LES PROVINCES ILLYRIENNES
tives A la rcMaction du (.lécret; sa connaissance des lois et des mœurs du pays donnait un grand poids ;\ son opinion. Mais, au dessus des points de détail, il y avait la question de principe sur laquelle l'opinion de l'Empereur était faite. Le décret renversait la brillante conception du « margraviat », btat militaire gardant les frontières de l'Empire : l'esprit centralisateur et autocratique de Napoléon avait réduit l'IUyrie à n'être plus qu'un groupe de départements; le gouverneur général en venait à être à peine au dessus d'un préfet; réduit ;\ un métier d'emplové, il relevait des ministres, était assisté de conseils, ne signait rien que sur la proposition de tel ou tel de ses subalternes. Enfin, à côté du gouverneur se dressait la personnalité encombrante de l'intendant général ; c'était la résurrection du dualisme, qui avait fait tant de mal à la Dalmatie pendant quatre ans. Marmont ne voulut donc pas occuper un poste qu'il ne jugeait pas digne d'un soldat; il sollicita un commandement actif, reçut celui de l'armée de Portugal", et ce fut le général Bertrand qui fut chargé d'aller mettre en activité le décret du 15 avril-.
Une autre perte que fit la Dalmatie, par suite de ce décret, fut celle de G.-D. Garagnin, administrateur de Raguse : ne pouvant accepter la situation diminuée qui lui était faite, Garagnin remplit cependant, pendant plus de six mois, les fonctions d'intendant provisoire ; puis, à l'arrivée de son successeur, il se retira dans sa fomille, à Traù ; il fut appelé peu après à Laybach, comme membre de la commission de liquidation qui devait remplir des fonctions analogues à celles de la Cour des comptes.
Au reste, le nouveau gouvernement le vit avec satisfaction s'éloigner de Raguse : ce qu'on allait demander aux nouveaux intendants, ce n'était ni l'.ige, ni l'autorité, ni la prudence, mais la docilité : il fallait adapter les lois françaises à un pays qui n'était pas à même de les comprendre, et cela il fallait le faire coûte que coûte, sans avoir égard aux considérations de temps et de personnes. Or, cette besogne ne pouvait être confiée qu'à
I. Marmont resta en Espagne jusqu'en 181 5, il y fut malheureux et perdit la grande bataille des Arapilles, prés de Salamanque. Commandant d'un corps d'armée en Saxe, il fit des prodiges de valeur à Lutzen, à Mœckern, à Hanau. On connait son rôle lors .de l'arrivée des alliés devant Paris, en 1814. Il se rallia à la monarchie des Bourbons, et quitta la France pendant les Cent-Jours. Louis XVIll et Charles X lui donnèrent de nombreuses marques de confiance. Après 1850, il dut s'expatrier, fit de longs voyages en Orient, et, après avoir vécu longtemps à Vienne, vint s'établir à Venise où il mourut en 18) 2. I 2. Le général Bertrand, né à Châteauroux en 1773, sert dans la garde nationale, puis dans le génie ; Bonaparte l'attache à sa personne, jusqu'au jour où il l'envoie en Dalmatie. Nommé par un décret du 25 mars 181 1, il arrive le 9 avril à Trieste. Après les événements de 1815, il fut l'un des fidèles qui furent autorisés à partager la captivité de Napoléon à Sainte-Hélène. Condamné à mort en 1816, il est gracié et réintégré dans les cadres en 1821 ; élu en 1850, député de l'Indre, il mourut en 1844.
des jeunes gens ne doutant de rien, et croyant qu'on mène les peuples avec les principes qu'on vient d'apprendre à l'école. De plus, il fallait des étrangers, qui ne fussent mêlés en rien aux coteries de caste ou de clocher. C'est pourquoi les intendants des provinces illyrienncs furent choisis dans le corps des auditeurs au conseil d'Etat ; plusieurs montrèrent de grands talents; ils avaient de beaux noms, de la fortune, des connaissances variées, et une certaine flatuité qui leur tenait provisoirement lieu d'expérience. Ils se mirent à l'œuvre avec une ardeur juvénile, et, certainement, si l'IUyrie avait été capable de recevoir des institutions calquées sur celles de la France, nul mieux qu'eux n'eût été apte à les lui adapter de gré ou de force.
Ce que nous disons des intendants peut s'appliquer aussi à un certain nombre de fonctionnaires français transplantés en Illyrie. Il faut cependant mettre à part deux catégories d'hommes : d'abord les fonctionnaires d'une haute valeur, unissant les capacités professionnelles à l'élévation de l'esprit, à l'intégrité et à la dignité des mœurs; ensuite les individus tarés qu'on envoyait en disgrâce dans ces postes peu enviés, et qui se signalaient par les scandales de leur vie, et souvent par les infidélités de leur gestion : tel ce haut fonctionnaire des douanes, arrêté à Cattaro pour avoir favorisé la contrebande; tel ce procureur général de Raguse, qui disparaît après avoir détourné, en trois mois, une somme de 50.000 francs. Mais, malheureusement, pour les premiers, heureusement, pour les seconds, de tels fonctionnaires étaient rares, et presque tous les employés français étaient de braves gens, à idées mesquines, enfermés dans les règles d'une bureaucratie inintelligente, hors d'état de comprendre que les Provinces illyriennes étaient incapables de profiter et de se réjouir des bienfaits de l'administration parfliite, mais compliquée, dont on les avait dotées. Nous aurons l'occasion de rencontrer sur notre chemin plusieurs de ces administrateurs, et nous trouverons sur la plupart d'entre eux de curieux renseignements, dans un rapport conservé aux Archives nationales', et dont Le rap- l'auteur, le conseiller Pellenc, avait reçu la mission de faire, dans l'été 181 1, une enquête discrète sur l'organisation des services publics en Illyrie ^
Pellenc dessine d'un crayon alerte la physionomie de tous les employés
I. AFiv. 1713. I 2. Pellenc, ancien secrctaire de Mirabeau, avait émigré; il rentra en France en 1809 ; le long séjour qu'il avait fait à Vienne lui avait permis d'acquérir une connaissance très approfondie des institutions autrichiennes, et la diplomatie impéri.-ile eut fréquemment recours à ses lumières. De l'enquête, dont le dossier est conservé aux Archives nationales, on peut conclure que Pellenc était un des meilleurs agents secrets que la France ait jamais possédés à l'étranger. Plusieurs historiens voient au contraire en Pellenc un émissaire autrichien ; les deux situations ne sont pas incompatibles.
port Pellenc.