LES RUSSES A CATTARO
répondait i.|u'il n'y en avait pas, et pour terminer, il déclarait à Sanicovski que, s'il passait outre aux représentations qui lui étaient faites, la République recourrait à l'iùiipereur de Russie, « son bien aimé protecteur ; » et, sans même attendre la réponse, un courrier était dépêché à Vienne avec des mémoires destinés ;\ l'empereur Alexandre et à son ministre le prince Czartoryski '.
Le 4 mars, une frégate russe amena ;\ Raguse le comte Voinovich, qui demanda ;\ avoir une conférence avec le Miiior consiglio, qui, on le sait, exerçait le pouvoir exécutifs. Voinovich dicta aux Ragusains les conditions de Siniavin : le Sénat s'engageait A garder une neutralité absolue; les barques et provisions préparées pour les Français à Stagno devaient être ramenées au sud de Raguse ; le Sénat s'obligeait à renseigner le commandant russe sur l'emplacement des troupes françaises. Un délai de 48 heures était accordé pour répondre, et, faute d'un asssentiment complet et sans réser\-es, ordre était donné aux Monténégrins massés à Castelnuovo, de marcher sur Ragusa-Vecchias.
C'est pendant que courait ce délai qu'on apprit à Raguse la capitulation de Ghislieri, et le Sénat souscrivit au pacte honteux qui l'obligeait à faire de l'espionnage pour le compte des Russes. Des ordres furent envoyés xégociadans ce sens à Slatarich et Bassegli, les deux sénateurs qui étaient en i'ra"nçai" " mission près de Molitor à Spalato^; on leur exposait le détail des pourparlers avec les officiers russes, et on leur demandait d'agir de tout leur pouvoir pour empêcher les Français d'avancer; il fallait leur dire que les Russes avaient des navires postés sur tous les points du littoral, qu'ils arrêtaient tous les bâtiments et étaient au courant de toutes les manœuvres des troupes françaises ; tenter un passage à travers l'État de Raguse était une témérité sans exemple 1 Et d'ailleurs, en avançant, le général exposait les Ragusains à d'inexprimables catastrophes ; « les Mon- « ténégrins ne sont pas constitués en armée régulière : c'est une multi- « tude barbare, féroce, indisciplinée, qui attend avec impatience la « moindre occasion ou le moindre prétexte pour se ruer sur le territoire « de la République, saccager, détruire, massacrer. Non 1 plutôt que de « subir un pareil sort, les Ragusains aimeraient mieux abandonner le sol « de leur patrie et aller chercher refuge dans un pays lointain ! L'Empe- « reur des Français, auquel nous avons témoigné la plus profonde véné- « ration, ne consentira pas à exposer à un tel danger un peuple qui s'est « toujours fait gloire de son attachement à sa personne sacrée 5 ! »
Bassegli et Slatarich répondirent aussitôt de Makarska^ que Molitor
I. R. P., Secretario Levante, mars. | 2. W. S. Corr. Tim., 7 mars. | 3. R. P., Pregadi. I 4. W. S. Corr. Tim. 14 mars. | 5. R. P., Pregadi. | 6. R. P., Corresp. Ju Sénat.
lé8 LA DALMATIE DE 1806 A 1809
renonçait à une marche en avant, mais laisserait le colonel Teste en observation sur la frontière; de plus, Molitor, fort à court d'argent, renouvelait une demande d'emprunt antérieurement faite et demandait 300.000 fr. Le 17, le Sénat répondait, au sujet de cette afïliirc, par une longue et curieuse dépèche, dont nous regrettons de ne pouvoir donner ici que des extraits ' :
Tout d'abord, c'est avec Molitor qu'il faut traiter, et non avec Teste, qui est un homme de relations difficiles; il faut par tous les moyens esquiver une conférence avec lui, à cause des mauvaises dispositions dont il est animé à notre égard.
Il faut dire au général que sa demande d'emprunt nous jette dans une profonde consternation : les caisses publiques ne contiennent pas pareille somme, et si elles la contenaient et que les Russes vinssent à apprendre que nous l'avons envoyée aux Français, ils y verraient une violation de neutralité : « \'ous lui « direz, et vous lui affirmerez au besoin, sous les serments les plus solennels, que « nos finances sont tellement épuisées par nos dernières infortunes, qu'il nous « reste à peine de quoi suffire à nos dépenses courantes, et vous lui rappellerez « que cette situation a pour origine le prêt de 600.000 francs que nous avons du « faire à la France en 1798, et dont nous poursuivons sans succès le rembour- « sèment. »
Il n'y a pas à songer à se procurer la somme en levant une contribution extraordinaire sur nos populations à moitié ruinées ; et, si en l'cssaj'ait, les Russes ne manqueraient pas de le savoir et d'envahir le pays.
De plus, une somme aussi exorbitante ferait un énorme poids d'argent , et les Russes qui gardent le littoral intercepteraient la caravane chargée de ce transport.
Molitor se pava de ces raisons et abandonna le projet d'emprunt; il eut bien tort, car voici ce que portait en substance la suite des instructions :
« Si CCS arguments ne touchent pas le général, il faut lui dire que tout d'abord « il n'avait parlé que de 12.000 sequins (i40.ooofr.), que cette somme est déjà « très considérable, et vous tacherez de l'amener à se contenter de 6.000 sequins ; « cependant, s'il insiste, vous céderez, et vous êtes autorisé à consentir le prêt de « la somme qu'il faudra accorder, en cherchant à ce qu'il se contente du moins « possible. Vous lui donnerez la somme convenue en lettres de change sur la « banque Schuller, de \'ienne, à qui nous envoyons les instructions nécessaires. « Le prêt sera fait en votre nom sur le S' Balthazar Troiani, car il ne faut pas que « le Sénat figure dans l'aflaire, pour des raisons qu'il est inutile d'indiquer. »
Peut-être, quand Molitor fut entré à Raguse, la minute de cette dépèche lui est-elle tombée sous les yeux, et il a dû se trouver édifié sur la valeur des serments du Sénat de Raguse.