défendue par le lieutenant Campagnola et 40 hommes du 4'' bataillon du 4' léger italien. Un parti ennemi assez taible s'étant laissé voir aux environs du fort, Campagnola sortit avec une partie de sa troupe, et, voyant les Monténégrins s'enfuir, se mit à leur poursuite, mais, quand il se fut un peu éloigné du fort, de nombreuses bandes sortirent de derrière les croupes rocheuses où elles s'étaient dissimulées; Campagnola enveloppé périt dans cette embuscade avec huit de ses soldats, le reste se replia sur Skaljari et Cattaro, et les Monténégrins, après un combat très court avec les Italiens qui étaient restés au fort, y entrèrent et mirent tout au pillage ; un incendie se déclara et gagna la poudrière dont l'explosion éventra complètement une des faces de l'ouvrage. Les Monténégrins se répandirent aussitôt dans les environs de Cattaro et en commencèrent le blocus^.

Les Bouches de Cattaro forment un golfe profond, qui s'étrangle trois fois à Kobila, à Kombur et [aux Catene pour prendre la forme d'un 8 mal dessiné. La passe de Kobila était gardée au sud-ouest par la batterie de Punta d'Ostro, au nord par la batterie de Castelnuovo, à l'est par la batterie de Porto-Rose. Aux Catene, il y avait deux batteries, l'une sur la

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