LES AUTRICHIENS EN DAI.MATIE 4I
comte Sor.inzo ne les autorisa pas A pénétrer dans la \ille; les ponts-levis furent relevés, c)n les abaissait pour laisser passer les tlclégucs, et les escortes devaient demeurer en dehors de l'enceinte.
La deuxième assemblée décida que le nouveau i^oinernement de Venise ne devait pas être reconnu; on écrivit au l'Iadika ou prince-évèque du Monténégro pour lui demander, au cas échéant, son assistance contre les Français. L'assemblée eut aussi à prendre des mesures d'ordre jugées nécessaires; le vent de liberté qui .soutïlait avait nu)nié les tètes; les colons prétendaient, comme en Dalmatie, ne plus payer leurs lermages, les rixes, les assassinats se multipliaient et un gros bâtiment turc richement chargé avait été ;apturé par des barques risanotcs. On prit des mesures énergiques pour rétablir l'ordre et le bâtiment turc fut remis en liberté.
Le 20 juin, on apprit l'occupation de l'Istrie par les Autrichiens et leur marche sur la Dalmatie; il fallait renoncer au dernier espoir de voir rétablir l'ancien gouvernement vénitien et sono;er à choisir un nouveau maître.
Trois partis se trouvaient en présence : les uns, c'est-â-dire presque partis en tous les Grecs-orientaux, appelaient les Monténégrins vers lesquels ils se P'''^*'^"^'^sentaient attirés par la communauté de race et de foi ; d'autres, voyant dans l'Autriche l'héritière légitime de Venise, ne demandaient qu'à vivre sous un gouvernement autrichien comme ils avaient vécu sous l'autorité vénitienne. Enfin des agents de la municipalité démocratique de Venise étaient venus prêcher les doctrines nouvelles et une partie des populations simples et crédules des Bouches s'était laissé séduire.
La Turquie espérait tirer quelque parti de ces révolutions : elle avait envoyé un émissaire à Cetinje pour offrir au Vladika de reconnaître l'indépendance du Monténégro sur le pied de celle de Raguse, et de lui abandonner une partie des Bouches, à la condition de pouvoir s'emparer de l'autre'. Deux aventuriers, un Prussien du nom de Witsch et un Italien, qui se faisait appeler le comte Gaspari, eurent un moment, comme agents de la Porté, une influence sérieuse sur le prince de Monténégro ; mais leur action ne tarda pas à être contrecarrée par l'arrivée d'un nommé Jovovich, délégué de la municipalité vénitienne, qui remit au Vladika la lettre suivante ^ :
Liberté Egalité
La Municipalité provisoire de \'enise au citoyen Pierre Petrovich, archevêque de Monténégro.
C'est pour procurer la félicité publique, autant que pour suivre l'exemple d'autres nations européennes, que le ci-devant Grand Conseil a résigné ses pouvoirs le 12 mai dernier et rendu au peuple de \'enise la souveraineté qui, depuis cinq siècles, était absorbée par les patriciens.
I. Zinkeisen, Gcschichtc der Osmancii, VII, 22 sqq. | 2. Z. I.. 1797-98, VI. 1029.
42 ' LA DALMATIK DK I797 A 1805
Aussitôt entré en fonctions, le gouvernement provisoire tourne les yeux vers les personnages éminents qui protègent la religion, la vertu et la science et fiiit appel à leurs lumières pour travailler, d'accord avec eux, à procurer la félicité universelle.
Parmi ces personnages éminents, il vous a spécialement distingué, citoyen Archevêque, vous qui, nouvel Aaron, avez mission de gouverner et d'instruire le troupeau que Dieu vous a confié, et qui, comme Moïse, êtes le chef respecté des généreuses phalanges de vos concitoyens, vous qui, sous le précédent gouvernement, avez donné des preuves éclatantes de votre amitié pour la République de \'enise.
Citoyen Archevêque, si la \'enise aristocratique a eu le bonheur et la gloire de vous compter parmi ses amis, avec quelle confiance \'enise démocratisée ne viendra-t-elle pas à vous ? Rentrée en possession de ses anciens droits, composée d'hommes libres, comme le sont vos fils, vouée au culte de la vertu, elle s'adresse à VOUS, citoven Archevêque, et vous annonce par notre collègue et concitoyen Jovovich la proclamation de notre gouvernement ; elle vous demande votre amitié, votre amour, en vous promettant en échange amitié et respect.
\'enise, 9 juin, l'an 1 de la Liberté italienne.
, On croira difficilement que cette lettre ait amené un revirement dans la
Imerven- . . :
tion des politique du \'hidika; il en fut cependant ainsi. Le X^adika sentit en homme
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grins. avise qu entre la i urquie et la rrance, qm était derrière les démagogues
phraseurs de Venise, la partie n'était pas égale, et devina sans peine laquelle des deux influences devait devenir prépondérante. D'autre part, un agrandissement de la Turquie était une menace pour le Monténégro, tandis que l'action lointaine de la France ne pouvait lui donner d'omhrage. Enfin, comme il s'agissait avant tout de taire échec à l'Autriche, puissance catholique, il y avait une collaboration beaucoup plus efficace à attendre de la part des Jacobins que de celle des Janissaires. En conséquence, le Vladika, évoluant vers le parti des démocrates, autorisa leurs agents à révolutionner l'Albanie avec son appui. Quant aux émissaires ottomans, certains d'être désavoués à Constantinople, ils cherchèrent à regagner Raguse, et, pris par un navire autrichien, livrèrent le secret de leurs intrigues ' .
En encourageant la propagande révolutionnaire en Albanie, le Vladika n'était pas sans prévoir ce qui allait se produire : au bout de peu de jours, les habitants du canton nommé la Zupa, entre Cattaro et Budua, étaient en insurrection, le provéditeur, hors d'état de pouvoir rétablir l'ordre, était bien heureux de pouvoir garder Cattaro et les villes du golfe. Les Monténégrins entrèrent en libérateurs dans la Zupa, occupèrent au sud les communes de Maini, Pobori, Braice, Budua, pour y établir l'ordre, disaient-ils, et avec le secret dessein de s'y installer définitivement^.
On apprit presque au même moment que les Français venaient d'oc-
I. Z. L., 1798, VI. I 2. Kovacic, IfS Bouches df Catlaro, II, p. 4 sqq.
l.HS AUTRICHIENS KN DALMATIE 43
ciipcr les ilcs Ioniennes : Je Cortmi à Antiv.iii et A Cattaro il n'v avait qu'un pas; les |-rani,'ais n'étaient plus les protecteurs lointains dont on n'a rien A craindre et tout ,\ espérer, e'étaient maintenant des voisins puissants et ambitieux dont il fallait se délaire à tout prix. Dès lors le parti démocratique et trançais cessa d'exister; les Monténéj;rins abandonnèrent cette cause aussi vite qu'ils l'avaient adoptée, et les habitants des I^ouches, voyant des bandes de montagnards venir les menacer jusque sous les murs de Cattaro, se rctoiu'nèrent vers l'Autriche qui, seule, pouvait les détendre contre des voisins aussi envahissants. Une troisième assemblée tut tenue au ct)mmencement de juin .1 la Madonna del Scarpello, près Perasto , et chaque commune s'imposa de trente thalers pour les trais d'une députation qui fut envoyée au i^énéral Rtikavina .1 Spalato. Rukavina n'était pas alors en mesure de tenter une entreprise qui l'eût mis en tace de toute l'armée monténégrine; nous l'avons vu retourner à Zara, d'où il repart le 10 août avec une petite flotte et quelques milliers d'hommes.
On l'attendait avec impatience : à Cattaro, la petite garnison italienne était sans cesse sur le qui-vive, les navires vénitiens, canons chargés et mèche allumée, étaient en observation sur tous les points de la côte. Les désordres se multipliaient : les habitants de Risano et de Perasto en étaient venus plusieurs fois aux mains, les montagnards de Krivoscie venaient ravager les environs de Castelnuovo ; il était temps que les étrangers vinssent rétablir l'ordre.
Rukavina envoya quelques jours avant son départ un agent porteur d'une proclamation du i" août ' où il déclarait agréer la soumission des Bocquais, il garantissait leurs biens et leurs personnes et leur promettait le maintien de leurs privilèges. Cette nouvelle fut accueillie avec des transports de joie ; après avoir enterré sous le maître-autel de l'église de Perasto le drapeau de Saint-Marc, ils arborèrent les couleurs autrichiennes dont la vue seule fit reculer les Monténégrins. Dans leur enthousiasme, lesCattarins accordèrent des lettres de noblesse à l'agent de Rukavina, Voinovich, à l'intervention duquel ils attribuaient le succès de leur négociation.
Le 20 août, vers midi, la flottille autrichienne jetait l'ancre devant Arrivéede Castelnuovo, et une compagnie croate prenait possession du Fort Espagnol'. Le magistrat municipal qui vint à bord remit à Rukavina un sabre d'honneur, présent que la coutume voulait qu'on fit à tout nouveau provéditeur arrivant en Albanie.
Le 21, Rukavina débarqua et alla recevoir le serment de la population
I. Z. L., 1797, II. 17. I 2. Girolamo Dandolo, SiiUa Cculiila ikila RepiMica Venela. Venise, 1859, P- 26. | 3. Les renseignements qu'on va lire sont tiriis d'un manuscrit anonyme conservé à Raguse, et qui a pour titre SiiIT acdaina-^ioue t-d aiioi^lieiiiafattn aile Tiuppe ai S. M. L c K. Fraitccsco II ila tutti gli ordini drlla Città di Cattaro.
Riik.-iviiia
d'abord à l'église grecque, puis à l'église latine. Les cloches et le canon mêlaient leurs voix aux cris d'allégresse de la foule, et envoyaient jusqu'au sommet des montagnes l'annonce de la bonne nouvelle.
Le 22, VAustria s'avança lentement à cause du calme jusqu'au détroit des Catene; le soir elle était à Lepetane; chemin faisant, Rukavina avait reçu la soumission des communautés de Lustica et Kartole.
Le 23, le général entra dans le bassin intérieur du double golfe de Cattaro. « C'était, dit le manuscrit cité plus haut, un imposant spectacle; « sur l'une et l'autre rive se trouvent les trois importantes communes de « Perasto, Perzagno et Dobrota qui, réunies par une ligne de bourgs et « de villas, s'étendent sans interruption sur une longueur de plus de neuf « milles d'une part, et douze de l'autre, jusqu'aux portes de Cattaro. « Les clochers étaient pavoises; des fenêtres des maisons pendaient de " riches tentures et des festons aux couleurs éclatantes. Plus de cent « navires pavoises étaient disposés le long du rivage, ayant tous au grand « mât les couleurs impériales ; la mer était couverte de chaloupes conduites « par des rameurs vêtus de riches et élégants costumes; ces chaloupes « conduisaient à bord de la corvette les chefs de communautés qui appor- « talent leur soumission au général ; enfin la fusillade et la canonnade ne « cessaient pas de foire retentir de leurs détonations pacifiques les échos « des montagnes escarpées qui plongent dans le golfe. » Si l'on ajoute à ce tableau un soleil radieux, un ciel qui est déjà celui de la Grèce et de l'Orient, il ne sera pas possible de concevoir un spectacle plus merveilleux.
Ce n'est que le 24 au matin que les Autrichiens atteignirent Cattaro ; des arcs de triomphe étaient préparés sur leur passage, l'évêque latin, Rikamarich, vint recevoir le général à la tête de ses quatorze chanoines en ornements de fête, et le conduisit à l'Eglise sous un baldaquin; la haie était formée par trois compagnies de soldats croates; les maisons sur le chemin de l'église étaient tendues d'étoffes sur lesquelles on lisait ces inscriptions et ces poésies que les Dalmates savent improviser encore aujourd'hui, avec plus d'à propos peut-être que de goût, dans toutes les circonstances joyeuses ou lugubres. Après la cérémonie du serment dans l'église catholique, on en fit une semblable dans l'église grecque, on offrit à Rukavina de superbes armes : une longue arquebuse {^ajfardar^ avec ses trois gibernes plaquées d'argent, un sabre recourbé (^palosso) et une paire de pistolets ornés comme les autres pièces de riches ciselures. Cette journée se termina par un banquet et une illumination.
Le Vladika avait perdu la partie, il fut beau joueur. Quand, trois jours après", Rukavina se mit en route pour conduire une compagnie à Budua
I. Kovacic, 0. c, Milakovii, Storia del Moiikiicro, p. 163 sqq.