I. 6 août i8o
La Diilnuitit' de iy()y à iSi'y. lo
Projets de ouvertcs sur la péninsule des Balkans. Par le Nord, il se mettait en contact surForient" ^^'^'^ l'insurrcction serbe de Karageorges, en traversant la Bosnie, facile à soulever; par le Sud, on passait de Cattaro en Albanie; prises à revers, les îles Ioniennes retombaient sans lutte sous la domination française, et Corfou devenait la rivale redoutable de Malte; de là il était facile de tendre la main aux Hellènes et de hâter leur émancipation. Enfin de tous les points de la Dalmatie pouvaient partir des routes conduisant à Constantinople. Devenu le voisin de l'Empire ottoman, Napoléon renouait en Orient les traditions de la politique française ; ses ambassadeurs reprenaient le rôle de conseillers attitrés du sultan ; les ports du Levant se fermaient aux Anglais, et les Russes étaient tenus en respect par la menace d'une descente des Turcs en Crimée. Au besoin même, au cas où la guerre éclaterait de nouveau avec la Russie, une armée française pourrait tourner par le Danube et la mer Noire les positions qu'une autre armée attaquerait de front par l'Allemagne.
Enfin, pour l'éventualité où l'Empire ottoman s'écroulerait, victime de désordres intérieurs ou d'une entente des puissances européennes. Napoléon se trouvait placé de manière à pouvoir intervenir avec efficacité, et à se tailler une large part dans les dépouilles du vaincu.
Ce qui précède nous explique pourquoi Napoléon attachera une grande importance à la Dalmatie, aussi longtemps qu'il verra la possibilité d'en fiiire une base d'opérations vers Constantinople, et ne lui témoignera plus que de l'inditférence le jour où ce rêve se sera évanoui. C'est pour les mêmes raisons que nous verrons les Russes s'opposer de toutes leurs forces à l'établissement des Français et entretenir, pendant près de deux ans, l'esprit de rébellion parmi les Dalmates.
r II. Oc- C'est au roj'aume d'Italie que le traité de Presbourg avait cédé la k Daimati/ Dalmatie, et c'est en effet une administration italienne, relevant du gouvernement royal de Milan et arborant les couleurs italiennes, qui y sera installée. Mais si l'Italie pouvait se charger de l'administration civile, c'était la France qui devait fournir les commandants militaires et les troupes d'occupation. L'armée de Napoléon fut toujours l'armée française, lors même que des régiments italiens, allemands, hollandais ou espagnols furent encadrés dans ses divisions. Il sortira donc de là une résurrection du dualisme dont nous avons vu déjà les fâcheux effets pendant la période précédente, et cette rivalité du civil et du militaire, doublée de la rivalité de races entre Français et Italiens, aura les conséquences les plus funestes.
Jusqu'en juillet 1806, cependant, époque de l'arrivée du provéditeur
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DaiKli>lo et du général Marmont, nous traverserons une période intérimaire, pendant laquelle tous les pouvoirs seront réunis aux mains du général Molitor.
Molitor avait été désigné par l'empereur poin" conmiander les troupes envoyées en Dalmatie, et gouverner provisoirement la province ; à coté de lui, le général Lauriston était chargé, comme commissaire impérial, de prendre possession du pays, que devaient lui remettre officiellement les commissaires autrichiens : le général Brady et le marquis Ghislieri. Nous connaissons déjà le général Brady. Ghislieri était de Bologne ; lors de l'occupation de la Romagne par les Français, il avait été l'un des organisateurs de la résistance, puis il était passé en Autriche et était devenu conseiller aulique attaché ;\ la section italienne de la chancellerie impériale ; nous l'avons vu deux fois, en 1798 et en 1802, chargé de missions en Dalmatie. Ghislieri était hostile aux Français, qui l'avaient banni de sa patrie, mais il dissimulera sa haine sous les apparences les plus amicales, jusqu'au jour où, donnant satisfaction à ses rancunes, il livrera Cattaro aux Russes, et déterminera ainsi une crise qui ne prendra fin qu'à la paix de Tilsitt.
Le traité de Presbourg avait déterminé les dates où s'effectuerait la Marche consiiination des provinces cédées au rovaume italien. C'était le 50 janvier, f"-'' troupe pour Venise ; et, pour le littoral dalmate, les délais s'échelonnaient du 9 février (Zara), au 28 février (Cattaro). Molitor quitta donc leFrioul dès le milieu de janvier, avec trois régiments, les 5^, 23= et j'^" de ligne, et le 31 de ce mois il était à Trieste, attendant Lauriston qui devait venir l'y rejoindre, après avoir reçu Venise des mains du marquis Ghislieri.
A Trieste, Molitor apprit que la prise de possession de Cattaro souffrirait probablement quelques difficultés : les Albanais et les Monténégrins s'agitaient et menaçaient de défendre l'entrée des Bouches; il fallut compléter les approvisionnements de munitions '. De plus, une croisière anglorusse rendait impossible la traversée du Quarnero ; il ne titllait donc pas songer à arriver par mer en Dalmatie : restait la voie de terre, qui obligeait à traverser la province autrichienne de Croatie. Molitor prépara donc un projet de route d'étapes, et le soumit à Ghislieri, en lui demandant l'autorisation de faire passer 6. 000 hommes par Fiume, Lippa et Gospic, pour déboucher en Dalmatie par Knin et la vallée de la Kerka^. Ghislieri refusa d'abord, alléguant qu'il n'avait pas les pouvoirs pour accorder cette autorisation; il se décida cependant à la donner', et, le 6 février, Molitor
I. A. G. Molitor au vice-roi. 2 et 5 février 1806. | 2. //'/(/. | 5. A. G. Le texte de la Convention signée le 5 février entre Ghislieri et le général Dumas f. f. de commissaire impérial jusqu'à l'arrivée de Lauriston resté à Venise. Z. L. 1806, XVL rub. i ; XVII, rub. 26.
se mit en route, en laissant derrière lui son artillerie qui n'était pas encore en état de se mettre en marche'.
Il écrivait, le 2 février, au vice-roi qu'il serait le 15 à Knin, le 16 à Verlika et Sinj, le 17 a Spalato, le 18 à Makarska, le 19 à Raguse et le 20 à Cattaro. De Knin, un régiment se dirigerait vers le littoral : Zara serait occupée le 16, Sehenico le 18-. Ce plan eût été exécutable dans un pays plat, poun'u de bonnes routes, et encore tallait-il des troupes bien aguerries pour faire cent vingt-cinq lieues en six jours. Mais Molitor paraissait ignorer que le pays qu'il allait avoir à traverser était hérissé de montagnes et que les routes y foisaient complètement défaut. Il admettait de plus que Raguse accorderait sans difficulté le passage à travers son territoire, et que les Bouches seraient occupées sans résistance, hypothèses qu'il était loisible de taire, mais sur lesquelles il n'était pas permis de compter.
Aussi bien Molitor ne tarda pas à concevoir des doutes sur la possibilité d'une entrée pacifique à Cattaro; il écrivit de Fiume' pour demander l'envoi aux îles du Quarnero d'un régiment, le 81', dont le général Serras n'avait pas besoin, l'Istrie étant déjà occupée et paisible; il pouvait ainsi se dispenser de diminuer les forces de sa colonne en semant des garnisons sur sa route, et il pouvait arriver à Raguse en forces. Dans une lettre au consul Bruère, il lui demande de foire préparer des rations pour quatre mille hommes ^.
Une question qui préoccupait beaucoup Molitor, et bien inutilement, était le passage à travers les deux bandes de territoire ottoman, au nord et au sud de l'État de Raguse; il écrit, le 2 février, pour que les autorisations nécessaires soient demandées à Constantinople».
La marche à travers la Croatie s'effectua sans autres obstacles que ceux que présentait un pays absolument dénué de ressources^'. A Knin, Entrée à première localité dalmate, oii son avant-garde arriva le 16, Molitor trouva ^"'"' des guides que lui envo3-ait le général Brady : c'étaient les colonels de
pandours Danese et Paolucci'. Sur leur conseil, le général modifia son plan primitif, et, au lieu de faire passer sa principale colonne par l'intérieur, il la dirigea sur Demis et Sebenico, pour gagner de là Traù, Spalato, Makarska, passer la Narenta et arriver à Cattaro. Un simple détachement composé de trois compagnies du 23% sous la conduite du colonel du génie Poitevin de Maureillan, longea la frontière turque en prenant possession de Sinj, Verlika, Vergorac et Imoski. Enfin, le général Dumas, avec un
I. A. G. Molitor .iu vice-roi, de Trieste, 5 février. | 2. A. G. Molitor au vice-roi, de Fiume, lofév. | 3. A. G. Molitor au vice-roi, de Fiume, 10 fév. | 4. A. G. Molitor à Bruère, 18 fév. | 5. A. G. Molitor au vice-roi, 2 fév. | 6. A. G. Molitor au vice-roi, 18 fév. I 7. Z. L. Molitor, 18 fév. — Arch. secrètes autrichiennes 310 €1449.
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autrcdctachcmcm, prit par Obrovac, Kaiin et Novegrad, et fit son entrée, ;\ Zara, le i8 lévrier'.
I.e 19, Dumas fit publier à /.ara mie proclamation où il annonçait qu'il prisc Je prenait possession de la Dalniatie, au nom de S. M. l'Empereur et lloi-. deLua""" Molitor arriva à son tour le 20, et, conformément aux instructions qu'il avait reçues, déclara maintenir jusqu'à nouvel ordre les lois et règlements en vigueur sous les Autrichiens'.
I.auriston, conduisant le gros des troupes, eut quelque peine à avancer dans la direction du sud-est, et, malgré tous ses efforts, il ne put atteindre Makarska avant le 8 mars; il renonça à aller plus loin par la voie de terre. Molitor avait écrit à Bruère pour lui annoncer qu'il ferait embarquer ses troupes le 3 mars, à Spalato, pour les transporter .'1 .Stagno, en territoire ragusain, au fond du long golte Je Sabioncello ; il v avait donc au moins cinq jours de perdus, et cependant il fallait se hâter d'arriver .'i Cattaro ; Ghislieri écrivait que le temps pressait, que les Russes devenaient de plus en plus menaçants. Malgré les croisières ennemies, on allait se mettre en mer, quand on apprit que, le 7 mars, Ghislieri avait abandonné aux Russes tous les forts des Bouches de Cattaro, et revenait avec 2.400 hommes de troupes autrichiennes, qui n'avaient pas même tait un simulacre de résistance4.
Désormais il ne s'agissait plus d'une prise de possession pacifique; c'était les armes à la main qu'il [allait entrer .'i Cattaro, et cette opération fut différée jusqu'à l'arrivée de renforts sans lesquels il était impossible de rien tenter : or ces renforts se firent attendre, et c'est pour avoir voulu s'en passer que Lauriston essuya, au mois de mai suivant, l'échec dont nous aurons à parler dans le prochain chapitre.
Molitor dispersa ses troupes pour qu'elles pussent trouver les logements Moiito et les vivres dont elles avaient besoin pour se re&ire. A la date du dép"isser"i.v 15 mars, le corps d'occupation français était ainsi réparti : le 5'' à Makarska, avec des compagnies détachées à Imoski et Fort Opus, sur la Xarenta; le 23'' à Spalato, avec quatre compagnies détachées dans l'intérieur, entre Knin et Sinj ; le ']<)" à Zara, avec un bataillon à Sebenico et deux compagnies à San Pietro de' Nembi, forte position à l'entrée du Quarnero ; le 81'', que le général Guillet venait d'amener d'Istrie, était à Traù et dans les villages voisins, pour se reposer des flxtigues d'une longue marche'.
L'occupation des îles de Brazza, Lésina et Curzola avait été différée parce qu'on voulait conserver le plus grand nombre possible de troupes pour l'expédition de Cattaro. BraJy avait demandé à plusieurs reprises *■
I. A. G. Dumas au major général, 18 février. | 2. A. G. mars. — Z. L. Imprimés. | 5. Molitor au vice-roi, 22 t'év. de Zarr. | 4. Nous revenons avec quelques dét.iils sur ces événements dans le chapitre suivant. [ 5. .'\.G. mars. | 6. Z. L. Molitor. Corr. Lettres de Brady des 3 et 8 mars. A. G. Molitor au vice-roi, 12 mars.
tor
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qu'on relevât les deux compagnies autrichiennes qui y étaient stationnées. Quand Lauriston eut connaissance des événements de Cattaro, il s'empressa d'envoyer 450 hommes du 81% pour s'assurer de la possession de ces trois grandes iles qui couvraient les communications maritimes entre Spalato et le fond du golfe de Sabioncello.
■•"iii.L'ad- Molitor, qui s'était rendu ;\ Spalato pour suivre les opérations de ministratioii Lauristou, et ûui avait laissé le général Delgorgue à la tête du eouver-
provisoire ' ^ ^ do ^ n
sous Moii- nement à Zara, rentra au milieu de mars dans la capitale, pour mettre ordre aux affaires administratives, qui étaient en souffrance depuis six semaines.
On a dit que Molitor manquait des qualités nécessaires à un administrateur, que c'était un brave soldat, ne sachant rien en dehors de son métier de soldat. Le général Danthouars, alors simple colonel, qui était en Dalmatie avec la mission spéciale d'en étudier les ressources stratégiques, et aussi pour renseigner le vice-roi, dont il était l'aide de camp, sur tout ce qui se passait dans la province, écrivait, le 19 mai, au prince' :
« Le général Molitor était l'homme qu'il fallait pour entrer en Dalmatie « et y donner une bonne opinion des Français; mais il n'avait pas « l'habitude de conduire le civil, il ignorait l'inertie des habitants, la « nullité des lois, la paresse et la mauvaise conduite des fonctionnaires. Il « leur a donné trop de confiance, il en résulte qu'ils n'ont rien fiiit. »
Ce jugement paraît sévère et même injuste : Molitor avait reçu pour instructions de maintenir toutes les institutions qu'il trouverait organisées; la réforme ne devait être accomplie que par le gouverneur que l'empereur désignerait ultérieurement. 11 n'y a rien à reprocher à son activité : les archives en font foi; elles contiennent un millier de pièces relatives à sa courte administration, et il en est bien peu sur lesquelles on ne lise une annotation de sa main ou de celle du général Delgorgue \
u Con- Le conseil de gouvernement créé par les Autrichiens s'était trouvé disloqué par suite du départ des membres qui étaient sujets autrichiens ou qui ne voulaient pas ser\'ir la France. Les conseillers Suppé et Mainati, le secrétaire général, chevalier de Rechkron, se retirèrent'; mais il resta encore sept des anciens membres du conseil : Grisogono, Riva, d'Alughera,
1. A. G. Danthouars au vice-roi, 19 mai. | 2. Les Ardiives « Molitor » sont dans un assez grand desordre. Il y a d'abord les pièces classées par ordre de date, et suivant l'ordre du protocole ; puis 1 5 liasses classées par ordre méthodique, mais sans grand souci de l'ordre chronologique, et 8 liasses où les documents, rangés par ordre de date, ne sont plus disposés par ordre de matières. | 3. Z. L. Molitor, mars.
seil de gouvernement.
nances.