‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 19 sur 156 · EN DALMATIE · texte numérisé non relu

EN DALMATIE

§ I. Décadence économique, politique et morale de Venise. — § II. Venise pendant les campagnes de 1796 à 1797. — § III. Préliminaires de Leoben ; renversement du gouvernement oligarchique de Venise (mai 1797). — § IV. L'anarchie en Dalraatie; désordres à Sebenico, Traù, Spalato, Makarska et aux îles. — § V. Tentative du gouvernement démocratique sur la Dalmatie ; les Dalmates se donnent à l'empereur.

La seconde moitié du xviii'= siècle marque pour la République de Venise un mouvement de décadence économique, politique et sociale.

S I. Déca- Décadence économique. Elle a perdu, une à une, ses riches possessions du denceécono- Levant, et depuis longtemps a disparu sa prépondérance dans la Méditerranée orientale. Les puissances européennes ont obtenu tour à tour le droit de commercer dans les ports ottomans, et chaque fois est tombée une pierre de l'édifice des privilèges de la Sérénissime République. Cependant Venise n'est pas ruinée : le développement de Marseille, de Livourne et de Trieste n'a porté atteinte à ses droits qu'en tant qu'ils ont cessé d'être exclusifs; de riches cargaisons continuent à arriver dans son port et enrichissent toujours l'Etat et les particuliers; jamais peut-être la richesse n'a même paru aussi générale; les édifices magnifiques, les palais fastueux annoncent plutôt une époque prospère ; mais cependant ces dehors sont trompeurs, et tel patricien qui éclipse par son luxe toute une lignée d'ancêtres n'en est que le descendant dégénéré : il ne fiiit que dissiper les richesses amassées par cette génération d'hommes laborieux et modestes et la grande fortune qu'ils lui ont léguée fond maintenant entre ses mains prodigues.

Décadence DécûdciKe politique. Le rôle de la République a été longtemps bien défini politique. ^^ Europe. Les premiers après la catastrophe de 1453, les Vénitiens ont renoué des relations réguhères avec les Turcs, au prix de quels sacrifices d'argent et d'amour-propre, ils se gardent de le dire ; pendant un siècle les traités si bien nommés capitulations ont assuré au Pavillon de Saint-Marc le droit exclusif de visiter les Échelles du Levant; cet Orient fermé aux autres nations chrétiennes, les Vénitiens en avaient la clef, et, qu'on voulût faire la guerre ou la paix avec le sultan, les Vénitiens étaient des intermédiaires presque nécessaires : même après que des états chrétiens, et la France la première, eurent commencé à traiter avec la Porte et à entre-

FIN DE LA DOMINATION VÈNITIEhJNE 1^

tenir des représentants auprès d'elle, Venise conser\'a un crédit qu'elle savait envelopper d'une sorte de mystère, afin de donner le change à des rivaux jaloux. Ainsi, jusqu'au xviii' siècle, elle garda cette situation qui lui donnait une fonction propre dans le grand organisme européen. Mais enfin le voile se déchira : on vit, après les traités de Carlovitz et de Pass;irovitz, que le crédit des Vénitiens à Constantinople se réduisait à peu de chose, et dès lors Venise, sortie du nuage dans lequel elle avait longtemps su s'envelopper, ne fut plus qu'une puissance de deuxième ou de troisième ordre comme il n'en manquait ni en Italie, ni en Allemagne; tout au plus lui garda-t-on quelques égards ;\ cause de son glorieux passé, de ses richesses et des fortes traditions de son gouvernement.

La dmuiciice morale venait saper les bases de ce gouvernement compro- Décadence

, , ,- . ,-1 -1 . 1 ... morale.

mis a la lois par ce qu il y avait de suranné dans ses institutions et par l'amoindrissement des vertus politiques chez ceux qui avaient à en assurer le fonctionnement.

Le courant d'idées qui traverse la seconde moitié du xviii^ siècle ne pouvait être sympathique à la constitution vénitienne, cette oligarchie répugnait par son absolutisme aux principes libéraux qui pénétraient jusque dans les conseils des rois; ne parlons pas des récits, dramatiques mais souvent de pure imagination, qui circulaient sur le Conseil des Dix et les Inquisiteurs d'Etat; mais, quand la Bastille était tombée, les plombs du palais ducal devaient être menacés d'une destruction prochaine. Or ces attaques n'étaient pas seulement l'œuvre des philosophes et des publicistes étrangers : les écrits qui se publiaient en France et en Allemagne avaient leurs lecteurs à Venise, ces idées avaient de nombreux partisans, d'abord dans la classe bourgeoise qui, parvenue à la richesse, s'indignait de n'avoir aucune influence, et aussi dans les rangs de la classe noble; c'est ainsi qu'on peut constater que beaucoup de patriciens fréquentaient les loges maçonniques, par le moyen desquelles se répandaient secrètement les doctrines nouvelles.

La constitution vénitienne était vieille et s'en glorifiait; elle était vieillie et avait besoin de certaines réformes non substantielles qui auraient pu assurer pour des siècles encore la paix, la gloire et la fortune à la République. Mais ce qui manquait à Venise, c'étaient des hommes : l'énergie et l'abnégation pouvaient tout sauver, mais on ne rencontrait dans le patriciat qu'une complète indifférence aux affaires de l'Etat, même parmi ceux qui redoutaient, qui haïssaient les principes révolutionnaires, nous ne trouvons aucun souci de la chose publique : les séances du Sénat et du grand Conseil sont désertées, les charges publiques dédaignées, l'armée ne se compose que de mercenaires commandés par des étrangers.

Autrefois les jeunes gens allaient chercher les aventures dans quelque expédition militaire ou commerciale, puis ils sollicitaient un poste dans lequel ils s'initiaient à l'art de gouverner; mais tout cela est oublie : le livre des Consigli nous apprend qu'il fallait parfois désigner vingt titulaires pour un emploi public avant d'en trouver un qui acceptât; et ainsi, au lieu d'apprendre à conduire les affiiires de l'Etat et les leurs, les jeunes patriciens ne songeaient qu'à mener doucement une joyeuse existence dans cette ville qui tut la ville des plaisirs par excellence dans un siècle raffiné. Il ne faut donc pas s'étonner si, lorsque Venise va se trouver mêlée à la politique générale de l'Europe, ses chefs manquent d'énergie, de clairvoyance et tombent en entraînant leur patrie dans la ruine.

§ II. Ve- Dès les premières victoires de Bonaparte en Italie, en 1796, il fut aisé "cT^^cam- '^^ prévoir que la lutte de la France et de la maison d'Autriche allait avoir pagnes de d'immenses conséquences : d'une part, avec l'armée française marchait 1 esprit démocratique au soume duquel s évanouissaient les petites souverainetés de l'Italie du Nord; d'autre part, les armées autrichiennes en couvrant Alexandrie, puis Milan, puis Mantoue, semblaient surtout combattre pour sauver l'Europe menacée par la Révolution. La question n'était donc pas de savoir si la maison d'Autriche conserverait ou non la Lombardie ; c'étaient les destinées de l'Europe qui se jouaient entre le Pô et les Alpes : pour beaucoup d'hommes d'Etat, il semblait certain que, victorieuse, l'Autriche à laquelle on se plaisait à attribuer, peut-être à tort, des vues désintéressées' rétablirait partout l'ancien ordre de choses, en Italie comme sur le Rhin ; et, au contraire, si la France l'emportait, c'était le triomphe de la Révolution.

Témoin de ce duel, Venise se devait de prendre parti pour l'un ou l'autre des adversaires : voulait-elle satisfaire les rancunes qu'un long voisinage avait amassées chez elle contre la maison d'Autriche, prévo3'ait-elle que le génie de Bonaparte aurait raison de la résistance acharnée des Impériaux, elle devait passer par dessus ses préventions contre ce qu'on appelait \e jacobinisme, se préparer au besoin à faire quelque sacrifice dans son organisation intérieure et se déclarer pour la France; elle expulsait spontanément le prétendant qui tenait sa cour à Vérone, ouvrait ses forteresses aux Français, foisait marcher ses troupes avec les leurs, et, après la victoire, elle se trouvait fortifiée, consolidée par une alliance puissante, elle pou-

I. Suivant M. A. Sorel (l'Europe et h Rnvhition, t. I, 1. III, ch. VI, § II ; t. IV, 1. Il, ch I, r III, et 1. III, ch. II, § V ; Rez'iic hisloriqiie, t. XVII, p. 47), l'Autriche aurait eu, dès 1795, et même avant, des vues sur le littoral vénitien, l'Istrie et la Dalmatie (article secret du traité signé le 3 janvier 1795, à Pétersbourg.

vait s'.mncxci" Tricstc ou en aiicantir lc\coinnicrLC-, et coiiiniencer une nouvelle partie avec Ikmapaite contre les Turcs.

Que si, au contraire, le grand Conseil voulait suivre une politique plus traditionnelle, il tallait s'unir énergiquement aux Autrichiens, fermer la frontière, taire avancer les soldats de la République sur le flanc de l'armée fran^jaise. Et peut-être la présence de lo.ooo Esclavons sur l'un des champs de bataille de 1797 eût-elle modifié l'issue de la campagne.

Entre ces deux partis, s'en présentait un troisième, celui de la neutralité Neutr.iiitc armee : la neutralité d un petit peuple soucieux de sa dignité, qui tient a tiens. fiiire voir que, s'il veut être en dehors de toute lutte, il ne laissera pas violer sa frontière par les belligérants. Cette attitude fière eût peut-être sauvé Venise, mais pour s'y tenir il fallait plus d'énergie que n'en avaient ceux qui gouvernaient alors la malheureuse République.

Aux trois partis que nous venons d'énumérer, ils en préférèrent un quatrième, le pire de tous, celui d'une neutralité désarmée et passive : se laissant aller comme un navire désemparé et abandonné par son équipage, Venise passa, au caprice du vent, du parti autrichien au parti trançais, ou plutôt laissa tour .1 tour l'un de ces deux partis la compromettre. Les agents de la République commencent par livrer leurs places aux Autrichiens, puis ils y accueillent les Français vainqueurs, mais ils le tout de mauvaise grâce et en se laissant arracher les réquisitions que le droit de la guerre permet aux armées de lever en pays occupé. A Venise même, les deux partis, de forces à peu près égales, avaient le dessus l'un après l'autre, suivant qu'on entendait parler des victoires ou des prétendus échecs de Bonaparte : dans le premier cas, le ministre français Lallemand et son entreprenant secrétaire Villetard faisaient la loi et obtenaient du Sénat les réponses les plus dociles aux exigences les plus exorbitantes ; l'étoile de la France semblait-elle pâlir, les émigrés reprenaient le haut du pavé, et distribuaient de l'argent dans les cafés aux soldats esclavons, en les excitant au massacre des Jacobins. Ces e.xcitations furent plus d'une fois suivies d'effet : au printemps de 1797, en particulier, quand l'armée française s'engagea dans les Alpes Carniques, en ne laissant derrière elle que de faibles garnisons, on crut que ce départ était définitif, et des massacres de blessés, de malades et de temmes ensanglantèrent les tètes de Pâques dans plusieurs villes de la Terre Ferme. Cette dernière perfidie coûta cher à la République; la nouvelle des Pâques véronaises parvint à Bonaparte au moment où se traitaient les préliminaires de Leoben ; en même temps que le courrier qui annonçait les massacres se présentaient au quartier général les envoyés du Sénat, chargés de féliciter Bonaparte ou l'archiduc, suivant que l'un ou l'autre aurait gagné la dernière bataille.

5 III. Pré- Dans ces conditions, Venise devait s'attendre i payer les frais de la de"Lèoben" guerre : l'Autriche n'avait aucun intérêt à la défendre, n'en ayant reçu aucun secours; Bonaparte était lié par ses instructions : il ne devait pas ruiner Venise, mais lui donner une constitution démocratique et en faire la capitale d'une république nouvelle à créer en Italie. Mais les possessions d'outre-mer de Venise ne devaient pas entrer dans la constitution de cette république, et un des articles secrets signés ;\ Leoben en disposa'. A la France les îles Ioniennes et les possessions d'Albanie; c'était une escale vers l'Egypte, en attendant Malte, et une tète de pont vers Constantinople pour pouvoir défendre le sultan et, au besoin, réclamer une part dans ses dépouilles. L'Autriche obtenait le littoral de l'Adriatique du Quarnero aux bouches de Cattaro avec la province d'Istrie. Il fut convenu qu'avant que ces stipulations aient pu s'ébruiter, les co-partageants se mettraient en possession sans retard, afin de ne pas laisser aux Turcs, aux Albanais d'Ali- Pacha, aux Anglais ou aux Russes, le temps d'occuper des points d'où on aurait eu grand peine ensuite à les déloger.

Quant aux autres provinces vénitiennes, on attendrait pour la fixation d'une frontière la signature du traité, il n'y avait d'ailleurs aucun péril de les voir envahir, puisqu'elles étaient occupées par l'armée française. II ne restait qu'une seule résolution à exécuter, la démocratisation de Venise, et ce fut l'affaire de quelques jours. Il se trouvait précisément que le 9 avril, alors que les destinées de l'armée française passaient pour être compromises, un corsaire français, le Libérateur de Pltalie, voulant forcer le passage du Lido, avait été reçu à coups de canon, abordé, capturé; dans le combat, le capitaine avait été tué, tout cela constituait un casas belli aussi caractérisé qu'on pouvait le demander^. Le ministre Lallemand adressa au Sénat les représentations les plus menaçantes, on mit en prison le commandant du Lido, Pizzamano, et les trois Inquisiteurs d'Etat; 10.000 soldats esclavons gardaient la ville du côté de la terre ferme, le Chute du 3 ■^'ïi on les envoie à Malamocco et à Choggia, à l'autre extrémité des gouverne- jagunes ; le 10, le Sénat doit les renvoyer dans leur pays. Enfin, le 12 mai, cratique. sur uu Ordre du général Baraguey d'Hilliers, le grand Conseil s'assemble et vote la cessation de ses pouvoirs ; une municipalité de 60 membres lui succède, et une brigade française occupe la ville pour y maintenir l'ordre. Ainsi succomba sans gloire un gouvernement plus de neuf fois séculaire. La municipalité provisoire qui représentait la nouvelle Venise se composait de membres du parti français chez lesquels, pour la plupart, le dévouement .\ la cause démocratique tenait lieu d'expérience politique.

I. !'='■ article secret des préliminaires. Cf. Koch et Schoell, Hist. des tr. de paix, Paris, 1817, t. V, ch. XXVI, p. 29. I 2. A. E. Venise, 253. Leoben et Campo-Formio, 367.

Sans paraître se douter que leur entrée au pouvoir précédait de peu l'asservissement de leur patrie, ils crurent que rien n'était changé \ Venise que la constitution, et demeurèrent persuadés que la République, rajeunie par cette infusion de sang nouveau, allait briller d'un nouvel éclat. De grandes fêtes officielles solennisèrent la régénération de Venise'. On démolit en grande pompe le Bucentaure et, grâce aux baïonnettes françaises, la joie populaire se manifesta par des acclamations enthousiastes.

Pendant que les fêtes duraient encore ;\ Venise, les îles Ioniennes étaient occupées par les Français. Le général Gentili, parti de Venise en juin, entrait à Corfou comme représentant du nouveau gouvernement, mais cette fiction n» fut pas de longue durée et, après Campo-Formio, les îles furent déclarées possessions françaises \

Quant à la Dalmatie, c'était la plus importante des possessions véni- 5 iv. lv tiennes, et le gouvernement démocratique prit sans retard des mesures Djhm'tie.'^" pour s'y faire reconnaître.

La Dalmatie était administrée par un provéditeur général, André Querini, frère d'Alvise, qui venait de remplir pendant deux ans les fonctions de nobik, ou ambassadeur, à Paris. Querini résidait à Zara, place forte de premier ordre défendue par une bonne garnison et armée de 160 pièces de canon. Dans les principales villes résidait un comte, représentant du pouvoir central, sous les ordres duquel étaient quelques soldats de la République. Mais ces forces étaient manifestement insuffisantes partout où quelque désordre était à redouter, et bien des raisons autorisaient à croire que l'ordre serait troublé : presque partout de profondes divisions séparaient les diverses classes sociales, les bourgeois étaient pleins de rancune contre les nobles, et les paysans, durement traités par les propriétaires, attendaient avec impatience une occasion de secouer le joug sous lequel ils ne voulaient plus gémir. Comme le reste de la nation, le clergé était désuni, et les Franciscains, ordre essentiellement populaire en Dalmatie comme en bien d'autres pays, n'étaient pas loin de partager les passions de la classe d'où ils sortaient presque tous.

La nouvelle de la Révolution vénitienne s'était rapidement propagée Retourdes dans toute la province, et, dès le 14 mai, les 10.000 esclavons, renvoyés 5"ima'tie '^" le 10 par la pusillanimité du Sénat, abordèrent à Zara, sous la conduite

I. Le Lion, palhidiuin de Venise, resta sur les étendards et les monuments : on se contenta de gratter l'inscription qu'on peut lire sur le livre que l'animal tient dans ses griffes; aux paroles PAX TIBI MARC6 GVANGELISTA M EVS- qui avaient une senteur ecclésiastique, on écrivit : Din'tti e doi-eii ilcg-li iiomiiii e degli cittadini, substitution qui échappa à beaucoup de Vénitiens qui ne savaient pas lire | 2. Cf. L'c.xpcditioit tiirco-russc aux iles Ioniennes en 7795-7799, article de l'auteur de cette étude paru dans la Revue d'Histoire diplomatique, en 1888.

de Nicolo Mocenigo, chargé de procéder ;\ leur licenciement. Querini retint à Zara quelques compagnies qui lui semblaient les mieux organisées; quant aux autres, il s'empressa de les acheminer vers leur pays d'origine, pour ne pas garder près de lui cette milice indisciplinée qui ne lui semblait bonne qu'à causer du désordre. Les volontaires rentrèrent donc chez eux dans les derniers jours de mai et firent partager à leurs compatriotes l'émotion qu'ils éprouvaient tous; ils faisaient des Français, jacobins et athées, le portrait le plus terrible, et ils annonçaient que sous peu on les verrait arriver en Dalmatie et renouveler les atrocités commises en Italie. On écoutait ces récits avec effroi, et un sentiment d'anxiété se répandait dans la masse crédule des classes populaires. Dans les milieux éclairés, le problème se posait aussi, mais dans des termes un peu différents : que devaiton penser des événements du 12 mai? quelles allaient en être les conséquences ? quelle attitude convenait-il de prendre à l'égard du pouvoir nouveau ? Presque chaque jour arrivaient de Venise des nouvelles, mais, suivant les opinions du messager, ces nouvelles étaient bonnes ou inquiétantes. Quelques-uns des arrivants, nobles, magistrats ou officiers, ne craignaient pas de dire que la prétendue Révolution n'était qu'une rénovation avantageuse de l'ancienne constitution, et ils conseillaient d'adhérer au gouvernement démocratique; il en était même qui allaient jusqu'à arborer des cocardes tricolores, qui en distribuaient à leurs amis et qui affirmaient que tout retard à se soumettre pleinement serait considéré comme un acte de rébellion et puni comme tel. Mais de tels discours n'étaient pas entendus favorablement ; la majorité des Dalmates éprouvait à l'égard de la Révolution une répulsion violente et les propagateurs d'idées nouvelles n'étaient écoutés qu'avec défiance '.

Les hommes influents s'assemblaient pour délibérer et on chercha longtemps une solution sans pouvoir la trouver; c'est alors que, pour la première fois, il fut question de placer la Dalmatie sous la protection de l'empereur. On n'avait pas oublié que, jusqu'au xv siècle, la Dalmatie avait dépendu des rois de Hongrie; la cession, survenue en 1419, en faveur de Venise, devenait caduque par suite de la disparition de la cessionnaire; les droits du cédant revivaient et c'était l'empereur, roi de Hongrie, qui les détenait. Cette opinion naquit peut-être spontanément dans l'esprit de quelques hommes instruits; elle fut certainement répandue et accréditée par les agents secrets et officiels de l'empereur, et en parti-

I. Les renseignements qui suivent et remplissent la fin de ce chapitre sont empruntés aux travaux historiques du prof. Erber, de Zara, et à la Relation des hvncmeiiis qui se sont passés pendant l'anarchie, par le comte Rades Vitturi. Ce mémoire, rédigé par un témoin oculaire, souvent acteur dans le drame, a été publié dans le Rolklino d'archeologia e stoiia Dalmata, dirigée par le prof. Bulic, de Spalato.

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culicr par le comte Gabriclli, consul impérial .\ Zara ; il est même probable que celui-ci fît part contidentiellemeiu au provéditeur Queriiii des conventions arrêtées .\ Leoben, et depuis ce jour le provéditeur adopta une ligne de conduite qui serait ditKcile à expliquer si on ne le savait au courant des destinées du pays.

Les autres autorités, qu'on n'avait pas cru devoir avertir de ce qui avait été arrêté entre la France et l'empereur, cherchaient ;\ gagner du temps en attendant des instructions que personne ne pensait à leur donner.

Le 12 juin, arriva de Venise un membre influent de l'ordre de Saint- François, le P. André Dorotich. Aussitôt débarqué X Spalato, Dorotich convoqua les hommes influents de la ville au couvent de Paludi et il les décida \ envoyer une députation i\ l'empereur pour lui offrir la soumission des Dalmates.

En même temps des mains inconnues répandaient dans tout le pays la Prodama proclamation suivante ' :

Peuple glorieux, tu as deux grandes vertus caractéristiques : ton énergie naturelle dans l'action et ta fidélité à tenir tes promesses. Ton énergie te vaut d'être craint et honoré de tous les autres peuples; pour ta fidélité, tous aspirent à s'unir à toi. Ces vertus, beaucoup voudraient les avoir qui ne les ont pas; on te les envie, on voudrait te voir les perdre et les mépriser. Courage donc ! Saclie conserver tes vertus caractéristiques qui sont l'honneur et la gloire de ton nom !

Peuple glorieux, jusqu'à ce jour, tu as été sujet du sérénissime doge de \'cnise, à qui tu l'es volontairement donné, à condition qu'il te gouverne suivant les règles de la justice et les lois de Jésus-Christ, pour qu'il te conserve dans la toi catholique. Tu as servi loyalement le doge et le gouvernement aristocratique, tu es allé défendre ce qui leur appartenait et des traîtres t'ont chassé ignominieusement de Venise ! Puis on a déposé le doge, éloigné les nobles, renversé les images de saint Marc et changé toutes les lois ! Ceux qui régnent aujourd'hui sont les jacobins et les juifs % et ils veulent iaire alliance avec toi ! Belle chose en vérité! Ceux-là même qui t'ont trahi recherchent aujourd'hui ton amitié. Peuple glorieux, souviens-toi de tes gloires, souviens-toi que les juifs sont les ennemis de la foi ; or ils sont les persécuteurs de ta gloire, et il serait dangereux pour ta foi de taire alliance avec eux.

I. Cette proclamation, imprimée à Venise semble-t-il (ce n'est qu'une conjeaure"), est rédigée en langue slave ; un exemplaire est conservé aux Archives de la Licutenance à Zara; Rados Viituri, Cattalinich et le professeur Erber en donnent la traduction italienae. Bien qu'anonyme, elle est généralement attribuée à Dorotich, c'est l'opinion formelle du contemporain Rados Vitturi. Le provéditeur Dandolo le dira aussi expressément dans le Regio DalnuUa du 7 mars 1807, et l'auteur anonyme d'une Rilation drs cvèricinoils de 1797 conservée à Raguse(i6 p. «j») dit en parlant de cette proclamation que certaines particularités philologiques le portent à penser que la rédaction est 1 œuvre d'un Slave de Dalmatie; il ajoute que ce rédacteur ne peut être qu'un Fiaiiciscain agissant à l'instigation du consul impérial. | 2. L'expression employée esx. cijiili, terme qui, dans tout l'Orient, est l'appellation la plus ignominieuse dont on se serve à l'endroit des Israélites.

1 1 o n anonyme au peuple dalmate.

Aujourd'hui, peuple dalmate, tu es indépendant, tu es libre et tu peux choisir les alliances qui te plaisent. Tu peux te gouverner toi-même, te donner des lois, pour\-u que tu restes fidèle à la foi catholique, et marcher à la gloire. Regarde dans le passé : comme tes ancêtres se sont gouvernés, tu te gouverneras aussi.

Glorieux peuple dalmate, ne commets pas la faute de t'unir au gouvernement vénitien. Tes frères égarés chercheront à te tromper : ne les crois pas. On te fera mille promesses brillantes, mais pour te tromper ensuite et te trahir, comme tes frères ont été trompés et trahis à Vérone et à Venise. Sache que ceux qui te conseilleront une telle alliance ne veulent pas ton bien, mais recherchent leur propre avantage; ceux qui parlent ainsi t'ont jusqu'à présent exploité, vivant de toi, en rognant ta paye, en ruinant la nation entière ; aujourd'hui qu'ils ont tout perdu par la permission de Dieu, ils veulent te séduire pour recommencer à tirer de toi de criminels profits. Il y a quelques-uns de tes frères qui veulent devenir tes maîtres, aller comme députés à Venise pour vivre à tes dépens ; pour eux l'alliance avec toi serait le moyen de satisfaire leur orgueil et tous leurs autres vices. Réfléchis donc, peuple dalmate, à ce que je t'ai exposé, et suis le conseil que te donne un frère, un ami qui ne veut que ton bonheur et ta gloire.

La rapidité avec laquelle s'opéra la diffusion de ce document aussitôt après l'arrivée de Dorotich ne permet pas de douter que les Franciscains aient au moins contribué à le répandre; seulement, s'ils n'ont jamais nié la paternité de cette pièce, ils se sont bien gardés de la réclamer, car cet appel aux armes tombant au milieu d'une population surexcitée eut des effets qui dépassèrent de beaucoup tous ceux que l'auteur croyait pouvoir en attendre. Il ne s'agissait, dans sa pensée, que de répudier toute solidarité avec le gouvernement révolutionnaire ; les paysans dalmates y virent une invitation au meurtre et au pillage, et pendant quelques jours une véritable jacquerie désola le pays.

C'est le jour de la Fête-Dieu que le mouvement, qu'on a appelé l'anarchie, commence dans toute l'étendue du territoire ' . Troubles A Sebenico, la population était divisée en deux partis; à la tète des deSebenico. démocrates était Bartolomeo Zulatti qui remplissait les fonctions de consul de France et dont la principale fonction, en cette qualité, était de recevoir et d'expédier par la voie de Bosnie les correspondances destinées à l'ambassade de Constantinople.

Le recUur de Sebenico était un patricien de Venise, J.-Fr. Cornaro, qui disposait d'une garnison italienne de 200 hommes.

Le jour de la Fête-Dieu on avait appris que les gens du taubourg et les paysans des environs étaient très surexcités par la proclamation répandue

I. Nous nous sommes permis de donner le nom d'anarchie non pas à ces quelques journées sanglantes qui commencent au 15 juin, mais à toute la période qui va de la destruction du gouvernement de Venise à l'arrivée des Autrichiens : pendant ces deux mois, en effet, le pays a été sans direction, àvap/ela.

la veille ; on avait donc fermé les portes de la ville. L'ordre régna pendant les premières heures du jour, mais dans l'après-midi, pendant que la population et une partie de la garnison assistaient à la procession, une troupe de paysans abattit une porte de la ville i coups de hache et pénétra dans l'enceinte après avoir égorgé le petit détachement qui était de garde. De h ils se précipitèrent à travers les rues en pente et, poussant des cris furieux, débouchèrent sur la grande place au moment où s'y déroulait la procession : ce fut une panique générale; les soldats qui faisaient la haie, les nobles qui portaient le dais s'enfuirent dans toutes les directions, et l'évèque Spalatin demeura presque seul, le Saint-Sacrement dans les mains, en présence des insurgés; sa présence d'esprit et son courage sauvèrent la ville ce jour-là; il parla aux émeutiers avec bonté, mais avec énergie, et les amena à rougir de leur conduite et à se retirer. Le capitaine du comté, le comte M. Draganich, remplaçant le recteur, homme sans énergie, organisa avec les soldats italiens et les bourgeois un service de surveillance aux environs de la ville et on crut tout péril conjuré.

Le dimanche 18 juin, une nouvelle troupe de bandits se présenta et, pendant que la garde se dispersait, elle entra de nouveau dans la ville et se rendit droit à la maison du consul de France, qui fut massacré ainsi que sa femme; puis la maison consulaire fut mise au pillage'. Le lendemain, les mêmes scènes furent sur le point de se reproduire; l'évèque inter\-int et put sauver, en payant une grosse somme, dit-on, cinq familles qui étaient particulièrement menacées, mais les caisses publiques, où il y avait 5 .000 sequins, turent pillées. Les paysans voulaient aussi brûler les archives pour taire disparaître les titres de propriétés des terres dont ils n'étaient que les détenteurs précaires ; seulement il se trouvait parmi les meneurs quelques propriétaires grâce auxquels les titres furent sauvés.

Pour éviter le renouvellement de ces scènes sanglantes, la population urbaine prit les armes, et, dans une assemblée générale tenue le 22 juin, décida de se donner à l'empereur. On arbora les couleurs autrichiennes en attendant la prise de possession etîective.

A Traù, la faiblesse du représentant vénitien Santo Contarini laissa Troubles arriver de grands malheurs. Plusieurs notables de Traù étaient accusés de ^ ^""^• complicité avec la Révolution ; deux d'entre eux, fils du magistrat municipal André Garagnin, étaient à Venise à la tête du mouvement; les comtes Paitoni et Calitîi, le médecin brescian Dotti, l'abbé Dragazzo, se prononçaient publiquement en faveur des idées démocratiques. Le 13 et le 14 juin, on avait relevé des signes de grave irritation parmi les paysans qui venaient

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