‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 35 sur 156 · I. Z. L., Nov · texte numérisé non relu

I. Z. L., Nov

LES PRlVlLtCES 6}

souvent troublé et ensanglante les assemblées électorales, toute distinction entre nobles bosniaques et hongrois était désormais supprimée.

Le comte de Tluirn sut présenter son décret aux intéressés avec tant de dextérité que pas un ne vit le piège, et que tous prêtèrent serment sans soupçonner qu'ils souscrivaient à la ruine de leiu" indépendance.

Mais quand ils furent rentrés chez eux, et que commencèrent à s'appliquer les innovations, ils constatèrent que leur autorité était anéantie, et le comte de Tluirn s'aperçut qu'il s'était réjoui trop tôt de sa victoire.

Le 24 janvier 1799, une troisième députation se présentait à Zara, non plus pacifique et confiante comme les deux précédentes, mais inquiète et presque menaçante : supprimer les abus, ils étaient tous disposés à s'y prêter, mais toucher à leurs droits, c'est ce qu'ils ne permettraient à aucun prix. Ils reprirent alors un à un tous les articles du décret du 17 juin et montrèrent que chacun d'eux attentait à quelqu'un des privilèges reconnus solennellement par Rukavina.

Or, en ce moment, la guerre allait éclater de nouveau entre la France et l'Autriche ; indisposer une tribu puissante, riche et belliqueuse, c'était s'exposer à mettre la Dalmatie en feu : telles furent les conclusions du rapport présenté le 9 février par le Conseiller Pasquali ' et, le 13 avril. Les Poparaissait un nouveau décret ou, au muieu de lormules enchevêtrées, 11 Saindecause était dit clairement, pour qui savait lire entre les lignes, que toutes les réformes tentées par le comte de Thurn étaient abandonnées.

Les Poglizzains avaient remporté une victoire; ils en abusèrent avec insolence, et, profitant des embarras toujours croissants de l'Autriche, ils se montrèrent intraitables; ils amassaient ainsi sur leurs têtes les nuages orageux d'où devaient tomber les foudres de Napoléon.

Un décret de 1798, concernant le monopole des tabacs, interdisait la libre culture : les Poglizzains exigèrent et obtinrent que cette interdiction ne s'appliquât pas à leur territoire, et ils purent impunément se livrer à la contrebande.

Les privilèges de la Poglizza étaient personnels, et tous les nobles poglizzains domiciliés, même de temps immémorial, hors de leur patrie déclarèrent qu'ils devaient participer à toutes les immunités dont jouissaient leurs compatriotes restés en Poglizza : on dut leur céder, et l'on ne put que mettre une digue à ce flot de revendications; le 21 mai 1799, le Comte-Grand promit de faire dresser la liste complète de tous les nobles poglizzains établis en Dalmatie ; on empêcherait ainsi beaucoup d'individus de se soustraire aux charges publiques en se donnant une qualité à laquelle ils n'avaient nul droit.

En 1800, les Poglizzains établis dans l'ile de Brazza obtinrent de se foire reconnaître exempts des corvées auxquelles tous les habitants de l'île, même les nobles, étaient soumis en temps de guerre.

A partir de 1801, le Comte-Grand Zovich refusa de rendre le pouvoir et se fit maintenir en charge d'année en année jusqu'en 1807. Ces réélections successives ne se firent pas sans querelles et sans eff'usion de sang, mais la minorité opprimée préféra subir le joug d'un compatriote ambitieux, plutôt que de demander aux Autrichiens d'intervenir; la Poglizza fut donc pendant six ans en proie à la guerre civile.

Enfin, un droit que Venise avait toujours exercé, c'était celui de lever des soldats en Poglizza. En 1798, quand se firent les premières levées régulières, le recrutement fut arrêté en Poglizza par les privilèges locaux : le service n'était dû qu'en temps de guerre. En 1799, la guerre avait éclaté et le prétexte n'avait plus de valeur; mais les Poglizzains prouvèrent que leurs privilèges leur donnaient le droit de ne partir que les derniers, sous la conduite de leurs propres chefs, et que, de toute foçon, ils avaient le droit de ne pas servir hors de la zone bornée par la Kerka au nord et la Narenta au sud : c'était cette ligne de frontières dont le Sénat de Venise leur avait confié la garde; c'était encore celle-là qu'ils prétendaient défendre. On leur représenta que les ennemis de Venise étaient les Turcs, et que ceux de leur nouveau maître étaient les Français ; que le théâtre de la guerre ne serait pas l'Herzégovine, mais la vallée du Pô. Ils se retranchèrent derrière l'interprétation pharisaïque de leurs privilèges, et ne sortirent pas de chez eux.

La Poglizza fut donc pour le gouvernement impérial une possession ingrate d'où l'on ne put tirer, en huit ans, ni impôts ni soldats ; où l'autorité fut perpétuellement bafouée, et d'où partaient des exemples continuels de rébellion qui ne pouvaient que détruire, chez les autres Dalmates, le respect des pouvoirs constitués.

Voilà, en abrégé, l'histoire de la Poglizza jusqu'en 1805, et, par là, il sera permis de juger dans quel dédale de privilèges et de droits exceptionnels s'aventurait l'administration du comte de Thurn, le jour où elle voulait mettre un peu d'uniformité dans le gouvernement du pa^'s; et comme il fallait un bouc émissaire qu'on pût rendre responsable des insuccès au devant desquels on avait marché, ce fut le général Rukavina qui fut choisi, pour cette raison seule qu'en prenant possession il avait parlé un peu trop vite du maintien des privilèges.

S m. Le Un autre grief mis en avant contre Rukavina était qu'il s'était fait ou |roîs. °"' laissé faire le champion du « parti hongrois » qui prétendait rattacher la

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Dalmatic non aux domaines licrcditaircs de rcnipcrciir, en tant que prince de la maison de Ilabslxnu'g, mais aux possessions qui relevaient de la eoLironiie de Saint-Htieime.

Sans vouloir prendre la défense de Ruka\iiia, nous hésitons à le croire aussi coupable qu'on l'écrivit à N'ienne. Nous l'avons vu à l'cvuvre : c'était un brave soldat, un peu fanfaron, mais ce n'était pas un profond politique' et, mis aux prises avec des diplomates comme Thurn et Thu^ut, il était condamné à avoir le mauvais rôle.

Cette question était d'ailleurs grosse de diilicultés : ce serait la défigurer que d'y montrer seulement la conséquence des menées de quelques officiers plus zélés qu'adroits. Les adhésions provoquées dans le pays n'étaient pas l'effet d'un entrainement irréfléchi; elles avaient leur raison d'être dans l'état même des partis en présence, non seulement en Dalmatie mais dans toute la monarchie austro-hongroise. Aussi, quand on étudie cette question un peu plus à fond, est-on surpris de lui voir prendre une ampleur qu'on était tout d'abord loin de lui soupçonner.

En 1797, le parti de l'autonomie hongroise existait déjà et luttait avec Origine énergie, sans se figurer peut-être l'étendue de la victoire que sa persévé- ,|o„'' ''""" rance lui assurerait 70 ans plus tard. Pour le moment, il n'était pas en faveur, et le premier ministre Thugut, élève de Kaunitz, était, comme son maître, un « centraliste » déterminé. Cependant, quand les troupes autrichiennes entrèrent en Dalmatie, les Hongrois ne négligèrent rien ponr amener la reconstitution du « Rovaume tri-unitaire » de Croatie, Esclavonie et Dalmatie. C'était donc au nom du droit historique qu'ils entraient en campagne.

Il se trouva que le général Rukavina, chargé de procéder à la prise de possession, était un austro-serbe, ancien colonel d'un régiment croate dépendant de la Hongrie, et que le colonel Casimir, son principal lieutenant, était un Hongrois; de plus, le Comte Georges Voinovich, que son influence à Cattaro avait fait devenir le bras droit de Rukavina, était gagné aux mêmes idées.

Dans le pays, un parti important était prêt à arborer le drapeau hongrois.

Nous avons eu l'occasion de se voir manifester les tendances commu- compo nistes des paysans, qui n'avaient vu dans la révolution de 1797 qu'une occasion de secouer le joug des propriétaires et de détruire les titres qui consacraient les privilèges dont ils se disaient avec assez de raison les vic-

I. « Von liurzem politischcn Bild, « dit le Prof. Krones, dans son travail « Ungarn niiJ Dalmatien » paru dans la « Neue Freie Presse » des 15 et 16 déc. 1885. Nous ferons de notables emprunts au Prof. Krones dans la dernière partie de ce chapitre.

Lti Duliiiatie de il^"] à iSij. 5

s i t i o 11 du parti.

times. Par suite, les propriétaires se trouvaient jetés dans le camp opposé, et attendaient du régime féodal hongrois la conservation de leurs droits. Les communautés nobles, dont les intérêts étaient en opposition avec ceux des paysans et des bourgeois, attendirent donc de l'union avec la Hongrie le triomphe de leur cause.

Si les nobles aspiraient à prendre le rang et le titre de magnats, les évêques n'étaient pas sans sj'mpathies pour un état de choses qui leur eût donné une situation analogue à celle des évêques de Hongrie, et les franciscains dalmates voyaient aussi d'un bon œil une combinaison d'où ils n'auraient tiré que des avantages.

Les tenants ecclésiastiques de la Hongrie avaient d'ailleurs une autre raison, d'un ordre moins matériel, pour combattre l'influence autrichienne. Le mouvement des idées philosophiques de la deuxième moitié du wiii*^ siècle avait provoqué, dans une grande partie de l'Europe, un esprit d'hostilité contre l'Église. L'expulsion, puis la suppression des Jésuites avaient été le signal de mesures qui avaient atteint l'autorité des évêques, et gravement menacé tous les ordres religieux ; or, si Venise avait suivi le mouvement, c'était l'Autriche qui l'avait dirigé, et c'était un Habsbourg qui avait donné son nom au Joséphisme. Par suite, une administration autrichienne, s'établissant en Dalmatie, était suspecte parce qu'on en redoutait les idées joséphistes; les Hongrois, au contraire, n'avaient jamais donné avec suite dans cette politique, et le clergé de Hongrie avait gardé et ses richesses et sa prépondérance. C'était assez pour que les évêques et les religieux prissent rang dans le parti hongrois.

Voilà quel était le parti. Ses chefs étaient le comte Draganich , de Spalato; l'archevêque Cippico, de Spalato; l'évêque Blaskovich, de Makarska, et le Père Dorotich, dont nous avons déjà vu l'activité se déployer en fliveur d'une autre cause pendant l'anarchie.

M.inœuvres II est inutile de raconter de nouveau ici la campagne menée par Rukavina, Casimir et Voinovich, en juillet et août 1797; on se souvient que, s'ils écoutèrent avec impatience les réclamations populaires, ils furent soutenus partout par les nobles, qui voyaient en eux les détenseurs de leurs privilèges et les partisans déclarés de l'union avec la Hongrie. A Spalato, ils trouvèrent le drapeau hongrois arboré sur le château, et c'étaient les trois couleurs hongroises que déployaient les barques amenant des dépurations. On fliisait fête aux soldats des régiments croates, tant parce qu'ils parlaient une langue analogue à celle des Dalmates, que parce qu'ils appartenaient à l'armée hongroise. Il y eut donc un moment

lioiij^roisci.

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OÙ Rukavina crut avoir ilii piLniicr coup g:ii:;nc l.i partie. Four rcuicrcicr ses allies, il déclara solenncllemeiu, et à plusieurs reprises, que toutes les concessions arrachées aux nobles pendant l'anarchie étaient nulles", et il appuya cette décision de menaces énergiques qui reçurent même un commencement d'exécution : c'est alors qu'il fit arrêter les députés populaires de Brazza'; et les députés de la Narenta, ayant formulé des réclamations importunes, furent traités si brutalement que l'un d'eux resta un mois malade à Ma'karska, à la suite des coups qu'il avait reçus >. Rukavina, ne se doutant même pas que sa politique serait mal appréciée à Vienne, écrivait à Thugut, en rentrant à Zara, le 31 juillet ':

« Cette province est animée des seiitimcnls du plus loyal attachement envers le roi de Hongrie; pour faire régner l'ordre et la tranquillité, il suffît de régler les détails Je l'administration, car j'ai déjà reçu leur serment de foi et hommage au monarque hongrois

« Je le répète ici, comme je l'ai dit dans mes précédents rapports ; toutes les classes, en particulier, et la population, en général, ont prêté le serment de fidélité à notre auguste souverain, le roi de Hongrie. J'ai mis toute mon activité à instruire ce peuple : j'ai expliqué du haut de la chaire au peuple rassemblé dans les églises que S. M. l'empereur était aussi roi de Hongrie, Croatie et Dalmatie; j'ai protesté avec serment que j'étais l'envoyé du roi de Hongrie, porteur des ordres et pouvoirs de ce prince, et c'est aussitôt après avoir été convaincu de la vérité de mes assertions que le peuple a prêté serment, mais il s'y serait refusé, s'il n'avait reconnu en moi un compatriote, et si mon nom de famille n'avait été connu dans la province. En conséquence, j'ai assuré aux Dalmates que l'administration hongroise serait établie dans la province, comme elle avait fonctionné du temps de leurs ancêtres, sujets de la couronne hongroise, et cela conformément aux droits de S. M. sur cette province, et au désir unanime exprimé par toute la population. »

Le ministre Thugut fut médiocrement satisfait de cette communication, et écrivit à Thurn > : « Vous aurez à combattre le désir inopportun des K Dalmates en faveur d'une réunion à la Hongrie ; pour le moment, il ne « peut être question d'aucune innovation. »

Le manifeste de Rukavina n'était pas le seul brûlot lancé par le parti hongrois contre la politique centraliste. Le 10 juillet, l'archevêque, le chapitre et la municipalité de Spalato signaient une pétition demandant l'annexion au rovaume hongrois ; cette pétition et une pétition analogue venue de Makarska, transmises d'abord au Ban de Croatie, comte Erdôdy, turent présentées ensuite par la chancellerie hongroise à l'empereur.

I. Z. L. 1797.1. 6. seq. Tr.ui, gjuillet. | 2. W. S. Thurn à Thugut, août 1797. | 3.Z.L. 1797. XVI. 417, 518,636. I 4.Z. L. 1797. VI. 16. I 5.W. S. ThugutàThurn sept. 1797.

Thugut résuma ses observations dans un rapport du 19 août ', où il conteste la spontanéité de ces manifestations ; il y rappelle, avec quelque aigreur, que les députés de Zara, partis pour porter la soumission de la province à Vienne, avaient été arrêtés à Zengg par le colonel Casimir, qui les avait renvo3'és après leur avoir fait prêter serment au roi de Hongrie; il concluait à un blâme sévère contre Casimir : quant aux pétitions, il demandait qu'on n'en tînt pas compte. La réponse impériale ne se fit pas attendre. « Serva di notizie e passl ad acta », ce qui, dans les formules de Décision la chancellerie viennoise, signifiait que la pièce serait « classée » et qu'il impcmc. ^^,^ serait pas donné suite. « La question d'incorporation, » ajoutait l'empereur pour motiver sa décision, « est prématurée; il n'y a pas à prendre « de résolution à ce sujet ni maintenant, ni aussi longtemps que le pa3's « sera en état d'occupation. Je laisse la direction de toute cette afflxire à « mon ministre des affaires étrangères, et cela jusqu'.'i ce que je trouve « bon de prendre une nouvelle décision ; la chancellerie hongroise aura » donc à rapporter directement ces sortes de pétitions à la Chancellerie « de Cour et d'Etat-. »

La chancellerie hongroise revint cependant à la charge ; l'archiduc palatin Joseph, en présentant les pétitions de l'île de Veglia, transmises par le comte Pazstory, gouverneur de Fiume, y joignit une remontrance de la lieutenance hongroise conçue en termes assez tranchants : il rappelait « que « l'empereur, dans la cérémonie de son couronnement comme roi de « Hongrie, avait juré de reconquérir la Dalmatie et de la fliire rentrer « dans les possessions hongroises' ».

Thugut s'en tira en opposant une résistance passive à toutes les entreprises de ses adversaires; il donna de nouvelles instructions à Thurn4 plus nettes que les précédentes, arrêta les pétitions à mesure qu'elles lui étaient présentées, ainsi qu'il y était autorisé par l'empereur, et se promit de faire expier à Rukavina et à Casimir leur fâcheuse intervention.

L'incendie qu'une imprudence avait allumé, il fallait l'éteindre; une réaction se produisit contre tous les actes de Rukavina; les gens contre qui il avait sévi, à tort ou à raison, reçurent des dédommagements; les officiers contre qui des plaintes furent portées furent sévèrement punis ' ; les malheureux soldats croates furent englobés dans la disgrâce de leur chef. Thurn, en demandant le maintien en Dalmatie de deux bataillons du régiment allemand « Hohenlohe » qui étaient désignés pour partir, dit qu'ils sont aimés dans le pays, « compliment qu'il m'est impossible de faire aux troupes croates *. »

I. W. S. Août 1797. I 2. W. S. Octobre 1797. | 3. \V. S. Nov. 1797. | 4. W. S. Août 1797. I 5. Z. L. 1797. VI. 199. I 6. W. S. Sept. 1797.

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