‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 40 sur 156 · W. S., 1803, Fasc. 92 entier · texte numérisé non relu

W. S., 1803, Fasc. 92 entier

Enquête Cette enquête avait été provoquée par des causes étrangères au fond de agraire. j^ question. En 1800, le gouvernement de Berlin avait adressé, par la voie diplomatique, aux états européens, une circulaire faisant appel aux émigrants qui voudraient coloniser les provinces orientales de la Prusse; des concessions de terrains, des immunités et des subsides étaient offerts aux tamilles qui répondraient à ces propositions. L'arcJiiduc Charles saisit cette idée au passage pour en faire profiter la Dalmatie; cette province était très vaste, sa population clairsemée : c'était là, et non en Prusse, que les provinces autrichiennes devaient envoyer le trop plein de leur population. Ces colons, par leur civilisation, leur ardeur au travail, leur attachement à la maison de Habsbourg, donneraient aux Dalmates des e.xemples précieux, et amèneraient bientôt ces derniers venus à se fondre dans la masse compacte des sujets fidèles de l'Empereur.

On écrivit dans ce sens, au nom de l'archiduc Charles, au conseil de gouvernement de Zara ; on lui demandait son avis non sur le projet luimême, mais sur les voies et moyens propres à le réaliser. La réponse ne se fit pas attendre, mais elle était absolument défavorable. Le Conseiller Rinna, sur le rapport du Conseiller Stratico', déclarait que la colonisation projetée était impossible.

R.ipport <' L'Etat ne disposait d'aucun terrilon'e propre à la culture, où l'on aurait pu Rinn.i. créer des villages de colons, et, aurait-on les terrains nécessaires, les matériaux

manqueraient pour leur bâtir des maisons. Les terrains sur lesquels l'Etat avait le haut domaine étaient occupés, soit à titre de concession indéfinie, soit à titre d'investiture provisoire, par des familles indigènes; d'autres terrains, il est vrai, étaient occupés sans titre, mais la possession de la terre avait toujours été garantie par les lois vénitiennes à celui qui la mettait en culture, on ne pouvait donc révoquer ces privilèges sans indisposer gravement les habitants, et sans provoquer un mécontentement qui pouvait devenir un danger public. En dépouillant les possesseurs actuels, on les réduirait au désespoir.

« D'autre part, les biens domaniaux étaient trop divisés et trop peu considérables pour servira une création quelconque.

« Il ne restait de disponibles que les parties marécageuses de la plaine intérieure, mais, pour pouvoir les donner en concessions, il faudrait préalablement exécuter des travaux de dessèchement, affaire longue et coûteuse.

« Et, d'ailleurs, quel serait le sort de ces malheureux étrangers, jetés au milieu d'une population grossière, brutale, jalouse? Pourquoi leur demander de s'expatrier pour trouver une terre avare, des ressources insuffisantes et des voisins menaçants? Un seul établissement était possible : à Nona, le marquis Jérôme Manfrin possédait un vaste domaine où l'on pourrait, à la rigueur, installer quelques immigrants, avec le consentement du propriétaire, qui habitait Venise.

I. Remarquons que Rinna et Stratico sont les deux conseillers mis à la retraite quelques mois après (v. p. 94); ce n'est peut-être qu'une coïncidence.

ADMINISTRATION AUTRICHIENNE DE l8oi A 1805 97

Seulement ou se trouverait en face d'une nouvelle difiiculté : il ne fallait pas songer à demander aux colons de s'établir dans des maisons construites à la mode du pavs; or, pour b;\tir de vraies maisons, il lallait tout fiiire venir du dehors, matériaux et ouvriers.

« Pour la mènie raison, des artisans étrangers ne trouveraient pas de moyens d'existence : leurs industries étaient inconnues et personne n'en avait besoin ; on trouvait dans quelques villages des forgerons pour réparer les grossiers instruments agricoles, mais, quant au reste, les Morlaques se suffisaient à eux-mêmes, tant pour les objets de première nécessité que pour ce qui constituait leur luxe.

« Hn somme, concluait le rapport, le gouvernement se rendra compte que le projet est irréalisable, parce qu'il suppose des conditions autres que celles du pays ; la grossièreté des habitants, les usages introduits par l'ancien gouvernement s'v opposent; il faudrait, avant tout, donner à ces pauvres gens le goût de tout ce qui assure le bien-être de populations plus civilisées; c'est à espérer, parce qu'ils ne manquent ni de bon sens ni de perspicacité, et un jour viendra où ils sentiront le prix de ce qu'on leur offre. »

Cette réponse était une fin de non recevoir et dénotait chez ses auteurs un parti pris bien arrêté de s'opposer à toute innovation. Mais l'archiduc se montra persévérant et voulut fliire un nouvel effort.

Le comte de Carnea Stefaneo était en route vers la Dalmatie pendant les derniers mois de 1801 ; il reçut en Istrie une lettre du comte de CoUoredo l'invitant, au nom de l'archiduc, à provoquer une enquête dans tous les districts de Dalmatie. De plus, il flallait se mettre en relations avec le marquis Manfrin, et obtenir qu'il reçût, dans son domaine de Nona, une colonie d'émigrants.

Carnea Stefaneo ne pouvait manquer de déférer à une invitation venue de si haut, et il fut d'ailleurs pressé, à différentes reprises, de donner une prompte réponse. Il rédigea donc un rapport qu'il expédia à Vienne, de Presbourg, à son retour de Dalmatie, le 21 mai 1801.

« Il constate d'abord deux faits : la Dalmatie contient une population Rjppon très peu considérable, proportionnellement à son étendue; et la terre, f^^™" '^' cultivée par des procédés moins primitiLs, pourrait nourrir un beaucoup plus grand nombre d'habitants.

i< Il ne revient pas sur les arguments juridiques invoqués par Rinna pour prouver que les concessions sont impossibles; il semble les admettre.

« Il n'a pas visité la propriété Manfrin, à Nona, mais il en a découvert une autre, à Vrana, qui semble dans des conditions analogues. » Vrana était, dit-il, « soigneusement cultivée par les Turcs qui en avaient « fait un véritable paradis terrestre ; aujourd'hui, la contrée est déserte. « Les propriétaires sont les comtes Galbiani et Borelli : le comte Galbiani « m'a reçu lui-même à Vrana, et il a paru tout disposé à prêter les mains « à la réalisation du projet : il a même déjà fait un essai de colonisation

La DaUiiiitU de tjçy à iSij, n

« avec des émigrants venus du Frioul, mais il ne peut rien conclure sans « l'assentiment de son copropriétaire, le comte Borelli, qui est absent. » Les résultats annoncés par Carnea Stefaneo n'étaient pas ceux qu'attendait l'archiduc : il ne s'agissait pas d'acquérir à grands frais une ou deux propriétés pour y installer quelques familles; c'était dans toute l'étendue du pays qu'il voulait éparpiller des travailleurs habiles et laborieux, qui devaient servir d'éducateurs à tout le peuple dalmate. Il revint donc à la charge, en juin 1802, et fit écrire à la fois par Wrachien, maintenant conseiller aulique, et par le ministre Cobenzl. Le comte de Goëss avait pris possession depuis peu du gouvernement de la Dalmatie, et il mit toute son autorité au service delà cause pour laquelle combattait le frère de l'empereur; toutefois, malgré sa diligence, il ne put envoyer son rapport que le 10 octobre 1803 ; il avait mis quinze mois à en réunir les éléments. Ce rapport forme, avec ses annexes, un volume de 298 pages; en voici le résumé et les conclusions :

Rapport « Dans les iles de l'eglia et Arht\ ainsi qu'à Cherso, ce ne sont pas les agri- Goëss. culteurs qui manquent, mais bien le terrain cultivable. On verrait d'un bon œil

s'établir des ouvriers tisserands, tanneurs et chapeliers, faute desquels des sommes considérables passent chaque année à l'étranger.

« P(Jgo accueillerait des immigrants, ce qui permettrait d'augmenter le rapport des salines, mais, en raison des défiances des habitants, ces immigrations devraient se faire petit à petit.

« Zani accepterait volontiers les colons, mais il faut d'abord réformer les conditions dans lesquelles se font les concessions de terres. Tant que la Loi Grimaiii subsistera, l'État ne pourra pas disposer d'une parcelle de terrain ; la réforme permettrait de répartir 400.000 campi ■ de prairies et de broussailles qui sont actuellement soumises à la servitude de pâturage.

a Les supériorités de Sehenico, Trait, Almissa, Imoski, Naroila, Lcsiiia, 5rû;^^fl et Cii!\oIa répondent qu'on ne pourrait doter les immigrants sans déposséder les détenteurs actuels du sol. A Imoski, la pauvreté du pays détermine déjà un courant régulier d'émigration vers la Turquie. Les habitants de Lésina emploieraient volontiers des journaliers étrangers, bien au courant des méthodes de culture perfectionnées ; on pourrait y créer aussi une fabrique de tuiles et de briques.

« A Spalalo, on a répondu que le Morlaque ne travaillera jamais que sous l'empire de la nécessité : ni les instructions des théoriciens, ni les règlements administratifs n'auront raison de son obstination et de ses préjugés. Il faut donc abolir la Loi Grimani, et encore, après cela, faudra-t-il compter avec les habitudes morales du pays, avec la mauvaise volonté, non seulement de la basse classe, mais encore des classes supérieures; aucun propriétaire riche n'a consenti à se prêter à l'exécution du projet colonial.

« A Makaysl;a, on propose de dessécher un lac marécageux, d'une contenance

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