LA FETE DE LA MORT
— Comme tous les esprits étroits, continua l'orateur, le docteur Garassus n'a vu que le côté vulgaire de sa prétendue découverte. Il s'est dit, dans son esprit méridional, que le médecin qui guérirait de la Mort serait un fort grand homme, auquel l'humanité dresserait des statues de bronze après avoir rempli ses poches d'argent. Le pauvre homme !
— Pardon ! s'écria Garassus, qui sentait que l'heure de l'audace était arrivée, pardon : voilà deux heures que vous m'injuriez de la plus grossière façon. Un
instant j'ai espéré que l'un de mes confrères ou le président de cette assemblée me feraient respecter ; puisqu'il n'en est rien, je relève la tète et je vous dis: Quel intérêt avez-vous à me nuire ? dans quel but voulez-vous rabaisser la grandeur de mon œuvre. ?
Le docteur Durand regarda Garassus avec un mépris écrasant, pais, se tournant vers ses collègues, il leur dit :
— Cet homme, heureusement, n'appartient pas à l'Institut ; il n'est point mon égal, je ne lui dois aucun égard, aussi me dispenserai-je de lui répondre. A vous, chers collègues, je ne dirai qu'une chose : Regardez le ciel !
Les savants levèrent la tète et frémirent.
Des myriades d'insectes, mouches, frelons, guêpes, abeilles, cousins, moustiques et papillons, grouillaient dans l'espace, qu'ils obscurcissaient.
— Regardez la terre, continua le docteur Durand.
L'illustre assemblée baissa les yeux et remarqua en tressaillant que le sol était jonché d'affreuses bêtes, macédoine infecte variant du cloporte au crapaud. On ne voyait plus le sol.
— Si rot ordre de choses dure encore un mois, reprit le docteur Durand, vous ne verrez plus la lumière du soleil, vos pieds ne pourront plus fouler la terre.
Un long frémissement parcourut l'assemblée. Le docteur Durand éclata de rire.
— Tenez ! ajouta-t-il, voici la réponse de la nature à ceux qui veulent la réformer. Il y a cinq minutes qu'un animal céphalique, trompé par les apparences a pris pour une vraie tète la perruque du vainqueur de la Mort, ce qui fait honneur au coiffeur qui l'a confectionnée. Eh bien ! messieurs, depuis cinq minutes, — vous pouvez vous en assurer, — le misérable animal — je parle de l'insecte — est devenu trois fois grand père.
Pour ne pas avoir l'air de frémir, l'assemblée entière se gratta.
— Maintenant, messieurs, que la nature a parlé, reprit le docteur Durand, qu'il vous plaise d'écouter un peu l'humanité. Appariteurs! faites avancer les déportations.
Les huissiers ouvrirent une barrière qui contenait une foule nombreuse, et l'on vit s'avancer en bon
ordre et bannières en tète différentes députations des
habitants de Paris.
La première qui se présenta était véritablement lugubre ; elle était composée de six hommes.
Le premier, le second et le troisième étaient tout de noir habillés; l'un avait un chapeau à cornes, l'autre des bottes à récuyëre, le troisième ressemblait à un huissier tombé dans le malheur. Des trois autres, deux portaient la blouse blanche, le dernier avait un vieil habit marron, ses oreilles étaient illustrées d'anneaux d'or.
L'homme au chapeau à cornes, appuyé sur une canne d'ébène à pomme d'ivoire, parla en ce termes :
« — Illustres et cxcollontissimes savants, an nom de l'humanité, jetez un regard favorable sur les infortunés employés des pompes funèbres !... »
— Ombre microscopique de Louis Blanc, murmura le docteur Delsucq, souris dans ton tombeau, voici des gaillards qui viennent réclamer le droit an travail.
L'orateur continua :
— «... Presque tous chargés de famille, nous nous voyons dans l'impossibilité de nourrir nos enfants. L'ouvrage ne va plus, nos économies sont mangées ; qu'allons-nous devenir? M. le fossoyeur, que vous voyez ici, — celui qui a l'habit marron, — nous conseillait de monter une fabrique de noir animal, que nous aurions alimentée avec les os de nos pères et des vôtres ; mais outre que ce procédé serait d'une délicatesse contestable, nous avons acquis la certitude que ce triste expédient nous nourrirait pendant trois mois seulement. les actionnaires voulant naturellement retirer un bon bénéfice de leur argent. Dans cette triste conjoncture, nous venons nous jeter aux pieds de l'Académie de médecine, toujours si bienveillante pour nous, la suppliant de nous continuer ses bontés. »
Le président répondit :
— Nous voudrions pouvoir compatir à vos douleurs et soulager votre détresse, mais nous sommes impuissants; adressez-vous au docteur Garassus.
— Ah! oui, dit le commissaire ordonnateur en brandissant sa canne, celui qui a tué la Mort, le lâche !
— Docteur Garassus, s'écrièrent ensemble le com-
missaire, le croquemort, le marbrier et le fossoyeur.
docteur Garassus. du pain ou la Mort ! Le Gascon troublé répondit :
— Messieurs et chers confrères... c'est-à-dire non : Messieurs et chers auxiliaires, je comprends et j'apprécie votre détresse. Je voudrais pouvoir la calmer. Cependant, permettez-moi de vous dirv que votre infortune, si regrettable qu'elle soit, tient une bien petite place dans la balance de l'humanité.
— Où qu'elle est c'te balance-là? demanda le fossoyeur.
Le docteur continua :
— Votre infortune, dis-je, tient peu de place dans la balance de l'humanité. Qui vous empêche d'ailleurs de changer de métier? Le commissaire ordonnateur ne pourrait-il conduire des noces ou des baptêmes? Le croquemort rougirait-il de devenir porteur de chaises? Le fossoyeur n'a-t-il pas en lui l'âme d'un terrassier? Le marbrier élèvera ses monuments à l'amour au lieu de les consacrer à la Mort. Le fabricant de cercueils fera des chaufferettes.
— C'est bien dur tout de' même.
■ — Sans doute, il est dur de changer subitement
de position ; mais figurez-vous que vous avez joué à la- Bourse. Puis, messieurs et chers auxiliaires, ne comptez-vous pour rien le bonheur de ne pas mourir?
— Qu'est-ce que cela nous fait de ne pas mourir. dit le fossoyeur, si nous ne pouvons pas vivre ?
— Permettez, s'écria Garassus, vous tombez dans le paradoxe.
— Il nous ôte notre pain, et il nous dit des sottises; elle est trop forte, celle-là. A bas le docteur Garassus ! s'écria le fossoyeur en descendant de l'estrade.
La foule répondit :
— A bas le tueur de la Mort !
Un silence profond succéda à ces cris de colère. Une nouvelle députation venait de remplacer la première : elle était composée de deux jeunes prêtres ; l'aîné n'avait pas trente ans, le plus jeune paraissait en avoir vingt-cinq. Deux jeunes femmes portant le costume des sœurs de la Visitation les suivaient, soutenues par une vieille carmélite au visage rempli de douceur et de sainte quiétude.
— Illustres savants, dit le plus jeune des deux
abbés, nous venons à vous au nom des prêtres, nos frères, qui prêchent la charité aux riche-, la résignation aux pauvres, l'amour de Dieu à tous. Les uns sont dans nos campagnes, enseignant la parole du Seigneur. D'autres sont dans les villes pour empêcher qu'elle n'y soit oubliée. D'autres encore sont au delà des mers chantant des hymnes à Dieu, parce qu'ils sont ses serviteurs; priant pour la France, parce qu'ils sont ses enfants, avec ces bonnes sœurs qui nous accompagnent et qui sont plus connues des pauvres que de vous. Nous venons vous implorer. Est-il vrai, dites-nous, que par votre science vous êtes arrivés à enchaîner la Mort?
— Cela est vrai, répondit le Garassus.
— S'il en est ainsi, reprit l'autre prêtre, vous pouvez, à votre gré, arrêter ses effets ?
— Je le puis.
— Eh bien, monsieur, par amour pour votre prochain, permettez 'à la Mort d'épargner l'humanité tout entière ; mais faites qu'elle sévisse sur nous comme autrefois.
— Pourquoi voulez-vous être privilégiés?
— Hélas! parce que la volonté humaine a des
bornes. Nous avons délaissé tous les biens do la terre pour l'amour de Dieu, nous n'avons ni les joies de la famille, ni les joies du cœur; l'ambition nous est défendue, l'avarice nous serait inutile. Nous savons que le Seigneur veut être adoré sans partage, et nous avons promis de l'aimer seul et au-dessus de tout. Mais, en échange, le Seigneur notre Dieu nous a dil : « Adorez mon père, et le royaume des Cieux sera à vous, et vous acquerrez la vie éternelle. » Aujourd'hui, vous remplacez la vie éternelle que Dieu nous avait promise par une existence sans fin; qu'allons-nous devenir ? Devant cette vie d'épreuves éternelles, devant cette interminable existence qui ne doit avoir ni fin ni récompense, notre foi ne chancelle pas, mais nos forces nous trahissent. Si nous ne devons pas nous asseoir à la droite de Dieu, qui aimerons-nous? Si l'on ne meurt plus, qui pourrons-nous pleurer ?
— Messieurs, reprit Garassus, Dieu est tout-puissant, sa volonté doit être respectée. Si j'ai paralysé les effets de la Mort, c'est qu'il a bien voulu le permettre. Il est étonnant que ce soient ses ministres qui viennent publiquement demander à se soustraire aux arrêts qu'il lui a plu de décréter.
Les deux prêtres s'inclinèrent sans répondre, mais Tune des religieuses, qui était blonde, releva la tète, lança au père d'Hélène un regard plein de feu et lui dit :
— Rien ne nous prouve, monsieur, que vous soyez l'instrument de Dieu ni que votre science ai accompli sa volonté. Au contraire, tout porte à croire qu'en touchant à son œuvre, vous avez commis un sacrilège. Si Dieu, pour punir l'humanité de ses fautes, avait voulu la rendre immortelle, il aurait annoncé sa volonté dans les saintes Écritures, et les prophètes auraient prédit ce formidable châtiment. Non, monsieur, Dieu n'a pas voulu que la durée de la vie fût augmentée ; si tel eût été son dessein, il nous eût donné de plus grandes forces pour résister à la tentation : il nous eût envoyé des anges, afin que le mot « mère » dit tout bas à notre oreille éloignât l'esprit du mal.
La jeune sœur, suivie de ses compagnes, descendit de l'estrade, et quand la foule les interrogea, elles répondirent :
— Que la volonté de Dieu soit faite.
La foule cria :
— A mort le docteur Gtarassus!
Trois hommes vêtus de chemises rouges, coiffés de bonnets verts, succédèrent aux prêtre?.
— Que voulez-vous ici, misérables? demanda le docteur Garassus.
— Nous voulons savoir, répondit l'un d'eux, pourquoi, espèce de médecin de malheur, tu as tué la
Mon ?
— Oh ! oh î mes maîtres, reprit le docteur, je crois que vous m'interrogez !
— Nous le croyons aussi.
— De quel droit?
— Du droit qu'a tout homme qu'on vole de se plaindre. La justice humaine nous a condamnés à traîner cette chaîne à perpétuité, c'était son droit, c'était son devoir." Au bagne, on meurt jeune, et nous espérions dans la clémence du grand jugé ; la mort, c'était uotre grâce, et voici que toi, assassin patenté, toi qtii n'es ni magistrat, ni juré, tu nous condamnes à souffrir éternellement. Tu nous forces à vivre avec nos remords, qui augmentent chaque jour. Ainsi il suffirait de ta simple volonté pour que le cadavre de ma maître— . ss ssinée par moi dans un moment de
jalousie, m'appelât Meurtrier jusqu'à la lin des siècles,
cela ne se peut pas. Demande à mon compagnon s'il n'est pas las de voir brûler la ferme de son frère, à laquelle il a mis le feu depuis tantôt vingt ans ? Demande a l'autre, au notaire, si les larmes des clients qu'il a ruinés n'inondent pas ses nuits ?
— Par exemple ! s'écria Garassus, il ne suffit pas que je sois insulté par mes collègues, il faut encore que la lie de l'espèce humaine me vienne cracher l'injure à la face. Messieurs, vous qui êtes mes confrères, me laisserez-vous vilipender ainsi?
— Ces hommes sont des malheureux, dit ftévèrèment le docteur Durand, mais vous aggravez leur malheur, ils ont le droit de se plaindre.
— Sois maudit ! cria le forçat, sois maudit î La foule hurlait toujours.
Le docteur Garassus, haletant, essuyait son front couvert de sueur. Ce Gascon, qui avait rêvé toutes les gloires, qui avait eu toutes les ambitions, commençait à comprendre qu'il avait fait fausse route. 11 voyait s'ouvrir devant lui un abime et toute retraite était impossible. Pendant que la foule demandait sa tète, ses confrères restaient indifférents.
et les membres de l'Institut paraissaient heureux de cette lugubre disgrâce.
Jean-Baptiste Garassus avait cherché une issue par laquelle il pourrait s'évader. Ses yeux s'étaient portés sur le contrebord de l'estrade, où une entrée avait été pratiquée par les machinistes, curieux de voir la fête et surtout la docte assemblée.
Comme tout le monde était occupé à regarder les trois forçats, qui s'éloignaient avec la majesté des gens qui n'ont plus rien à craindre des autres hommes, Jean-Baptiste s'élança vers l'entrée du contrebord ; mais, au moment où il allait franchir la rampe, il fut arrêté par une nouvelle députation. C'était celle des incurables.
L'homme qui la conduisait était aveugle et s'était trompé de chemin.
Le docteur Garassus comprit que la fatalité était contre lui, et il se mit à trembler.
Le docteur Durand le regardait avec un sourire de mépris et un haussement d'épaules qui eussent épouvanté le pauvre homme s'il avait pu les apercevoir.
Les incurables recommencèrent les plaintes de leurs prédécesseurs ; leurs récriminations furent encore
plus navrantes, parce qu'à chaque plainte ils exhibaient leurs infirmités.
— Pourquoi veux-tu me taire vivre, disait l'un. puisque je ne puis voir la lumière du jour?
— Pourquoi prolonger ma vie? disait l'autre, j'ai un cancer qui me ronge le foie, ainsi que faisait le vautour de Prométhée, et cependant je n'ai pas dérobé le feu du ciel.
— Vois, disait un autre, nous souffrons tous; la société a eu pitié de nous et nous a enfermés dans un hospice, afin que nos souffrances soient soulagées ; mais comme la société* ne ment que lorsqu'elle l'ait le mal. elle n'a pas voulu que nous pussions nous illusionner. Elle a écrit sur le fronton du temple de sa charité :