‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 18 sur 156 · EXPORTATIONS · texte numérisé non relu

EXPORTATIONS

Huile 40.000 barils à 20 FI 800.000

Vin 300.000 — à 2 FI. 30k 750.000

Slivovitza 30.000 — à 8 240.000

Amandes 20.000 staja à 5 100.000

Figues 5 o . 000 — à i 50. 000

Poisson salé 15 .000 — à 8 120.000

Peaux. Suifs. Laines i . 100.000

Sel 140 . 000

Total 3.300.000

import.\tions

Grains 300.000 staja à 2 FI 600.000

Viande 4.000.000 liv. à o 02 kr 133-3 33

Etoffes 2 . 000 000

Métaux 130. 000

Denrées coloniales 60 . 000

Fruits et légumes frais 20 . 000

Total 2.9^3.333

Les exportations dépassaient les importations; le pays devait donc s'enrichir, c'est du moins la conclusion qu'en tiraient les économistes d'alors.

Ce qui enrichissait réellement les habitants des îles, c'était le commerce maritime. Sans parler de Rai^use et de Cattaro, Brazza avait ainsi que Lussin une importante flotte de cabotage et même des bâtiments au long cours : en 1780, Brazza en avait 40, Lussin 100; en 1797, ces nombres avaient doublé. Raguse avait 360 gros navires, et pendant la seconde moitié du xviii" siècle Cattaro avait vu quadrupler sa flotte marchande".

L'avenir de la Dalmatie semblait donc clairement indiqué ; le pays étant pauvre en produits naturels, c'était le développement de la marine qui devait l'enrichir. Aussi, quand la Dalmatie sera devenue française et que les Anglais voudront y ruiner le prestige de Napoléon, ils se contenteront de bloquer sévèrement les côtes, et la province, réduite au désespoir par la misère, se jettera dans les bras des ennemis de la France.

Le point le plus curieux de l'organisation intérieure de la Dalmatie sous §v.L.iioi la domination vénitienne, c'est le régime de la propriété foncière dans le nuoiv et le nuavissiiiio acquisto. Comme il a été dit plus haut, ces terres étaient revenues à la République par droit de conquête après les traités de Carlovitz et de Passarovitz; il n'y avait pas de titre qui put être opposé à ceux de l'Etat : les hegs, ou seigneurs féodaux investis par les Turcs, pour prix de leur apostasie, avaient quitté le pays sans esprit de retour quand les Vénitiens s'y étaient établis ; le Sénat fit donc attribution de leurs terres soit aux colons qui avaient cultivé pour le compte des begs , soit à des immigrants venus des pays ottomans. Cette investiture fut donnée dans la proportion de deux campi padovani^ par tête pendant toute la première moitié du xviii' siècle; en 1756, toutes les dispositions relatives à ces concessions furent réunies dans la loi connue sous le nom de loi Grimani. Nous avons déjà parlé des articles de cette loi qui avaient trait à l'économie rurale; il nous reste à étudier ici la partie qui réglemente le droit même de propriété.

Les terres concédées par la loi agraire demeuraient à perpétuité terres publiques et les bénéficiaires de concessions n'étaient que des usufruitiers héréditaires. Ils pouvaient cultiver par eux-mêmes ou par autrui, conclure des baux de fermage ou de colonat dans les conditions déterminées par la loi, mais là s'arrêtait leur droit. Les articles 15 et 16 de la loi Grimani interdisaient et déclaraient nulles les aliénations qui auraient été consenties

I. Brodmann (K.), Memorie politico-economkhc... délia Dahim~ia, de Ragiisi i- delTAlbania fû veiieta. Venise, iS2i,^aii. | 2. Le campo padovaito équivalait au uers d'un hectare.

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par les concessionnaires, et les officiers publics qui auraient prêté leur ministère à ces transactions prohibées étaient frappés d'une lourde amende.

De plus la concession étant regardée comme la compensation et la rémunération du service militaire imposé au concessionnaire, il s'en suivait que, dans le cas où le concessionnaire mourait sans héritiers mâles, la terre qui lui avait été concédée, à lui ou à ses auteurs, faisait de plein droit retour à l'Etat. Quand, au contraire, il y avait plusieurs héritiers mâles, le bien était partagé entre eux, et en cas d'insuffisance, l'Etat fiisait aux héritiers une concession supplémentaire.

La disposition qui excluait les femmes de tout héritage foncier a été vivement critiquée, on y a vu une spoliation inique; d'autres auteurs, il est vrai, ont vu dans cette disposition une mesure fort sage. L'Etat, disent ceux-ci, ayant dès le principe posé cette condition que les terres seraient transmises de mâle en mâle, il n'y avait aucune injustice à l'appliquer, quand l'hypothèse prévue se réalisait ; c'était une simple clause résolutoire, et les usages de plus d'un peuple étaient là pour rappeler que cette coutume avait déjà été écrite dans les lois '.

De plus, les concessions faites moyennant promesse de service militaire avaient pour objet de constituer le long de la frontière une population guerrière destinée à lutter chaque jour contre les incursions des brigands bosniaques; or, des femmes seules ne pouvaient se défendre dans une position aussi menacée, elles auraient attiré plutôt les brigands qui auraient su ne pas devoir rencontrer de résistance.

Enfin, d'après les usages en vigueur en Dalmatie, la femme n'était à aucun point de vue regardée comme l'égale de ses frères ; il y eut une protestation universelle quand le gouvernement français voulut introduire la règle du partage égal entre enfants des deux sexes ; un paysan qui avait une fille l'employait comme servante jusqu'au jour où il la vendait à celui qui voulait l'épouser; la dot versée entre les mains du père était regardée comme un dédommagement du préjudice qu'il subissait en perdant une de ses servantes. Dans la maison de son mari, l'épouse restait ce qu'elle était chez son père, et jamais elle ne se serait permis de manger à la table commune^. Il y avait donc une anomalie, étant données les mœurs du pays, à admettre la fille à prendre sa part de la succession paternelle ;

I. Outre la loi romaine et les statuts des barbares (loi salique), ne retrouve-t-on pas des coutumes identiques chez les Kabyles, dont le tempérament et l'histoire présentent de si nombreux points de ressemblance avec ce que nous voyons en Dalmatie. Comme la loi kabyle, la loi dalmate pourrait dériver d une des législations en vigueur au moment où succombait l'empire romain. (V. Alf. Rambaud, L'eincignemciit primaire chc^ les indigènes, musulmans d'Algérie et notamment dans la Grande Kahylie. Paris, 1892, p. 29 sqq.) | 2. Cet usage subsiste encore aujourd'hui : la mère même sert ses fils à table, mais ne s'asseoit jamais à côté d'eux.

non ni.iricc, elle dcv.iit trouver un nuiri qui eut les moyens de la nourrir et le droit de l.i taire travailler ; mariée, elle n'avait pas A apporter à son mari de droits sur des biens que la loi jugeait inutiles X un homme déjà pourvu de ce qui lui était nécessaire.

I! ne manquait cependant pas de publicistes i\ la fin du xviii'' siècle pour Conditions s'indigner sur le sort dégradant foit à de malheureux paysans attachés à la p^^,/ Z™; glèbe, et obligés, sous peine de mourir de faim, de cultiver une terre qui Jj-^ fif^\^ll ne leur appartenait pas, et d'où ils pouvaient être expulsés par une sen- rieur, tence arbitraire. Notons cependant que les cas d'éviction étaient fort peu nombreux et appuvés tous sur la non exécution du contrat de la part du concessionnaire. D'ailleins la situation du Morlaque n'était pas en réalité aussi misérable qu'on voulait la peindre; sans doute la condition qui lui était faite ne valait pas, à certains égards, celle du propriétaire, mais la stabilité imposée à ces grands enfants les mettait en garde contre leur imprévovance et leur paresse. Quand le gouvernement français accorda sans transition aux usufruitiers la pleine propriété de leurs terres, avec le droit de les aliéner, ces terres jusque-là insaisissables devinrent le gage des usuriers et la proie des agioteurs; la moitié de la population se vit sans teu ni lieu, et il fallut faire en toute hâte une ordonnance qui palliât les eflets désastreux d'une mesure généreuse mais inopportune.

La concession était faite moyennant une redevance annuelle égale à la u dime. dixième partie de la récolte, c'était la dime, et ce nom seul éveilla la colère des hommes de progrès. Cet impôt fut déclaré immoral : on détourne le paysan de tout désir d'améliorer sa terre en le frappant d'un impôt qui augmente à proportion de la peine qu'il aura prise pour améliorer sa situation; il faut cependant remarquer que, si la part versée à l'Etat augmente, les neuf dixièmes qui restent au cultivateur suivent la même marche croissante ; d'ailleurs cette règle est commune à tous les contrats de colonat où il est stipulé que le propriétaire des fonds recevra une partie aliquote des produits, seulement cette partie, au lieu d'être le dixième, est souvent le quart, le tiers, sinon la moitié.

Nous ne verrons donc pas dans la loi Grimani une loi d'esclavage, mais nous nous garderons bien d'en faire une loi bienfaisante, et il nous suffira pour nous arrêter à cette conclusion de nous rappeler l'esprit qui l'a inspirée. Le Sénat de Venise, qui ne se piquait pas de philanthropie, avait seulement voulu faire garder sa frontière par une population fidèle et guerrière de soldats laboureurs , organisée sur le modèle des régimentsfrontière autrichiens. Trop de bien-être eut fait perdre à cette avant-garde sa rudesse qui taisait sa force ; on veillait donc à ce que les Dalmates de l'intérieur pussent vivre en travaillant, mais dussent travailler pour vivre.

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§ VI. Ju- Le gouvernement de Venise fut-il bon ou mauvais en Dalmatie ? Telle f/gouvern"- ^^^ ^^ qucstion qu'il est permis de se poser au moment où cette contrée va ment véni- changer de maîtres.

tienenDal- ° i , • 1

matie. oi nous parcourons les écrits des contemporams, nous trouvons ce

problème souvent posé, et toujours résolu, mais dans des sens diamétralement opposés. Les plus nombreux et les plus autorisés, Garagnin, Kreglianovich , Dandolo ne tarissent pas d'invectives contre le gouvernement corrompu et corrupteur de Venise ' ; d'autres regrettent la domination vénitienne et en font un âge d'or^.

La passion a dicté ces jugements contradictoires : les défenseurs du régime français étaient tenus de décrier tout ce que l'administration nouvelle avaient supprimé, les mécontents vantaient au contraire le régime déchu, lui attribuant même des mérites que naguère personne n'avait su lui trouver.

La vérité, c'est que Venise n'avait jamais éprouvé une grande tendresse pour une colonie qui n'avait pour elle qu'une importance négative. Les Vénitiens occupaient jalousement la Dalmatie, mais seulement pour que d'autres ne vinssent pas s'y installer ; si les Turcs ou les Autrichiens avaient pris pied sur l'Adriatique par Zara ou Spalato, c'en était fait du monopole commercial auquel Venise prétendait encore dans cette mer à peu près complètement vénitienne; c'était déjà trop de Trieste et de Raguse. Que le domaine maritime de voisins puissants s'étendit, et Venise voyait ses intérêts commerciaux sérieusement compromis. De là on a pu conclure que, si les Vénitiens entretenaient de parti pris la misère dans la Dalma-

I. La situation lamentable de la nation dalmate qui n'était plus qu'un corps sans vie au moment de la chute de Venise est la condamnation de l'absence d'institutions et de l'abandon total auquel elle était condamnée. Le gouvernement était bon, mais faible, timide, dominé par ce principe de fausse politique qu'il fallait abattre, appauvrir, diviser la Dalmatie, l'anéantir par une jalouse raison d'Etat, de peur que des voisins puissants n'eussent le désir de conquérir cet amas de rochers et de ruines. (Kreglianovich Albinoni: Mcmorie pcr la Storia di Dahnaiia, Zara, 1809, ép. Xl=, p. 252.) Profondes sont nos plaies ! la famine est chaque jour aux portes de notre infortuné pays. Nous voyons le malheureux paysan réduit à manger un pain détestable, assaisonné d'herbes malsaines, et à languir en proie à de continuelles maladies. Nous voyons le pauvre Morlaque contraint de mettre en vente ces misérables meubles que l'indigence tient en réserve pour l'heure du besoin ; il vend les semences, les bestiaux, les instruments agricoles; il vend jusqu'à ses armes ! (J. L. GiX3^gn'm, Reflessioiii ecomvnico poUtichc, Zara, 1806.) | 2. Quelques auteurs ont taxé la République de Venise de stupidité politique pour avoir tenu la Dalmatie sous l'oppression, afin d'être sûre de son obéissance ; cette accusation est mal fondée : ne pas encourager le développement de la civilisation qui, chez ce peuple rude mais fidèle, aurait introduit des usages destructeurs de l'antique simphcité, c'était pour Venise le moyen de conser\'er aux Dalmates ce caractère national qui les avait arrachés à la domination turque, et qui pouvait encore les en préserver pour l'avenir. Tout gouvernement sage n'eût pas hésité dans des circonstances analogues à en faire autant, et l'eût fait peut-être avec moins de succès. (Cattalinich, op. cit.)

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tic, c'était piHir retirer A qui que ec tût l.i tent.ition Je s'en emparer, il nous semble douteux que le Sénat ait jamais lait un calcul aussi machia%'éliquc, et il faut ciiercher au malheureux état de la Dalmatie des causes différentes.

Les institutions que les Vénitiens avaient laissées aux habitants des îles et du littoral étaient au fond très sages : les villes et les communautés homogènes jouissaient d'une indépendance presque absolue; les privilèges locaux avaient été respectés partout, et la main de l'Etat ne pesait nulle part; le paysan imprévoyant était tenu en tutelle comme un mineur qu'il était. Le personnel administratif venu de la métropole était peu nombreux, par suite peu encombrant et peu coûteux; il suffisait d'ailleurs à faire fonctionner une machine dont les ressorts étaient peu compliqués. Tel était le gouvernement des Vénitiens, au moins en théorie ; dans la pratique certains abus s'étaient introduits, il est vrai; le désintéressement avait manqué à certains administrateurs et quelquefois aussi la volonté de bien gouverner ; les lois les plus avantageuses au pays étaient tombées dans l'oubli parce que les habitants n'en voyaient pas clairement les avantages, et que les provéditeurs ne voulaient pas entrer en lutte avec leurs sujets pour faire leur bonheur malgré eux. Si donc la Dalmatie resta un pays à demi sauvage, il faut bien en accuser un peu les Dalmates qui, rebelles à toute innovation, enracinés dans des préjugés absurdes, ne voulaient pas être civilisés.

Là où les Vénitiens avaient fini par renoncer à introduire le progrès, les Autrichiens essaieront et renonceront à leur tour : viendront les Français qui, en renouvelant l'épreuve, y apporteront plus de ténacité, mais n'obtiendront pas beaucoup plus. C'est ce que nous allons essayer de faire voir dans la suite de ce récit.

La Dalmatie de 1797 à iSij.

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