‹ La dame à la plume noire (volume 2)Chapitre 14 sur 24 · LES INFORTUNES DU DOCTEUR · texte numérisé non relu

LES INFORTUNES DU DOCTEUR

L'infortuné Jean-Baptiste Garassus, orné d'un immense pavé, était tombé dans la Seine la tète la première.

La foule, ivre de joie, contemplait en riant atrocement le gigantesque rond produit sur la surface du fleuve par le docteur qu'elle venait de cracher dans l'eau, aux cris mille fois répétés de : Vive la Mort !

Les députations qui étaient venues se plaindre à l'Académie se faisaient remarquer par leur joie éroce.

Les croquemorts, eu compagnie de quelques femmes perdues, avaient formé de lugubres quadrilles. qu'aucune musique ne venait égayer.

Les membres de la Faculté de médecine s'étaient séparés afin de fuir le tumulte. Plusieurs d'entre eux avaient été maltraités par la foule qui, confondant dans sa haine tous les médecins, croyait voir le docteur Garassus dans tout homme vêtu de noir et orné d'une cravate blanche.

Le docteur Delsucq, le faux ami du vainqueur delà Mort, avait été victime de sa ressemblance avec Garassus. Au carrefour de l'École militaire, une bande furieuse s'était ruée sur lui et lui avait donné force gourmades.

— Messieurs, mes amis, s'était écrié le perfide Gasconne suis médecin, c'est vrai, — il n'y a pas de sot métier, — mais jamais, au grand jamais, je n'ai empêché les gens de mourir, bien au contraire.

Heureusement pour lui, les cris poussés par les assassins de Gara-sus vinrent faire diversion, et il put s'échapper en gagnant la cour de l'École.

Au milieu du pont, le docteur Grenuchot, l'antagoniste de Garassus, haranguait la populace.

— Braves et dignes ouvriers de Paris! s'écriait-il, vous venez de donner un grand exemple au monde en punissant le plus grand des imposteurs. La justice du peuple est la justice de Dieu. Que vos consciences ne soient point troublées. Si ce fourbe a tué la Mort. que risque- t-il, puisqu'on ne meurt plus? Si la Mort n'est pas morte comm- il se plaisait à le faire croire, tant pis pour lui. il n'a que ce qu'il mérite et son châtiment n'est pas à la hauteur de son crime. Gardez avec vigilance les bords de la rivière, afin que quelque fanatique de sa doctrine ne vienne pas le soustraire à votre vengeance. Ne permettez, sous aucun prétexte, que son corps soit retiré avant huit jours, afin qu'on puisse exposer à la vue de tous son cadavre putréfié comme une preuve palpable de son odieux mensonge. En vérité, je vous le répète, la mort de ce faux bienfaiteur de l'humanité sera une leçon efficace pour les malheureux qui pourraient encore être tentés de nous tromper.

— Puissent mourir ainsi tous les charlatans, dit en souriant avec amertume et en regardant Grenuchot avec mépris, le docteur Durand qui passait.

Un érlair de rage triomphante passa dans les yeux

de Grenuchot, qui s'écria, en montrant le docteur Durand à la foule inassouvie :

— Mes amis, mes frères, voici le complice du prétendu vainqueur de la Mort. Faites justice ; qu'il aille rejoindre son digne confrère.

Quelques jeunes gens s'avançaient déjà pour mettre i exécution l'ordre donné par Grenuchot.

Calme et digne, le docteur Durand semblait ignorer ce qui se passait autour de lui. En voyant la sérénité qui rayonnait sur son visage, nul n'aurait pu croire qu'il jouait le rôle de la victime dans l'horrible drame dont Grenuchot était le héros.

Déjà plusieurs bras s'étaient levés sur le vieillard. lorsqu'un homme du peuple, au regard sauvage, fendit la foule.

— Arrêtez! cria-t-il, que personne ne bouge Le premier qui lève la main, je l'étends raide.

■ — Faites justice! criait Grenuchot. A l'eau, le défenseur de Garassus, à l'eau!

— Mes amis, dit l'homme, cet enragé-là vous trompe. Ce brave monsieur que vous voulez noyer est le chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, le docteur Durand, Ne le reconnaissez-vous pas? C'est un bon.

celui-là. Il en a sauvé plus d'un parmi nous. Sans lui, on me coupait la jambe, à moi qui vous parle, et encore il m'a fourré de l'argent quand je suis sorti de l'hospice.

La foule s'éloigna respectueusement, et toutes les tètes se découvrirent.

Le docteur Durand s'avança vers Grenuchot :

— Je vous remercie, fît-il, de m'avoir montré que le peuple se souvient et qu'il est reconnaissant pour ceux qu'il aime ; il m'eût été cruel de perdre une illusion qui m'est chère.

Ayant dit, toujours avec la même sérénité, il continua sa route en saluant affectueusement la foule qui s'écartait sur son passage.

— Place ! place! cria tout à coup une voix formidable.

C'était Robert Rarnix qui, tenant Hélène éperdue dans ses bras, arrivait suivi de Zidore.

Le chasseur de tigres faisait des efforts surhumains pour se frayer un passage. Hélène appelait son père en sanglotant. Pour Zidore, il semblait n'avoir qu'une pensée : préserver Hélène du contact de la foule.

Lorsque Karnix fut arrivé au fer à cheval, il déposa son précieux fardeau sur un liane de pierre.

— Que voulez-vous? lui demanda le docteur Grenuchot, qui sentait en lui un ennemi.

— Ce que je veux! s'écria Robert, je veux venger le père de ma fiancée, je veux que ceux qui l'ont tué me payent son existence au prix de la leur. Voilà ce que je veux.

Puis, s'adressant au peuple, il s'écria d'une voix tonnante :

— Misérables, lâches, vous vous êtes mis mille pour tuer un vieillard. Et vous n'avez pas honte ! vous restez là, foule hébétée et sans cœur, qu'attendezvous? la récompense de votre forfait? vous allez l'avoir, j'en jure Dieu.

— A l'eau la nichée du Garassus! cria Grenuchot. Mes enfants, mes frères, ne vous laissez pas insulter ainsi. Vous avez fait justice du loup, anéantissez sa portée <i vous voulez éviter de nouveaux malheurs.

La foule grouillait insouciante, sans prêter la moindre attention aux paroles des deux adversaires. Karnix s'approcha de Grenuchot, il éleva son poing

comme une massue, et pareil à ces gens qui éprouvent leur force sur le Turc des Champs-Elysées, il le laissa retomber sur la tète de l'ennemi du pauvre

Garassus.

La tête du docteur rendit un bruit sourd, qui lit frissonner les spectateurs. Le crâne s'était aplati comme un chapeau Gibus. Les yeux sortaient de leurs orbites, le nez aquilin du misérable était devenu affreusement camard.

Le peuple se mit a rire d'une façon indécente en voyant cette tète de médecin rentrer dans son fauxcol.

Grenuchot qui, si la Mort n'eût pas été morte, n'aurait pas vécu une minute, gesticulait de toutes ses forces sans pouvoir articuler un seul mot.

Le peuple riait toujours.

Après divers mouvements indécis. Grenuchot se baissa jusqu'à terre et ramassa les menus morceaux de la cervelle. Puis, appuyant fortement les deux mains contre ses tempes, il remit sa tête dans son état presque naturel, et il dit à Earnix :

— Monsieur, vous êtes un brutal, vous me rendrez raison de l'offense que vous venez de me faire.

— Remettez donc votre boule à l'endroit, dit Zidore, ça vous fait regarder de travers, ce qui n'est pas

poli.

Le docteur porta les mains à sa tête avec inquiétude.

La foule, habituée depuis un mois aux événements les plus lugubrement cocasses, ne s'occupait déjà plus de la dispute qui venait d'avoir lieu entre le rival du docteur et si m gendre. Tout son intérêt s'était porté sur cette belle jeune fille qui pleurait toutes les larmes de Sun âme.

On avait interrogé Zidore, il avait répondu :

— C'est la petite du monsieur à qui vous avez fait boire un bouillon.

— C'est bien mal. dirent quelques femmes, d'avoir tué le père de cette enfant.

— De quoi! d'avoir tué? Puisqu'on ne meurt plus elle est bonne, celle-là. dit l'un des assassins. D'ailleurs, fallait qu'il dit qu'il avait une fille nous ne pouvions pas le deviner, nous autres !

Zidore s'était agenouillé devant Hélène et tenait l'une de ses mains.

— Mamselle, disait-il tristement, ne pleurez pas

comme ça, votre papa ne risque rien, puisqu'on ne meurt plus; à quoi que ça sert, d'ailleurs, de se désoler? ce n'est pas raisonnable. Tenez, mamselle,

voyez, voici M. Robert qui va repêcher Mitre papa. Ne pleurez plus, ne pleurez plus, je vous en prie ; que faut-il vous dire pour vous empêcher de pleurer ?

La foule, qui s'était montrée si cruelle un instant auparavant, s'attendrissait aux larmes de la jeune fille.

Rarnix, qui suivait avidement les impressions de la populace, crut le moment favorable pour tenter un effort en faveur du père de sa bien-àimée.

— Malheur à vous tous ! cria-t-il d'une voix de stentor, malheur, trois fois malheur! Un homme, un seul connaissait le secret de la Mort, et vous l'avez précipité dans un abîme* Ne vous plaignez pas des maux qui vous accablent, vous les avez mérités.

— C'est lui qui nous a fait faire le coup, hurla la foule, en désignant Gremichot, encore tout étourdi du horion qu'il avait reçu.

— Eh bien ! s'écria Karnix. puisque vous vous êtes laissé entraîner par un mauvais conseil, écoutez un bon avis$ qui pourra tout racheter.

— lHii —

— Parlez, parlez ! cria-t-on de toutes parts.

— Aidez-moi, reprit Karnix, à délivrer l'infortuné que vous avez si horriblement maltraité ; suivez-moi

et faites ce que je ferai.

Une multitude d'hommes jeunes et vigoureux s'apprêtaient à suivre l'orateur. Ils furent retenus par la voix perçante de Grenuchot:

— Mes amis, mes frères, criait le perfide, ne vous laissez pas influencer par cet étranger suspect : c'est le gendre futur de celui qui tenait le genre humain sous sa dépendance. Que vient-il vous dire ? de retirer le cadavre de l'imposteur? C'est absurde. Si. selon leur doctrine, la Mort est morte, que craignentils? Si, au contraire, selon mon opinion, le fourbe qui gémit au fond de l'eau a enchaîné mômenta= nément la Mort, assurons-nous de son méfait. Son cadavre, je l'ai dit, sera la preuve de son impostures

Robert Karnix reprit :

— Ne perdons pas un temps précieux en paroles inutiles. Je vous jure que le docteur Garassus tient seul la Mort entre ses mains. Lui seul peut vous la rendre. Écoutez-moi, je vous jure en son nom qu'il fera ce que vous voudrez. Oui, je l'avoue .

un instant entraîné par un fol orgueil, pour rendre son nom à tout jamais célèbre, sans mesurer la portée de son action, il a enchaîné la Mort. Maintenant, convaincu par vos plaintes, les persécutions qu'il a éprouvées et surtout la certitude que ce qu'il prenait pour un bonheur est une déplorable calamité, il délivrera la funèbre captive ; mais encore une fois, lui seul peut vous la rendre ; il faut le sauver.

— Mensonge! imposture! cria Grenuchot. Peuple français, un t'abuse !

— Tenez, continua l'amant d'Hélène Garassus, laissez-moi retirer le docteur; s'il ne fait pas ce que vous lui demanderez, vous serez toujours maîtres de le rejeter à l'eau.

— C'est vrai, murmurèrent ceux qui avaient été les plus empressés à commettre le crime

En une minute, tous les bateaux amarrés sur les bords fangeux qu'arrose la Seine furent mis en réquisition. Mille esquifs couraient la surface du fleuve montés par d'intrépides ravageurs, hommes de résolution, habiles en ces sortes de recherches.

lvarnix, qui avait traversé à la nage les cataractes

du Nil, conduisait les explorations avec une adresse, une force et un sang-froid infinis.

Malgré les efforts et la persistance des sauveteurs, la nuit vint et l'on ne put retrouver le cadavre du docteur.

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