I. A. G. Molitor au vice-roi, de Fiume, iO fév
d'un accord entre les Autrichiens et les Russes pour paralyser l'action des troupes françaises; mais cette interprétation ne vint que plus tard : au début, on ne vit là qu'une conséquence toute naturelle de la communication tardive de cette convention au général Brady, et les relations entre les deux états-majors n'en furent aucunement refroidies. Au contraire, Brady et Ghislieri étaient dans les termes d'une touchante cordialité avec les officiers français. Ghislieri En février, Ghislieri qui avait consigné Venise aux mains de Molitor, et les gène- écrivait à celuï-ci, déjà en route pour Zara : « Mon cirer Général, <ais. « je suis cloué dans mon tautetiil pour expédier mon courrier dans les
« quatre parties du monde, avant de partir moi-même pour la « cinquième, puisque les Bouches de Cattaro ne ressemblent à rien en « ce monde et font une partie du monde à part... J'espère et je suis « intimement persuadé que, si le commandant en chef a quelquefois « attaqué le commissaire, le général Molitor n'a jamais méconnu Ghislieri « ni les sentiments avec lesquels je suis à jamais votre, etc.. ' »
Dans une autre lettre, Ghislieri disait : « Connaissez donc, mon cher « ami, que les Autrichiens sont de braves gens... et envoyez-moi le « courrier avec deux lignes amicales, outre la réponse ex officia ^ . »
Arrivé à Zara avant Molitor, Ghislieri lui annonce son départ pour Cattaro le 17 février, et lui donne rendez-vous dans le pays'. Le 21, il lui écrit de Makarska pour lui conseiller de prendre la voie de mer + ; le 21, de Zaostrog, il le prévient que le passage de la Narenta est dificile 5 ; le 27, de Raguse, il lui écrit encore en termes amicaux et lui annonce qu'il va prendre les devants et négocier avec les Russes : « la prise de « possession se fera, dit-il, paisiblement''. »
La lettre suivante est plus pressante". « Mon cher général, venez donc « et venez vite, puisque, par votre présence, tout petit désordre que les « Monténégrins se permettent encore cessera d'abord; et, d'ailleurs, la « reddition de la province aura lieu dans toutes les formes et sans la « moindre opposition. »
Il lui donne ensuite de minutieux détails sur la route à suivre, sur les points où une embuscade est à craindre, sur l'eflcctit des garnisons qu'il taudra établir : « 120 hommes à Castelnuovo; 800 à Cattaro; 30 au fort de « la Trinité, « les Thermopyles des Bouches, » 150 à Budua. Si vous dou- « blez ces postes et que vous mettiez 200 hommes à Risano , vous n'en « ferez que mieux pour la tranquillité de cette province. Enfin venez, mon
1. A. G., fév. 1806. I 2. A. G., /. c. I 3. A. G., /. c. | 4. A. G., /. c. | 5. A. G., /. c. I 6. A. G., /. c I 7. A. G. La lettre n'est pas datée, mais ne peut être que des derniers jours de février.
Les russes a cattaro 159
« clicr, une bonne t'ois, et, Jès que vous aurez touché nos iVontières, tout « ira bien. \'ous reconnaître/, j'espère, dans nK)n empressement pour « que tout (.ianj;er pour vos troupes soit prévenu une nouvelle preuve de K mon attachement pour votre personne. »
Le i"' mars, il écrit un billet adressé « au général Molitor ou au com- « mandant de l'avant-garde » : « Cher ami, venez vite et venez en « colonnes bien serrées, sans qu'aucun détachement s'éparpille; on vous « attend à bras ouverts ici, mais sur la route on xous tend des pièges. « \'otre ami. G. ' »
Ces protestations répétées d'amitié étonnent de la part d'un homme qui avait jusque-l.'i tait pvotession de détester la France, et qui, il taut être juste, avait de bonnes raisons pour cela. Devons-nous croire, comme on l'a dit depuis, que sous toutes ces caresses il y avait une trahison ?
Tout en répétant dans chacune de ses lettres : « Venez; cher ami, » Ghislieri n'encourageait sruère « son ami » à venir : « la voie de mer est « la seule praticable, écrlt-ilj mais toutes les barques sont aux mains des « Russes. » Il fallait se hâter, mais avancer avec prudence. Molitor, qui n'avait pas assez de troupes, ni assez de munitions, n'osa pas se lancer dans cette aventure; on lui en fera un crime, mais, peut-être, en avançant trop vite, eùt-il conduit ses soldats à l'extermination. Bref, il resta à Spalato, pendant que son avant-garde était à Makarska, et c'est là qu'il apprit que Ghislieri avait livré aux Russes la province qu'il était chargé de remettre aux Français.
Pendant la guerre de 1805, les Russes avaient envoyé des forces consi- Les Russes dérables de la Baltique dans la Méditerranée. D'après une dépêche du fil'jfj ^''"^" commandant de Cattaro, du 23 septembre -, ils avaient à cette époque 9.000 hommes à Corfou, 3.000 dans les iles voisines, et une flotte de 16 vaisseaux; on attendait une seconde flotte de 26 bâtiments portant 7 à 8.000 hommes; ces troupes étaient destinées à opérer dans le royaume de Naples. D'une autre dépêche du 3 décembre "> résulte qu'une escadre destinée à Cortou était entrée à Messine au mois de novembre.
L'agent français à Venise, Rostagny, donne dans ses dépêches des renseignements analogues + : le 25 vendémiaire an XIII, il signale les rassemblements russes et l'agitation des Monténégrins; le 19 brumaire, il évalue les forces russes à 45.000 hommes, plus 7 à 8.000 indigènes > sous les généraux Lascl, Andreief et Bachanatief.
A la nouvelle de la bataille d'Austerlitz et du traité qui mettait l'Au-
I. A. G., mars. | 2. Z. L., 1805, Cattaro. | 3. Z. L., /. c. \ 4. A. E., Venise, 254.
I 5. « Il fit des levées considérables, attirant des Maïniotcs, des Albanais, des Souliotes
par l'espoir de grosses ctraiiics d'enrôlement. » Corr. Tiraoni, 15 janvier (W. S., 1805).
l60 LA DALMATIE DE 1806 A 1809
triche en dehors de la lutte, l'amiral russe Siniavin renonça à ses projets sur le royaume de Naples et concentra ses forces à Corfou '. C'est L\ qu'il reçut l'invitation à venir occuper les Bouches de Cattaro.
Le commandant autrichien avait puhlié, le lo février, une proclamation annonçant la venue des Français ^, et cette nouvelle avait causé une grande émotion. Depuis longtemps, le pays était travaillé par des agents russes que nous avons vus à l'œuvre; les deux tiers des Bocquais étaient de reli- Agitation gion grecque, et de tout temps ils avaient sympathisé avec les Monténénégnî?""'"" grins. Il fut facile de les soulever en leur montrant d'une part la liberté, s'ils appelaient les Russes, et d'autre part la ruine sous les Français incapables de protéger leur commerce maritime.
Le 27 février, le vladika du Monténégro tint à Risano une assemblée générale ' dans laquelle il annonça l'arrivée des Russes et promit sa protection aux Bocquais.
« Non seulement, dit-il, je suis prêt à combattre les Français, mais je « saurai bien éloigner les Autrichiens avant l'arrivée des troupes « françaises. ».
5 II. Les Le 28 février, arriva une escadre russe qui entra dans la baie de Porto fa^enl "cl Rose, dont la batterie venait d'être désarmée en vue de l'évacuation pro- Bouches. chaîne; les Russes s'emparèrent d'un corsaire français qui était à l'ancre devant la batterie ^.
Le 5 mars, on vit paraître une nouvelle division de la flotte russe et les Monténégrins, massés aux frontières, se précipitèrent sur le territoire des Bouches, occupant tous les points qui n'avaiempasdegarnisonsautrichiennes. Cattaro et Budua furent investies et deux colonnes de 1.500 hommes se dirigèrent, l'une sur Risano, l'autre sur Porto Ro.se, pour de là se réunir devant Castelnuovo ; les Russes s'établirent sous la place et envoyèrent à Ghislieri une sommation de se retirer; on lui donnait un quart d'heure pour répondre. Ghislieri se rendit à bord du vaisseau amiral, et, quelques Retraite heutes après, il envoyait au Commandant militaire l'ordre d'ouvrir les portcs : des Autri- [^j ti'oupes devaient être conduites par les Russes à Trieste, et les canon-
chicns. r i .11'
nières devaient être envoyées à Fiume pour y être désarmées '. Expiica- Ghislieri fut transporté ;\ Ragusc d'où il écrivait le 7 mars à Molitor : tions de « Mou cher ami, après avolr ri.squé même la vie pour procurer l'occupa-
« tion paisible des Bouches, ) ai du enfin céder a la violence, et les troupes
I. Z. L., aich. secr. et aussi dépêche russe interceptée le 18 janvier. | 2. Z. L., imprimés. | 3. Z. L., Cattaro. — W. S. Corr. Tinioni, 5 mars. | 4. W. S. Corr. Timoni. 5 mars. ] 5. W. S. Corr. Timoni, 12 mars. Milakovic : Sloria dcl Montciicrp, trad. Kasnacic (G. -A.), Raguse, 1877, p. 134 sqq.
LES RUSSES A CATTARO l6t
« russes ont relevé liier, J.uis les trois places de Castelnuovo, Cattaro et » Biidiia, les troupes autrichiennes. Quand vous saurez le détail, vous Cl dire/ qu'un commissaire français n'aurait pu se conduire dirtéremment « de ce que je me suis conduit, moi, commissaire autrichien '.
Tout le monde ne donna pas ;\ Ghisiieri le témoignage qu'il s'accordait ;\ lui-même avec un peu tropde complaisance. Les officiers du régiment de « Tiiurn », qui auraient voulu au moins se défendre avant de capituler, accusèrent très haut Ghisiieri de lâcheté et peut-être de trahison. Ghisiieri sentit le besoin de se justifier; voici la lettre qu'il écrit à un officier autrichien, en français, l'allemand ne lui étant pas familier ;
« Monsieur, dans les circonstances difficiles où je me suis trouvé, rien ne me tenait à cœur comme de ne prendre un parti qui put déplaire à une garnison aussi brave que celle de Cattaro ; or, d'après ce que M. le lieutenant d'Ehrenberg vient de me dire, j'ai lieu de craindre de ne pas avoir entièrement rempli mon but; je profite donc de la connaissance personnelle que j'ai eu l'honneur de fiiire de vous, Monsieur, pour vous faire amicalement deux observations seulement et de vous prier de les communiquer à MM. vos camarades :
« i" Ce n'est pas à la sommation d'une puissance ennemie de notre auguste Souverain, et moins encore à la demande des Monténégrins, avec lesquels je ne suis pas même entré en pourparlers, mais bien à la sommation réitérée d'un commandant russe que j'ai pris le parti de retirer les troupes de S. M. de cette province ; et par conséquent ce n'est qu'à la volonté expresse d'une cour alliée et amie de la nôtre, et contre laquelle les ordres supérieurs sont bien précis de ne point se permettre d'autres movens que ceux des déclarations et des protestations, et jamais des moyens de défense armée.
« 2° Je ne suis venu avec le commandant russe à aucune capitulation, que je n'aurais jamais conclue qu'avec l'assentiment du militaire, mais je me suis borné à lui faire les protestations et déclarations nécessaires, pour mettre notre cour à couvert de tous griefs de la part des Français et pour assurer les égards dus en toute circonstance au pavillon et aux troupes de S. M. = »
Restait à expliquer le motif qui l'avait amené à céder aux injonctions de l'amiral russe : la raison qui fut mise en avant, c'est que, le délai fixé pour la consignation de la province étant écoulé, les Autrichiens n'avaient plus aucun droit pour occuper un territoire qui ne leur appartenait plus ; que les Russes avaient le droit de regarder Cattaro comme possession française, et que, n'a3'ant pas fait la paix avec la France, ils avaient le droit d'y entrer comme ennemis, sans que les Autrichiens pussent s'y opposer.
On objectera que, tant que la consignation n'avait pas été faite par le commissaire spécialement désigné à cet effet, les Autrichiens restaient responsables ; que le retard apporté à la prise de possession était imputable à