HOSPICE DES INCURABLES
Nous n'avions qu'un espoir de guérison : la Mort ; tu nous l'enlèves, sois maudit î
— Eh bien ! dit le docteur Durand avec un sourire diabolique, eh bien, maître Garassus. vous voyez que
tout n'est pas rose dans le rôle de bienfaiteur de l'humanité ?
Jean-Baptiste, abruti, épouvanté, se tenait assis sur le trône qu'on lui avait élevé le matin. Son regard était fixe, la sueur coulait le long de ses joues vertes et il tremblait de tous ses membres.
Une députation de lâches vint après les incurables. Tous avaient reçu un soufflet ou un crachat à la face, et comme ils avaient été lâches en recevant l'affront, ils étaient insolents en prodiguant les insultes.
— Misérable docteur ! disait leur chef, en exilant la Mort, tu nous as ôté le droit de nous venger, sois maudit !
Le docteur Durand avait entendu avec un certain plaisir l'humanité insulter le vainqueur de la Mort ; mais en voyant les lâches se mettre en colère contre un homme qui n'aurait su leur répondre, il se leva d'un air indigné et dit :
— Tourbe infâme et ignoble, que ne vous fàchiezvous en recevant l'offense qui vous a stigmatisés? Il fallait vous venger avant de venir ici. Allez vous faire pendre ailleurs!
— Monsieur ! dit l'un des lâches, à qui l'âge mûr
du docteur Durand donnait de l'aplomb, vous allez vous repentir de ce que vous avez dit : prenez garde
a vous :
Le docteur Durand, avec une vigueur qu'un n'aurait pas soupçonnée en lui, enleva l'homme et le balança dans l'espace.
— Pardon ! pardon ! s'écria le lâche, je vous prenais pour le docteur Barlugeot, mon ami.
— Maître, dit le docteur Durand en déposant le lâche sur l'estrade, quand on a des échines aussi souples que les vôtres, on peut bien faire des vilenies, mais il fre faut pas y ajouter de préface.
Mille autres députation- vinrent encore. Des courtisanes, des adultères, des ingrats, tous ceux qui font le mal sous la voûte des deux défilèrent devant le Garassus anéanti, demandant la Mort à grand cris.
Le dernier homme qui vint exhaler sa plainte était un poëte de vingt ans.
— Célèbre savant, s'écria-t-il, vous avez bien fait de tuer cette muse aux yeux caves, déesse impudique de charniers, prostituée des cimetières, qui traîne partout son linceul impur.
A cette voix amie. Garassus ouvrit les veux.
— Mais si l'on doit toujours vivre, s'écria te poëte, veuillez m'ouvrir un crédit chez votre bottier.
Peu à peu, les membres de l'Institut avaient quitté la place, Garassus se débattait avec le jeune poëte, lorsque, pareil à un flot tumultueux, le peuple se rua sur l'estrade et s'empara du vainqueur de la Mort en criant :
— A bas Garassus ! à l'eau !
— Ma fille, Karnix, cria le docteur, à moi ! à moi ! Mais aucune voix ne répondit à cet appel désespéré.
Au commencement de la cérémonie, Hélène et Karnix, suivis de Zidore, avaient été s'asseoir sous les arbres dans le parc du Prince-Eugène.
— Mon père est heureux, avait dit Hélène, soyons heureux aussi. Venez me dire combien et comment vous m'aimez.
Il y avait longtemps que les deux jeunes gens parlaient d'amour lorsqu'un immense hourra vint les rappeler à eux.
Ils regardèrent, et ils virent une foule furieuse encombrer le pont d'Iéna, torturant un homme dont
ils ne pouvaient voir les traits, tant il était bourré, ballotte et bouscule.
— C'est un homme qu'on va jeter a l'eau, dit tranquillement Rarnix; on lui a attaché une pierre au cou.
— Mon père ! c'est mon père ! s'écria Hélène : c'esl mon père, sauvez-le, Robert, sauvez-le!
La foule balançait le corps du docteur par-dessus le parapet.
— Mamselle, dit Zidore, soyez tranquille; je connais les Parisiens ; s'ils voulaient noyer le docteur pour de bon. ils lui auraient ôté ses lunettes d'or.
Malgré l'observation de Zidore, l'infortuné Garassus fut lancé dans l'espace.
— Vive la Mort ! cria le peuple.
Et le corps du docteur tomba lourdement dans la Seine.