‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 69 sur 156 · I. R. D., II octobre · texte numérisé non relu

I. R. D., II octobre

bienfaisance.

ADMINISTRATION DE DANDOl.O DU 1806 A 1809 245

conduite? Insensibilité, inhumanité, barbarie digne d'un peuple sauvage qui, cependant, n'habite pas les rivages africains!

11 y a, à Spalato, une maison appelée la « Pietà » où l'on recueille les entants nouveau-nés abandonnés. Frémissez, ami; en dix ans, on y a déposé 603 innocentes créatures; les quatre derniers venus respirent encore, mais des 599 autres infortunés, pas un n'est sorti sinon pour être mis en terre. Ne vous en étonnez pas : s'il vous était donné de voir quelle est cette maison, et comment elle est tenue, vous ne demanderiez pas comment il se foit qu'il n'en sorte jamais un entant en vie, vous comprendriez que, tant qu'elle restera ce qu'elle est, jamais il n'en pourra être autrement. C'est un bouge infect, sans fenêtres, sans air; rien que deux berceaux, ou lits de torture; une femme, rarement deux, pour donner pendant quelques moments un sein tari à cinq ou six petits squelettes moribonds, enveloppés de loques infectes. C'est un antre ténébreux, où il faut pénétrer en rampant pour trouver les victimes innocentes, condamnées .1 périr misérablement par l'affreux supplice de la faim ! Telle est la fidèle peinture de ce qu'ils appellent la Pietà! Non! semblable spectacle ne s'est jamais trouvé sous les yeux de l'Européen civilisé et sensible qui s'aventure parmi les cannibales. On ferait mieux de jeter ces enfants dans la rue, sur le seuil d'une église, d'un couvent ou d'une maison particulière : ils ne seraient pas tous morts, en fiiisant d'énormes vides dans les rangs d'une population déjà trop clairsemée.

Il V a un hôpital pour les malades. Qui pourra en donner la description ? C'est un souterrain, en contre-bas de la rue, humide, autour duquel passe un fossé puant, dont l'odeur est telle qu'on n'ose s'approcher des ouvertures. C'est là qu'on dépose les malades pendant quelques jours, moins pour essayer de les guérir que pour avancer l'heure de leur trépas.

A travers ces concctti, on voit transparaître une réelle et profonde émotion. Le provéditeur prit l'initiative d'une souscription^; l'évèque, un peu mortifié de s'être laissé devancer, s'inscrivit pour 400 livres ; on aménagea une maison décente pour les enfonts trouvés; on installa un hôpital dans un couvent désert, et une commission de bienfaisance s'établit pour surveiller à l'avenir le fonctionnement des deux institutions^.

Ce que Dandolo voit à Spalato, et nous décrit en termes indignés, il le retrouve autre part, et partout il s'empresse de remédier au mal 3. A l'hôpital de Zara, le service d'infirmiers était tait par les individus condamnés aux galères : un arrêté du provéditeur envoya les forçats aux travaux de fortifications, et désigna des personnes moins suspectes pour soigner les malades-t.

Il ne suffisait pas de créer des asiles, des hôpitaux et des commissions de bienftisance : il fallait leur trouver des revenus. Les rentes des fonda-

I. Z. L., Vovage de Dandolo, n" g8i. | 2. En 1808, la mort.ilité des enfants trouves fut de 25 sur 56, soit un peu moins de la moitié. | 5. Z. L., 1806, Benef. Publ., rub. 5. arr. du 26 juillet, rub. 7, arr. du l6 juillet. — Voyage, loc. cit. — 1807, B. P., rub. 5. — 1808, B. P., rub. 4, arr. du 25 février. — R. D., 11 juillet, 2 août 1806. | 4. Z. L., 180(1, B. P., riib. 2, 3, arr. du 21 août.

tions pieuses s'élevaient à 60.000 livres; une meilleure administration allait les porter à 82.000; mais, quand de cette somme on avait déduit les revenus du Mont-de-Piété, ce qui restait était absolument insuffisant'. Le provéditeur fit donc appel à la charité publique, il s'adressa à la vanité des gens, après avoir essayé de toucher leur cœur-; mais le pays était pauvre : « Il n'y a pas dans toute la province, dit Dandolo, dix individus ayant 15.000 livres de rente, » et ce n'étaient pas ceux-là qui donnaient le plus généreusement. En trois ans, on recueillit 10.000 livres ', et les besoins devenaient de plus en plus impérieux. On examina s'il ne serait pas possible de grever quelques impôts de centimes additionnels; on ne put pas y parvenir; Dandolo décida alors que les fonctionnaires abandonneraient I % J*^ It^ur traitement, et il s'inscrivit en tête de la liste pour 600 livres; par suite du mauvais vouloir général, cette souscription n'atteignit pas 1.500 livres ■*. Aussi devons-nous constater qu'en dépit de tout ce qui avait été dit, il fut fait bien peu de choses, et que, partout où le provéditeur n'exerçait pas une surveillance directe, les désordres se reproduisirent comme par le passé.

Le Mont-de-Piété de Zara était une institution de bienfaisance : sur les revenus des capitaux épargnés, il était accordé des dots aux filles pauvres, des secours aux infirmes et aux pauvres honteux; au temps de sa splendeur, le Mont-de-Piété était aussi une banque populaire faisant des avances gratuites aux artisans et aux petits commerçants '. Mais cette institution, florissante sous les Vénitiens, avait beaucoup perdu par suite des révolutions, de la crise monétaire et de l'infidélité de quelques-uns de ses administrateurs. Le revenu assez beau qui lui restait était affecté à des usages déterminés, et, si Dandolo augmenta ses ressources par une sage administration, il ne se crut pas pour cela autorisé à en modifier la destination.

L'hygiène. C'est à la bienfaisance qu'il semble falloir rattacher les efforts du provéditeur pour propager la pratique de la vaccine. Nous avons dit que les Autrichiens avaient f;tit dans ce sens des efforts aussi persévérants qu'infructueux; peut-être, cependant, préparèrent-ils la voie à leurs successeurs. Dandolo, assisté des docteurs Pinelli et Cariboni, se mit à l'œuvre, et apporta en cela, comme en tout ce qu'il voulait tliire réussir, cette insistance quelque peu persécutrice, sans laquelle on est exposé à ne pas aboutir*. Il s'adressa donc aux délégués, aux vice-délégués, aux juges de

I. R. D., 9 août 1806, arr. du 15 juillet. — 28 juillet 1807, 27 novembre. | 2. R. D., 20 octobre 1806, 25 septembre 1807. | 3. Z. L., Beiicf. Pub. 1808, rub. 7. | 4. Z. L., 1808. Magistr. rub. 11. | 5. Z. L., 1806. Benef. Pub., rub. 11. | 6. Ihid., 1806-7-8. S.-inità. R. D., 2 août, 16 novembre 1806; 3 janvier, 6 juin, 11 juillet, 4 et 25 septembre 1807; 12 et 26 février, 21 octobre 1808.

paix, aux nicdcclns, aux cures et, suivant le conseil de l'apôtre : Argue, incrcpa, insta, opporliine, iiiipcrliiiic, il Innir par mettre quelques prosélytes en campagne. Tout curé qui avait t'ait un prune sur la légitimité et la nécessité de la vaccine avait les honneurs d'un article élogicux dans le Ri'oio Dahiiata. En octobre i8oS, le provéditeur pouvait annoncer que, depuis deux ans, il avait été vacciné 24.000 individus, dont 5 .000 dans le seul comté de Zara ' .

Au même ordre d'idées se rattachent les précautions prises contre la peste, et là au moins on ne trouva pas de mauvais vouloir dans la population, qui connaissait par expérience ce terrible fléau. Les lazarets de terre et de mer, le service de santé dans les ports reçurent des améliorations notables, et les dépenses du service de la santé montèrent de 22 à 46.000 livres.

Quant aux soins d'hygiène individuelle ou publique, il y eut beaucoup de circulaires et d'instructions expédiées -, mais sans grand résultat. Comme une des causes qu'on attribuait aux épidémies était la mauvaise qualité de l'eau et du pain, le provéditeur fit une campagne pour obtenir le creusement de puits et la construction de fours, mais il ne fut pas écouté, et les Morlaques persévérèrent dans leurs anciens errements. Pendant huit mois de l'année, ils continuèrent à boire l'eau croupie des mares, et, pendant douze mois, ils mangèrent, au lieu de pain, des galettes cuites sur un lit de pierres étendues sur les cendres chaudes, et ces usages nationaux sont loin d'avoir disparu, à l'heure où nous écrivons.

Les

Tout était à flaire, en Dalmatie, comme travaux publics : routes et ponts S iv. Le

r • ■ 1'- T !•• • 1W1 travaux pu

ilusaient detaut partout. Le cours des nvieres était ensable là où manquait biics. la pente; la Kerka, dans la vallée du Knin, la Cetina, dans la plaine de Sinj, la Narenta, à ses embouchures, sortaient, après la moindre pluie, d'un lit mal tracé, et se répandaient au loin, en créant à perte de vue des marécages pestilentiels, ce qui était préjudiciable non seulement à la santé publique, mais aussi à l'agriculture. En eftet, les terres submergées pendant une partie de l'année ne produisaient que des roseaux, tandis que, moyennant un aménagement, même primitit, des eaux, quelques digues et de simples fossés d'irrigation, on en eût fait la partie la plus fertile de la Dalmatie.

Malheureusement, ces travaux supposaient une dépense supérieure à celles que permettaient les budgets de la Dalmatie. Quel que fût l'intérêt que présentassent ces améliorations, on n'v pouvait songer tant que la

I. Z. L., 1807, Police, Août; R. D., 19 juillet 1806; 18 octobre 1807; Z. L., 1808, S.-inità, rub. 4. | 2 R. D., 12 février, 25 mai 1808.

justice n'était pas organisée, que l'instruction publique était à l'état rudimentaire, et que d'autres sen;ices aussi importants demandaient des sacrifices immédiats'.

On avait cependant reconnu dès la première heure l'utilité de ces travaux'. Le 1 5 juin 1806, le prince Eugène donne l'ordre à Molitor de faire mettre à l'étude l'endiguement de la Kcrka, à Knin' : il finit laisser au fleuve un lit de sept mètres, et reconstruire le pont avec deux ou trois arches, des culées en éventail et une largeur suffisante pour qu'il puisse y passer deux pièces de canon et deux hommes de front. On le voit, le viceroi pensait moins à favoriser l'agriculture qu'à fliciliter les mouvements de troupes; mais, malgré tout,- l'agriculture en aurait profité. L'ingénieur Zavoreo fit les études préparatoires et rencontra de nombreuses difficultés : d'abord, en modifiant le régime des eaux, on portait préjudice aux propriétaires des moulins qui s'échelonnent sur la Kerka, en aval de Knin, et il y eut d'interminables questions d'indenmités à résoudre*. Ensuite, il fallait compter avec la nature : le sol de la vallée de Knin est constitué, jusqu'à une profondeur inconnue, d'alluvions sablonneuses, et la construction des culées et des piles rendait nécessaires des fondations extrêmement solides». En 1807, le provéditeur put cependant inscrire 100.000 livres au budget pour les travaux de la Kerka, mais d'autres besoins furent jugés plus urgents, et le chapitre fut supprimé. On le rétablit pour 1809, mais à peine les travaux étaient-ils commencés que la guerre éclata.

Ce qui avait fait retarder l'exécution de ce projet, c'est la construction des routes, dont la nécessité stratégique était évidente; mais, comme ces routes furent exécutées par l'autorité militaire, c'est dans le chapitre suivant que nous en parlerons. Dandolo n'eut à s'occuper que du réseau secondaire des chemins cantonaux et vicinaux; on en construisit une dizaine, surtout aux îles"^; c'est tout ce que permettait un budget qui, en 1807, s'élève à 16.000 livres; à 18.000, en 1808; à 23.000, en 1809. Encore fallait-il, sur ces sommes, trouver de quoi entretenir et réparer les anciennes routes, refoire les ponceaux emportés par les pluies d'hiver, et entretenir les bâtiments publics.

Ce fut Zavoreo qui suffit à la direction de tous ces travaux, avec son élève et adjoint Paul Tironi, qui fut mis à la disposition de Marmont quand il fallut faire les grandes routes.

I. Z. L., i8c6, Acque e Stradc, rub. i, 5, 6. — 1807 — 1808, ibid. pass. R. D., 18 octobre 1806 : arrêtés des 6 octobre, 12 octobre 1807, 29 juillet, j août 1808. | 2.Z. L., Rapport Ismaëlli, juillet 1806. | 5. Z. L., 1806, Acq. e Str., rub. 9. | 4. Z. L., 1806, Acq. e Str., rub. 10. — 1807, rub. 3 et 9. | 5. Z. L., 1807. Acq. e Str., rub. 3. | 6. Z. L., 1807, Acque e Strade, rub. 9, 10, 14.

L'industrie n'existait pas en Dalmatie, et le commerce sera grandement j y. L'inéprouvé aussi longtemps c]ue durer,! l'occupation française '. La noniina- commerceet tion de commissions, la création de chambres de commerce^ dans les prin- l^^e^'^""'' cipales villes n'empêcheront pas les Russes et les Anglais de bloquer étroitement les côtes, et de paralyser ainsi toute tentative d'expansion commerciale.

En ce qui concerne l'industrie, Dandolo en est réduit à déplorer l'insouciance et l'entêtement de ses administrés : dans un article du Regio Dahnata, il résume ainsi ses griefs, et la liste en est longue'.

En Dalmatie, il v a de l'argile et on ne tait ni poteries ni briques ; il y a de la silice, et pas de verreries; du bois en abondance, et quelques misérables charbonniers; de la pierre calcaire, et pas de fours à chaux ; de beaux marbres que personne ne sait travailler; du charbon de terre, sans qu'on songe à installer des forges; du minerai de fer qu'on n'exploite pas. Le nombre des tisserands est insuffisant, qu'on le compare soit à la production de la laine, soit aux besoins des habitants. Il y a des peaux en abondance et pas de tanneries; on n'utilise pas le marc des olives, quand on en pourrait tirer du savon ; on exporte les chiffons au lieu d'en faire du papier, et le suif, au lieu de fabriquer des chandelles. Il V a quelques grossiers forgerons, quelques menuisiers malhabiles, et pas un charron. Les vases de terre, qui constituent la meilleure partie du mobilier des Morlaques, viennent de bien loin, et, si on les paye à \'cnise 50 livres le mille, ils reviennent ici à 300, et cependant nous ne manquons ni de bois ni d'argile pour en faire. Il en est de même pour les briques : achetées 36 livres le mille à Ancône, elles en valent 220 à Zara. Tous les objets de fer nous arrivent grevés d'énormes frais de transport et, dans ce pays couvert de forêts, c'est encore de l'étranger qu'il faut faire venir le bois de construction.

Des efforts turent hiits pour attirer des industriels : une fabrique de savon, une papeterie, des forges, des scieries, des moulins furent établis, mais sans résultats pratiques. Le paysan misérable et imprévoyant ne pouvait devenir un client pour les industries, même de première nécessité. La brique eût-elle coûté 20 livres le mille, il n'aurait pas eu ces 20 livres pour en acheter, et il se contentait pour habitation d'une cabane constituée par quelques poteaux volés dans le bois voisin, et par des murs en terre battue.

Voici, d'après le rapport remis le 7 juillet 1806 par le conseiller Ismaêlli, quels étaient les objets que la Dalmatie produisait en assez grande quantité pour pouvoir les exporter : vin, eaux-de-vie, rosolio (marasquin), huile, peaux brutes et laines. Par contre, elle devait demander :

Au littoral croate, le bois de construction ;

I. Z. L., 1806, Rapport Ismaêlli. — 1807, 1808. Artie Professioiii, pass. | 2. R. D., 2 août 1806; z\ juin, i et 75 juillet 180S. | 5. R. D., 24 juin 1808.

A Trieste, la quincaillerie allemande, le sucre et le café;

Aux États pontificaux, les toiles, briques, tuiles, poteries et fruits frais; le poisson salé et les articles de luxe provenant de la foire de Sinigaglia;

A la Fouille, les poteries et les pâtes alimentaires;

A la Bosnie, le bétail, le fer, le miel, la cire, la laine, les cuirs préparés;

A l'Albanie turque, les bois de construction et les grains;

A la Sicile, les tissus de coton et de soie ;

A Venise, les meubles, les bijoux, les drogues et médicaments, le riz et les bois de teinture.

Le commerce intérieur était insignifiant, en dehors des denrées alimentaires; le défaut de routes, les octrois établis à l'entrée de chaque ville, et surtout l'absence de besoins chez la population rurale, faisaient qu'en dehors des deux ou trois principales villes, il ne fallait pas essayer de vendre autre chose que des objets d'absolue nécessité. On essaya d'encourager le trafic en supprimant quelques droits, en autorisant la sortie du vin et des bestiaux; mais la guerre maritime empêclia ces mesures de donner l'effet qu'on en attendait.

Dandolo conçut un moment le projet de créer, à travers la Dalmatie, un courant de transit entre la Hongrie et l'Italie : le 27 janvier 1807, il soumet son projet à l'Empereur ' :

\'otre Majesté sait qu'une immense quantité de produits naturels de la basse Hongrie, du Bannat de Temesvar et de l'Esclavonie parviennent à Karistadt par eau, en suivant le Danube, la Save et l'Unna ; que, de là, ils continuent leur voyage par terre, soit par la route Caroline, qui mène à Fiume, soit par la route Joséphine, qui conduit à Segna, après environ quatre jours de chemin. En supposant que V. M. se fasse céder une petite portion de la Croatie turque, savoir le cours de l'Unna, avec les forts de Vakup, Ostrovitza, Bihach, Novi et Dubizza et une petite partie de leur territoire ; en supposant de même que V. M. demande que de la Croatie autrichienne on lui cède la petite extrémité comprise entre Corenitza, Ubdina, Plototza et San-Rocco

Il s'en suivrait évidemment que les productions des provinces susdites continueraient leur voyage par l'Unna jusqu'à Ostrovitza. Là on les débarquerait, et on les transporterait, en 14 heures seulement, à Obrovatz, sur la rivière Zermagna, dans vos États, à trois lieues de la mer ; ou bien, toujours de ce même point d'Ostrovitza, par terre, en vingt heures seulement, jusqu'à Zara. La ville de Zara deviendrait le riche entrepôt des productions de la Servie, de l'Esclavonie, de la Hongrie

Et, plein d'illusions, Dandolo ajoute :

L'Autriche ne pourrait s(? refuser à ce mouvement naturel du commerce.

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