CHAPITRE IV
§ I. Arrivée de Dandolo (juillet 1806). Premiers travaux; suppression du conseil; le Rf^io Dalmatii. Arrivée de Marmont ; conflit. La conscription ; mécontentement ; menaces d'insurrection. — ■ § II. Voyage de Dandolo à Sebenico, Scardona, Traù et Spalato (septembre). — § III. Organisation générale. La Provéditure; les délégués; les pandours. L'assemblée provinciale; députation envoyée à Paris ; le résident à iMilan. — § IV. La justice; les tribunaux, la législation; les décrets du 4 septembre 1806; introduction panielle du Code Napoléon ; fonctionnement de la justice ; les rescrits. — § V'. Les finances. La question monétaire ; les budgets ; dépenses et recettes ; la dîme, l'erbatico, les monopoles, les salines, les douanes, et les domaines.
Dandolo arriva à Zara le 3 juillet 1806. Bien que le général Molitor eût 5 i. An-u
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laisse, avant son départ pour bpalato et Kaguse, des mstructions très ia\o. formelles pour que son arrivée fût .saluée par des décharges d'artillerie ', Dandolo préféra garder Vincognito et pendant plusieurs jours demeura enfermé au Palais du Gouvernement en étudiant la situation. Il se dispensa ainsi de toute réception officielle, dans laquelle il eût pu se trouver exposé à dire quelque parole imprudente sur laquelle il serait ensuite difficile de revenir.
Ce n'est qu'au bout de trois jours qu'il fit annoncer ofticiellement son arrivée et lança une proclamation où il exposait ses vues sur l'administration de la Dalmatie. Dans ce long document-, rédigé dans une langue un u prepeu emphatique, mais élégante, Dandolo commence par dénoncer les abus damation. des régimes déchus, « la corruption, l'ignorance, la cupidité de ses prédé- « cesseurs » ; il annonce que tous ces maux vont prendre fin, grâce aux pouvoirs discrétionnaires dont il est investi; il fait appel « à la fidélité et la bonne volonté de tous, du clergé en particulier, sur le concours duquel il se croit autorisé à compter. » Voici sa conclusion : « La vie me serait « désormais à charge, si je ne pouvais travailler à votre bonheur, et je « termine en déclarant que si l'Empereur pouvait faire choix d'un w homme pourvu de lumières supérieures aux miennes, il n'en pouvait « trouver un qui tût animé de meilleures dispositions à votre égard. »
Aussitôt après cette prise de possession, Dandolo se mit à l'œuvre. ivemkrs Dans sa proclamation, il annonçait son intention de partir sous peu de
I. A. G., 1806, 19 juin. Molitor au général Jalras. — Molitor à Dandolo. | 2. Z.L., Imprimés. — Z. C, Imprimés. — R. D., 12 juillet 1806.
travaux.
jours pour visiter toute la province : auparavant, il voulait avoir renouvelé l'administration centrale, et ce fut par la Commission de gouvernement qu'il débuta.
Suppres- Aux veux de Dandolo, c'était une monstruosité que ce conseil qui sèu"du"Gou- '-"umi-ilait les fonctions administratives, judiciaires et financières ', et dans vernement. jou^ les cas, rien n'était plus contraire au principe de la séparation des pouvoirs. Les conseillers en fonctions furent donc pourvus de postes, les uns dans l'administration financière, les autres dans le nouveau tribunal d'appel, et le 20 juillet, Dandolo déclara que, tous les membres de l'ancien conseil de gouvernement ayant été appelés à d'autres fonctions, ce conseil avait cessé d'exister^. Dandolo prépara également la suppression des « supériorités locales » et la séparation des tonctions administratives et judiciaires partout où elles étaient réunies.
A la place de ce qu'il avait supprimé, Dandolo établit à la provéditure une organisation dont les grandes lignes avaient été soumises au vice-roi et dont le règlement constitutif parut le 12 juillet'. Les hauts fonctionnaires étaient le secrétaire général Scupoli, que Dandolo avait amené avec lui, et cinq chefs de division chargés de départements ainsi qualifiés : administration, instruction publique, justice, finances et comptabilité.
Il y avait de plus un inspecteur de la police et un inspecteur des affaires militaires. Tous ces services furent mis immédiatement en activité.
La municipalité de Zara reçut pour chef l'ex-conseiller Tr. Pasquali ■♦, qui fut de plus nommé conseiller fiscal, c'est-à-dire directeur des finances de la province, pendant que les conseillers Verigo et Ruggieri devenaient directeurs, l'un des contributions directes, l'autre des contributions indirectes 5. Comme ses deux collaborateurs, Pasquali était un financier de mérite; il avait déployé un zèle infatigable au service de l'Autriche, et déjà Dandolo avait pu apprécier son activité et sa puissance de travail : il lui avait demandé, le jour de son arrivée, un mémoire général sur l'organisation présente de la Dalmatie, et, au bout de vingtquatre heures, Pasquali lui frisait remettre un travail contenant tous les renseignements demandés. Pour compléter ces indications sommaires, il avait été demandé des rapports plus étendus à Pasquali lui-même, au conseiller Ismaëlli, au docteur Battisti, à l'ingénieur Zavoreo, qui tous rivalisèrent d'ardeur pour répondre aux désirs du prcvéditeur. Ces mémoires, dispersés dans les archives, constituent la meilleure source d'informations sur l'histoire de l'administration de la Dalmatie au moment de l'entrée des Français, et pendant les quelques années qui précèdent.
I. Z. C, Rapport de Dandolo à l'Empereur pour l'année 1806. | 2. R. D., 2 août 1806. I 3. Z. L., 1806, Magisrati, Rub. 4. | .|. R. D., 1806, 12 juillet. | 5. Z. L., 1806, Finanze, Rub. I.
AOMINIMK.VTION Dli UANUOLO Uli 1806 A 1809 I97
Dt}s son einrcc en fonctions, Dandolo voulut doter l.i D.ilmatic d'un i^ Rrgh journal, et, le 12 juillet, sortait des presses de limprinieur Batt.ira le '^''""''"' premier numéro du A'iy/c Ihlnuihi, en slave Kras^lski Diiliiialiii, le Royal Daliiialf. Ce journal, dont on trouvera par la suite d'importantes citations, était rédigé en italien et en slave; il portait en épigraphe ces vers de Virgile' :
DU maris et tenue, tcinpfslal unique j^otentes.
Ferle viain venio facilent el spirale seeiirnli !
Les dieux devaient être sourds et déchaîner sur Dandolo toutes les fureurs d'Éole ! mais en lisant les premiers numéros, on ne voit encore qu'un ciel pur et une mer tranquille. Les colonnes du journal sont remplies du récit des réceptions otticielles où le Provéditeur se fait présenter les chefs des administrations, la municipalité, la commission des œuvres pies, la commission de la santé, le tribunal d'appel, la commission des travaux publics, le tribunal de première instance, le corps des inspecteurs de police. Chacune de ces réceptions donne lieu .1 des discours jetés dans le moule destiné de tout temps à ce genre d'exercices oratoires-. Dandolo répondait à chacun avec grâce, savait dire à chacun une parole bienveillante, tout en stigmatisant avec virulence les foutes du gouvernement dont il haranguait les anciens serviteurs; en quelques paroles, il indiquait brièvement les réformes à entreprendre, et, en annonçant avec conviction l'avènement d'une ère nouvelle, il savait faire apparaître, comme dans une apothéose, la ligure radieuse du grand Napoléon, génie bientaisant qui allait répandre sur le monde, et sur la Dalmatîe en particulier, la paix et la prospérité !
Ces premiers jours furent les plus beaux de la vie de Dandolo ; le 12 juillet, il écrit au vice-roi ' :
Je m'empresse de rendre compte à V. A. L de toutes mes opérations jusqu'à ce jour : j'ai reçu d'abord toutes les autorités civiles et militaires et les ecclésiastiques constitués en dignité ; j'ai versé dans tous les cœurs les principes les plus propres à consoler et à ramener les esprits depuis longtemps abattus et opprimés... Après avoir réglé les affaires les plus urgentes, j'ai pensé que la vilje de Zara devait me tournir tous les moj-ens pour introduire dans le système de gouvernement les grands changements invoqués par la philosophie, par la politique et par les vrais intérêts du peuple, pour parvenir à renverser, avec l'assentiment des citoyens, un système politique consacré par des siècles d'habitude et tonde sans contredit sur des principes contraires au bien national. Il fallait, j'ose le dire, beaucoup d'intelligence et les forces physiques que la nature m'a données pour ce travail.
I. .«En. III. 528-529 I 2. R. D., 1806, 12, 19, 26 juillet. | 3. Z. I.. L'original est en français.
Les conseils des ordres des premier et second ordre ' n'existent plus et toutes les autorités qui en dérivaient ont disparu avec eux. A tout cela, j'ai fait succéder d'abord un conseil municipal composé des personnes les plus distinguées dans toutes les classes, sans en excepter celle des négociants, lesquels ne pouvaient entrer autrefois dans les conseils... Ce que j'ai dit aux hommes les plus respectables des conseils les a convaincus que je parlais en père de leurs véritables intérêts; j'en ai eu la preuve dans l'attention qu'ils portaient au développement que je leur fiiisais des idées régénératrices sur lesquelles est basé le plan de la nouvelle administration, et dans la reconnaissance et la joie qu'ils ont manifestées en acceptant ce plan,
J'ai sous les yeux en ce moment un cathécisme (.wV) pour le peuple consacré d'après les principes relatifs aux devoirs de l'homme envers Dieu, son prince, la société et lui-même; cet ouvrage, simple et à la portée de tout morlaque, sera adressé le plus tôt possible à tous les curés et surtout à ceux de la montagne ; il répandra quelques lumières parmi ce peuple.
Et après de longs détails sur les rctormes qu'il a commencé à ré-aliser, il termine ainsi :
\'oici le neuvième jour que je suis à Zara. \'. A. 1. aura de la peine à concevoir comment un homme peut avoir opéré tant de choses en aussi peu de temps : vingt heures de travail par jour, une activité qui multiplie les ressources, des collaborateurs dont le zèle et les lumières me secondent jour et nuit, toutes les autorités locales qui satisfont à mes demandes avec l'empressement qui dérive de cette impulsion que j'ai donnée à toutes les choses neuves et d'une importante utilité ; la nécessité où je suis de surprendre, pour ainsi dire, les riches et les pauvres, les amis et les ennemis du gouvernement par un mouvement de choses utiles et propres à inspirer le respect, l'amour et la plus haute idée du souverain que je représente, sont les puissants motifs qui me portent à ne prendre aucun repos... Mes idées ont pris un essor plus étendu, mon cœur est sans cesse animé de l'amour que je porte à mon souverain et à mon prince; mon activité est quadruplée, qui ne voit que S. M. et \'. .\. 1.. et l'idée même de cesser de vivre à votre service ne m'inspire que des pensées dignes de moi et de mon attachement pour l'un et l'autre.
Le même jour, Dandolo écrivait .'1 l'Empereur :
Sire, c'est pour fiiire chérir le nom de \'. M. en soulageant les maux de ce peuple et en lui faisant le plus de bien possible, que j'ai accepté de devenir Provéditeur général en Dalmatie ; je ne pouvais avoir d'autres projets : ce peuple l'a senti, et il me regarde comme un messager envoyé du ciel pour remplir ses vues bienfliisantes; l'enthousiasme a été général, et la confiance attentive qu'on m'a témoignée est digne du but précieux que je poursuis =.
Le bonheur sans mélange de Dandolo dura quinze jours, et le 21 juillet I. C'est-à-dire des nobles et des bourgeois. | 2. TuUio Dandolo. KkorJi.
coiuniLMiccrent pour lui les épreuves qui devaient durer trois ans et demi. Arrivéede Mavmont, nommé le 14 juin général en chef de l'armée de Dalmatie, fit ' '""°'" son entrée à Zara le 21 juillet et fut reçu par les autorités militaires. Le l'rovéditeur ne crut pas avoir X aller à sa rencontre, et, sur son ordre, le corps municipal s'abstint également de paraître : Dandolo entendait affirmer ainsi sa supériorité sur le général en chef et bien marquer la prépondérance de l'élément civil sur l'élément militaire.
Marmont alla occuper, dans le Palais de la Provéditure, les appartements Conflit de .Molitor et ne fit pas à Dandolo la visite que celui-ci se croyait le droit mont et d'attendre ; mais il convoqua la municipalité et lui reprocha avec une cer- '^■""'"'°taine vivacité les lenteurs apportées à l'établissement des logements militaires. Averti de ce qui venait de se passer, Dandolo écrivit à Marmont pour lui contester le droit de donner directement des ordres aux autorités civiles, et les relations se poursuivirent ainsi par correspondance, mais non sans acrimonie, entre deux hommes qui logeaient sous le même toit. Le dialogue ne fut pas long d'ailleurs, car, dès le lendemain de son arrivée, .Marmont partait pour Raguse.
Dandolo déclare dès lors une guerre sans pitié aux militaires ; il accable le vice-roi et ses ministres de lettres indignées où il énumère les manques d'égards dont il est, ou dont il se croit victime de la part des officiers. Souvent ses griefs sont mesquins : on a mis des chevaux dans une écurie à son usage; les officiers sont allés dans sa loge au théâtre; le commandant de place lui a refusé un tambour pour la publication d'un décret, etc. '. C'est jusqu'à l'Empereur que Dandolo fait parvenir ses doléances; il lui écrit le 27 août :
Il parait, Sire, que l'aftcction des Dalmatc-s, ainsi que les moyens que j'ai pris pour l'obtenir et l'augmenter, ont donné de l'ombrage à des personnages puissants. J'aime à supposer que leur inquiétude vient de ce qu'ils ne savent pas que V. M. a choisi l'homme qu'il fallait à ce peuple, non seulement par la droiture de ses principes, mais encore plus par la nature de ses connaissances et par la fermé résolution de ne s'épargner ni peine ni travail pour faire le bien.
Sire, vous le savez, je ne souhaitais rien ; j'étais heureux dans mon obscurité; mes actions ont assez honoré ma vie, et c'est de votre propre mouvement que \ous avez voulu la combler de vos dons... J'ose dire qu'en très peu de temps j'ai beaucoup fait, mais combien d'obstacles m'ont opposé les caprices militaires ! .\h ! Sire, il v a des instants où, me voyant en butte aux plus pénibles contrariétés, j'ai du tourner les yeux vers votre image pour y puiser la force dont j'ai besoin... Pardon, Sire, de ces élan que je n'ai pu retenir! Malgré tout, je n'en remplirai pas moins mon devoir le mieux qu'il me sera possible, d'autant plus que ce pays bien gouverné gagnera en peu d'années en population et déploiera