‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 74 sur 156 · I. V. p. 165. I 2. Z. L., 1807, XV · texte numérisé non relu

I. V. p. 165. I 2. Z. L., 1807, XV

La Dalmaliede 1797 à iSij. 18

274 LA DALMATIE DE 1 8o6 A 1809

fonctionnaires indigènes et beaucoup d'officiers de pandours'. Mis au courant des mésintelligences qui divisaient Marmont et Dandolo, ils avaient circonvenu le provéditcur, lui avaient présenté, sous des dehors artificieusement déguisés, les causes du mécontentement de la population : la conscription, l'insolence des militaires, l'occupation des couvents, et Dandolo s'était laissé convaincre. Son entourage n'était composé que de conjurés, qui connaissaient tous ses secrets et lui inspiraient la plus aveugle confiance; en ce moment même, le provéditeur agissait à Milan pour obtenir qu'on décorât de la couronne de fer Danese et Beros, et, devant les réserves formulées par Marmont, écrivait : « Si ces officiers ne sont pas « les plus dignes qu'il y ait en Dalmatie, c'est que je ne connais pas les « hommes », et il avait raison, mais pas dans le sens où il prenait ces paroles. Marmont n'était pas dupe : « Le provéditeur est complètement « dans l'erreur en croyant qu'avec des ménagements et des paroles il « pourra conquérir l'opinion; il a perdu, au contraire, celle dont il était « entouré. A force de plaindre la Dalmatie et de pleurer sur son sort, « il a persuadé aux uns qu'ils étaient malheureux, et à d'autres il a « paru ridicule : à tous, il a paru sans force et sans caractère^. »

L'époque choisie pour se mettre en insurrection était le 15 juin, parce que^ c'était vers cette date que devait avoir lieu le tirage au sort : déjà les cadres de deux nouveaux bataillons de la légion dalmate étaient formés; le 13 avril, le général Milossevich les avait soumis à l'approbation du ministre de la guerre', mais il fiillait 2.700 recrues, et cet appel allait jeter dans le parti des insurgés tous ceux qui, jusque-là, avaient subi passivement la domination française.

Le plan était habilement conçu : le soulèvement devait commencer, avec l'appui des Russes, sur tout le littoral, de Traù aux bouches de la Narenta; et quand Traù, Spalato, Almissa et Makarska seraient aux mains des insurgés, l'incendie se propagerait, grâce aux pandours, vers l'intérieur, et de là gagnerait le comté de Zara.

Des hommes clairvoyants avaient eu quelques soupçons. Le 3 juin, Garagnin, délégué de Spalato, annonçait que des signes de mécontentement se manifestaient dans le paj-s-t; on avait vu, en Poglizza, des émissaires russes, et plusieurs individus que l'on crovait réfugiés en Herzégovine avaient reparu. C'est probablement à la vigilance de Garagnin qu'on dut l'échec de la révolte, car, d'une part, les généraux français, mis sur leurs gardes, étaient prêts à tout événement, et, d'autre part, les insurgés, se sentant sur\eillés, n'attendirent pas le jour fixé; le soulè-

I. 7 L., 1807, Police; VI, 781, 810, 877; VII, 902; XV, 5.596. | 2. A. N., AFiv, 171 5, 28 nov. 1806. 1 3. A. G., avril 1807. | 4. Z. L., 1807, Arch. secr., 366.

MARMON'T (1806- 1809)

vcnient ne comnieni,"a pas partout ;\ la même heure, comme il était convenu, et le mouvement fit long feu.

C'est la Pojrlizza qui s'insurge la première" : le ; juin, jour où insurrcc- (jaragnui donnait 1 éveil, on vit, vers le soir, Usie, la tregate la ôliflu giizo. (la l-'lèche) et deux bricks jeter l'ancre sur la cote de Poglizza, près de la baie de Stobrec. Un va-et-vient d'embarcations dura toute la nuit; c'étaient les insurgés qui allaient recevoir leurs dernières instructions.

Le 4 juin-, les Russes débarquèrent ;\ Stobrec un millier d'hommes, Monténégrins et Bocquais, paysans de Brazza et de Solta, et toute la Poglizza se révolta; un détachement du ii'', qui accompagnait un convoi de pain de Spalato i Almissa, fut surpris; le sergent qui commandait fut tué, et sa tète, premier trophée de cette campagne, fut portée triomphalement aux Russes'.

Le colonel Bachelu, du 11^, vit revenir à Spalato les soldats qui s'étaient tirés de cette embuscade et envoya aussitôt quatre compagnies, avec ordre d'avancer avec prudence et de chercher à faire jonction avec deux compagnies du même régiment, qui étaient en Poglizza et qu'on supposait enveloppées par les insurgés+. A Stobrec, la petite colonne trouva les Poglizzains établis derrière les rochers, à droite et à gauche de la route, et, après un combat très vit, elle dut se retirer sur Kamen, après avoir eu un officier tué et plusieurs hommes blessés'.

Le général Teste commandait à Spalato; il avait près de lui les deux généraux italiens Lecchi et Monfalcone, et on tint conseil. La démonstration de Poglizza parut un piège tendu aux Français; on voulait les faire sortir de Spalato, et la flotte russe, qui croisait à petite distance, viendrait, aussitôt après leur départ, soulever la ville et s'en emparer. On décida donc d'appeler des renforts de Traù et de ne commencer les hostilités que lorsqu'on aurait assez de troupes pour laisser, en sortant, une forte garnison à Spalato : en conséquence, le général Tirlet reçut l'ordre de venir à Salone avec le 8' léger, qui serait remplacé à Traù par un bataillon envoyé de Sebenico.

Le 5 juin. Teste laissa dans Spalato les carabiniers italiens, et, pendant Combat de que le 8*= léger entrait en Poglizza par Salone, il avança avec les vélites '" ^^'^' et le 11= de ligne sur Stobrec; la position attaquée vainement la veille fut enlevée, et ses défenseurs se retirèrent vers les embarcations russes, non sans que beaucoup d'entre eux eussent été arrêtés dans leur fuite par le feu des Français; pendant ce temps, le S*-' léger avait avancé par Mravince

I . Nous avons suivi pas à pas le prof. Erber dans son travail : Lti CoiiUii Ji PogUni:, publié dans les années II et III de VAiviiuirio Dahualino. Voir la carte III. | 2. Z. L., Arch. Secr. 220. Suite de rapports de Garagnin sur l'insurrection de Poglizza. | 3. Z. L., Arch. Secr. 223. | 4. Z. L.,.-\rcli. Secr., rapport Gar.ignin, n. 227, [ 5. Ihitl., n. 232.

Strosanac.

sur Zemovica, malgré une résistance acharnée'. Le soir, la vallée de la rivière de Stohrec formait la limite entre les Français et les insurgés; or, le haut de cette vallée est le cœur de la Poglizza, et la résistance du pays ne pouvait se prolonger. D'autre part, un corps de pandours pénétrait en Poglizza par le nord, en venant des bords de la Cetina-. Conibatde Le 6, il n'y eut qu'à tirer parti des avantages obtenus la veille; la rive gauche de la rivière de Stobrec était gardée par 400 Russes et 500 insurgés, retranchés à Strosanac, sur la route qui va de Spalato à Almissa, par Postrana et lesenlce. Le général Teste ne commença qu'assez tard son mouvement pour franchir la rivière, mais, au moment où la fusillade s'engageait, on entendit derrière les Russes le bruit d'un combat : c'était le général Tirlet, avec le 8" léger et les pandours qui, ayant remonté jusqu'à la source de la rivière de Zemovica, avait escaladé la chaîne côtière, haute de 4 à 500 mètres, et tombait par derrière sur l'ennemi que Teste attaquait de face. Les Russes se rembarquèrent sans combattre, les Poglizzains s'enfuirent dans toutes les directions. La révolte avait avorté; les Russes prirent le large '.

Le même jour, un brick russe avait paru devant les Castella de Traù, et ses embarcations s'étaient approchées des villages à portée de voix; un prêtre de Castel-Stafîleo, D. Michel Ivaca, en fuite depuis le jour où il avait tué un sergent français, exhorta ses concitoyens à la révolte; mais les Castella étaient occupés par les Français, et personne n'osa bouger. Deux canonnières sortirent de Traù, et, bien qu'on vît arriver une frégate russe, empêchèrent tout débarquement. La frégate se retira suivie par les petits bâtiments 4.

Marmont avait reçu à Zara la nouvelle du soulèvement : en 18 heures, il arriva à Spalato, le 8, pour trouver l'ordre partout rétabli. Il prit avec lui 150 pandours et parcourut la Poglizza, recevant les soumissions et adressant aux chefs et curés de sévères réprimandes ; mais la répression ne se borna pas à cela et des mesures rigoureuses furent prises. Une proclamation du provéditeur, du 18 juin, que devait confirmer un arrêté du 21 septembre 5, déclara abolis tous les privilèges de la Poglizza, qui perdait même son unité géographique; son territoire était démembré et rattaché aux cantons limitrophes de Spalato, de Sinj et d' Almissa. De plus, une proclamation de Marmont, du 13 juin'', condamna à mort quinze des individus les plus compromis, dont le Comte-Grand A. Zovich, cinq des comtes-petits et quatre prêtres, qui, du reste étaient tous en fuite; les maisons de cinq des meneurs devaient être rasées, et sur les ruines serait

I. Z. L., 1 c, n. 257. I 2. Z. L., 1. c , Rapport du colonel Vidovich, 6 juin. | 3. Z. L., 1. c.,R. du colonel Vidovich, 15 juin. | 4. Z. L., Arch. Secr. n. 257. | 5. Z. L..1S07, m, 191 5. I 6. Z. L., Arch. secr., Rapport Garagnin, n. 241.

Maknrska.

planté un écriteau avec cette inscription : Punition d'un rebelle; les autres biens des condamnés devaient être confisqués pour permettre d'indemniser les partisans de la France des pertes qu'ils avaient subies. Tous les Poglizzains devaient remettre leurs armes au fort de Klissa, dans un délai de 48 heures. Enfin, une enquête devait être fitite pour découvrir les principaux coupables, qui seraient traduits devant une cour martiale. Le ii"-' de ligne tut chargé d'occuper militairement le district '.

A peine l'ordre était-il rétabli en Poglizza que l'insurrection se rallu- tnsurrecniait sur un autre point : battus, le 6, ;\ Strosanac, les Russes étaient le niorje ''dô 8 ;\ Alniissa, de l'autre côté de la Cetina ; les chefs du pays furent appelés ;\ bord de l'Asie, et reçurent l'ordre de livrer immédiatement la ville, sous peine de bombardement. On ne put que gagner quelques heures, ce qui permit à la compagnie du 81'', qui tenait garnison au château, d'enclouer ses canons, de jeter ses munitions .\ la rivière et de se retirer sur Makarska. A peine les Russes furent-ils débarqués que l'insurrection éclata et se répandit comme en suivant une traînée de poudre ; la compagnie qui se retirait sur Makarska fut attaquée par des pa3'sans conduits par des pandours et perdit quatre hommes; les insurgés commirent des atrocités sur leurs cadavres ; un pauvre blessé resté en arrière fut pris, et on décida de l'enterrer vivant; l'intervention d'un pandour, qui était parmi les insurgés, lui sauva la vie. Huit soldats, qui n'avaient pas pu partir à temps d'Almissa, furent taits prisonniers par les Russes, au moment où ils essayaient de passer la Cetina pour se réfugier en Poglizza. Pendant la matinée du 9 juin, il ne cessa d'arriver à Almissa des bandes de paysans portant l'étendard de Saint-Marc, adopté comme signe de ralliement; 140 soldats de l'armée régulière s'établirent dans la ville. Dans la journée, on vit une colonne française qui descendait de Poglizza, s'avançant vers Almissa : c'étaient le ii'-' de ligne et les vélites italiens; mais, pour arriver dans la ville, il fallait traverser la Cetina qui est large et profonde, et les insurgés avaient eu soin de ramener toutes les barques sur la rive gauche. Un obstacle infranchissable arrêtait donc les Français; cependant les Russes débarquèrent encore 600 hommes et 200 insurgés, parmi lesquels on reconnut le Comte-Grand de Poglizza, le comte lovanovich et plusieurs prêtres compromis dans les affaires des jours précédents-.

La journée du 10 se passa sans combat : les Russes se demandaient comment les Français qu'on voyait à Priko, de l'autre côté de la rivière, s'y prendraient pour la franchir : ils le surent le lendemain. Laissant quelques hommes à Priko, pour cacher leur départ, les Français avaient

I. Z. L., Rapp. Garagnin, n. 226. | 2. Z. L., Rapport Garagnin, n. 265 et 266.

décampé dès le 9 au soir et, remontant le cours de la rivière, ils l'avaient passée au gué de Duare, six lieues plus haut, puis, fidèles à la tactique qui avait si bien réussi à Siobrec, et, l'année précédente, à Raguse, ils étaient tombés sur l'ennemi du côté opposé à celui par où on les attendait; il V eut un combat furieux qui dura dix heures; le soir, les Français étaient maîtres du château. Les Russes, ayant passé la nuit à rembarquer leur artillerie et leurs auxiliaires, levèrent l'ancre au lever du soleil, pendant que les Français occupaient la ville.

Attaquent Makarska avait reçu, dès le 5 juin, la visite des Russes, qui avaient me'nt'dy.Mj- tenté uu débarquement à Podgora, localité située à deux lieues dans le k.irska. sud-est. Une sortie du 81'^ conduite par le colonel Bonté les avait obligés à s'éloigner en laissant un seul petit bâtiment qui cherchait à communiquer avec le Primorje pour en soulever les habitants, mais aucun mouvement ne se produisit. Le 9, le colonel Bonté apprit le débarquement des Russes à Almissa, et, sur le conseil du délégué Beros qui lui garantissait la tranquillité à Makarska, il envoya toutes ses troupes contribuer à l'opération qui devait avoir lieu le lendemain à Almissa; il resta dans la place seul avec deux compagnies'.

Après leur débite du 11, les Russes se dirigèrent vers Makarska; la situation était critique pour Bonté, bien qu'il eût reçu deux compagnies parties d' Almissa aussitôt après le combat du 11; Beros le rassurait, le dissuadant de signaler sa position au général Teste, et lui affirmant que pas un village ne se soulèverait; cependant Bonté crut utile, par prudence, de rappeler les deux compagnies de son régiment qui étaient ;\ Imoski, et de convoquer à Makarska les pandours du 4" rip.irlo commandés par Danese.

C'est le 15 juin seulement que Bonté apprit que, dès le 12, tout le Primorje était en révolte, qu'à Igrane, Podgora, Drasnice, les pandours avaient déployé le pavillon de Saint-Marc-, qu'Imoski et ^'ergorac étaient aux mains des insurgés, et cependant les agents que Beros envoyait chaque jour aux nouvelles revenaient invariablement en annonçant que l'ordre n'était troublé nulle part?. La vérité était que partout les pandoiirs du riparto de Danese avaient appelé les pa3-sans à la révolte, et que, pour donner à l'insurrection le temps de s'étendre, Beros entretenait le trop crédule colonel Bonté dans une périlleuse sécurité.

On apprit tout alors seulement que, le 16, on vit arriver 25 hommes débandés du Si*^ : en revenant d'Imoski, ils avaient été surpris par les insurgés et presque tout le détachement avait été massacré ; un autre

I. Z. L., Rapports 81 et 84, 5 et 8 juin, i 2. Z. L., Rapport de Grisogono, délégué de Brazza, 12 juin, n. 54. | 5. Z. L , Rapport Beros, 15 juin, n. 95.

détachement venant de Vergorac fut complètement détruit. Le même jour, on vit à l'iiori/on une flotte rusie de 18 bâtiments, que l'absence de vent empêchait d'approcher. Bonté, avec 400 hommes, allait avoir à se défendre contre toute cette flotte, au milieu d'un pays entièrement acquis ;\ l'insurrection. A la lui du jour, par bonheur, arriva le général Delzons qui, avant appris le matin à .Almissa la situation critique de la petite garnison de Makarska, avait lait une marche forcée et amenait 3.000 hommes, mais pas un canon.

Une fois .'i portée de la place, l'amiral Siniavin envova une sommation Comixn et commença le bombardement, qui aura toute la soirée du 16 et toute la journée du 17; 900 hommes débarquaient pendant ce temps à PoJgora. Delzons, qui, ."i cause du canon des Russes, ne pouvait faire suivre à ses troupes le bord de la mer, dirigea un fort détachement sur Podgora, en le faisant passer derrière la première ligne de hauteurs, et se posta sur le mont Strosac, qui domine Podgora et Drasnice; c'est là qu'on attendit l'attaque des Russes qui avançaient, a\ant sur leurs flancs des centaines de pa)'sans armés qui semblaient voltiger comme des oiseaux sur les rochers, et qui disparaissaient après avoir lancé un coup de feu trop habilement dirigé. L'attaque des Russes fut repoussée; poursuivis par les Français jusqu'.'i la mer, beaucoup se noyèrent en se rembarquant; ils laissèrent 150 morts et 30 prisonniers sur le champ de bataille. Beaucoup de paysans périrent aussi dans la déroute, mais les Français ne subirent pas des pertes moins importantes : trois officiers du 11' furent tués, ainsi que 150 soldats tombés presque tous sous les balles des tirailleurs indigènes".

Marmont, arrivé de Spalato à la fin du combat, loua hautement les habiles dispositions prises par le général Delzons, ainsi que la bravoure de ses troupes. Le général en chef rentra à Makarska, pendant que Delzons fltisait une tournée pour rétablir l'ordre dans le pays insurgé.

Les Russes continuèrent à tirer sur Makarska les 18, 19 et 20 juin, sans que ces cinq jours de bombardement avec des boulets ronds eussent causé autre chose que la mort d'un petit garçon et d'importants dégâts matériels 2. Le 20, ils essayèrent de débarquer à Tucepi, mais en voyant arriver les Français, ils se retirèrent après avoir mis le feu à quelques maisons de campagne appartenant à des habitants qui n'avaient pas pris fait et cause pour l'insurrection. Le même jour, la flotte russe leva l'ancre et se rendit à Milnà, dans l'ile de Bra.iza, en emmenant tous les hommes compromis qu'elle put recueillir!.

Danese, en apprenant l'insuccès de l'insurrection, passa en Bosnie et de

I. A. G., Rapports du général Yignolle, S et 19 juin. | 2. Z. L., Rapport Garagnin. I 3. A. G,, Dépêche de VignoUe, 30 juin.

28o LA DALMATIE DE 1806 A 1809

là en Autriche. Cet homme à l'activité et au dévouement apparent duquel Marmont lui-même avait rendu hommage, s'était vendu aux Autrichiens qui n'avaient pas perdu l'espoir de rentrer en possession de la Dalmatie. En quittant Zara, l'année précédente, le général Brady avait établi toute une hiérarchie d'agents secrets avec lesquels il continuait à correspondre : ceci semble prouvé par une lettre, signée B., écrite tout entière de sa main, comme il est facile de le constater en la comparant avec des pièces signées, qui fut interceptée en avril 1806. Elle paraît adressée à Danese lui-même; on y trouve ce passage : « Votre silence, au moment de l'arri- « vée des vainqueurs, m'a déplu; je me suis demandé plus d'une fois K s'il était possible que vous aussi ayez changé de sentiments... Il est trop « vrai que bien d'autres l'ont tait, mais il me semble impossible que « l'ami D. soit du nombre. Du reste, je connais bien le caractère des « employés, et qui sait ce qui peut arriver encore sur les bords de la « Kerka? Je vous prie de m'écrire souvent : Le frère D. (Dorotich?) « n'a qu'à envoyer les lettres à l'ami d'Obrovatz, qui aura les instructions (c nécessaires pour me les faire tenir. Les frais d'envoi seront payés « chaque fois, et ma gratitude ne finira qu'avec mon existence. Ci-joint « un chilfre. Fiumc. B. »

Nous retrouverons les agents autrichiens à l'œuvre, au moment où commencera la campagne de 1807. Quant à Danese, il reviendra en Dalmatie, comme officier autrichien, en 1809 et en 1813.

Le gêné- Pendant que les Russes et les Français en venaient aux mains sur la Kiobu""''^* côte de la Dalmatie, le général Launay était appelé à renouveler son expédition du mois d'avril dans le pachalik de Trebinje. Les rebelles, appuyés cette fois par les Montégrins et les Russes, bloquaient la place de Klobuk. Parti de Raguse le 10 juin, Launay faisait sa jonction le 12 avec les troupes du pacha, auxquelles la présence des Français donna une telle ardeur que, sans attendre les renforts que devait amener Hadji-Bey, d'Utovo, ils se jetèrent sur l'ennemi et le mirent en fuite : un détachement de 150 Russes fut enveloppé par les cavaliers qui se mirent A leur couper la tête; c'est alors seulement que les Français, jusque-là simples spectateurs, entrèrent en action, mais pour sauver la vie à ces malheureux. Le général Launay racheta les 70 survivants, à raison d'un louis par homme. « Les Turcs, ajoute Marmont, au désespoir de les avoir vendus, venaient « ofi"rir au général Launay trois et quatre louis pour les ravoir; mais on « comprend que le général ne se prêta pas à ce trafic, et que les prisonce niers conservèrent la vie'. »

1. A. G., Rapport Vignolle. — Mirmoiit, Mémoires. L. X. p. 53. — Marmont porte à 400 le nombre des Russes délivrés.

Il n'est pas sans intcrct tic rapproclier la conduite chevaleresque des l'rançais de celle des Russes, qui, A pareil jour, lancèrent ;\ la poursuite des soldats français isolés des bandits qui rapportaient en triomphe les tètes sanglantes de leurs victimes.

Du 20 juin au 20 juillet, les hostilités restèrent suspendues : les Russes avaient t'ait des pertes sensibles, les Français devaient faire rentrer les pays insurgés dans l'obéissance. La répression fut sévère : Marmont voulait dompter les Dalmates en faisant preuve d'énergie et de justice, et l'énergie domina quelquefois : un homme de Castel Stafileo avait tué un soldat : le conseil de guerre le condamna aux galères ; en vertu de ses pouvoirs de général en chef, Marmont cassa l'arrêt et fit fusiller l'homme. Pendant ce temps, les salles voûtées du lazaret de Spalato, transformées en prison, se remplissaient. On y compta bientôt trois cents individus, qui allaient avoir i répondre de leurs actes devant la cour martiale.

Le 20 juillet, on apprit que la paix était signée, depuis le 8, à Tilsit, 5 v. Paix entre la France et la Russie '. Une dépêche de Berthier à Marmont lui annonçait que les Bouches de Cattaro allaient être consignées aux troupes françaises, mais il fallut attendre quelques jours avant que la remise pût s'effectuer, parce que l'amiral Siniavin n'avait pas encore reçu ses instructions. Marmont, redoutant toujours une trahison, avait hâte d'être mis en possession, et dans ses dépêches, il donne la plus fâcheuse interprétation aux lenteurs de Siniavin -. Enfin, le 16 août, les Français furent avisés que tout était prêt pour les recevoir. Lauriston fit son entrée aux LesRusses Bouches à la tête de forces imposantes : deux bataillons du 23% un batail- Bru"hès, 1" Ion du 79*^, une compagnie et demie d'artillerie et un détachement du génie, ^""î'*'* ^"

'^ ' I ^ . . prennent

en tout 2.500 hommes. A la même époque, les îles Ioniennes étaient remises possession, à César Berthier, les îles Dalmates au général Guillet.

Siniavin prit avec cinq vaisseaux la direction de Gibraltar pour regagner la Baltique. Le général Bariatinski, avec le reste de la flotte, gagna Trieste où il débarqua 4.740 hommes 3, qui devaient retourner en Russie en traversant l'Autriche ; après le débarquement, les Russes remirent leur flotte à la marine française ■*; elle se composait de deux vaisseaux de 84, Ori'l et Sad-el-Bahr, pris à Ténédos; un vaisseau de 74, Asia; un de 64, Prascovia; deux frégates, Legkoë et Astrol; six transports et trois bricks. On crut d'abord pouvoir former avec ces quatorze bâtiments une flotte capable de

I. A. G., Marmont, 22 juillet 1S07. | 2. A. G., Marmont, 14 août. | 3. A. G., Vignolle. 24 août : les forces russes consistaient en 3 bataillons du régiment de Vitepsk, 1 bataillon du régiment de Koslovo, i bataillon du régiment de Kolivan, 3 bataillons du 13= régiment de chasseurs, 2 bataillons du 14= régiment de chasseurs et 130 artilleurs. | 4. A. M., Camp. 1809. 66*290 et 327.

tenir tête aux Anglais, mais quand les ingénieurs examinèrent les navires pour les remettre en état, ils constatèrent qu'ils étaient presque tous hors d'état de reprendre la mer ; il y avait des années qu'ils naviguaient sans pouvoir se réparer, et ils étaient au bout de leurs services. La gabare Dioincde et la frégate Lcgkoc purent seules être réarmées ' ; on espéra pouvoir tirer partie du Sad-cI-Bahr, mais on y renonça; quant aux autres, on s'était décidé à les démolir. On comprit que si les Russes les avaient généreusement abandonnés, c'est qu'ils les savaient incapables de faire une longue et difficile traversée.

En quittant la Dalmatie, les Russes avaient recommandé à la clémence de Marmont les individus compromis-; quelques-uns des plus notables, comme le Comte-Grand de Poglizza, accompagnèrent Siniavin en Russie; les autres turent abandonnés à leur destinée ; la Russie se contenta d'intercéder pour eux auprès de Napoléon s, et Tolstoï, ambassadeur de Russie à Paris, présenta plusieurs requêtes à l'Empereur qui s'empressa d'y donner suite; déjà, le 8 septembre 1807 ■*, le ministre de la guerre Clarke avait donné l'ordre de n'inquiéter aucun Monténégrin ni Bocquais pour faits antérieurs à l'occupation.

Le déploiement de forces fait à Cattaro eut pour résultat la soumission

immédiate des Bocquais; les leçons qu'ils avaient reçues portaient pour

un moment leurs fruits.

Organi- Par un arrêté de Marmont, le pays de Cattaro reçut une administration

Bouches de calquée sur celle des autres parties de la Dalmatie, à cela près que le pouvoir

Cattaro. central était réuni au commandement militaire; on nomma un délégué à

Cattaro, des vice-délégués à Budua et à Castelnuovo; des juges de paix à

compétence étendue furent placés dans ces trois villes en attendant la

création du tribunal, qui fut installé au mois de novembre suivant. Les

finances devaient être régies par les lois et usages de Dalmatie ; on recruta des

pandours placés sous l'autorité d'hommes dévoués ou réputés tels, et on

forma les cadres d'un bataillon de garde nationale. Enfin, la direction de

la marine réclamait des équipages pour les bâtiments que l'on armait à

Venise : une levée de 600 marins s'effectua sans que personne osât

manifester la moindre résistance.

5 VI, La A son retour de Cattaro, Marmont eut à s'occuper du procès des inditiaie'^de"s'pa- vidus arrêtés pour participation à l'insurrection : il constata que l'esprit '"°- public demandait l'apaisement et le pardon ; il y avait eu assez de sang

I. A. G.. 12 juillet :8o8. | 2. A. G., 17 juillet 1807. | }. Marmont, Mémoires, 1. XI. Corr. Lettre de Champagny, du 8 mai 1808. — Z.L., 1808. XI, 14 887. | 4. A. G., septembre 1807.

MAKMONT (1806-1809) 283

versé ; pendant les jours qui avaient suivi la défaite des insurgés, on avait procédé à un grand nombre d'exécutions sommaires ', mais le 25 juin, une proclamation de Marmont avait promis l'oubli à tous ceux qui rentreraient dans le devoir". Les paysans avaient donc regagné leurs villages et la commission nommée par l'autorité militaire avait réparti 36.000 francs d'indemnités entre les victimes de l'émeute; le surplus du produit des confiscations avait été versé dans la caisse du provéditeur 5.

Il semblait donc que tout dût être fini; l'amnistie accordée, à la demande des Russes, aux habitants des îles et des Bouches ne permettait guère de laisser les gens de la Poglizza et du Primorje sous le coup de la répression; les officiers généraux, qui le sentaient, se récusaient les uns après les autres quand on leur demandait de présider la Cour martiale, et le provéditeur exploita habilement cette disposition pour jeter le discrédit sur l'armée.

Beros venait d'être arrêté : pendant deux mois, il avait pu donner le change à ceux qui le soupçonnaient; de même que, pendant l'insurrection, il trompait les officiers par de faux renseignements, de même il chercha à égarer l'instruction en lui indiquant de finisses pistes. Ce jeu dangereux ne lui réussit pas jusqu'au bout; ses intrigues furent démasquées et il fut déféré au tribunal militaire ; son arrestation fut l'occasion ou le prétexte que prit Dandolo pour inter\-enir au débat.

Beros était fonctionnaire; il dépendait du provéditeur seul, et les tribunaux militaires n'avaient pas de compétence pour le juger, pas plus que pour juger les pandours dont le cas était identique. Dandolo déclara donc, le 25 septembre, les réclamer au nom de l'Empereur, au nom des lois d rcgh'iiients ; les officiers chargés de l'instruction répondirent ne pas savoir à qu-elles lois et à quels règlements le provéditeur faisait allusion ; ils dirent qu'ils agissaient en vertu de l'art. 2 du t. IV de la loi du 21 brumaire an V et des art. i, 2 et 3 du décret impérial du 17 messidor an XII.

Dandolo ne se contenta pas de cette réponse ; il avait écrit à l'Empereur, le 12 août, en proposant sa démission ; au vice-roi le 22 ; au grand juge le 26; il écrit encore au vice-roi le 26 septembre, à Regnault de Saint-Jeand'Angelv le même jour 4, dénonçant toujours avec véhémence la conduite des militaires :

Voyant que les commissions fliisaient des enquêtes, des arrestations, condamnaient et disaient fusiller les condamnés, brûler leurs maisons et confisquer leurs biens, je crus de mon devoir d'office de m'adrcsser à mon délégué (Garagnin) pour avoir au moins le nom des individus compromis, prévenus ou con-

I. Z. L., 1807, .\rch. sec. 220. ] 2. Z. L., Imprimés et uSoy, XVIII, 11340. | 5. Z. L., Rapports Gavalà, 5 juillet et 20 septembre 1807. | 4. Tullio Dandolo. Riconli.

damnes. Il était, ce me semble, très naturel que moi, centre du Gouvernement et protecteur des droits de chaque Dalmate, je pusse fournir les lumières à la décharge des sujets que S. M. m'a confiés.

... Le délégué m'a refusé net la communication demandée. Voilà le magistrat suprême du pays désobéi, mis dans un état de dépendance à l'égard d'un pouvoir exceptionnel qui a légalement cessé d'exister en vertu d'un décret d'amnistie! C'est priver le magistrat des moyens de faire son devoir, c'est s'opposer aux intentions de S. M. qui m'a placé ici pour veiller aux intérêts du peuple dalmate! (Lettre au vice-roi.) Le Procureur royal prés le territoire de Spalato me demande conseil sur la manière de se conduire en face d'une violation du droit très grave : l'adjudant de place est allé, sans prévenir les autorités compétentes, prendre un accusé aux prisons criminelles pour le transporter dans la prison de la commission militaire... (Lettre au grand juge). Il n'y a en Europe que la Dalmatie qui présente le spectacle d'une cour martiale ! Les fliux calculs d'une politique mal entendue changent des ombres en corps pour frapper des coups inhumains. Grand Dieu ! quel acharnement ! Voilà comment on obtient l'amour des peuples ! C'est un triste remplaçant de l'amour que l'épouvante ! (Lettre à R. de Saint-Jeand'Angely.)

Malgré les récriminations de Dandolo, la Commission se réunit dans l'église des Dominicains, sous la présidence du colonel Bachelu, le !'='■ octobre, et tint séance pendant quatre jours sans désemparer '. Le plus grand nombre des inculpés avait été relâché : il ne restait que trente-quatre prévenus, dont dix contumaces. Presque tous étaient des fonctionnaires qui avaient manqué à leurs serments ou des individus accusés d'actes de cruauté, tels J. Aglinovich qui avait, à la tète d'une bande, arrêté, dépouillé, maltraité et livré aux Russes deux chirurgiens militaires, ou VAramhassa Bacich, qui avait voulu enterrer vivant un blessé français.

Le jugement rendu et publié le 4 octobre porte condamnation A mort de quinze accusés, dont six contumaces : on y voit Beros et Bacich parmi les présents, et parmi les défaillants, Danese et son lieutenant Ivulich. Deux accusés étaient condamnés, l'un à cinq, l'autre à dix ans de fers, et les dix-sept autres étaient acquittés. Aucun des condamnés à mort ne fut exécuté. Aussitôt la sentence rendue, parut un aide de camp de Marmont porteur d'un ordre de sursis d'exécution : la commission refusa de déférer à cet ordre, le jugeant contraire à la loi, mais le général Delzons, requis de fournir le peloton d'exécution, refusa à son tour, et, comme les sentences prononcées par les cours martiales doivent être exécutées dans les vingt-quatre heures, il se trouva que, les vingt-quatre heures écoulées, les condamnés eurent la vie sauve ; on les transporta à Cattaro, puis en France; en 181 1, leur peine fut commuée, et en 1814 on leur rendit la liberté.

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