‹ La dame à la plume noire (volume 2)Chapitre 15 sur 24 · L INVENTEUR, SA FEMME ET SON ASSOCIE · texte numérisé non relu

L INVENTEUR, SA FEMME ET SON ASSOCIE

En tombant dans l'eau, l'infortuné Jean-Baptiste Garassus, qui ne savait pas nager, avait fermé les

yeux et attendu la Mort.

A son grand étonnement, lorsqu'il reprit l'usage de ses sens, il ne se trouva nullement incommodé. Le pavé auquel il se trouvait annexé le retenait captif au fond de l'eau, et des myriades de petits poissons, le prenant pour un pisciculteur, le regardaient avec une attention soutenue.

Le premier soin du docteur fut de chercher dans sa poche un instrument tranchant afin de se délivrer de son ancre déperdition. Sa lancette tomba naturellement sous sa main. et. en un clin d'œil, il put cou-

per la corde qui le retenait au fond d'une onde qui, pour être douce, lui paraissait amère.

11 espérait que, délivré du funeste pavé, il remonterait à la surface de l'eau, mais il n'en fut rien. La quantité de liquide qu'il avait absorbée avait rendu -mi corps trop lourd.

Une terreur affreuse s'empara du pauvre Gascon.

— Mon Dieu, disait-il, dois-je rester jusqu'à la fin des siècles dans ce lieu humide, où certainement je ne saurais manquer d'avoir des rhumatismes?

Et il faisait, sans succès, des efforts désespérés pour sortir de l'abîme où sa vanité et la méchanceté des hommes l'avaient précipité.

— Quel triste sort n'est pas le mien, continuait-il, moi qui n'aime pas le poisson. Quand bien même je l'aimerais, je ne saurais le manger cru. Mon Dieu ! tout cela est bien désagréable.

Pendant qu'il faisait ces tristes réflexions, le docteur se sentit légèrement soulevé. Étonné, il regarda attentivement autour de lui, et il poussa un cri de joie en s'apercevant que le hasard l'avait fait tomber sur la chaîne de touage qui, avant que Paris ne fût de-

venu un port de mer, aidait les gros bateaux à faire a traversée jusqu'à Rouen.

— La Providence est pour moi, murmura le docteur, je suis sauvé.

En effet, les secousses imprimées à la chaîne devinrent de plus en plus sensibles, et, vingt minutes après, Jean-Baptiste Garassus se trouvait de nouveau suspendu dans l'espace et retombait à moitié mort sur un bateau chargé de charbon.

L'équipage, composé de trois marins de Seine, assez surpris d'abord par la présence du si singulier hôte que la Providence leur envoyait, tinrent conseil et décidèrent qu'il valait mieux débarquer séance tenante le noyé — au risque de perdre la prime — que de faire route en compagnie d'un cadavre vert et boursouflé, qui n'allait pas manquer de tomber en putréfaction avant peu de temps.

Deux d'entre eux armèrent une petite chaloupe, pendant que le troisième gardait le bateau, et conduisirent 1»' noyé sur le rivage, où ils l'abandonnèrent.

Le grand jour, le saisissement et la peur d'être reconnu avaient ôté à Garassus l'usage de ses sens. Lorsqu'il revint à lui, ce ne fut passans surprise qu'il

se trouva assis près du fourneau d'une machine à vapeur.

On l'avait placé là pour le faire sécher.

Le docteur jeta les yeux autour de lui. Depuis son saut périlleux il était en proie à une inquiétude assez naturelle. L'endroit où il se trouvait était une usine immense, dans laquelle on travaillait le fer, l'acier et le cuivre nécessaires à la construction des machines de mécanique, comme disait, quatre cent ans avant. M. de Maujcounis.

Garassus se leva et se dirigea vers un homme qu se trouvait à quelques pas de lui.

— Pas par là, monsieur, lui cria l'homme, pas par là, vous allez vous faire broyer par le laminoir.

Le docteur se retourna avec effroi et vit les cylindres menaçants de la terrible machine.

— Merci, monsieur, dit-il à celui qui venait de lui donner un avis si opportun ; je vous dois la vie deux fois, car je suppose que c'est vous qui m'avez sauvé de l'eau.

Celui auquel lepèred'Hélène parlait était un homme d'une quarantaine d'années. 11 était pâle et souffrant,

son visage portait les traces d'une vie malheureuse et fortement éprouvée.

— Monsieur, répondit-il avec douceur en allant audevant du praticien, vous ne me devez rien, puisque grâce à un misérable médecin, nommé Garassus, on ne meurt plus. Je vous ai évité quelques désagréments. Voilà tout. Aussi minime que soit le service, je suis heureux de vous l'avoir rendu.

En entendant prononcer son nom avec tant de mépris et d'amertume, le docteur se sentit frissonner, mais il dissimula prudemment son émotion.

— A entendre vos paroles, dit-il, on peut supposer que la vie est amère pour vous, monsieur.

— Bien amère, en effet.

— N'ètes-vous point le maître de ce bel établissement ?

— Si, monsieur, malheureusement ; je me dois aux nombreux ouvriers qui vivent de mes travaux et de mes inventions ; sans cela ils manqueraient de pain : cette considération me force à rester dans ces lieux, que je voudrais fuir à tout prix.

— Votre infortune est-elle si grande que vous ne

puissiez y trouver un remède, ou tout au moins une consolation ?

— Mon malheur est si grand que jamais homme ne fut plus malheureux que moi sur terre. Depuis que L'infâme médecin dont je vous parlais a supprimé la Mort, mon supplice, pareil à celui des damnés du Dante, sera éternel.

— Diable ! diable ! fit Garassus troublé.

— Ah ! reprit l'inventeur, c'est une horrible et lamentable histoire que la mienne; je vais vous la raconter.

Le docteur inclina la tète en signe d'assentiment, l'homme reprit :

— Je me nomme Georges Pudler; je suis né de parents pauvres; à l'âge de vingt ans, j'étais un simple ouvrier ajusteur. Grâce à mon travail, j'étais quinze ans après le plus riche et le plus habile industriel de France, et notre auguste souverain avait, de cette main qui t'ait trembler le monde, attaché à mon cou la croix de commandeur. Vous voyez que je possédais bien des éléments de bonheur.

— On serait heureux à moins, répondit Garassus.

— Une nouvelle invention plus lumineuse que les

au t l'es allait mettre le comble à ma réputation : j'avais découvert le secret de la navigation aérienne.

— Bigre ! fit Garassus.

— Oui, j'avais l'ait un ballon d'un tissu indestructible. Un système de poulies et de volants habilemen combinés le faisait mouvoir. Le vide seul suffisait pour mettre le tout en mouvement.

— Prodigieux ! inouï ! s'écria Garassus.

— Mon Dieu, non, reprit Georges Pudler, rien de plus simple ; monsieur, suivez bien mon raisonnement.

L'inventeur reparaissait sous le désespéré.

— Suivez bien mon raisonnement : mon appareil était armé de vingt-quatre poulies, munies chacune de poids différents, ce qui établissait une bascule permanente. Ces poids montant et descendant alternativement faisaient mouvoir les volants, lesquels étaient garnis d'ailes à peu près semblables à celles des anciens moulins à vents.

— Mais c'est admirable, s'écria Garassus. Je comprends parfaitement, c'est simple comme bonjour.

— C'est là, reprit Pudler, qu'est le mérite de l'invention. Or, monsieur, réfléchissez à l'avenir de cet

appareil qui, sans gaz et sans combustible, pouvait faire le tour du monde.

— Je vois [votre affaire maintenant, dit Garassus avec finesse ; votre machine était parfaite, sauf quelque chose qui l'empêchait de marcher.

— Vous n'y êtes pas, répondit l'inventeur; elle marche, elle vole, elle est sublime. Voyez plutôt vousmême, dit-il en tendant une longue-vue au docteur et en lui désignant un point noir semblable à un épervier planant dans l'horizon.

Le docteur ajusta l'instrument à son œil et regarda. Un tremblement convulsif agita tout son corps.

— Horrible ! horrible ! cria-t-il.

— Qu'avez-vous vu ? demanda l'inventeur.

— J'ai vu, murmura le Gascon épouvanté, j'ai vu une femme et un homme à demi nus, hâves et décharnés ; l'homme tenait par les cheveux la femme qui, pressée par la faim, voulait le mordre.

— Cette femme, dit Pudler, c'est la mienne ; l'homme, c'est mon associé.

— Ah ! c'est l'adultère de la Méduse !

— C'est pis que cela, car leurs douleurs n'auront jamais de fin, puisqu'on ne meurt plus. La femme

mordra pondant l'éternité l'homme qui lui arrache les cheveux. N'est-ce pas que c'est horrible ? Cette femme, ha ! cette femme, je l'avais prise pauvre el misérable, flétrie et déshonorée par un riche qui l'avait abandonnée. Je m'étais dit: il faut que lesriches soient solidaires les uns des antres pour que les pauvres n'aient pas à se plaindre, et puis elle me devra tout. L'homme, qu'elle veut mordre, son complice, était un enfant perdu. Je l'avais adopté afin de rendre à la destinée ce qu'elle avait fait pour moi. Lorsque l'enfant a été homme, il m'a volé mon honneur, il m'a volé ma fortune. Ils sont partis, croyant porter leur honte à l'autre bout du monde, mais ni l'un ni l'autre ne savent diriger ou arrêter le redoutable appareil. Les voyez-vous là-haut, se reprochant leur infamie, l'homme disant à la femme : Pourquoi m'astu tenté? La femme disant à l'homme: Pourquoi m'as-tu suivie? et ils se mordent et se déchirent.

— Oh ! monsieur, s'écria Garassus, vous êtes bien malheureux, mais le destin vousa cruellement vengé.

— Vengé! dit Pudler, vengé, mais vous ne comprenez donc pas? cette créature ignoble que j'ai trouvée dans la boue, cette créature misérable qui a souillé'

mon toit, cette infâme coquine qui a Qétri mon honneur, cette femme que j'ai vue dans les premiers jours se tordre sous les caresses de son amant comme il se tord aujourd'hui sous sa dent affamée, cette femme, je l'aime!

Garassus se recula épouvante, Pudler pleura amèrement en murmurant :

— Je l'aime, je l'aime encore: mon Dieu, ayez pitié de moi,

Page 1