I. A. N. AFiv., 171 3. I 2. A. N. ibiil
Il ne serait pas juste de croire que le vice-roi eût mis, dans toute cette affaire, quelque rancune à l'égard de Dandolo, qu'il avait dû nommer contraint et forcé; il s'empresse, dans la suite de la lettre, de rendre justice aux qualités exceptionnelles du provéditeur, et voici comment il termine sa lettre :
Au reste, à ces illusions près, V. M. aura à s'applaudir du choix qu'ElIc a fait : Dandolo est plein de zèle et d'activité, il connaît un peu le pays, et je vois par sa correspondance qu'il prend tous les moyens de le connaître à fond. 11 fera, je crois, autant de bien qu'il le pourra, mais j'aurai quelquefois à l'empêcher de le faire trop vite.
Le vice-roi joignait à cette dépèche le double de la lettre adressée à Dandolo ; nous la citerons, car elle est curieuse, et on verra que le prince était non seulement un vaillant soldat, mais un assez fin diplomate' :
Je vois avec peine les plaintes que vous élevez en général contre l'autorité militaire, et en particulier sur l'exiguïté de votre logement ^. Je voudrais qu'il fût possible de satisfaire toutes vos demandes, toutes me paraissant justement fondées, si vous étiez placé où vous êtes dans des conditions ordinaires; mais, en réfléchissant, et j'espère que vous l'avez déjà fait, vous serez le premier à sentir que, dans Tétat de choses actuel, l'autorité militaire étant le premier besoin du gouvernement, on ne peut ni ne doit exiger de cette autorité que ce qu'elle peut accorder sans nuire à l'exercice et au développement de tous ses moyens.
Maintenant, pour mettre plus de célérité dans la marche de votre administration, je vous invite à commencer le plus tôt possible votre correspondance avec les divers ministres. Obligé de porter mon attention sur toutes les parties de l'administration du royaume d'Italie, la Dalmatie souffrirait de l'impossibilité où je serai de répondre à toutes vos dépêches ; ne pouvant d'ailleurs statuer sur vos demandes que sur le rapport des ministres, il suit qu'en vous adressant directement à moi, vous prenez, sans le vouloir, le chemin le plus long. Et, par exemple, vous m'avez demandé de l'argent, un nouveau crédit de 60.000 1. pour frais d'aménagement du palais; je ne puis statuer sur cette demande que lorsque vous aurez adressé au ministère de l'intérieur un état de vos besoins de chaque mois pour toutes vos dépenses administratives et judiciaires.
Dandolo fit la sourde oreille à cette invitation formelle de rentrer dans le droit commun et de correspondre avec les ministres comme faisaient les préfets. A de nombreuses reprises nous rencontrerons les lettres qu'il adresse au vice-roi et à l'Empereur, poursuivant toujours, et toujours avec le même insuccès, son idée fixe qui était la destruction de l'autorité des militaires sur la Dalmatie.
I. A. N. AF IV. 1713. I 2. L'autorité militaire avait occupé la moitié du palais de la provéditure.
mont.
l'KOVEUHhUK ET GÉNÉRAL EN CHEF I93
Le rival de Daiidolo était M.irmoiit, le compagnon d'armes de Napoléon 5 m. m .1 Toidon, en Italie, en l-gypte, ."i Marengo et en Allemagne. Sa nomi- k>.'h."1 Marnation ne donna lien à aucmi pourparler : l'empereur le désigna pour commander l'armée de Dalmatie, et il partit pour aller rejoindre son poste. Il partit joyeux , parce que c'était un poste d'honneur : l'occupation de Cattaro par les Russes, le siège de Raguse, dont on ignorait l'issue quand il tut nommé, attiraient les yeu.K de l'Europe entière sur ce littoral reculé de l'Adriatique; plus tard, il y aurait un rôle important à jouer, peut-être .1 commander l'avant-garde ou l'aile droite, dans une grande marche vers l'Est...; enfin, et dans tous les cas, il y aurait à prendre possession d'un pavs neut, situé aux confins de l'Orient et de l'Occident, à lui donner une organisation , à exploiter ce qu'on croyait alors une mine inépuisable de vaillants soldats.
C'était un brillant officier que .Marmont, et de plus un homme de grand mérite; ses façons d'homme bien élevé, qu'il devait à son éducation première, le faisaient remarquer au milieu de l'Etat-major impérial, rempli de gens braves et fidèles, mais trop souvent grossiers et incapables de de faire autre chose que la guerre. Marmont avait au contraire des talents de diplomate et d'organisateur, dont il avait déjà eu, à plusieurs reprises, l'occasion de donner les preuves.
Cependant, pas plus que personne, il n'était exempt de défauts ; son orgueil, comme celui de Dandolo, était sans bornes; il était avide de gloire, mais aussi de vaines satisfactions d'amour-propre; il aimait à parader, à se foire applaudir et acclamer. Pour grossir ses mérites, il ne se foisait aucun scrupule de défigurer la vérité, soit qu'il racontât ses exploits, soit qu'il parl.it de ceux des autres; si une mesure sage ou une action d'éclat méritaient l'attention, il en revendiquait le mérite :
Me, me adsiiin qui fcci...
les faiblesses, les imprévoyances étaient toujours le foit de ses lieutenants; aussi Marmont était-il détesté de ses camarades et de ses subordonnés immédiats, mais il avait pour lui le troupier, auprès duquel il soignait sa popularité. Quand il paraissait sur le front de bataille, revêtu d'un uniforme étincelant, sa belle prestance, ses formes athlétiques, sa parole vibrante enflammaient les soldats, qui croyaient voir autour de ce beau général un reflet de l'auréole de l'Empereur'.
Tel que nous le dépeignons, Marmont n'était pas homme à laisser
I. Voir le portrait piaco en tête du voiume ; c'est une reproduction d'une estampe de ta Bibliotlièque Nationaie de Paris.
La Diihiuitit' de //<?/ «' iSij. ij
194 LA DALMATIE DE l8oé A 1809
diminuer son autoritc par un autre, surtout quand cet autre était un civil et un Italien.
Causcsdu Encore, sur les questions d'ordre purement adniijiistratif, le proconsul
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le général et inuiwire aurait-il laisse taire le proconsul civil; mais il subsistait entre eux le provédi- ^\^.^^y^ ^],^e source inépuisable de conflits : d'abord il v avait la direction
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générale des affaires où chacun revendiquait le droit d'avoir, et au besoin d'imposer son opinion ; ensuite les relations avec les voisins, autrichiens et turcs; puis venaient en foule les questions mixtes, occasion nécessaire de froissements réciproques : le logement et la nourriture des troupes, le corps des pandours à la fois gendarmes et agents du pouvoir judiciaire, et surtout la conscription. Ce sont autant de terrains clos sur lesquels s'ouvrira le tournoi des civils et des militaires.
Du choc de deu.\ volontés énergiques, de deux vanités rivales, et aussi de deux amours-propres chatouilleux, sortira une furieuse tempête, qui durera jusqu'à ce que l'un des adversaires abandonne le champ de bataille. En assistant à cette lutte, nous chercherons à ne prendre parti pour aucun des deux combattants; spectateurs impassibles, mais non désintéressés, nous aurons à compter les coups échangés, à relever les foutes commises de part et d'autre. Nous n'oublierons cependant jamais que Dandolo et Marmont ont toujours cru agir pour le service de l'Empereur, la gloire de la France et le bien de la province qu'ils avaient tous deux reçu mission de rendre heureuse et prospère.
Mais, hélas, les bonnes intentions ne suffisent pas pour que le bien se fasse, et le conflit de ces deux hommes de bien sera l'un des facteurs qui amèneront la désaffection des Dalmates et la ruine de l'influence française.