‹ La Dalmatie de 1797 à 1815Chapitre 77 sur 156 · I. Z. L., Cattaro, juillet · texte numérisé non relu

I. Z. L., Cattaro, juillet

MARMO.NÏ (1S06-1809) 293

Mannont, ni le j^énéral Clauzel, qui commandait alors à Ragusu et à Cattaro, ne ùuent Jupes de ces belles paroles.

Marmont tit un plan d'expédition au Monténégro : avec 8.000 hommes, il se chargeait d'arriver à Cctinje, et là on dicterait aux fiers montagnards les volontés de l'Empereur. On affaiblirait le pays en formant un régiment monténégrin qu'on enverrait en Espagne, et, si cela ne suffisait pas, on transporterait quelques centaines de familles dans les Pays-Bas. Mais Napoléon jouait alors une grosse partie; il sentait l'amitié de la Russie lui échapper; il était revenu d'Erfurt déçu et inquiet, et voulait éviter tout ce qui pourrait aggraver une situation déjà extrêmement délicate. Marmont reçut l'ordre d'ignorer les menées des Monténégrins.

Du côté de l'Albanie, on fit quelques tentatives pour reconnaître le Rci.itions terrain. Corfbu et les îles Ioniennes étaient fortement occupés; on y avait ],^^.'' réuni une prodigieuse quantité d'approvisionnements '; la division navale de l'amiral Gantheaume avait reçu l'ordre de se diriger sur Corfou et déjà les frégates Flore et Danaé, commandées par le capitaine de vaisseau Descorches, commençaient à croiser dans l'Adriatique pour protéger les communications contre les bâtiments anglais dont le nombre n'avait pas cessé d'aller croissant depuis le départ des Russes^.

Marmont s'efforça de prendre et de conserver le contact avec l'armée de Corfou destinée à marcher parallèlement à la sienne ; pour cela, il flillait avoir la flicilité de passer de Budua à Butrinto par Antivari, en traversant les pachaliks de Scutari et de Berat. Le pacha de Berat y aurait probablement consenti, mais Ibrahim, pacha de Scutari, était un ennemi déclaré de la France; il refusa l'autorisation.

Il fallut charger Sébastian! de demander à Constantinople un hrman qui autoriserait le passage d'un corps de 600 hommes et de plusieurs convois 5j mais la lettre de Marmont parvint à l'ambassadeur dans un moment critique : il venait, le 12 février 1808, de communiquer au Divan la dépêche du 15 janvier où la Porte était invitée par l'Empereur à renoncer à demander plus longtemps l'évacuation des principautés par les Russes; en se voyant abandonnés par la France, les Turcs avait montré une violente exaspération ; les amis de la France étaient consternés, ses ennemis triomphaient en voyant se réaliser leurs plus sinistres prédictions. Sébastiani lui-même s'était emporté et avait représenté au ministre des affaires étrangères, dans les termes les plus vifs, toute l'insécurité de l'alliance russe et le discrédit que l'abandon des Turcs allait jeter sur la diplomatie française; il faut dire que deux mois avant, il avait été chargé de

I. Corresp. de Napoléon, 13504, 15534. | 2. A. G., Rapport Vignollc, i.S mars 1808. A. M., 1808, BB*, 272. I 3. A. E , Turquie, 215-216.

294 L-^ DALMATIE DE 1 8o6 A 1809

rassurer pleinement la Porte, et de lui promettre la retraite prochaine des Russes; on ne pouvait tomber dans une plus flagrante contradiction. Il est facile de comprendre dès lors que, lorsque Sébastiani parla du firman relatif à l'Albanie, on lui ferma la bouche en lui demandant si, en, échangeil garantirait l'évacuation des principautés '.

Après avoir donné coursa son indignation, Sébastiani se mit néanmoins à l'œuvre : avec sa connaissance des choses de l'Orient, il savait qu'il n'y a pas dans ce pays de situation inextricable dont on ne puisse se tirer avec avantage. Le 26 février, il annonce qu'il a gagné les chefs des janissaires, que le ReisEffendi, vendu aux Anglais, a été déposé, et que son successeur, homme sans caractère, en a passé par où il a voulu; deux officiers français, accompagnés d'officiers turcs, vont partir pour organiser une correspondance le long de la mer, entre Cattaro et Butrinto ; ils seront porteurs de lettres pour les pachas. Mais voici que le 5 mars tout est renversé : les janissaires se sont soulevés et le caïmacan dévoué à la France a été étranglé. Pour comble de malheur, Sébastiani, malade et usé par la lutte avec les Turcs, quitta Constantinople le 27 avril, en laissant comme chargé d'affaires Latour-Maubourg qui n'avait ni son expérience ni son autorité =.

Cependant, sans attendre le firman, Marmont avait commencé à envoyer des officiers sur la côte d'Albanie; le bataillon du 3'' léger italien devait se mettre en marche à la fin de mars, pour escorter un convoi de poudre; en avant étaient partis l'adjudant-commandant Bailleul et trois officiers italiens. Les quatre voyageurs et leur suite étaient arrivés à Antivari quand, sous un prétexte inconnu, ils furent assassinés; il fallut faire rétrograder le convoi et suspendre l'ordre de départ donné au bataillon italien'. En même temps, on apprenait que le pacha de Janina avait fait arrêter le consul Pouqueville et décapiter deux de ses agents 4.

Le pacha de Scutari, s'attendant à des représailles, se prépara à la résistance; il réunit 3.000 hommes à Antivari et se réconcilia solennellement avec les Monténégrins; mais, tout en se disposant à la guerre, il essayait de donner le change à l'opinion : il se déclara prêt à fournir toutes les réparations qu'on lui demanderait, s'il était prouvé que les officiers n'avaient pas été les agresseurs; et il produisait un certificat de Bru, consul de France à Antivari, attestant que les Turcs avaient été provoqués avant de prendre les armes > .

Rien n'était plus ftcile que de tirer un casus h:Ui de ce grave incident; mais le moment n'était pas opportun et l'affiiire fut enterrée, ou, si l'on aime mieux, engagée dans l'impasse des réclamations diplomatiques.

I. .A.. E., /. f. 1 2. A. E., /. c. I 3. A. G., Vignolle, ?5 mars 1808. | 4. A. G., Marmont, ) mai iSoS. I 5, .\. G., Marmont, 5 avril et 8 mai i8o8.

L'ambassade de Constantinople fut chargée de saisir le Divan d'une plainte contre le pacha; l'Hiiipereur fit écrire de Bayonne, le 11 mai, à Mouhib-bev, ambassadeur ottoman à Paris, et à Latom--MauK)urg, chargé d'atl'aires .\ Constantinople.

Mais, le 28 juillet, une nouvelle révolution éclata dans laquelle périrent le sultan Mustata et son prédécesseur Sélim ; Mahmoud, encore enfant, monta sur le trône et le pouvoir se trouva entre les mains du grand vizir Baïraktar; il fallut reprendre ahovo toutes les négociations.

Le 31 août, Latour-Maubourg présenta un iiltiiiialiiin : la Porte répondit cette fois, mais par une fin de non recevoir ; dans un exposé tait sur les rapports d'Ibrahim-Pacha, il était représenté que les officiers français avaient pénétré dans la forteresse sans la permission du commandant, qu'ils avaient refusé de tenir compte des observations que les gardiens leur avaient faites et que « ce qui avait suivi devait être regardé comme « un incident imprévu », que le pacha « avait nommé sur le champ un « iiiubachir (juge d'instruction) pour arrêter ceux qui se trouveraient « compromis, mais qu'ils s'étaient tous évadés du pays' ».

Le 15 novembre et jours suivants éclata une nouvelle révolution qui vint interrompre indéfiniment les pourparlers. Baïraktar périt dans la lutte, et dès lors la Turquie se trouve lancée dans l'orbite de l'Angleterre ^.

Le bataillon des chasseurs d'Orient, dont nous avons signalé la belle conduite lors de la levée du siège de Raguse, était appelé à jouer un rôle important dans une expédition au pays ottoman. Tombé à 170, puis à 13 1 hommes ', il se composait de Grecs et de Syriens, et on ne le conservait que pour en foire le noyau d'une légion grecque où on enrôlerait les hommes de bonne volonté qu'on trouverait dans les pays ottomans. Le colonel Nicoli Papaoglou alla, à cet effet, faire plusieurs tournées en Grèce et jusqu'à Constantinople, mais sans aucun succès; on fit aussi appel aux Albanais catholiques, en offrant des grades à quiconque amènerait un certain nombre de volontaires, mais il ne semble pas que ces démarches aient réussi. Le bataillon comptait 147 hommes, dont une trentaine d'officiers, lorsqu'on les expédia à Corfou au début de 1809 ^.

L'action de la France en Bosnie eut la bonne fortune de ne pas être Relation contrariée par le pacha. Nous avons dit plus haut que Marmont avait eu des relations très amicales avec Kosrew-Mehemet-Pacha; le consul David avait une grande influence sur lui, et, en mai 1807 5, il annonce que tout est prêt pour l'entrée de l'armée française en Bosnie : les officiers

I. A. E., Turquie, 217, 31 août. | 2. Traite du 5 janvier 1809. Martens, Supp'., t. V, p. 160. I 5. A. G., Situations au 1=^ octobre 1808. | 4. A. G., Situations au i" janvier 1809. I 5. A. E., Turquie, 214.

avec la Bosnie.

qui se rendaient à Constantinople, entre autres Sorbier et Foy, étaient traités avec de grands égards par le pacha, mais, si le pacha était favorable, les Bosniaques ne l'étaient aucunement.

Les ennemis de la France avaient habilement exploité les bruits d'invasion française, et quand le pacha fut parti pour prendre part aux opérations militaires en Serbie, la situation du consul devint très pénible : il écrit le 28 mai : « On m'isole de plus en plus; les ouvriers ne veulent plus travailci 1er pour moi; les Turcs et les chrétiens me refusent tout, les uns par « aversion et les autres par crainte; les hommes que j'ai employés une « fois ne le sont plus par personne. L'évèque et les moines catholiques « m'ont fait prier plusieurs fois de ne pas aller chez eux et se gardent bien « de venir chez moi. Toute ma circonspection, tout l'argent que j'ai « répandu, tout mon empressement à ser\-ir les Turcs pour leurs affaires « dans les États de S. M., toute ma fermeté en certaines occasions, enfin « toute la faveur du vizir n'ont pu vaincre le sentiment ennemi dont le « pacha lui-même est victime'. »

Le 12 juin, quand parvint à Travnik la nouvelle de la déposition du sultan Sélim (29 mai 1807), le vizir était absent, et pendant trois jours la vie du consul, de sa femme et de ses enfints fut en danger. 600 artilleurs, envoyés par Marmont à Constantinople, étaient partis de Travnik le 12 au matin; le consul les fit aussitôt rejoindre et, avertis des événements qui se produisaient, ils reprirent le jour même le chemin de la Dalmatie '.

Le retour de Mehemet-Pacha rendit un peu de sécurité au consul, mais le pacha lui-même était menacé dans sa situation et les Bosniaques demandaient à grands cris sa destitution; en effet, le pacha fut rappelé à Constantinople : à raison de ses talents, de ses protections et peut-être pour l'attirer au milieu de ses ennemis, on le nomma capitan-pacha'.

• Mais, se défiant du « bloc enfariné », Mehemet ne mit aucun empressement à quitter Travnik; il y était encore en janvier 1808 quand il reçut sa nomination comme gouverneur de la Macédoine ■<.

Son départ fut salué avec joie par les Bosniaques : « Allah a jeté un « regard de bonté sur nous, disaient-ils, en nous délivrant d'un traître qui « s'entendait avec les infidèles pour leur livrer le pays qu'il devait défendre w contre eux '. »

Pendant l'intérim, le Caïmacan Suleiman fit à David des déclarations menaçantes : « je sais, dit-il, que l'armée française doit être considérable- « ment augmentée en Dalmatie ; on y parle d'une expédition dans l'Inde et

I. A. E., Turquie, 214, 28 mai 1807. | 2. A. E., loc. cit., 17 juin. | 5. A. E., Turquie, 21), 15 sept. 1807. I 4. A. E., Turquie, 216, janvier 1808. | 5. Kosrew devint plus tard grand vizir; il était capitan-pacha quand il périt à bord d'un vaisseau incendié par Canaris pendant la guerre de l'indépendance grecque. '

« larmce qui la ferait traverserait la Bosnie... On est persuadé ici que ce

« projet n'est qu'un prétexte pour obtenir .ivec plus de lacilité l'entrée

« dans notre province, dont les l'rançais s'empareront quand ils auront les

« forces suffisantes'. »

Le successeur de Kosre\v-Meliemet, Ibr.iliini-Pacha, venait de Salonique ; il avait été grand vizir en 1804. « Il passe, dit David -, pour un caractère faible; » ce fut donc avec autant de surprise que de joie que le consul trouva les dispositions les plus bienveillantes et reçut les promesses les plus formelles de protection dans des circonstances qui ne permettaient pas de les dédaigner '. La nouvelle du massacre d'Antivari, connue le 2 mai .'i Travnik, mit tous les Bosniaques en effervescence, à tel point que David jugea prudent de conduire sa famille à Spalato. Quand il revint à Travnik, l'agitation durait encore, et le pacha ne pouvait empêcher les manifestations les plus hostiles contre les Français dont l'entrée en Bosnie était jugée imminente*. Mais quand on vit que le Gouvernement français laissait impuni l'outrage qu'il avait reçu, l'insolence des begs ne connut plus de bornes et, devant les actes de violence qui se multipliaient, David, cédant à un sentiment facile à concevoir, abandonna Travnik pour se réfugier à Zara.

On n'approuva pas à Paris cette retraite dictée par le sentiment de la conservation personnelle plus que par celui du devoir, et l'on adressa au consul une réprimande au reçu de laquelle il regagna son poste déserté >.

La situation était loin d'être fxvorable : « Les Turcs, écrit-il, me « regardent comine un espion qui prépare l'invasion de leur pays, et ils « méditent de me couper la tête ou tout au moins de me faire périr en « brûlant ma maison. Ils immolent impitoyablement tous les déserteurs « qui passent de ce côté et qu'ils regardent comme des espions subal- « ternes. Cependant l'un d'eux, officier de la garde italienne, a sauvé sa « vie, mais il est caché chez des Franciscains et n'ose plus en sortir''.

Pendant ce temps, le consul d'Autriche, installé depuis peu à Travnik, jouissait delà faveur populaire : c'était M. de Mittheiser, lieutenant-colonel du génie; il répandait l'argent à pleines mains, était bien vu de tous, entretenait des relations suivies avec les Franciscains et faisait courir toute espèce de fiusses nouvelles défavorables à la France".

Le pacha Ibrahim montrait dans ses entretiens intimes avec le consul des dispositions très sympathiques, mais, en dehors de cela, il n'y avait

I. A. E., Turquie, 217, 15 mars 1808. | 2. A. E., Turquie, 217, 30 janvier 1808. | 3. A. E., Turquie, 217, 8 avril 1808. | 4. A. E., /. c, 28 juin. | 5. A. E., Turquie, 217, 13 sept. 1808. I 6. A. E., Turquie, 217, 24 nov. 1808. | 7. A. E., Turquie 217, g et 22 décembre. — 218, 8 janvier 1809.

rien à attendre de lui, et la disgrâce de son prédécesseur lui rappelait qu'il ne fallait pas aller ouvertement contre les passions des Bosniaques. Ce qui empêcha le prestige des armes françaises de disparaître entièrement, ce fut l'appui énergique donné à plusieurs reprises par les Français à leur fidèle allié, Hadji beg, d'Utovo. Nous avons déjà parlé des deux expéditions du général Launay en 1807 ' ; en 1808, Hadji-beg était bloqué depuis six mois par ses frères, quand Launay alla le ravitailler ^. Le 20 septembre, le général Deviau retourna avec un bataillon du 79' pour protéger l'entrée dans Utovo de vivres et d'auxiliaires; il y eut un combat à Popovo, où fut tué Omer-beg, un des frères d'Hadji-beg"'; une fois ravitaillé, Hadji-beg se brouilla avec ses alliés qui le laissèrent dans la place seul avec 50 hommes-*, et les Français n'étaient pas alors en mesure de le secourir. Toutes ces démonstrations avaient en elles-mêmes peu d'importance, mais elles montraient aux quelques amis de la France que son appui serait acquis le jour où il serait nécessaire. C'est ce qui permettra à David d'organiser une assez importante diversion sur le flanc des Autrichiens pendant la campagne de 1809.

§ IX. An- L'année 1808 avait vu disparaître les derniers restes de l'indépendance

nexion de , n

Raguse. de Raguse.

Depuis le mois de mai 1806, les Français occupaient cette ville et son territoire, et, par le commissaire placé à côté du Sénat, avaient la haute main sur l'administration financière, puisque aucune somme ne pouvait sortir des caisses publiques sans un bon signé de lui.

Dans la proclamation que Lauriston avait publiée, le 29 mai 1806, en entrant à Raguse '', il avait déclaré prendre possession de la ville et du territoire de Raguse, mais en donnant aux Ragusains certaines garanties d'indépendance : « Je déclare, disait-il, que l'intention de S. M. L est de « respecter l'indépendance et la neutralité de cet Etat... je promets de « respecter les lois, les coutumes... le gouvernement existant est main- « tenu, il remplira les mêmes fonctions et aura les mêmes attributions. »

De ces promesses formelles, la première avait été violée dès le premier jour comme nous l'avons vu. Qu'allait-il rester des autres?

Le 3 août 1806, on apprit à Raguse que la paix était signée; il s'agissait du traité d'Oubril que le tsar ne ratifia pas. L'occupation devait, aux termes de la proclamation de Lauriston, durer jusqu'à la paix; pendant quelques jours donc, les Ragusains crurent leur délivrance prochaine, bien qu'ils ignorassent les termes du traité et les intentions de l'Empereur; il les

I. P. 267 et 2S0. I 2. A. G., avril et juin 1807. | 5. A. G., nov. i8o8. — 217, nov. 1808. I 4. A. E., 219, octobre 1809. | 5. P. II. ch, II, p. 172.

MAUMONT (1806-1809) 299

.uiraicnt connus qu'ils ne se seraient pas réjouis. Voici ce que Napoléon ccriv.iit .111 prince lùigène le 21 juillet : « ^'ous ferez observer au général u Lauriston que si j'ai dit dans le traité que je reconnais l'indépendance de « Raguse, cela ne veut pas dire que je doive l'évacuer; au contraire : « quand les Monténégrins se seront retirés chez eux, j'entends organiser « le pays, puis l'abandonner s'il est nécessaire, mais en gardant la position « de Stagno. »

Le 24 août, on apprit que la guerre recommençait et la désolation se répandit dans Raguse. Pour taire un peu revenir l'opinion, on régla les indemnités promises aux victimes du siège ' ; on se montra même assez large , car ces indemnités étaient payées par l'Autriche, rendue responsable de toutes les conséquences de l'entrée des Russes à Cattaro. Le total des indemnités s'éleva à 9 millions de piastres ou 13 millions de francs - .

Cette première satisfaction pécuniaire cngaga le Sénat à fiire de nou- \elles tentatives pour rentrer en possession des 600.000 francs prêtés en 1798 et inutilement réclamés depuis huit ans. Un Ragusain, le comte A. de Sorgo, était à Paris ; on lui donna mission d'aller comme ambassadeur complimenter l'Empereur de ses récentes victoires ; il devait ensuite s'occuper des affaires de la République et surveiller à la fois les intérêts de son indépendance et ceux de sa créance '.

Six mois se passèrent sans autre incident que le refus rapporté plus haut du Sénat de contribuer aux travaux des routes.

Enfin, la paix fut signée le 8 juillet 1806, à Tilsit, et l'empereur Alexandre dut abandonner Cattaro à Napoléon. La Russie semblait devoir se désintéresser de ce qui se passerait désormais dans la Méditerranée, et les Ragusains s'étaient trop souvent réclamés des Turcs pour que la Russie prît très ardemment leur défense.

Dans sa dépèche du S juillet 1807 à Marmont, déjà citée, Berthier indique en deux lignes les destinées de Raguse : « Raguse doit décidé- « ment rester réunie à la Dalmatie ; vous devez, en conséquence, en « faire continuer les fortifications. »

Le 13 août, en allant à Cattaro, Marmont traversa Raguse et, quand les délégués du Sénat vmrent le complimenter, il leur répondit avec une grande affabilité, mais glissa dans la conversation ces paroles : « Vous allex, « être des noires. » L'un des députés le priant de s'expliquer plus clairement, il ajouta que « dans les circonstances présentes ils ne pouvaient

I. W. S., Corr., Timoni, 7 septembre 1806. | 2. Ihiii., 28 décembre. | 3. Le comte de Sorgo se fixa à Paris et publi.i, en 1859, deux opuscules intitulés Fragments sur l'histoire et la lille'ratiire de la république de Raguse ; Sur la ville et l'aucieiiue répidtlique de Raguse. 8i\ chez M"": Porthmann {Glinhieh Di^ionariobiograficci, etc., p. 28;).

300 LA DALMATIE DE lSo6 A 1S09

« rester libres; le député lui observant de plus que cet état ne pouvait sub- « sister sans navigation, le général répondit qu'appartenant au grand (' Empereur, S. M. trouvera moyen de les soulager. Le lendemain, le « général Marmont dit aux susdits députés qui vinrent le voir qu'il « n'était chargé que de prévenir la République de son sort à venir, et « que, jusqu'à l'arrivée de ceux qui seraient chargés de l'organisation « du nouveau gouvernement, celui de Raguse pourrait conserver ses « fonctions ' » .

On comprend la consternation que les confidences de Marmont jetèrent dans les esprits. Dans une dépèche confidentielle du 24 août 2, Timoni donne des détails sur la fitçon dont les Français entendaient le maintien provisoire des institutions existantes; il énumère tout ce que la République a perdu et ce qu'elle a souffert : « l'agriculture ruinée, la marine réduite à l'inaction, les finances publiques dilapidées, les particuliers écrasés de réquisitions, les couvents transformés en casernes, l'invasion des juifs, fournisseurs de l'armée, l'institution d'une loge maçonnique et d'un club et, par dessus tout, l'aveuglement du peuple et de la bourgeoisie qui reçoivent les Français à bras ouverts. »

En effet, presque tout ce qui n'était pas aristocratie ou clergé appelait une révolution qui mettrait fin à l'oppression d'une oligarchie jalouse; aussi, en parlant de la consternation des Ragusains, nous n'entendons parler que de la caste noble, la seule qui eût eu part jusque-là à la direction des affaires publiques.

Aussitôt après le départ de Marmont, il fut tenu une assemblée secrète du Sénat, où il fut décidé de prendre toutes les mesures possibles pour éviter la catastrophe annoncée; une supplique à l'empereur d'Autriche fut rédigée et expédiée par un messager qui partit de la ville sous un déguisement.

Le secret de cette délibération fut mal gardé, car, le 29 août, en revenant de Cattaro, Marmont demanda aux sénateurs qui le visitèrent pourquoi ils avaient tenu une séance hors la présence du commissaire impérial et quelle était cette expédition mystérieusement fùte à l'étranger', mais il ne fit cette fois aucune allusion à l'incorporation de Raguse à la Dalmatie. Les sénateurs, croyant trop vite ce qu'ils désiraient avec tant d'ardeur, en vinrent à croire que le général avait parlé à la légère ou bien qu'ils avaient fait un mauvais rêve-*.

Cependant, le 4 novembre, on réclama 300 marins pour la flotte de Venise; un sénateur fut chargé d'aller à Zara pour exposer à Marmont les

I. \V. S. Corr. Timoni, 16 août. | 2. Ihiil., 24 août. | 3. IbiJ., i^r septembre 1807. I 4. Ibid., 18 septembre.

MAU.VKIM (1806-1809) 301

raisons pour lesquelles les Ragusains étaient dans l'impossibilité de répondre ;\ cette réquisition. « De tout temps Raguse avait manqué de marins (!) et leurs navires devaient embarquer un tiers de matelots étrangers ; pour le moment, beaucoup de navires pris et poursuivis par les Russes étaient encore dans des ports lointains ; les transports de vivres absorbaient tout le reste des gens de mer. »

De cette réquisition il résultait que d'ores et déjà Raguse était traitée en possession française, et que les paroles de Marmont n'avaient pas été prononcées au hasard. On dépêcha quelques nobles chez Lauriston pour tâcher de savoir quelque chose ; Lauriston les reçut fort bien, avec cette rondeur qui le faisait aimer de ses ennemis mêmes, mais il évita toute réponse formelle. « Mais enfin, dirent les délégués, que penser de ces « paroles du général Marmont : l'oiis allci cSre des nôtres? — Ces paroles, « répondit Lauriston visiblement embarrassé, ces paroles... il ne lésa « pas tirées de son bonnet de nuit ' ! »

On en était réduit aux conjectures, mais à tout événement on décid.i de fiiire auprès de la Sublime Porte une démarche suprême : le consul Kiriko avait été chargé plusieurs fois de plaider les intérêts de la République au Divan, mais on venait d'apprendre que, cédant à la pression exercée par le général Sébastian!, Kiriko avait fait disparaître l'écusson ragusain suspendu devant sa maison et qu'il invitait les capitaines de navires à substituer le drapeau tricolore à celui de saint Biaise. Kiriko fut donc relevé de ses fonctions et le sénateur Ant. Natali tut chargé d'aller le lui notifier ; il devait, en outre, se présenter chez le Grand Vizir, le Reis- Eftendi et le Kiaja, et les mettre au courant de ce qui se préparait contre la République, « la plus ancienne et la plus fidèle tributaire de la Porte ^ »

La question du pavillon, déjà tranchée à Constantinople, se posa le 21 décembre à Raguse"». Le général Laurison fit parvenir au Minor Consiglio un billet où il lui fitisait savoir que les navires ragusains auraient à prendre, dans le délai de trois jours, des patentes italiennes, sous peine d'être saisis à la sortie du port. Le Sénat répondit que, se trouvant depuis plusieurs siècles sous la protection de l'Empire ottoman, il ne croyait pas pouvoir foire un tel changement sans avoir consulté la Porte.

Ce fut le dernier acte de Lauriston : chargé, comme commissaire impérial, de recevoir Cattaro des mains des Autrichiens, puis des Russes, il avait enfin accompli sa mission et rentrait en France. Il tant ajouter que, dans sa proclamation de 1806, Lauriston avait garanti aux Ragusains leur indépendance et ne voulait pas être l'exécuteur d'une mesure qui allait mettre

I. W. S., Corr. Timoni, ■-, octobre US09. | 1. R. P., Pix-g.idi, novembre. | 3. A. G., aie. 1807.

302 LA DALMATIE DE lSo6 A 1809

en doute la valeur de sa parole ; c'est même sans doute aux résistances de Lauriston qu'il faut attribuer les atermoiements que nous venons de constater. Lauriston partit le 23 décembre 1807, et dès lors les événements vont se précipiter.

Le 26 décembre, une affiche du colonel Godart annonça que tout capitaine qui ne prendrait pas le pavillon italien serait emprisonné. Le 30 décembre arriva le général Launay, et le 2 janvier le général Clauzel prit le commandement de Raguse, en remplacement de Lauriston.

Le 6 janvier, on hissa les couleurs italiennes au stendardo de la place, où, depuis le 26 décembre, celles de saint Biaise avaient cessé de flotter; le même jour, le Sénat fut mis en demeure de fournir 150 marins; comme réponse, le Sénat décida d'envoyer le comte J. Caboga en mission auprès de l'Empereur ; le 8 janvier, Clauzel fit défense à Caboga de partir. Les 14, 23, 29 janvier, des messages pressants avaient été envoyés .à Natali, ambassadeur à Constantinople ', et les sénateurs font à Timoni des avances significatives lui disant : « Consul! ou Ragiisains ou Autrichiens^. »

Le 24 janvier, arriva Marmont allant à Cattaro ; il désirait garder l'incognito, et ce fut en vain que trois députations se présentèrent à sa porte. Il finit par faire dire qu'il recevrait les députés à son retour de Cattaro.

Pendant l'absence de Marmont, il arriva des nouvelles rassurantes : le pacha de Bosnie, à qui on avait envoyé une ambassade et des présents, paraissait bien disposé ; Antoine de Sorgo écrivait de Paris qu'on lui avait assuré que l'indépendance de Raguse n'était pas menacée. Mais ce furent précisément ces démarches multipliées à Travnik, à Constantinople, à Vienne et à Paris qui hâtèrent le dénouement ; à Constantinople, Sébastian! se trouvait précisément en faveur et les Turcs lui fiiisaient part jour par jour des démarches de Natali ; le 28 janvier, l'ambassadeur écrit qu'il a demandé l'arrestation de ce factieux qui depuis a disparu J.

Le pacha de Travnik était encore Kosrew-Mehemet-Pacha; « ayant « reçu des ambassadeurs et des cadeaux, dit Marmont, il garda les cadeaux, « se moqua d'eux, et m'avertit de leur démarche ■*. »

Le 30 janvier, Marmont revint à Raguse; il fit assembler le Sénat, ayant à lui faire, dit-il, une intimation. Voici comment Timoni raconte cette séance solennelle > :

Le Conseil s'étanl formé en moins d'une heure, le colonel Dclort s'y porta, suivi du consul Bruére, du commissaire des guerres, du commandant de place, de l'interprète \'ernaz2a et de deux autres officiers. Après avoir pris place à côté du recteur, le colonel lut au Sénat un écrit où le gouvernement de Raguse était

I. R. P., Pregadi, janvier 1808. | 2. \V. S., Corr. Timoni, janvier 1808. | 3. A. E., 218. I 4. Marmont, Mémoires, 1. XI, p. 118. | 4. W. S., Corr. Timoni, 8 février 1808.

MARMONÏ (1806-1809) 303

inculpe lie peu de lovautt^, d'avoir indisposé le paclia de Bosnie, d'avoir cherché ;\ produire une t'ermentation parmi le peuple; que l'intimation faite au mois d'août précédent par M. le j;énéral Marmont n'ayant produit aucun effet, il était nécessaire de prévenir les suites ultérieures. Après quoi, le colonel tira un autre papier de sa poche contenant ce qui suit : « Le général en chef, coniman- « dant de la Dalmatie, ordonne ce qui suit : La république de Raguse a cessé « d'exister, le Gouvernement et le Sénat sont dissous ainsi que les tribunaux. « .M. Hruére est nommé administrateur provisoire de l'Ktat de Raguse. » Les sénateurs commencèrent par garder le silence; le comte J. Caboga prit la parole enfin et dit au colonel que ni le moment ni la circonstance ne lui permettaient d'entrer dans une longue justification, qu'en ce qui le concernait, il avait la conscience pure et nette, et qu'il prenait sur lui de répondre de la lovauté de tous ses collègues. Le Sénat était prêt à se soumettre à la volonté divine manifestée par l'organe de S. M. Napoléon le Grand.

Pendant ce temps, des détachements de troupes prenaient possession du palais, de la secrétairerie, de la trésorerie, de la douane, où furent posés les scellés.

Le soir, les citoyens de Raguse donnèrent un grand bal pour célébrer la disparition du gouvernement oligarchique '.

Le lendemain, Marmont partit pour Spalato.

La soumission des sénateurs n'était qu'apparente, et ils continuèrent pendant quelques semaines à intriguer; mais Napoléon n'admettait pas qu'on résistât à ses ordres. Il écrivait, le 20 février, à Marmont : « Faites « arrêter trois des mécontents et faites saisir les registres du Sénat ; faites « leur bien connaître que le premier qui tiendra une correspondance avec « l'étranger sera considéré comme traître et passé par les armes ^... » Clarke, ministre de la guerre, renouvelait cette invitation le 7 mars', et le 18 février l'Empereur écrivait de nouveau à Marmont : « Je reçois votre « lettre du i" février, j'approuve tout ce que vous avez fait relativement « au Sénat de Raguse, mais ce qu'il y a de mieux, c'est que vous envoyiez « en surveillance à Venise ou à Milan dix des principaux meneurs, afin de « préserver ces malheureux d'excès qui pourraient les conduire A l'écha- « faud -I . »

Les nobles ragusains reçurent communication de ces ordres et cessèrent toute agitation patente, mais ils ne renoncèrent pas à leurs espérances, ainsi que nous aurons à le voir dans la suite de cette histoire.

Au mois de mars 1808, Marmont apprit que l'Empereur, pour lui Marmont donner une marque éclatante de distinction, l'avait compris dans une pro- Raguse.'^ motion d'officiers généraux qui recevaient le titre de duc; et, tandis que

I. R. P., 1808, 18 mars. Rapports Clauzel et Garagnin. | 2. Marmont, Mémoires, I. XI, Corresp., p. 161. | 3. Ihid. | 4. Ibùi.

304 LA DALMATIE DE l8oé A 1 809

pour plusieurs, comme pour Soult, créé duc de Dalmatie, le titre n'avait aucune relation avec les services antérieurs, Marmont, devenu duc de Raguse, comprit que l'Empereur voulait récompenser le pacificateur de la Dalmatie, le vainqueur de Castelnuovo et le conquérant de Raguse. Peutêtre ce dernier titre de gloire est-il celui duquel Marmont tenait le moins à se vanter : en fait, dans ses Mémoires ', il commet un singulier anachronisme en racontant que c'est à la fin de 1807 qu'il fut fait duc, et par conséquent avant les événements que nous venons de raconter.

Est-ce un manque de mémoire, ou lui répugnait-il de rattacher le souvenir d'une haute récompense à celui d'une mission qu'il ne regardait pas comme un de ses plus grands titres de gloire ? Organis.i- Q D Garaguin fut nommé administrateur de Raguse et de Cattaro;

non de Ra- ., • ,. , j -j- -i , ■ r J

guse. entièrement mdependant du provediteur, il relevait directement de

Marmont.

Jamais Garagnin et Dandolo n'avaient pu s'entendre : celui-ci était autoritaire et celui-là indépendant; Garagnin, comme délégué à Spalato, avait fait preuve de qualités éminentes : sa prudence, sa clairvoyance, son calme, ^es talents administratifs et peut-être l'animosité que Dandolo manifestait à son égard, le désignèrent à Marmont quand il fiillut faire choix d'un homme sûr pour organiser et diriger la nouvelle administration de Raguse.

En ce moment, Garagnin était en mission extraordinaire à Maknrska, pour ramener un peu d'ordre dans ce malheureux district au lendemain de l'insurrection dont le délégué Beros avait été l'un des chefs. Ce n'est donc que le 14 mars que Garagnin prit possession de son nouveau poste % et aussitôt arrivé, il se mit à l'œuvre pour préparer le règlement organique qui fut promulgué par arrêté du 30 mai 1808 >.

Cet arrêté réglait l'organisation administrative, judiciaire et financière du pays.

Le territoire était divisé en trois districts : Raguse, Stagno et les îles; les huit principales communes recevaient le droit d'élire un maire; des juges de paix étaient établis aux trois chefs-lieux, et les tribunaux de première instance et d'appel institués à Raguse se composaient par moitié de nobles et de bourgeois.

Les rentes des fondations pieuses, se montant à 15.290 ducats +, étaient respectées, mais devaient être administrées par une commission de bienfiiisance. Le collège, transformé en lycée (le lycée Marmont), était laissé

I. Marmont, Mémoires, 1. X, p. 70. | 2. R. P., 1808, mars. | 3. R. P., 1808, juin. 4. Le duc.it v.ilait environ 11 francs.

SOUS la direction des Pures des écoles pies et recevait une dotation de 14.000 ducats de rente, ;\ prendre sur les fonds des couvents supprimés.

Raguse avait un conseil de 18 membres (6 nobles, 6 bourgeois et 6 plébéiens), un podestà, ou maire, et ses quatre adjoints '; la municipalité recevait une dotation de 8.000 ducats de rente.

Les finances publiques, bien qu'éprouvées par les derniers événements, étaient encore florissantes ; des capitaux considérables étaient déposés à Vienne et dans diverses banques d'Italie; on aurait leurs revenus pour suppléer ;\ l'insuflisaiicc du produit des douanes qu'il fallait prévoir pour tout le temps que durerait encore la guerre maritime.

La flotte anglaise avait, en effet, paru sur le littoral dalmate dès le Les An-

11 • /•■Il !•• S^**'s dans

départ des Russes, en 1807, et avait commence il taire la chasse aux bati- l'Adriatique. ments de commerce. Au printemps de 1808, la flotte de Gantheaume arriva à Corfou ; elle se composait de vingt-trois navires, auxquels se joignirent un vaisseau et quatre frégates provenant de la marine vénitienne et qui venaient de sortir de l'arsenal de Venise -.

Un moment, les Anglais durent laisser les communications libres, mais, la flotte française ayant regagné le bassin occidental de la Méditerranée, ils reprirent bientôt leurs courses, protégeant les allées et venues d'une flotte de contrebandiers et de corsaires qui venaient se ravitailler à S. Pietro de'Nembi et à Lussin.

En juin 1808, une frégate anglaise engagea un combat assez vif avec une goélette et deux bricks de la marine italienne. La goélette put s'échapper, mais les bricks furent capturés'; cet échec ouvre la trop longue série des désastres maritimes que les Anglais feront subir aux flottes française et italienne de 18 10 à 18 12.

L'ile de Lissa recevait souvent la \dsite des croiseurs anglais ; le journal du chanoine Doimi, cité déjà plus haut, signale, en 1807 et 1808, le passage du vaisseau Magnificent, des frégates Unity et Amph'wn, des corvettes Aichhorn et Volage^, et de nombreux corsaires maltais.

Les Anglais se fournissaient à Lissa de vivres frais, et frappés de l'excellente situation de cette île, ils l'adoptèrent comme point de relâche ; c'est là que leurs bâtiments prirent l'habitude de venir se réparer et réparer leurs prises avant de les diriger sur Malte; mais il n'y eut pas encore occupation proprement dite ; ce n'est que deux ans plus tard qu'ils y créeront

I . Le maire était le comte Sorgo, ancien ambassadeur à Paris ; les adjoints étaient deux nobles, Savino et Slatarich, et deux bourgeois, Trojani et Androvich. | 2. A. M., Camp. 1808, BB4 pass. 1 5. A. M., Camp. 1808, BB4 172. ] 4. Z. L., 1808, XVIII, 158; XX, 1038 ; XV, 12071.

lui Dulmatie de 17^7 (/ iSl^. 20

une station permanente et un entrepôt qui donnera à l'île une extraordinaire, mais passagère prospérité.

Telle fut l'œuvre de Marmont pendant les quatre années qu'il passa en Dalmatie : ce furent quatre années bien remplies. Guerre étrangère et guerre civile, travaux publics, préparatifs militaires et négociations diplomatiques nous ont permis de voir dans le duc de Raguse le soldat, l'administrateur et l'homme d'État, et la rapidité avec laquelle les événements se succèdent le fait voir tour à tour et parfois en même temps exceller dans chacun de ces emplois.

Il nous reste à voir la plus belle page de cette histoire : la campagne de Croatie en 1809 ; nous allons l'étudier dans le prochain chapitre.

CHAPITKl': \1I

LA CAMPAGNIÎ DU 1809

§ I. Préparatifs militaires ; forces des Français et des Autrichiens. — § II. Déclaration do guerre ; les .\utrichiens prennent l'oflensive ; combat de Kravni-Brod ; échec deMarmont ; révoltes en Ualmatie. — ■", III. Attaque de la Croatie autrichienne par les Bosniaques. — § IV. Marmont traverse la Croatie (14-28 mai 1809) et rejoint la grande armée. — § V. Invasion de la Dalmatie par les .\utrichiens ; siège de Zara. — § VI. La paix; retraite des Autrichiens; état de siège; amnistie.

Le 14 janvier 1809, Napoléon écrivait de Valladoiid au vice-roi d'Italie 5 i. Pr-

punitifs de guerre.

pour lui donner ses instructions en vue d'une guerre contre l'Autriche, et, le 27 janvier, le prince s'adressait à son tour au duc de Raguse pour lui indiquer ce qu'il avait à faire si la guerre éclatait '.

L'armée de Dalniatie devait former deux divisions, de quatre régiments Forcesdes chacune, dont l'effectif était évalué à 16.000 hommes. Dans le cas où """■'"^■ l'armée entrerait en Autriche, il fallait laisser en Dalmatie le moins de monde possible; Zara, Raguse et les Bouches de Cattaro étaient les seuls points qui devaient être mis en état de défense; pour les garder, 11 n'y avait qu'à laisser le bataillon italien i\ Cattaro, le batirillon dalmate et un bataillon français à Raguse, un autre bataillon à Zara, quelques artilleurs avec de bons officiers; à ces éléments pourraient se joindre quelques bataillons de garde nationale. Il fallait pourvoir les places de huit mois de vivres et de munitions.

Marmont devait pouvoir se porter en avant à la tête de 16.000 hommes et attaquer, par son flanc gauche, l'armée autrichienne qui chercherait à défendre la ligne de l'Isonzo.

Le 14 mars, Marmont avait pris toutes ses dispositions; il avait écrit à l'Empereur, dès le 5 février ^, pour rectifier certaines données que supposait établies la lettre du vice-roi : il n'avait pas 16.000 hommes à mettre en ligne; ses effectifs au i'^'' janvier donnaient, il est vrai, 18.180 hommes, mais de ce nombre il fallait déduire le bataillon italien, le bataillon dalmate, un bataillon français de 1.500 hommes pour Cattaro et un autre de même force pour Raguse, 400 artilleurs, les officiers d'administration, l'état-major ; il lui restait donc tout au plus 1 3 .000 hommes et en déduisant les malades et les indisponibles, 12.000 environ. Le vice-roi avait supposé

I. Marmont, Mémoires, I. XI. Correspondance. | 2. A. G., février 1809.

308 LA DALMATIE DE 1 8o6 A 1809

qu'on pourrait notablement réduire l'effectif des deux bataillons français parce qu'il comptait sur la garde nationale, et Marmont disait que tout ce qu'il pouvait espérer des gardes nationaux et pandours, c'est qj'ils ne passeraient pas à l'ennemi.

Marmont expose ensuite les mesures qu'il a prises pour assurer le transport des vivres et des munitions ; il a fait une levée de 2.000 petits chevaux du pays, et l'on a construit des caisses légères qu'on pourra charger sur ces animaux; quand les provisions seront dépensées, les chevaux serviront au transport des blessés ' .

Outre les places indiquées dans les instructions qu'il avait reçues, Marmont avait mis en état de défense Knin, Klissa et le fort Saint-Nicolo. Le colonel d'artillerie Mangin devait commander à Cattaro, le général Deviau à Raguse et le général Poitevin de Maureillan à Zara.

L'armée était réunie dans le quadrilatère Obrovac, Knin, Benkovac, Demis, gardant le cours de la Zermanja et menaçant les cols qui conduisent en Croatie; le gros des troupes était à Ostrovica, au centre du quadrilatère.

Forcesdes De leur côté, les Autrichiens étaient sous les armes en Croatie ^ Le Autrichiens g^j^^j-j[ Stoissevicli avait sous ses ordres 10.000 hommes, dont 4.000, il est vrai, fltisant partie de la landwehr, étaient des vieillards et de tout jeunes gens, mal armés, mal équipés, mal instruits; les derniers froids de l'hiver remplirent les hôpitaux de malades avant que les hostilités eussent commencé.

Marmont, dans ses Mémoires', attribue aux Autrichiens 25.000 hommes; cette estimation est, comme on le voit, exagérée. Il dit qu'il avait devant lui 18 bataillons, 3 escadrons; et, des documents autrichiens ayant une origine officielle-*, il résulte qu'il n'y avait sous les ordres de Stoissevich, au printemps 1809, que 2 bataillons de la Lika, i d'Ottochatz, I d'Ogulin, 2 du Banat, 4 de la Landwehr, i escadron de chevaulégers « Hohmlohc » et un de Sere:^ans, cavaliers croates connus des soldats français sous le nom de Manteaux rouges.

Les Autrichiens étaient donc un peu moins nombreux que les Français,

I. Marmont, dans ses Mémoires (1. XII, p. 218), raconte que son convoi le suivit jusqu'au Danube : « Mes petits chevaux de bat donnèrent à mon corps d'armée une pliysionomie particulière quand il se trouva encadré dans la grande armée. Mes approvisionnements de guerre étaient si complets en partant de la Dalmatic, qu'après la campagne, après la bataille de Wagram et les deux combats de Znaïm, quand l'armistice fut conclu, il me restait encore des munitions apportées de Zara. » | 2. W. K., 1809, F. 13, no 47. I 3. Marmont, Mémoires. 1. XI. j 4. Vanicek, Specialgcschichte der Militârgrcnie, t. lY, p. 123. — Schwicker, Geschicbte der Militârgrenie, p. 291.

Page 1