‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 54 sur 156 · LES FRANÇAIS A RAGUSE I7I · texte numérisé non relu

LES FRANÇAIS A RAGUSE I7I

long détour pour éviter le rivage de la mer; ce ne fut donc que vers le soir du 27 que Lauriston parut devant Raguse avec 800 hommes qui venaient de faire sans arrêt une marclie de vingt lieures. Les portes de la ville étaient fermées et le pont-levis relevé ; deux sénateurs se présentèrent au général, et, tout en le complimentant de son arrivée, l'invitèrent A ne pas entrer dans la ville. Cette protestation semble n'avoir été faite que pour la forme, car, de documents qui sont entre les mains du capitaine Kasnacic, de Raguse, il résulte que Tom;\ Bassegli et Carlo Natali, les deux sénateurs qui se présentèrent ;\ Lauriston, avaient eu, pendant la nuit du 26 au 27, une conférence avec le général français au lieu dit Ljubac : c'est là qu'avait dû être arrêté le programme de l'entrée des Français à Raguse. Bassegli et Natali étaient deux des membres actifs du parti français ; le premier avait été élevé à Genève, il avait vécu à Paris ; le second fut magistrat sous la domination française.

Lauriston demanda seulement qu'on donnât à boire à ses soldats exténués, puis, en compagnie du consul, venu à sa rencontre, il se rendit au palais où le .Minor consiglio était assemblé : là, il déclara sans ambage qu'il avait l'ordre d'occuper les points fortifiés de l'État de Raguse, en respectant toutefois la liberté de la République, les personnes et les propriétés ; en échange, il offrait la protection de son maître l'Empereur et Roi. Il ajoutait qu'au moment où l'empereur d'Allemagne et d'Autriche venait de déclarer ses ports fermés aux flottes anglo-russes, il devenait d'autant plus nécessaire que Raguse ne restât pas le seul port de l'Adriatique ouvert aux ennemis de la France '.

Pendant ce temps, le colonel Teste entrait tambours battants dans la Prise de ville et plaçait des postes aux portes, sur les murs et au Fort Saint- je^'^^Raiiuse Laurent. P" '" F"""

■jais.

La consternation tut grande à Raguse, car l'entrée des Français allait amener des représailles de la part des Russes qui déjà capturaient les vaisseaux marchands ancrés dans la rade de Gravosa; or, à part un petit nombre de propriétaires fonciers, tous les Ragusains vivaient du commerce maritime; en outre, il fallait s'attendre à voir les Russes déchaîner les Monténégrins, au seul nom desquels tout le monde tremblait.

Un des premiers actes de Lauriston fut de signifier à Fonton, consul de Russie, l'ordre de quitter Raguse dans les vingt-quatre heures : sur ses instances, on lui en accorda quarante-huit, et, le 29 mai, il s'embarquait pour Fiume sans laisser de grands regrets derrière lui-.

I. A. G., Lauriston .i l'empereur. Molitor au vice-roi, mai. | 2. C. Fomon mourut ministre de Russie à Naples vers 1820.

Le 29 mai parut une proclamation de Lauriston imprimée dans les trois langues, française, italienne et slave.

Des concessions multipliées faites aux ennemis de la France avaient placé la République de Raguse dans un état d'hostilité d'autant plus dangereux qu'il se déguisait sous des formes d'amitié et de neutralité. L'entrée des troupes françaises dans la Dalmatie, loin d'empêcher une pareille conduite, n'a été qu'une occasion pour nos ennemis d'exercer davantage leur influence dans l'Etat de Raguse, et quels qu'eussent été les motifs de la condescendance des magistrats de cet Etat, l'Empereur a dû s'en apercevoir; il lui importait de mettre fin à des menées aussi contraires aux lois de la neutralité.

En conséquence, au nom et par les ordres de S. M. l'Empereur et Roi d'Italie, je prends possession de la ville et du territoire de Raguse.

Je déclare néanmoins que l'intention de S. M. I. et R. est de reconnaître l'indépendance et la neutralité de cet Etal aussitôt que les Russes auront évacué l'Albanie ex-vénitienne, l'ile de Corfou et les autres iles ex-vénitiennes, et que l'escadre russe laissera libres les côtes de Dalmatie.

Je promets secours et protection à tous les Ragusains ; je ferai respecter les lois et coutumes actuelles et les propriétés; enfin, d'après la conduite que tiendront les habitants, je ferai qu'ils n'auront qu'.i se louer du séjour du l'armée française dans leur pays.

Le gouvernement existant est maintenu, il remplira les mêmes fonctions, il aura les mêmes attributions; ses rehuions avec les Etats amis de la France et neutres resteront sur le même pied.

j\L Bruére, commissaire des relations commerciales", remplira auprès du Sénat les fonctions de commissaire impérial.

Raguse, le 28 mai 1806.

Alex. Lauriston^.

La prise de possession de Raguse par Lauriston était un coup habilement préparé et hardiment exécute; il avait fallu, pour déjouer la vigilance et foire échouer les calculs des Russes, une grande décision dans le chef et une extrême puissance de résistance dans les soldats; cette marche et ce coup de main resteront une des plus belles pages de notre histoire militaire'. Mais Raguse n'était qu'un point intermédiaire dans le plan adopté par Lauriston ; de Raguse, il follait atteindre Castelnuovo, puis Cattaro, obliger les Russes à se retirer sur leur flotte, refouler les Monténégrins

I. Tel était, en effet, le titre officiel des consuls depuis ia publication de la constitution consulaire. | 2. R. P. Imprimés. | 5. Les événements qui se déroulent de mai à juillet 1806 à Raguse, sont racontés au jour le jour dans deux journaux manuscrits qui sont conservés à Raguse, et dont l'un est attribué .i B. Stulli dont le Diaiio sera largement utilisé dans la 3= partie de cette histoire. Le capitaine Kiisnacic nous a aussi communiqué copie d'un intéressant mémoire rédigé par D. Michel Radilovic, curé de Valdinoce de 1804 à 1856, sur dix feuillets du registre des baptêmes de sa paroisse.

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