‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 56 sur 156 · I. A. G. Bellegarde à Molitor, 6 juin · texte numérisé non relu

I. A. G. Bellegarde à Molitor, 6 juin

Lauriston ne voyait pas les clioses sous un jour auss^ favorable; selon lui, les Russes, obligés d'évacuer Cattaro , chercheraient à s'indemniser en prenant Raguse. Il n'y avait pas, d'ailleurs, à se méprendre sur les intentions des Russes, puisque les hostilités avaient commencé. Marciicen Appelés par leur évèque à la guerre sainte, les Monténégrins s'étaient l\o"néni- réunis à Castelnuovo où les avaient rejoints de nombreux contingents gnns. venus des villages grecs des Bouches , et un certain nombre de paysans

ragusains, toujours prêts à prendre les armes contre leurs maîtres. Tous ces combattants prêtèrent solennellement serment au milieu des pompes d'une cérémonie religieuse présidée par le Vladika, et aussitôt se répandirent dans le pays de Canali où le pillage commença ' ; de là, ils cherchèrent à déborder les avant-postes français ; un fort parti s'avança par terre, pendant que 500 hommes étaient débarqués près de Ragusa-Vecchia. Les 200 Français qui défendaient la ligne Ragusa-Vecchia-Obod les repoussèrent, mais ils se sentaient en nombre manifestement insuffisant, et pouvaient être coupés si les Russes débarquaient à Breno; ils se retirèrent donc sur ce dernier point -.

Le 5 et le 7 juin, les Monténégrins attaquèrent Breno et furent repoussés, mais l'affaire avait été chaude; les soldats français remarquèrent que leurs adversaires avaient l'habitude de couper la tête aux cadavres ennemis et même aux blessés qui restaient en arrière pendant les mouvements de retraite : ce procédé barbare, mais usuel en Orient, étonna nos soldats et mit un peu d'hésitation dans leurs manœuvres.

La position de Breno, étant exposée au feu des navires russes, tut encore abandonnée, et les Français se retranchèrent à Bergatto. Le village de Haut-Bergatto (Gornji Bergat)est sur le penchant d'une vallée dont la partie supérieure s'arrondit en croupe du côté de la baie de Raguse et dont la pente est dirigée vers Breno : à droite , les Français avaient la chaîne côtière qui les mettait à l'abri du canon des Russes; à gauche, la frontière turque s'avançait en formant un éperon couronné par un fortin abandonné; au pied de cet éperon et parallèlement à la position des Français, mais un peu en avant, s'enfonçait la vallée que suit aujourd'hui la route de Trébinje et dont on avait négligé la reconnaissance parce qu'elle se terminait en impasse sur le territoire ottoman réputé neutre'.

Lauriston envoya à Bergatto la grosse moitié de son effectif sous les ordres du général Delgorgue, le reste de ses troupes était dans la place, dans l'île de Lacroma et à Gravosa; le général en chef se trouvait à Raguse, centre de ses opérations. Le 17, les Russes avaient passé la jour-

I. R. F. Manuscrit anonyme du sicgc de Raguse. | 2. Voir la carte V bis. \ 5. Voir la carte V bis.

SlàCE DE RAGUSE I77

iK'c A tii'cr MIT L.icrum.i : le lucmc jour, vers 4 heures, Lauristoii recevait .\ 1,1 Forte Ploèe l'aiJe de eanic> île Deli^orgue, qui lui taisait son rapport sur les opérations de la journée; l'ennemi s'était ctJntenté de tirailler tout le long du join', et le général se pri)posait de taire avancer ses troupes avant la nuit pour obliger les Monténégrins ;\ reculer et A se tenir à distance jusqu'au lendemain. « Pendant que cet officier me parlait, dit Lauriston dans son rapport général du 14 juillet, je lev'ai les yeux et vis la montagne qui domine Ragiise au levant couverte de soldats français en retraite, » et cette retraite était une débandade. Qu'était-il arrivé ?

Tout le jour, les avant-postes s'étaient fusillés sans relâche, et Delgorguc, Comba t

,,. ..,,.., . Je Bi.rg.mo.

constatant 1 mipression démoralisatrice de cette guerre contre un ennemi insaisissable qui se lève un moment derrière une roche, tire et disparaît, avait voulu rendre contîance à sa troupe en lui permettant d'aborder l'ennemi à l'arme blanche. A 3 heures 1,2, on avait donné l'ordre d'avancer; les Monténégrins, se sachant soutenus par les compagnies de débarquement russes qui étaient A Breno, axaient reculé doucement; mais, quand la ligne française eut dépassé la vallée latérale qui se dirige vers le territoire turc, il en sortit un gros détachement qui y était resté caché toute la journée : les retranchements français , gardés par une faible réserve, furent envahis et, de là, les Monténégrins commencèrent à tirer sur les Français qui se trouvèrent pris entre deux teux. Heureusement, comme nous l'avons fliit remarquer, la vallée de Bergatto est divisée longitudinalement par une sorte d'arête abrupte, et les Français purent battre en retraite par la moitié méridionale de la vallée que l'ennemi n'avait pas encore occupée; mais ce ne fut pas sans des pertes cruelles : Delgorgue lui- Mon Ju même tomba, frappé d'une balle, et ne voulut pas qu'en l'emportant ses foi-oue. compagnons s'exposassent à tomber aux mains d'un ennemi qu'on savait impitoyable; il resta donc sur le champ de bataille, et, en se retirant, les Français virent leur chef atteint par les Monténégrins et décapité.

La retraite devint une panique : les fuyards ne s'arrêtèrent que derrière l'enceinte de la ville ; pendant ce temps, les Russes entraient en ligne, et, par une marche de flanc , occupaient la montagne de Saint-Serge qui domine la ville, et de Saint-Serge un détachement redescendait sur Gravosa dont les défenses furent occupées sans coup férir. Les habitants de Gravosa et ceux des fiubourgs rentrèrent en toute hâte dans Raguse où se trouvaient déjà réfugiées un grand nombre de familles de Canali, de Breno et d'Ombla. Tous ces malheureux portaient avec eux leurs objets les plus précieux, sachant bien que leurs maisons allaient être livrées au pillage.

La ville était désormais bloquée et menacée de la famine, car les investisapprovisionnements n'étaient pas calculés en prévision d'un pareil nombre r!,"!,^".' '^^

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de réfugiés. Le blé ne manquait pas, mais l'évacuation de Breno avait laissé les moulins au pouvoir de l'ennemi ; il ne restait qu'un petit nombre de moulins à bras fort primitifs. L'eau allait manquer, car dès le premier jour les paysans insurgés avaient été couper l'aqueduc; on était réduit au contenu des citernes qui, heureusement, étaient vastes et pleines. Il fallait loger les réfugiés, et Lauriston les installa dans des couvents qui n'é<-aient occupés que par un petit nombre de religieux et religieuses; d'uJtres couvents furent transformés en casernes et en magasins militaires. L'ancien collège des jésuites, occupé par les Pères des écoles pies, devint l'hôpital militaire '.

Siniavin, tirant parti de la défaite des Français, avait essayé, dans la nuit du 1 7 au 1 8 juin, 4 enlever par surprise l'ile de Lacroma : 900 hommes furent débarqués et attaquèrent énergiquement la garnison française composée de 300 hommes, mais ceux-ci se défendirent assez longtemps pour permettre à Lauriston de leur envoyer du renfort et les Russes furent repoussés.

Le bombardement commença dès le 19 : à grands renforts de bras, on avait monté sept pièces sur le Mont Saint-Serge, à plus de 400 mètres au dessus du niveau de la mer, et de là tombèrent sur la ville des boulets et des bombes qui, à vrai dire, ne causèrent pas de grands dégâts, mais répandirent la terreur dans la population civile. Entre le 19 juin et le 6 juillet, cette batterie envoya, dit-on, dans la ville 3.374 projectiles de tout calibre, et cette pluie de fer ne fit que 23 victimes. Les Français, qui tiraient dans de meilleures conditions, firent essuyer aux assiégeants des pertes beaucoup plus considérables.

Pillage et Ce qui faisait, plus que le bombardement même, le désespoir des Ragusains, c'était de voir chaque nuit la lueur des incendies allumés autour de la ville. De Breno à Ombla, et jusqu'à Stagno, pas une chaumière ne fut respectée et 363 maisons furent brûlées. Les fastueuses villas des nobles furent méthodiquement dépouillées de leurs objets les plus précieux; par ordre des officiers russes, les meubles artistiques, tableaux, miroirs, cristaux, statues, étaient transportés avec précaution dans des barques pour être conduits à bord des navires; le reste était livré aux Monténégrins et aux Bocquais, derrière lesquels venaient les paysans ragusains, heureux de se venger de leurs maîtres, des Grecs de Bosnie et des Turcs même, attirés par l'appât du butin. Après le pillage, l'incendie, et, pendant que les maisons brûlaient, on coupait les arbres et les arbustes pour les jeter dans le brasier; puis on remuait les cendres pour y trouver encore quelques morceaux de métal. Les habitants, qui n'avaient pu se

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