LES FRANÇAIS A RAGUSE
Fiers de leur succès diplomatique, les députés lagusains restèrent en Dalmatie, les veux tarauds ouverts, comme ou le leur avait recommandé, mais ils constatèrent que les troupes françaises ne bougeaient pas; dans leurs dépèches, ils se vantent d'amuser le général et essaient même de s'amuser ;\ ses dépens : pour le cas où Molitor aurait persisté à marcher sur Cattaro, ils avaient entrepris de lui persuader que la voie la plus courte, la plus commode et la plus sûre était celle qui traversait l'Herzégovine; pour qui connaît ce chaos de montagnes inaccessibles, pareil conseil semble une boutlonnerie, et il foUait tenir compte encore des complications dipKimatiques qui n'auraient pas manqué de se produire du côté de Constantinople.
Molitor les laissait dire, et probablement ne les écoutait même pas, car nous savons quelles étaient ses préoccupations. Les députés rentrèrent à Raguse au commencement d'avril seulement, et Timoni nous apprend ' qu'ils se déclarèrent très satisfaits du résultat de leur mission.
Pendant ce temps, les Russes perdaient un temps précieux; parce qu'ils avaient canonné quelques îles, parce que leurs vaisseaux croisaient en vue des côtes, ils se croyaient assez forts pour enlever aux Français l'idée même de marcher en avant; ce qu'ils auraient dû faire dès les derniers jours de mars, c'était de débarquer un millier d'hommes à Raguse et autant ù Stagno : de cette façon, ils étaient à l'abri de toute surprise.
Une fois même, le 15 mai, il y eut une tentative d'occupation du fort San-Lorenzo de Raguse -, mais les protestations de dévouement du Sénat, ses arguments sonnants, sa platitude, avaient donné le change à Siniavin qui eut le tort de prendre au sérieux de bruyantes manifestations d'attachement.
D'autre part, n'ayant pas d'instructions formelles, Siniavin se faisait scrupule d'occuper un État qui se disait bien liaut lié avec la Russie par des traités en bonne forme. En un mot, les Ragusains, après avoir trompé Molitor, trompèrent Siniavin : c'était le chant du cygne de leur diplomatie.
Siniavin avait croisé pendant deux mois entre Cattaro et Lésina ; il avait 5 v. Maressayé sur les îles quelques coups de main plus ou moins heureux, il r|'s,o^, /^'^ avait capturé un bon nombre de navires dalmates ; il ne lui restait plus '^■'g"'^'=rien à faire : les Français s'étaient fortifiés aux îles, les navires marchands s'étaient mis à l'abri. Le 18 mai, il quitta Raguse; on le vit passer au large de Curzola > et il se rendit à Trieste où il espérait pouvoir inquiéter les Français et capturer quelques bâtiments. Il laissait une petite escadre en
I. W. S , Corr. Tim., 6 avril. | 2. Makuchcv, op. cil., p. 140. Mcm. Stulli. \ y. 7.. L,, Rapp. de Spalato, 20 mai.
lyO LA DALMATIE DE 1806 A 1809
observation : à Raguse, il y avait une frégate sous les ordres du capitaine Snaksaref.
Aussitôt après l'arrivée tant attendue des ordres de l'Empereur, Lauriston s'était rendu à Makarska et avait commencé à y concentrer ses troupes : le 5'' et le 2y de ligne, composés d'excellents soldats aguerris et fidèles, mais dont les effectifs étaient très réduits ; ils avaient fait à Caldiero, l'année précédente, de grandes pertes, et, depuis, les vides faits dans leurs rangs n'avaient pas été comblés. En outre, Lauriston avait à sa disposition une compagnie d'artilleurs français et une compagnie d'artilleurs italiens ' .
Le 23 mai, la petite colonne se mettait en route, et le 24 elle arrivait à Slano, à une journée de marche au delà de la frontière ^ Le Sénat apprit que le Rubicon était franchi et entra en délibérations. Il ne reste aux archives de Raguse aucune pièce établissant qu'une décision ait été prise dans cette grave circonstance, mais il semble résulter de ce que disent Timoni, Stulli et l'auteur anonyme d'un journal conservé à Raguse, que la discussion fut longue et orageuse. Tant qu'on avait pu tenir à distance les deux partis ennemis, on avait été d'accord pour temporiser; mais c'était fini : les Français allaient arriver dans quelques heures ; fallait-il appeler les Russes et les prier d'occuper la ville? Raguse n'y gagnait rien, et, maîtres pour maîtres, les Français paraissaient moins à redouter que les Russes et surtout que leurs alliés, les terribles Monténégrins. Nous avons vu d'ailleurs que les partisans de la France étaient nombreux dans le Sénat ; le consul Bruère n'avait que des amis et le consul russe Fonton avait exaspéré tout le monde par ses exigences et ses façons hautaines. On se résigna donc à subir l'alliance des Français plus doux, plus conciliants, plus besoigneux, et par conséquent plus faciles à désarmer moyennant quelques sacrifices d'argent, pleins de loyauté, et par conséquent plus faciles à duper.
On a dit que, dans cette séance mémorable, le comte J. Caboga mit en avant le projet d'cmigrer en masse en emportant les objets les plus précieux, et d'aller demander asile au sultan dans une île de la mer Egée. Cette résolution extrême était bien en dehors du caractère temporisateur des patriciens de Raguse ; ce sacrifice était bien peu conciliable avec leur avarice. Il est possible que la motion ait été présentée; il est certain qu'elle ne réunit pas les suffrages '.
Entrée de Lauriston, reparti de Slano le 24 mai au soir, pensait arriver à Raguse le Lauriston à 26 de a;rand matin; mais, lorsqu'il fut à Cannosa, il vit deux bâtiments russes qui se disposaient à lui barrer le passage à Malfi ; il fallut fliire un
I. A. G., Lauriston à Molitor, 14 m.ni. | 2. A. G., Laur. à Mol., 25 mai. | 3. Caualinich, op. cit., c. IV, p. 77.