LES PRIVILEGES
leurs compatriott's et frappes, comme ceux du district de Narenta, ou jetés en prison, comme ceux de l'ile de Brazza '.
Des réparations éclatantes furent accordées immédiatement, et une enquête fut faite le 20 août dans les prisons de Zara^; voici comment Tluirn en rend compte dans une lettre à Thugut :
« Depuis l'installation du gouvernement militaire, aucune affaire n'a M été instruite; sur trente-six prévenus, huit n'ont pas encore été interro- « gés, même sommairement; contre quatre, il n'existe même aucune « plainte. J'en ai fait élargir trente-deux , entre autres les malheureux « députés de Brazza 3. »
« Parmi plus de deux cents condamnés, il y en a peut-être cinquante « qui ont fini leur peine, l'un d'eux depuis cinq ans 4. »
Mais Thurn avait deux griefs autrement graves contre Rukavina. Le Deuxgriefs
]> ■ 1 > 1 , '^ . . importants.
premier était d avoir accorde partout, aveuglement, sans restriction aucune, "^ le maintien de tous les privilèges : le gouvernement se trou\ait lié, et il n'était pas de ceux qui reprennent d'une main ce qu'ils ont donné de l'autre, même s'ils ont donné à tort. Nous verrons les conséquences de cette concession irréfléchie.
Enfin ce qu'on reprochait le plus amèrement à Rukavina, c'est que. Hongrois de cœur, il s'était fait le chef du parti qui, au nom du droit historique, demandait l'annexion de la Dalmatie aux pays de la couronne de Saint-Etienne.
Ainsi Rukavina avait déterminé deux courants qui allaient retarder, on ne savait pour combien de temps, l'incorporation intime de la Dalmatie aux pays autrichiens. Qu'ils restassent attachés à leurs privilèges, réclamant une quasi -autonomie, qu'ils se tournassent du côté de ces Hongrois remuants dont on commençait à voir se prononcer les intentions séparatistes, les Dalmates se préparaient à devenir pour l'empereur des sujets indociles, peut-être rebelles. Quelles que dussent être les suites de cette mauvaise entrée en campagne, il en résultait une désunion profonde entre les deux hommes chargés d'assurer la paix dans le pays.
Thurn triompha de la première difficulté, celle qui résultait de la recon- Les prinaissance des privilèges, à force d'habileté, et, disons le mot, à force de ^'"^s"faiblesse : cette question des privilèges va se retrouver à chaque page de
I. Z. L., 1797-98, XVI, 417, 518, 636. I 2. Z. L., 1797-9S, XIV. I 3. W. S., 1797, 5 août. I 4. Le comte de Tliurn ignorait la cause de ce qu'il attribuait à la négligence de l'administration. Le gouvernement allouait aux prisonniers, pour leur nourriture, une somme m.inifestement insuffisante, et le gardien fournissait le surplus ; mais quand un condamné avait fini sa peine, il devait indemniser le gardien, et s'il ne pouvait le faire, il restait en prison, non plus comme condamné, mais comme débiteur, aussi longtemps qu'il n'avait pu rembourser ses frais de nourriture.
cette étude; c'est par une reconnaissance de privilèges que l'empereur François I"' rétablira le calme aux Bouches de Cattaro en 1815, et de 1797 à 1815, nous verrons les intérêts de quelques privilégiés influer sur toutes les affaires qui attireront notre attention ; l'histoire de la Dalmatie pendant ces dix-huit ans pourrait s'appeler : Une lut le pour les privilèges, et la politique autrichienne consistera i\ vivre en bonne harmonie avec eux, tout en cherchant à les faire disparaître.
Nous ne pouvons cependant entreprendre ici l'historique et l'énumération de tous ces droits revendiqués à tort ou à raison par chacun des habitants de la Dalmatie ; nous nous bornerons à étudier ici les privilèges d'une communauté, d'une des mieux partagées, il est vrai, du Comté ou République de Pogli/iza, et cet exemple suffira pour faire comprendre l'étendue du mal qui dévorait le pays et entravait son développement économique et social; nous serons ensuite à même de mesurer l'étendue des difficultés que rencontreront les intentions bienfaisantes d'hommes éclairés, comme furent le comte de Thurn, le comte de Goëss et plus tard le provéditeur Dandolo.
§ II. La La Poglizza (ou mieux Poljica) est une région montagneuse nettement Poghzza. délimitée par la dernière partie du cours de la rivière Cetina ' ; elle forme un triangle : deux côtés de ce triangle sont constitués par la rivière qui tourne suivant un angle aigu à Duare, avant d'aller se jeter dans la mer à Almissa; une ligne menée de Salone à Klissa et à Sinj constitue le troisième côté de la figure. Le massif montagneux a nom le Mossor (Mons Aureus^, il est formé de plusieurs chaînes entre lesquelles coulent de petites rivières qui ont grand'peine à se frayer un chemin pour gagner la mer.
En 1797, la Poglizza se composait d'une douzaine de bourgades peuplées par environ 6.000 habitants. Nous n'aurions rien à dire de ce petit coin de terre si son passé historique, ses traditions et ses futures destinées ne nous invitaient à l'étudier avec quelque attention ^ Son passé. La Poglizza devait à sa configuration géographique d'avoir toujours conservé son unité au milieu des révolutions dont la succession constitue toute l'histoire ancienne de la Dalmatie ' ; ce district aux pentes abruptes s'était trouvé protégé contre les invasions qui submergaient autour de lui les plaines et le littoral, et ainsi les habitants ont conservé dans leur pureté tous les caractères ethnographiques, auxquels on les reconnaît encore aujourd'hui parmi les autres Dalmates. Obligés à n'avoir que le minimum
I. Voir la cane n° III. | 2. Dans cette brève étude nous suivons, en l'analysant, le savant travail du prof. T. Erber, la Cmtca di Pogliiia, Zara, 1888. | 3. Il est curieux de remarquer les analogies de toute sone que la Poglizza présente avec la Kabylie.
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lie tcl.itions ncccssaircs ;ivcc leurs voisins, les Poglizziiins étaient devenus
industrieux, ils avaient défriché leurs terres, d'un sol moins ingrat peutêtre qu'ailleurs, et de ces efforts était née une civilisation qui, pour être primitive, ne manquait pas cependant d'originalité.
Sans vouloir rapporter les vieilles légendes qu'il faudrait ensuite interpréter, nous dirons seulement qu'au début du xv siècle, la Poglizza formait un petit état féodal dépendant des rois de Hongrie. Les premiers membres de son aristocratie territoriale et militaire se disaient d'origine bosniaque; à côté d'eux s'étaient établies postérieurement des familles nobles hongroises (ou pour parler exactement esclavonnes) qui, grâce sans doute ;\ l'influence du suzerain, le roi de Hongrie, avaient obtenu des privilèges égaux à ceux des nobles bosniaques.
Le milieu du xv^^ siècle vit s'écrouler la domination hongroise au sud de la Save et du Danube, et les Vénitiens, maîtres du littoral en profitèrent pour faire accepter aux Poglizzains leur protectorat; c'est ainsi que pendant quarante ans (1444-1483), un comte vénitien gouverna la Poglizza au nom de la République; mais ce régime ne dura pas, le comte vénitien fut éconduit et les Poglizzains commencèrent à se gouverner eux-mêmes; il n'\- eut cependant pas une rupture proprement dite avec Venise, ou, s'il y en eut une, elle ne fut pas de bien longue durée, car nous voyons le Comte-Grand de Poglizza conduire un contingent au secours de Venise pendant les guerres de la ligue de Cambrai (1509-15 12); il est traité par le Sénat comme prince allié de la République.
Si les Vénitiens n'avaient pas témoigné de rancune aux Poglizzains, à cause de leurs visées indépendantes, c'est que les Turcs avançaient vers l'Ouest et que des rigueurs eussent jeté ces sujets seulement insubordonnés dans le parti des infidèles; au contraire, ménagés par Venise, les Poglizzains combattirent les Turcs à côté des Vénitiens aussi longtemps que la lutte fut possible, c'est-à-dire jusqu'en 1541. A cette époque, les Vénitiens durent abandonner le littoral aux Turcs, en s'enfermant dans quelques villes maritimes, et les Poglizzains, enveloppés par les possessions ottomanes , durent se résoudre à faire leur soumission. On leur fit les conditions réservées aux braves et, moyennant le paiement d'un tribut, on leur laissa leur autonomie, le droit de choisir leurs chefs comme par le passé et celui de s'administrer selon leurs coutumes.
Ils vécurent ainsi un peu plus d'un siècle, sous la dépendance nominale du sandjak de Klissa, défendant avec âpreté leurs privilèges et le plus souvent en révolte contre leurs nouveaux maîtres. En 1647, la guerre éclata entre le sultan et Venise, les Vénitiens recouvrèrent une partie de la Dalmatie, et, bien qu'elle fût formellement exclue de la zone rétrocédée par les Turcs, la Poglizza ne s'en regarda pas moins comme émancipée.
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Les Turcs pensèrent judicieusement que cela leur coûterait bien cher de se mettre en campagne pour reconquérir cette ombre de suzeraineté, ils se crurent peut-être même vengés en pensant que leurs ennemis les Vénitiens allaient avoir à gouverner ces tribus inquiètes et, tout en déclarant solennellement qu'ils réservaient leurs droits, ils ne prirent aucune mesure pour appuyer leur protestation.
Les Vénitiens ne pouvaient demander à des sujets qui se donnaient librement plus que les Turcs n'en avaient pu imposera des vassaux assujettis par le droit de la guerre. Ils confirmèrent tous les privilèges de la Poglizza, se contentèrent d'un tribut modique, qui fut rarement payé, et créèrent deux compagnies de gardes poglizzains qui devaient senir sous des officiers de leur race sur la portion de frontière limitée, au nord, par la Kerka, et, au sud, par la Narenta. L'appel des jugements rendus par les juges poglizzains devait être porté devant le comte de Spalato, mais ce signe de vasselage déplaisait aux Poglizzains, et ils inventèrent mille moyens d'éluder cette obligation qu'ils regardaient comme attentatoire à leurs droits.
Constitu- La Poglizza demeura donc en possession de sa vieille constitution que Poglizza '^ "°^^ essayerons de résumer en quelques lignes. L'autorité suprême était confiée au Comte-Grand, élu pour un an, et responsable, à sa sortie de charge, des actes de son administration; les pouvoirs du comte étaient illimités. Il devait visiter trois fois dans l'année de sa magistrature le pays tout entier et juger tous les procès civils et criminels qui lui seraient soumis; il recevait à chacune de ses tournées trente moutons qui, avec la moitié des amendes et des frais de justice, constituaient l'émolument attaché à ses fonctions.
Le voïvode était le lieutenant du Comte-Grand; si celui-ci représentait le pouvoir législatif et judiciaire, le voïvode était détenteur du pouvoir exécutif, c'était à lui de faire rentrer les impôts et exécuter les sentences.
Enfin quatre procureurs élus partageaient avec le Comte-Grand le souci du gouvernement, et un chancelier, nommé à vie, tenait la plume ; le chancelier était ordinairement un prêtre, et presque toujours il était le seul qui sût lire et écrire. La réunion de ces sept fonctionnaires constituait ce qu'on appelait la Banca.
Le pays était divisé en douze comtés, et chacun de ces comtés était gouverné par un Conile-Petit.
Les élections annuelles se faisaient le 23 avril, jour de saint Georges; les nobles se réunissaient dans un pré voisin de Gradac : c'était l'assemblée nationale ou Shv. Les nobles bosniaques et les nobles hongrois formaient deux collèges électoraux séparés; les bosniaques choisissaient parmi les hongrois le Comte-Grand et deux procureurs ; le voïvode et les deux
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autres procureurs ctaiciit nommés par les hongrois parmi les bosniaques. Quand le résultat était connu, le nouveau Conite-GraiiJ revêtait les insif^nes de son rang : \\ juccniui, ou tunique en velours violet brodé d'or, le dolnian .\ boutons d'argent ciselé, le kalpiik de velours noir et le grand manteau (kjiirak) de drap rouge; on lui remettait la cassette où étaient renfermés les lois, statuts et privilèges de la République' et l'assemblée se séparait aux acclamations du peuple réuni sur les hauteurs voisines.
C'est ainsi que les choses se passaient en théorie, mais souvent l'assemblée électorale était tumultueuse, et l'on ne se séparait qu'après une bataille en règle.
Un personnage qui n'appartenait pas à la Banca, mais dont l'influence était immense, était le vicaire, ou représentant de l'archevêque de Spalato ; dans ce pays où les prêtres étaient fort nombreux et très supérieurs à leurs concitoyens par le niveau intellectuel, le clergé jouissait d'une autorité presque absolue, et si le vicaire n'avait en droit que le privilège de départager par son vote les assemblées où les voix se divisaient également, en fait, c'était lui qui dirigeait par ses conseils le comte et ses coadministrateurs.
Au dessous de la classe noble venaient les paysans libres qui n'avaient aucun droit politique, mais pouvaient posséder des biens fonds, se livrer au commerce ou à l'industrie.
Les colons, descendants d'immigrés arrivés après la division du sol, étaient attachés à la terre qu'ils devaient cultiver pour le compte des propriétaires en versant une contribution déterminée par des usages locaux et qui variait suivant la situation du domaine et la nature des cultures. Les colons pouvaient délaisser leurs terres, mais à condition d'abandonner le pays, et la loi ne leur permettait d'emporter autre chose que ce que la pitié de leurs maîtres leur donnait à titre d'aumône; par compensation le propriétaire ne possédait le droit d'éviction que dans le cas de non payement des fermages. C'était la seule garantie accordée à la classe des colons.
Enfin aucun droit n'était accordé aux esclaves qui descendaient probablement de prisonniers taits à la guerre; ils rentraient dans la catégorie des choses plutôt que dans celle des personnes.
Les étrangers pouvaient résider en Poglizza, mais seulement comme serviteurs d'un indigène ; si celui-ci cessait de les employer, ils devaient sortir immédiatement du pays.
Telle était l'organisation de cette petite République aristocratique lors-
I. Cette précieuse cassette fut emportée par le Comte-Grand Zovich, quand il partit, en 1807, pour se réfugier en Russie. Si l'on venait à la retrouver, on y découvrirait de bien curieux documents historiques.
qu'elle se plaça, en 1647, sous la protection des Vénitiens; telle elle était encore, cent cinquante ans plus tard, quand la Dalmatie passa des Vénitiens aux Autrichiens.
On s'explique sans peine comment la Poglizza resta paisible pendant la période anarchique. L'autorité était forte, et, si malheureuse que fût leur situation, les colons ne songèrent pas à se révolter; tout au plus quelquesuns se joignirent-ils aux bandes qui essayèrent, à la faveur des désordres, de piller les maisons riches de Spalato.
Marc Zulievich, Comte-Grand récemment élu, envoya une députation au général Rukavina, qui reçut l'hommage de fidélité des Pogglizzains, et leur promit formellement le maintien de tous leurs privilèges. La Po- En novembre, le Comte-Grand se rendit à Zara avec le voïvode et plu- AmrichLns! sieurs membres de la Banca pour prêter serment entre les mains du comte de Thurn ; en échange on garantissait à la Poglizza une complète autonomie : le tribut fut fixé à 300 reali, soit 3.000 livres dalmates ou 600 florins autrichiens '.
C'est alors seulement que les Autrichiens reconnurent que les concessions accordées étaient exorbitantes : il restait enclavé dans les possessions impériales un territoire qui ne reconnaîtrait aucun droit au gouvernement ni dans l'ordre administratif, ni dans l'ordre judiciaire, ni dans l'ordre financier; moyennant un impôt dérisoire de six kreuzers par tête et par an, les 6.000 habitants de la Poglizza jouissaient du droit d'importer et d'exporter en franchise toutes les marchandises soumises ailleurs à de gros droits de douane; de plus, ce district, soustrait à toute surveillance, allait devenir plus que jamais un repaire de bandits qui y trouveraient l'impunité et un refuge certain après avoir commis leurs exploits. Lutte de Le comte de Thurn, voulant mettre fin à une situation qu'il jugeait tre'iespri""- '^'^^ mauvais exemple pour tout le pays, se résolut donc à fiiire un coup léges de la d'éclat : il profita de la venue à Zara d'une nouvelle députation de la
Poglizza. ,.,.,..
Poglizza, et rendit, le 21 juin 1798, un décret où, tout en protestant de son respect pour les privilèges de cette contrée, il s'arrangeait de manière i les anéantir : la Banca restait en possession de toutes ses attributions mais il lui était adjoint un fonctionnaire impérial qui, avec le titre de secrétaire, avait :\ contrôler la marche des affaires. Le tribunal de Zara devait recevoir les appels, et pour que ses membres pussent se prononcer sur les litiges qui leur seraient soumis, toutes les pièces de procédure devaient être rédigées en italien. Le séminaire de Priko, où soixante jeunes gens faisaient leurs études ecclésiastiques, était placé sous la direction du gouvernement. Enfin, pour mettre un terme aux désordres qui avaient si