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PROVHDITEUR ET GÉNÉRAL EN CHEF

Cil 1797, qu'il -iv.iit traité alors on ennemi, mais auquel il n'avait pu refuser son estime : c'était \'incent Damiolo.

Vincent Dandolo' ne descendait pas du grand Henri Dandolo qui, Vincent octogénaire et aveugle, donna à \'enise la possession d'une partie de l'empire d'Orient. Son grand-père était un juif vénitien qui se fit baptiser en 1740, et qui, aj-ant eu un Dandolo authentique pour parrain, prit, suivant l'usage vénitien, le nom de cette famille'. Né à \'enise le 26 octobre 1758, Vincent fut envoyé très jeune à l'Université de Padoue; son père, qui s'occupait de chimie, lui avait donné le goût de cette science, aussi le jeune étudiant passa-t-il les examens de pharmacien ;\ vingt ans, avec dispense d'âge. Les registres du Collège des Pharmaciens de Venise 5 nous apprenaient qu'il s'établit dès l'année 1778; son établissement à l'enseigne Ailamo et Eva devint rapidement prospère^; il fabriquait de la thériaque selon une formule renommée, dont le secret était conservé à Venise; il avait aussi créé des préparations à base de mercure, dont il exportait de grandes quantités à Genève et surtout en Orient. Il fit ainsi une fortune rapide, et quand, vingt ans après, il dut s'expatrier, il emporta avec lui un million en espèces.

Outre ses travaux industriels, Dandolo s'occupait de science pure; il se mit en relations avec les grands chimistes français et se fit le propagateur de leurs découvertes ; il traduisit en itaUen les œuvres de Lavoisier, de Guyton de Morveau, et la « Philosophie chimigue » de Fourcroy; c'est lui qui introduisit en Italie la nouvelle nomenclature chimique, et en créa le vocabulaire. Enfin il publia un traité de chimie original et rédigea plusieurs mémoires sur les moyens de rendre potable l'eau des puits de \'enise.

Ce n'était pas seulement le mouvement scientifique de la France que Dandolo suivait avec enthousiasme : les idées politiques d'où est sortie la Révolution avaient ;\ Venise un petit nombre de fervents adeptes, et

I. La biographie de Dandolo a été écrite, en 1820, par son atni Compagnoni. C'est de là que nous tirons les renseignements qu'on va lire ; c'est au même ouvrage que nous avons emprunté le portrait placé en tète de la seconde partie de ce travail, où Dandolo figure au milieu d'attributs rustiques. Un Français, Math. Bonnafous, a publié, en 1840, chez Bouchard-Huzard, à Paris, un éloge historique de Dandolo, qui n'est qu'une mauvaise traduction de Compagnoni, mais le nom de ce dernier a été à peu près p.issé sous silence par l'adaptateur peu délicat. Enfin nous citerons beaucoup de lettres publiées par le fils de Dandolo dans ses R'uordi. \ 2. C'est ainsi que Daniel Manin, le dictateur de 1849, était non le parent, mais le filleul d'Alvise Manin, dernier doge de Venise, qui lui avait donné son nom en le tenant sur les fonts baptismaux. [ 3 . Les registres sont conservés chez M. Galvani, pharmacien au Campo San-Stefano, qui a bien voulu nous les communiquer, en 1888, à la demande du regretté commandeur Cecchetti. | 4. On voit dans une petite rue voisine du Ponte dei hnrcaroU la modeste boutique où était la pharmacie Adamo et Eva, mais aujourd'hui l'établissement est transporté près de là, au Campo San-Fantin, presque en face du théâtre de la Fenice.

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Dandolo en était un. C'est dans son arrière-boutique que se tenaient, à l'abri des sbires, les mystérieuses assemblées des partisans de la liberté ; c'est là que se préparaient les mouvements populaires qui aboutirent à la chute du gouvernement oligarchique, en mai 1797.

Dandolo fut un des premiers membres de la municipalité provisoire, qui reçut du Sénat déchu le dépôt du pouvoir suprême, et plusieurs fois il fut élu membre du Comité de Salut Public qui exerçait le pouvoir exécutif. Il tut, en cette qualité, délégué au quartier général français ' pour plaider la cause très compromise de sa patrie, et le fit avec une telle chaleur que Bonaparte pleura. C'est Marmont lui-même, l'ennemi de Dandolo, qui nous raconte cette scène émouvante dans ses Mémoires^. Cette impression passagère n'empêcha pas Bonaparte de donner suite à tous ses projets, mais il resta dans son esprit un souvenir de cette émotion, et le jour où il retrouva celui qui la lui avait fait éprouver, il lui témoigna d'une façon éclatante l'estime qu'il lui portait.

Quand les Autrichiens entrèrent à \'enise, Dandolo, ancien membre du gouvernement révolutionnaire, dut s'exiler; c'est à \'arese, en Lombardie, qu'il alla s'établir; il acheta un petit bien qu'il se mit à cultiver, mais les honneurs vinrent le tirer de sa retraite, et peu après il connut de nouveau l'épreuve de l'exil. Membre du Grand Conseil de la République cisalpine, il lui fallut fuir l'Italie en 1799; il passa un an à Paris, dans l'intimité des savants, dont il était connu depuis longtemps par ses travaux. En 1800, après Marengo, Dandolo, retourné à Varese, se marie, et, tout en préparant une traduction de BerthoUet, s'occupe d'agriculture théorique; il publie successivement huit volumes sur des questions agricoles et économiques, et, joignant la pratique à la théorie, crée à Varese une berijerie modèle, où il introduit la race des mérinos; ce sera pour lui, dorénavant, une importante source de revenus'.

A la fondation du royaume d'Italie, Napoléon l'avait retrouvé, reconnu, distingué : il l'avait appelé à taire partie, dès l'origine, de l'Institut italien. Comnie membre du Collège des « Dotti », Dandolo appartenait à ce corps électoral choisi, où se rencontraient tous ceux que distinguaient la fortune, la fidélité ou le savoir; il jouissait à Varese des loisirs que lui laissaient les

I. A. N. AFiii , 89. Lettres de créance sur parchemin, en date du S brumaire (29 octobre 1797. V. S.) de l'an II de la Liberté italienne. L'ambassade, composée de six membres, devait aller à Paris, et c'est au Directoire et à Tallevr.uid que sont adressées ces lettres; mais Bonaparte ne les laissa pas sortir d'Italie; rejo nts à Turin par Duroc, ils durent revenir à Milan où ils furent reçus par le général en chef. | 2. Marmont, Mém., L. II, pp. 506-307. I 5. L'auteur a pu visiter à Varese la maison de Dandolo ; elle a conservé tous les motifs de décoration dont elle avait été ornée vers 1800, et présenterait déjà un grand intérêt au point de vue de l'histoire de l'architecture privée; de plus, on y trouve de curieux portraits, bustes et gravures.

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tonctions lioiioriiiqucs dont il ctait rcvctu, lorsque le décret du 2<S .mil vint le désigner pour les (onctions de provéditein' i;énénil en Dalniatic.

Cette nomination ét.iit l'anivre de Xapoléon ; le vice-roi n'avait pas les Nominamènies raisons que l'i-'uipereur pour estimer Dandiilo, et il ne l'aimait pas; j°|ô/ "'"' invité à lui trouver ime place dans l'administration du royaume d'Italie, il avait répondu : » Ce Dandolo est une tète bizarre et un intrigant. » L'iimpereur avait insisté, et voici ce que lui répond le prince Hugène, dans ime lettre du M) avril ' : « \'otre Majesté connaît Dandolo mieux que moi; « pense-t-elle qu'il réunisse les connaissances et les qualités nécessaires, je « suis prêt à le nommer, à moins que V. M. ne veuille lui taire l'honneur « de le nommer lille-mème. » Après cette soumission, Eugène revient cependant à la charge ; il doute que Dandolo soit disposé à accepter, et il conclut ainsi : « Je ne puis le dissimuler à V. M. : Dandolo est un « homme d'esprit et de caractère; cependant, s'il eût été appelé à Venise « à une fonction publique, il s'en huit de beaucoup que sa nomination « eût été agréable à tout le monde; cela prouve peut-être pour lui, au « lieu de prouver contre, mais mon devoir est de vous le dire. »

Napoléon ordonna, Eugène obéit malgré ses répugnances; les ouvertures faites ;\ Dandolo turent accueillies et, le 28 avril, son décret de nomination était signé par le vice-roi. Dans sa lettre de remerciements, datée du 4 mai=, le nouveau provéditeur, après avoir montré l'étendue du sacrifice qu'il fait en quittant sa chère solitude de Varese, se croit obligé d'exposer ses vues sur la manière dont il comprend ses fonctions. « Jadis, « dit-il, la charge de provéditeur était remplie avec le plus brillant « appareil extérieur, de manière .\ taire impression sur un peuple grossier; " mais aussi la provéditure était un toj'er de corruption. S'il importe de « conserver la pompe, sans laquelle on n'obtiendra pas le respect du « peuple, il tant qu'on trouve la pratique des vertus les plus austères, non « seulement chez le provéditeur, mais aussi chez tous ses subordonnés. >> Il en déduit qu'il a besoin d'un pouvoir absolu sur tous les fonctionnaires, afin qu'il puisse ne nommer que des hommes honorables, et qu'il ait le droit d'enlever leurs tonctions à tous ceux qui ne se montreront pas dignes de sa confiance.

Dandolo se montre tout entier dans ces quelques lignes, ainsi que nous allons avoir l'occasion de le voir; mais le vice-roi ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre où cherchait à en venir le provéditeur. Le 17 mai, il écrit à l'Empereur ' pour lui annoncer que Dandolo accepte et se dispose à partir après qu'il aura reçu ses instructions et que sa situation aura été bien définie. Quelles devaient être, en effet, les limites de son pouvoir?

I. A. N. AFiv. 1715. I 2. Tullio DanJolo, Ricordi. | 3. A. N., hc. cil.

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En quoi les attributions du provéditcur devaient-elles différer de celles d'un préfet ? Napoléon ne répondit rien, et Dandolo ne chercha pas i faire restreindre son autorité ; il se contenta de faire fixer le montant de ses appointements, auxquels il fit ajouter une indemnité d'installation de 50.000 1.; il fit choix du personnel qu'il devait conduire en Dalmatie, et soumit à l'approbation du vice-roi un projet d'organisation des bureaux de la provéditure; pour le reste, n'ayant vu son autorité restreinte par aucune réserve, il se crut en droit de conclure qu'elle n'était limitée que par celles de l'Empereur et du vice-roi, et qu'une fois à Zara il exercerait, comme les anciens provéditeurs, une autorité souveraine. Voilà la source du malentendu, et c'est dans ces dispositions qu'il partit pour Zara, le 12 juin 1806.

§ II. Le C'est un caractère curieux que celui de Dandolo. Tout d'abord et avant entre"D"n- ^^^^^ ^1 ^^t vettueux, d'une vertu austère et incorruptible, à la foçon des doio et le hétos de Plutarque, modèles de tous les hommes de bien à la fin du dernier

vice-roi. ., , Ti • • - L- r ■ -ii 1 •

Siècle. 11 sera juste, mtegre, bienfaisant, et travaillera avec ardeur a améliorer le sort des populations qu'il aura à gouverner. Mais, d'autre part, il sera vaniteux et despote.

Il y avait loin de la petite boutique du Ghetto de Venise, où était né son père, de l'obscure pharmacie du Pont des Barcaroli, au palais provéditorial de Zara, et la Révolution était encore trop récente pour que tous, et Dandolo le premier, ne fussent pas surpris de voir un homme d'humble origine élevé à une charge qui avait toujours passé pour l'une des premières de la République de Venise; il y avait là de quoi faire tourner la tête la plus solide, et Dandolo n'échappa pas au vertige. Cet appareil extérieur qu'il eût méprisé chez les autres, il stipule qu'il aura à le faire revivre à son profit; il verra donc des gardes marcher à ses côtés, les paysans fléchiront le genou devant lui, il sera le maître absolu de 250.000 sujets. Et ce n'est pas seulement la populace qui s'inclinera devant lui : tous les fonctionnaires seront dans sa main, et il pourra les briser au moindre signe de résistance. Ce sera, sans doute, pour établir le règne de l'intégrité et de la justice, mais il n'en est pas moins curieux de constater avec quelle facilité un tribun devient un autocrate.

Emporté par ses illusions, Dandolo ne voyait pas qu'il faisait un grave anachronisme. Napoléon, avec une grande adresse, avait ressuscité le titre de provéditeur, et Dandolo se croyait le légitime successeur des Mocenigo et des Morosini, mais la Sérénissime République avait vécu, et l'empire guerrier de Bonaparte n'entendait pas lui rendre l'existence. Jadis les généraux de la République étaient sous la dépendance du Sénat, sous la

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surveillance des provéditeurs, et un rapport de ceux-ci pouvait les taire passer de leur quartier général dans les prisons d'Etat. Or, Dandol.) s'imai;ina qu'il avait la préséance sur les Marmont, les Lauriston, les Maureillan, et crut devoir exiger d'eux la subordination que les généraux vénitiens devaient an provéditeur général. Il en résultera une situation tausse, qui amènera une guerre ouverte et implacable, et cette guerre stérilisera les efforts généreux faits pour le bien du pavs tant par le général que par le provéditeur.

Ajoutons, pour achever le portrait de Dandolo, qu'il était nerveux, impressionnable, irritable; qu'il manquait du sang-froid et de la possession de soi-même qui sont indispensables pour gouverner; enfin, pour cette cause et parce qu'il était avant tout un théoricien habitué ;\ traiter les questions abstraites et à les résoudre par des principes à priori, il manquait de cette clairvovance qui tait les hommes d'État; sur toute chose, il avait des préjugés, des idées toutes faites, bien absolues et bien carrées, qui ne pouvaient entrer dans le cadre souvent très difforme des réalités. I! en résultera que, n'ayant à aucun degré cette espèce de discernement qu'on appelle la connaissance des hommes, il se trompera quand il aura à placer sa confiance, et se trouvera, bien à son insu, à la tète du parti anti-français.

Mais, quelles que fussent les illusions de Dandolo, elles ne tardèrent pas .1 être sinon détruites, au moins très malmenées. En arrivant i Zara, il put constater que la situation prise par les militaires ne lui laissait qu'une place de second rang; il dénonce ce qu'il regarde comme un abus, dans une de ses premières lettres au vice-roi qui, voyant l'orage au moment d'éclater, s'adresse à l'Empereur, le 14 juillet', et lui demande de vouloir bien définir exactement les attributions du provéditeur.

Xous n'avons pas la dépèche de Napoléon, arrivée à Milan le 2 août, mais voici comment le prince Eugène y répond ' :

« Dandolo m'accablait de lettres et de demandes : je n'aurais pu tenir à cette correspondance, mais je ne voulais la repousser avant d'avoir connu la volonté de V. M. \'. M. s'est expliquée, elle veut que Dandolo soit traité comme le préfet de Bologne, et je lui ai écrit pour lui tracer la nature et les termes des rapports qu'il doit avoir avec moi. Dans cette lettre, je n'ai pas écrit : « \'ous n'êtes qu'un préfet, » c'eût été convenir que je l'avais d'abord considéré comme autre chose, c'eût été lui donner le droit de croire qu'à un moment j'avais partagé les idées qu'il s'était faites lui-même de la provéditure, et, je dois le dire, ces idées étaient un peu exagérées. Je crois cependant en avoir assez dit pour renverser, sans le blesser, les illusions qu'il s'était faites. »

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