LES INFORTUNES DU DOCTEUR
Lorsque Georges Pudler ont fini de pleurer. — tout finit en ce monde, — il dit à Garassus :
— Je vous demanderai la permission, monsieur, de me soustraire à l'horrible spectacle que vous venez de voir.
— Je ne demande pas mieux, répondit le docteur.
— Voici l'heure de mon dîner, — puisqu'on ne peut plus mourir, il faut bien vivre, n'est-ce pas ?
— Certes.
— Après le danger que vous avez couru, vous de-
vez avuir besoin de réparer vos forces, acceptez donc sans cérémonie mon pain et mon sel.
— Vous êtes bien bon.
— Oh! à la fortune du pot!
— C'est comme cela que je l'entends.
— Vous acceptez? c'est bien aimable à vous.
— Comment donc ! vous me faites honneur.
— Vous êtes mon obligé [et mon hôte, partant je ne voudrais pas être indiscret, mais, en vérité, je serais bien heureux de savoir par suite de quel événement vous vous trouviez dans la Seine.
— Mon Dieu! répondit Garassus fort embarrassé, c'est bien simple, cela vient de ce que j'étais tombé dans l'eau.
— J'aurais dû m'en douter, dit Georges Pudler en souriant avec intention. J'ai été peut-être indiscret; parlons d'autre chose.
Jean-Baptiste Garassus était fort empêché. Il ne se sentait pas à l'aise avec cet homme dont, grâce à lui, la vie était si malheureuse. Il appréhendait qu'un incident quelconque ne vint révéler sa personnalité, ce qui ne manquerait pas d'avoir pour lui des suites iïii heuses.
D'un autre côté, le docteur ne pouvait se débar rasser de l'inventeur, qui, heureux de pouvoir parler de ses malheurs, ne voulait pas laisser partir son nouvel ami. Moitié par force, il accepta l'invitation. Son hôte le poussa dans la salle à manger, et ils se mirent à table.
Hélène et Roberl désolés avaient repris le chemin de la maison paternelle.
— Mon Dieu! disait Hélène, quel malheur, quel affreux malheur! Devions-nous voir finir ainsi cette journée qui -'annonçait si merveilleusement !
— Mamselle. disait Zidore, ne pleurez pns comme ça. A quoi que ça vous sert? à vous rougir les yeux. voilà tout, et pas à autre chose.
— Mon pauvre père! «lisait Hélène, je ne le verrai plus.
lvarnix ne trouvait rien à dire pour consoler sa fiancée. Comme il n'avait lui-même jamais aimé son père, il demeurait impuissant a calmer une douleur qui lui était inconnue.
Lorsque les deux jeunes gens et leur guide arrivèrent à la place de la Madeleine, un nouveau malheur les attendait.
Une foule immense, dirigée par l'infâme Grenuchot, était venue saccager l'appartement de l'infortuné Garassus.
Le peuple qui, comme les rois, a besoin parfois de s'amuser, avait brisé 1rs meubles el jeté les morceaux par la fenêtre.
Comme le propriétaire s'était venu plaindre avec amertume dece qu'on lui enlevait son gage, on avait pris le propriétaire et on l'avait envoyé chercher ses meubles par le même chemin.
Heureusement qu'il s'agissait d'un simple troisième. Le propriétaire se releva, frotta sou côté gauche, sur lequel il était tombé, et avec un entêtement qui n'appartient qu'aux propriétaires, il alla de nouveau se plaindre aux envahisseurs qui lui rirent au nez.
— Démolissons la maison, s'écria un gamin de dix douze ans. ce sera drôle.
— Démolissons, cria la foule, qui se mit à l'œuvre sur-le-champ et ae se retira que lorsque la destruction fut achevée.
Hélène, qui depuis le matin montrait, malgré -a douleur, un certain courage, ne put résister à ce nouveau désastre. En retrouvant un espace vide à la place
de la maison où elle était née, elle pensa qu'elle devenait folle.
— Les misérables pillards, murmura Karnix, ah!
ce peuple de Paris, quelle misérable engeance.
Zidore, lui, ne disait rien*, il considérait les décombres et il pensait — c'est douloureux à dire — que les camarades avaient t'ait proprement la besogne.
— Seigneur, mon Dieu, dit Hélène, je n'ai plus de père, je n'ai plus rien; que vais-je devenir?
— Oh! Hélène! reprit Robert, ce que vous dites là n'est pas bien. Ne suis-je pas votre fiancé et ignorezvous combien je vous aime?
— Non, mon ami, je ne l'ignore pas, répondit la jeune fille; mais en vérité, ma situation est affreuse; .je n'ai point d'amies : mon père ne recevait pas et je
n'ai jamais été en pension; les parents de ma mère n'habitent point Paris. Je me demande avec'effroi ce que je vais devenir en attendant le retour de mon père, si toutefois Dieu me le rend.
— Hélène, reprit Karnix, vous n'avez pas compris l'étendue de mon amour; j'ai pour vous toutes les tendresses, tous les amours : je remplacerai père, amies et parents.
— Je ne doute pas de l'avenir, dit Hélène; mais le présent m'effraye. Voici la nuit qui vient, que faire, que devenir? Quel que soit le respect dont vous m'entouriez, n'aurai-je pas l'air d'une aventurière?
Karnix, qui était né dans la ville des savants et avait passé sa jeunesse dans le désert, ne comprenait pas précisément bien les alarmes de la jeune fille. Le Que dira k monde ? n'existait pas pour lui. Amener sa fiancée sous son toit lui eût semblé la chose la plus désirable et la plus naturelle du monde.
Hélène eut beaucoup de peine à persuader ;'i son amant qu'il ne pouvait en être ainsi.
— Que faire abus? demanda Karnix.
— Je ne sais, répondit la jeune fille en sanglotant, je suis bien malheureuse.
— Écoutez, mamselle, dit Zidore, il n'y a pas à
aller par quatre chemins, comme vous disiez tout à l'heure, voilà la nuit qui vient et nous ne sommes pas ici pour nous amuser. Prenez le bras de M. Robert et partons. La dame qui tient l'hôtel Ringlake est trèsbonne; nous lui dirons vus malheurs: elle vous recevra et aura soin de vous comme de sa propre fille
jusqu'à ce que votre père revienne, ce qui ne saurait
manquer d'arriver tôt ou tard.
— Dieu vous entende, répondit Hélène, allons.
Ce que Zidore avait prévu arriva. Mme Hudson, la maîtresse d'hôtel, reçut parfaitement la jeune fille. A chaque phrase du récit qu'Hélène lui Taisait de ses malheurs, elle Levait les bras au ciel et se lamentait. La jeune fille la remerciait avec effusion.
— Que vous êtes bonne, madame, de me plaindre ainsi et de vous attendrir sur les infortunes d'une étrangère.
— Étrangère ! mais vous n'êtes pas une étrangère pour moi; n'êtes-vous pas la fiancée de mon pensionnaire, de M. Karnix ? un bien bel homme par exemple, que vous avez choisi là; je vous en fais mon compliment. Quand vous passerez dans les rues, on vous regardera.
Hélène rougit un peu ; la bonne dame continua :
— Mais, à propos, chère demoiselle. — ah! mou Dieu, moi qui n'y pensais pas! — Où diable avais- je l'esprit? — Une chose si simple. — Je ne suis pas pardonnable.
— De quoi s'agit-il, madame, je vous prie?
— Ah! mon cher ange, que je suis étourdie! mais ce n'est pas ma [faute. J'ai été si surprise de tout ce que vous m'avez raconté, que ça ne m'est pas venu a l'esprit; je vais vous faire retrouver votre père.
— Ah ! madame, soyez bénie.
— Dès demain, nous irons consulter Malvina.
— Malvina ?
— Oui, la somnambule la plus lucide de Pari-,
— Excusez mon ignorance, madame, dit Hélène, mais je ne sais pas ce que vous appelez une somnambule ?
Madame Hudson. fort embarrassée de cette question, (cherchait inutilement une explication satisfais santé. Zidore vint à son aide;
— Une somnambule, mamselle. dit-il. c'est une femme qu'on endort pour la faire rêver toute éveillée.
— C'est cela même. Ayez bon espoir, et à demain 5 chère mademoiselle.
Le lendemain. Hélène. Robert et Zidore. accompagnés de madame Hudson. frappaient à la porte de Malvina. la somnambule la plus lucide de Paris.
Un" domestique en grande livrée, qui se tenait dans l'antichambre, vint au-devant d'eux.
— Ces dames et ces messieurs sonl ensemble? denianda-t-il.
— Oui, répondit madame Hudson ; tâchez de nous faire passer bien vite, si c'est possible.
— Madame répondit le valet, voici le numéro trois cent quatre-vingt-dix-sept; vous n'avez guère que quatre mois à attendre.
Madame Hudson se mit à jeter des cris de paon.
— Tenez, mon ami, dit-elle, voici cinq francs ; faites que, si nous ne pouvons voir l'illustre Malvina, il nous soit au moins permis de parler au célèbre docteur Roquefort.
Le domestique s'inclina, sortit et revint presque sur-le-champ.
— Veuillez entrer^ madame, dit-il en désignant la porte du cabinet du docteur.
Madame Hudson se précipita.
— Monsieur le docteur, difcelle avec vivacité, je stiis madame Hudson. de l'hôtel Rihglake, ci-devant des Àbruzzes, rue de Rivoli; Je suis venue consulter plusieurs fois; j'ai été satisfaite ; aussi, je vous amené du monde.
— Je nous remercie, dit Roquefort, quoique nous en ayons déjà plus qui' nous n'en voulons.
— Je le sais, monsieur le docteur.
— Néanmoins, comme il faut que les ûdèles soient
privilégiés, je m'arrangerai pour faire passer vos amis d'ici à quelques jours.
— Impossible, monsieur le docteur.
— Cependant...
— Impossible, vous dis-je. J'ai là avec moi une jeune fille, belle comme les anges, qui est si malheureuse que son histoire ferait pleurer les pierres. C'est la fille, — vous devez connaître cela, vous qui êtes médecin, — c'est la fille du docteur Garassus, le tueur de la Mort.
— Bah î
— C'est tel que je vous le dis.
— Que voulez-vous que j'y fasse?
— Mais il faut lui faire retrouver son père, qu'une indigne populace a jeté dans la Seine.
— Mais, reprit le docteur avec une impatience simulée, je ne suis pas maître nageur.
— Je le pense bien, monsieur le docteur; mais il
faut vous dire que les plongeurs y ont perdu leur latin, le bonhomme n'est plus dans l'eau.
— Où est-il alors ?
— Dame ! c'est ce que nous venions demander à votre Egérie.
Et, ce disant, elle déposa sur la table du docteur un billet de caisse.
— Allons, reprit Roquefort, il faut l'aire tout ce que vous voulez... Faites entrer votre monde.
La somnambule Malvina était une grande ûlle sèche et pâle, qui avait été un peu fille de famille, un peu ruinée, un peu honnête, un peu sous-maîtresse et beaucoup malhonnête.
Comme toutes les institutrices possibles, elle avait jeté le trouble dans toutes les familles qui n'auraient pas dû l'honorer de leur confiance. Après avoir exploité les jeunes pères et les vieux oncles, elle avait fini par se faire épouser par un frère idiot, avec lequel elle n'avait pas tardé à plaider en séparation. A Fheure où se passait ceci, elle trompait, avec un comédien du boulevard, le docteur Roquefort, qui se servait d'elle pour tromper le public.
Lorsque Hélène et Karniv entrèrent, la devineresse
étaii assise sur son fauteuil de brocatelle jaune. Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules et se noyaient dans les plis onduleux d'une robe de chambre de velours noir.
— Etes-vous fatiguée ? lui demanda le docteur d'un ton impératif.
— Oui. répondit Malvina ; vous me tuez.
Et elle laissa retomber sa tète sur sa poitrine.
— Pauvre chère victime ! dit madame Hudson avec intérêt.
Roquefort fit quelques passes, « projeta son fluide» sur Malvina, qui semblait se tordre sous une étreinte invisible.
— Dormez-vous? cria Roquefort en roulant d'affreUx yeux blancs, dormez-vous?
— Oh! que je souffre ! répondit la somnambule.
— Pauvre femme ! pensa Hélène, elle est bien à plaindre de faire un tel métier. Monsieur, dit-elle à Roquefort, dites, je vous prie, à cette bonne damêj avant de l'endormir, combien je suis fâchée d'être la cause de ses souffrances; dites-lui surtout qu'il faut un cas aussi malheureux que celui qui nous amène pour que je persévère à la faire souffrir, et qiie ma
vie entière ne sera pas assez longue pour lui prouver ma gratitude.
— Mademoiselle, dit Roquefort, ces sentiments vous honorent et eussent été doux au cœur de Mal-
vina; malheureusement, je ne puis les lui transmettre, elle dort.
— Quelle frime ! murmura Zidore.
— Dormez-vous? demanda le magnétiseur en roulant de nouveau ses yeux.
— Je souffre.
— Soyez lucide !
— Je souffre.
— Parlez !
— Je souffre.
— Je le veux ! je le veux !
Roquefort, debout, les bras tendus vers son sujet. prononçait ces mots avec une autorité ridicule qui aurait fait bien rire les assistants s'ils n'avaient eu l'espoir de voir un éclaircissement sortir de cette corné-die.
— Je le veux! je le veux ! criait toujours Roquefort.
— Je suis lucide, dit avec effort Malvina en appuyant la main sur son front. One voulez-vous?
— Regardez autour de vous.
— Je vois.
— Quoi ?
— Un beau jeune homme blond qui arrive de bien loin.
— Ensuite ?
— Un polisson qui se moque de vous.
— C'est moi! s'écria Zidore ; c'est épatant. Je ne me moque plus.
— Après?
— Je vois madame Hudson.
— Près d'elle, qui voyez-vous?
— Une jeune fille, belle comme les anges, que je vis il y a trois jours.
— Que veut cette jeune fille ?
— Je ne sais.
— Cherchez.
— Elle veut savoir, des nouvelles de son père.
— Cherchez son père.
— Je ne puis...
— Je le veux.
— Ah ! que je souffre !
— Cherchez, cherchez.
— Ah ! je le vois.
— Où ?
— Sur une grande place.
— Que fait-il?
— Il se débat au milieu de la foui . — Après ?
— La foule l'entraîne sur un pont.
— Après ?
— Ah ! mon Dieu ! ce que je vois est terrible.
— Que voyez-vous?
— Je n'ose le dire.
— Parlez, je le veux.
— Des misérables s'emparent de lui.
— Après ?
— Ils le balancent dans l'espace.
— Ensuite.
— Ah!...
— Quoi?
— On l'a précipité dans l'eau.
— Après?
— Je souffre, je meurs.
— Mesdames, dit Roquefort, vous le voyez vousmêmes, mon sujet ne peut plus continuer ; le forcer serait vouloir sa mort. Demain, si vous m tuiez, nous continuerons la séance.
— Monsieur, dit Rarnix, vous êtes un charlatan et un imposteur ; vous n'entendez rien au magnétisme, vous en ignorez les premiers éléments.
— Monsieur, s'écria l'opérateur, vous m'insultez chez moi !
— Chez vous ou ailleurs, poursuivit Karnix, peu m'importe; on n'insulte jamais les gens de votre espèce.
— Si c'est votre argent que vous regrettez, fit Roquefort avec dédain, vous pouver le reprendre.
— Mon argent, dit Karnix avec dégoût, garde-le, misérable que tu es; non, ce n'est pas l'argent que je regrette, c'est l'espoir perdu de cette douce créature qui croyait que tu lui ferais trouver son père. Mais aussi bien je n'aurais pas dû m'y laisser prendre. Rien qu'à te voir, j'aurais dû deviner tu que n'étais qu'un fourbe de bas étage, digne associé de cette sotte dévergondée.
— Dites donc, vous, s'écria Malvina, vous n'êtes qu'un insolent.
— Voilà ce qu'elle appelle le sommeil magnétique Ah î la sotte et stupide créature !
— Monsieur, dit Roquefort en cherchant à être digne, vous insultez une femme î
— Ça, une femme? fit Karnix avec mépris; ce n'est pas plus une femme que tu n'es un homme toi-même. Vous êtes deux escrocs qui ne savez pas le premier mot de la science. Le dernier fellah du Kocéir en sait mille fois plus que vous.
Se tournant vers Mme Hudson qui levait les bras au ciel avec désespoir, il lui dit :
— Eh bien ! madame, vous avez entendu ces imposteurs vous raconter un fait que tout Paris connaît. XY'tes-vous pas contente? — Allons, ma bien-aimée, dit-il à Hélène, partons.
Hélène ne bougeait pas.
— M'avez-vous entendu, chère adorée? demanda karnix. Ne perdez pas courage ; nos efforts pour retrouver votre père seront plus efficaces que les mensonges de ces faux voyants.
Hélène, clouée sur sou fauteuil, semblait ne pas entendre.
— Mamselle Hélène, cria Zidore en se mettant à genoux devant elle, mamselle, qu'avez-vous? Par pitié, parlez; n'ouvrez pas ainsi vos grands yeux. Souffrez-vous ? dites ?
Hélène ne faisait aucun mouvement et semblait .ne pas entendre ; ses beaux yeux démesurément ouverts étaient d'une fixité effrayante.
— Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! fit Zidore. et il se mit à sangloter.
— Hélène ! fit Karnix.
— Que veux-tu? répondit la jeune fille.
— Dieu est grand, dit Karnix, en levant les yeux au ciel.
— Qu'y a-t-il? demanda Mme Hudson.
— Il y a, s'écria Karnix avec exaltation, il y a que cette chère créature est une vraie voyante : il y a qu'elle s'est endormie aux passes de cet empirique ; il y a que, par elle, nous allons savoir où est le docteur et bien d'autres secrets.
— Impossible, dit Roquefort, le magnétisme n'exii te pas.
— Hélène! fit Karnix en dominant la jeune fille de son regard, que voyez-vous?
— Toi, mon bien-aimé; tu es beau !
— Qui vois- ta encore ?
— Isidore; le pauvre enfant pleure à cause de moi, il m'aime bien.
— Oh oui ! murmura Zidore, bien, bien, bien !
— Voyez-vous votre père, Hélène ?
— Non.
— Cherchez ?
— Ou?
— Dans l'eau !
— 11 n'y est pas.
— Descendez le courant, fouillez les bateaux, les maisons qui avoisinerit la rivière, fouillez partout, ne laissez pas un espace grand comme la main sans l'explorer, regardez! regardez !
— Ah! s'écria Hélène, je le vois; pauvre père, comme il est chang !
Non-seulement l'empirique Roquefort et la fausse somnambule trompaient le public, mais chose assez particulière, ils ne croyaient pas à ce mystère phy* sique qu'on appelle le magnétisme animal.
En voyant Hélène, le regard fixe, la poitrine haletante, répondre avec calme aux questions que lui adressait Robert, ils crurent à une comédie jouée dans un but inconnu.
— Voyons, monsieur, dit Roquefort à Robert, je ne comprends pas ce rébus, veuillez me l'expliquer.
Comme Robert, tout occupé d'Hélène, ue répondait pas. Le magnétiseur continua :
— Pourquoi, je vous prie, toutes ces simagrées? Croyez-vous nous prendre de cette façon? Cela serait singulier, convenez-en. Ne prenez pas tant de peine, je vous prie; Malvinaet moi, iious savons à quoi nous
en tenir.
Rarnix, sans regarder Roquefort, le prit par le bras et le lit asseoir sur un divan.
— En voilà un insolent! cria Malvina avec aigreur.
— Monsieur, reprit Roquefort, je ne souffrirai pas que chez moi l'on me traite de la sôrîé, et...
Karnix se retourna avec impatience. Roquefort sïtait emparé d'une canne plombée dont il se servait pour mettre les mystifiés a la raison lorsqu'ils avaient l'inconvenance de se plaindre.
— Je vais vous faire voir, cria l'empirique, qu'on ne vient poinî impunément me diffamer et troubler mes expériences, entendez-vous, monsieur le charlatan. Ah! vous m'appelez imposteur, et vous êtes magnétiseur Vous-même! Cela ne se passera pas ainsi, Vous allez voir.
Sans répondre a ce déluge de paroles, Robert d'une
main robuste saisit le magnétiseur par le milieu du corps et le souleva comme il eût fait d'un enfant de quatre ans. Il s'apprêtait à le lancer dans l'espace lorsque Zidore l'arrêta.
— Bourgeois, cria l'enfant, faut pas secouer 1rs médecins par la fenêtre, ça porte malheur, et on vous met à l'amende.
Robert reposa Roquefort où il l'avait pris et revint à Hélène.
— Cher ange, lui dit-il. voyez-vous encore votre père?
— Oui, répondit la jeune fille.
— Que fait-il?
— Il est à table.
— Seul?
— Non; un homme encore, mais le cœur plein de tristesse, cause avec lui.
— Entendez-vous ce qu'ils disent?
— Non, mais je puis écouter si vous le désirez.
— Ecoutez, et rapportez-moi leurs paroles.
— J'entends; l'homme se plaint de sa destinée et prétend qu'il est plus malheureux que m n j ère.
— Après?
— Mon père, de son coté, prétend qn'n est plus malheureux que l'homme.
— Deviner que deux hommes qui causent ensemble se plaignent de la destinée, s'écria Malvina en ricanant voilà qui n'est pas bien difficile.
— Silence! fit Karnix menaçant. Hélène, reprit-il, cherchez bien, regardez avec attention et dites-moi si vous sauriez, si vous pourriez aller rejoindre votre père?
— Non.
— Pourquoi?
— Je n'ai jamais été dans l'endroit où il se trouve.
— Sortez de la maison, regardez autour de vous; ne voyez-vous rien d'écrit sur la porte ou aux environs?
— Si, en vérité.
— Que lisez-vous?
— Sur la maison même où se trouve mon père, je vois de grandes lettres rouges formant une enseigne.
— Lisez !
— Georges Pudler, ingénieur mécanicien.
— Connu, dit Malvina, j'exécute tout ça.
— Réveillez-vous, ma douce amie, fit Robert en
faisant planer ses mains sur la tête de l'enfant.
— Georges Pudler! s'éeria Zidore, je ne connais que ça; c'est l'inventeur de Grenelle, un rude homme.
— Pardon, fît Hélène en s'éveillant, mais la fatigue m'a prise, je m'étais endormie. Oh! madame, dit-elle, envoyant Malvina. avez-vouspu donner des nouvelles de mon père?
— Petit serpent, murmura Malvina la somnambule.
— Vous ne répondez pas, madame? reprit la jeune fille, dois-je m'attendre à voir mon malheur s'augmenter?
— Ah çà, dit Malvina en Rapprochant d'Hélène, est-ce que vous croyez que vous allez nous faire po^ ser longtemps, vous?
Robert, que le réveil de la fille du docteur avait plongé dans de profondes réflexions, revint à la situation en entendant la voix stridente de la fausse voyante.
— Venez, ma bien-aimée, dit-il en entraînant sa fiancée, venez; grâce à vous, nous avons retrouvé votre père, venez.
Isidore, suhit son maître comme pour protéger su retraite ; arrivé à la porte il s'arrêta :
— A revoir, m'ame Hudson, dit-il d'un air narquois; se retournant vers Roquefort , il ajouta : Et vous aussi, mon petit père, au plaisir de vous revoir. Si jamais vous perdez votre tabatière, venez bous voir, portez-nous une mèche de ses cheveux et nous vous retrouverons ça à prix d'artiste.
— Ah! madame Hudson, s'écria Roquefort lorsqu'ils furent seuls, pourriez-vous me dire à propos de quoi vous m'avez amené ces gens-là?
— M'en parlez pas, mon bon monsieur Roquefort, m'en parlez pas; en les conduisant j'avais cru bien faire.
— Ce sont des intrigants, madame Hudson, de véritables intrigants ; ils ont voulu pénétrer nos secrets ; ce sont des émissaires envoyés par nos rivaux;
— J'en ai bien peur.
— * Et c'est vous qui conduisez ces brigands chez moi! C'est indigne.
— Monsieur Roquefort, mon cher monsieur Roquefort, ne me jugez pas défavorablement; j'avais agi pour le bien.
— Je veux le croire, madame Hudson. je veux bien le croire; mais, pour Dieu, dites-moi quels sont ces gens-là. Ils Logent chez vous, vous devez les connaître ?
— Hélas, monsieur, les voyageurs . qui peut les connaître? Ça ment à faire plaisir; ce Karnix . — maintenant j'ouvre les yeux. — n'a pas de moyens d'existence; il est arrivé chez moi sans bagages, sans rien . sous prétexte qu'on trouve des chemisiers et des tailleurs partout, et qu'il est inutile de s'embarrasser.
— Mais la jeune fille, demanda Malvina. quelle est-elle?
— Je l'ai vue hier soir pour la première fois; ce maudit petit misérable guide m'a raconté une histoire à mourir debout. Je vous l'ai dite en arrivant.
— Oui, fit Roquefort, et Malvina l'a répétée.
— Naturellement.
— Pas aussi naturellement que je l'eusse désiré.
— Tu n'es jamais content, fit Malvina en colère.
— Ce ne sont pas des reproches que je te fais, reprit Roquefort, je constate un fait, voilà tout; tes efforts sont nerveux, tes souffrances paraissent aiguës,
— 2-2\ — tes étoufféments sont remarquables. Mais tout cela
manque de naturel.
— Eh bien! endors-toi toi-même, tu m'ennuies ,î la fin.
— Mal vin a !
— Eh bien, après! Crois-tu pas me faire peur en me faisant les gros yeux? Tout cela m'ennuie: je te lâcherai.
— Je t'en défie.
— Avec ça que je ne trouverais pas un autre docteur de ton espèce.
— Crois-tu que les sujets comme toi soient rares?
— On ne remue pas les somnambules à la pelle.
— Somnambule, tu me fais rire, tu es somnambule comme ma veste.
— Je suis toujours aussi somnambule que toi médecin.
Madame Hudson interrompit cet aimable entretien.
— M'sieu Roquefort, dit-elle^ il me vient une idée!
— Allons donc!
— C'est comme je vmis le dis.
— Voyons!
— Voilà. Si, pendant que je suis là, vous vouliez
endormir mademoiselle Malvina. nous saurions à quoi
nous en tenir tout de suite sur nos voyageurs.
Roquefort et Malvina se regardèrent, stupéfaits de tant de naïveté.
— Impossible, dit Roquefort, le sujet est trop fatigué.
— M'sieu Roquefort, reprit la maîtresse d'hôtel, je ne suis pas de ceux qui demandent des services pour rien. Quand je fais travailler je paye.
Ce disant, elle déposa sur la cheminée un nouveau billet de caisse.
Roquefort lança un regard sublime à Malvina et lui dit d'un ton impératif :
— Endormez-vous, je le veux.
Malvina fit quelques grimaces, où le rire se mêlait aux contorsions les plus grotesques.
— Dormez-vous? cria Roquefort.
— Oui.
— Que voyez-vous?
— Une cascade.
— Où êtes- vous?
— En pleine cascade.
— Cherchez l'homme qui sort d'ici.
— Jp le vois.
— Seul?
— Non; avec une jeune fille et un jeune garçon !
— Comment se Domine cet homme ?
— Robert Karniv.
— La jeune fille?
— Hélène Garassus.
— Le guide?
— Isidore.
— Prodigieux! s'écria madame Hiulson , prodigieux!
— Silence! fit Roquefort, silence! vous interrompez la communication du fluide . voue fatiguez le sujet.
— Que je suis donc fâchée, s'écria la crédule madame Hudson.
— Silence !
— Pourriez-vous. continua l'empirique, nous dire quelle est la moralité de ces gens-là?
— Ce sont des faiseurs de dupes, répondit la somnambule.
— Jésus, mon Dieu! s'écria l'hôtesse, que je suis donc bète de ne pas m'en être doutée. Et elle remer-
cia avec effusion Roquefort et Malvina, qui la poussèrent dehors afin de pouvoir donner un libre cours à leur folle gaieté.
Robert, Hélène et leur guide avaient pris une voiture de place et étaient arrivés à la demeure de Georges Pudler.
Le jour commençait à baisser, les ouvriers avaient quitté leurs travaux pour regagner leur demeure. Quelques-uns d'entre eux. retardés par le feu des forges qu'ils avaient du éteindre avant de se retirer, passaient comme des fantômes noirs sous la grandi' porte de l'usine. Une tristesse lugubre se répandait dans cet endroit de Paris qui, à cette époque, était exclusivement réservé à l'industrie. Depuis la mort de la Mort, la population travailleuse était morne et pensive.
Quand une immense voix passant au-dessus de l'humanité avait crié : la Mort est morte, désormais l'on ne mourra plus, tous les déshérités de la fortune avaient poussé des clameurs de joie, ils avaient abandonné leurs durs labeurs en se disant qu'alors qu'on ne mourrait plus, on n'avait pas besoin de travailler pour vivre. Ils s'étaient dit également qu'aussi amèrê
que puisse être la vie, elle paraîtrait douce lorsque le travail ue serait plus une nécessité.
Mais la faim était venue et les avait ramenés à leur tâche, moins résignés qu'ils ne l'étaient auparavant.
Chaque jour, leur découragement devenait plus profond et plus sombre. Le travail sans fin, les privations éternelles, la misère immortelle les épouvantaient. Désespérés, ils marchaient en silence, consumés, sans pouvoir mourir, par la nostalgie de la mort.
Zidore, ému par tant de tristesse, agita doucement la cloche de la grande porte. Mais nul ne vint s'enquérir quels étaient les visiteurs.
— Puisqu'on ne veut pas nous annoncer, dit Tenant, nous allons nous annoncer nous-mêmes. Venez, je connais l'endroit.
Traversant les deux premières cours de l'usine, il conduisit Robert et la fille du docteur vers une charmante petite maison bâtie en briques rouges au milieu d'un jardin.
Là, la tristesse était plus apparente encore. Ce n'étaient plus les grands murs gris noircis par la fumée du charbon. Dans les vastes ateliers, tout est
sombre, noir et gale, depuis les figures humaines couvertes de suie et de limaille de fer. jusqu'au sable des cours, qui n'est plus qu'une poussière noirâtre que le vent soulève comme un voile de deuil; mais la tristesse du travail n'assombris pas le cœur.
Dans le jardin où se trouvaient Hélène et ses deux amis, tout avait été gai, tout avait dû sourire. Maintenant un désespoir morne planait sur ce logis. Les ardoises mouillées paraissaient noires, les briques étaient rouges comme du sang caillé, la girouette gémissait au lieu de grincer et le lierre et le chèvrefeuille qui couvraient les murs semblaient tordre leurs branches avec douleur.
— Que voulez-vous? demanda un vieillard qui
vint à la rencontre des jeunes gens.
— Nous voudrions, dit Karnix , voir M. Georges Pudler.
— 11 ne reçoit plus, monsieur.
— Dites-lui. je vous prie, qu'une jeune fille qui a perdu son père vient lui demander quelques renseignements, et que refuser serait manquer à tous les devoirs dr l'humanité.
— L'humanité a manqué à ton* ses devoirs envers mon maître, répondit le serviteur,
— Peu importe, mon ami. préven«jz-le , je vous prie.
Le serviteur obéit et alla trouver Pudler. qui. étendu seul sur un immense divan, tâchait de trouver à travers ses souvenirs une parcelle de bonheur.
— Je ne veux recevoir personne, dit l'inventeur. qu'on me laisse
— Monsieur, c'est une jeune fille...
— C'est une raison pour que je ne reçoive pas.
— Elle prétend, cette demoiselle, qu'elle est la fille d'un ami de monsieur.
— Je n'ai pas d'amis.
* — Elle parait bien malheureuse.
— X'ai-je pas assez de mes souffrances?...
— Quelles que soient vus douleurs, monsieur. — dit Hélène, qui. dans l'espoir de voir son père plus vite, avait suivi le vieux domestique, — elles ne sauraient égaler les miennes. J'ai seize ans. Depuis deux jours les événements les plus tristes m'ont séparée de mon père; je suis seule au monde. Notre maison a
été saccagée par nos ennemi?, et sans mon fiancé, auquel j'ai confié mon honneur, qui un jour sera le sien, je serais morte de désespoir.
— On ne meurt plus, dit Pudler.
— Mais on souffre, fît Rarnix qui, debout sur le seuil de la porte, comprimait avec peine son indignation.
Georges Pudler se leva, et, allant à Rarnix, il lui dit en riant amèrement .
— Ah ! ah î jeune homme, c'est toi qui es le fiancé? Ah! ah! tu vas épouser la belle abandonnée, mon maître? Bonne chance, tu peux préparer ton ballon. Tu ne sais peut-être pas ce que je veux dire et tu me prends pour un fou; patience, tu vas voir.
L'inventeur allongea le bras et saisit sa longue -vue.
— Comme toi, continua-t-il. j'ai été jeune, beau et brave; j'ai épousé une jeune fille belle et radieuse comme ta fiancée; comme toi, j'étais son seul soutien sur la terre; eh bien! regarde, et tu vas voir ce que ma fiancée est devenue, et comprendre ce que la tienne deviendra. Regarde, jeune homme, regarde!
Rarnix prit la longue- vue. examina un instant l'horrible machine où la femme de l'inventeur et son
amant se tordaient dans d'affreuses tortures; puis, rendant l'instrument à Pndler. il lui dit tranquillement :
— Eh bien! maître, après?
— Après! s'écria l'inventeur, après! Mais tu ne comprends donc pas?
— Si. maître, ou du moins je crois comprendre. Cette femme, c'est la tienne, n'est-ce pas? L'homme qui est avec elle est son amant. Est-ce bien cela? Ai-je bien compris? Eh bien, ensuite?
— Misérable! s'écria Pudler, tu n'as donc pas d'entrailles!
— Ecoute, maître, dit Rarnix gravement, je vais te dire une chose que je veux depuis longtemps cracher au visage des maris trompés. Vous êtes tous d'insignes coquins, et je vais te prendre pour exemple. Tu as épousé une jeune fille pauvre parce que tu l'aimais; donc, elle ne te doit pas la moindre reconnaissance. T'aimait-elle? tu n'en sais rien. Une fois qu'elle a été ta femme, tu l'as rendue riche; tu t'es dit eo pensant à elle « cela est mon bien, n et tu as cru qu'elle devait te placer dans son cœur comme un meuble par destination. Ah! à partir de ce jour, elle a dû
être bienheureuse. Que lui manquait-il? Elle avait une voiture, des toilettes, elle avait tout, excepté l'amour. Le jour où tu Tas possédée n'était pas à sou déclin que déjà tu t'occupais de tes mécaniques. Pauvre créature! elle te demandait de l'amour, tu lui inventais des machines; elle rêvait le bonheur, toi, tu rêvais la fortune et la gloire. Que lui faisait la gloire à elle qui avait passé sa vie à désirer l'amour, l'amour el ses joius, l'amour et ses larmes? Ah! qu'elle a dû s'ennuyer, la pauvre délaissée, derrière les murs enfumés de ton antre, elle qui aimait les bois et les fleurs! As-tu jamais regardé ce jardin qui pleure depuis qu'elle est partie? Non. Cependant il t'aurait dit bien des choses. Il t'aurait raconté que chaque matin elle venait avec le jour courber les branches embaumées des jasmins et des chèvrefeuilles, afin que le soir tu pusses abriter ton front chargé d'ennuis sous l'ombre suave que ses doigts blancs avaient tressée. Le soir, tu ne venais pas. Le compas en main, tu mesurais des roues s'engrenant les unes dans les autres. Elle, elle pleurait. Plus loin, tu aurais vu des bordures de pensées qu'elle arrosait pour toi, tu aurais vu les plates-bandes dévastées regretter les marguerites qu'elle
effeuillait pour leur demander si tu l'aimais. Ah! si tu avais eu du cœur, comme tu aurais pleuré de joie le jour où elle dit à son jardinier: « Jean, autour du petit vivier où sont les poissons rouges, vous mettrez une grille verte. » Tu Tas vue, cette grille, tu l'as vue et tu ne l'as point remarquée, tu n'as pas entendu une voix douce qui disait tout bas: « Mon petit Georges pourrait tomber dans l'eau, pauvre petit! » Mais l'enfant n'est pas venu. Qui sait ! tu n'y as peut-être pas pensé, maître? Tu préférais inventer que créer, tu aimais mieux te rapprocher de Jacquard que de Dieu, Un jour, la chère oubliée, en ramassant une fleur qu'elle te destinait peut-être, a trouvé le serpent caché sous les feuilles. L'amour, cette ombre douce qu'elle cherchait comme la plante cherche l'eau, l'amour l'a poursuivie à son tour, mais comme l'aigle poursuit l'alouette. Quand le pauvre oiseau a été bien meurtri, bien souillé, bien traîné dans la boue, quand l'aigle a eu promené ses serres sur le corps meurtri de la victime, tu t'es aperçu que tu l'aimais, ô inventeur idiot! C'était avant la honte et non après qu'il fallait consulter ton coeur! Que vous êtes bien tous les mêmes, vous autres, les trompés! Quand vous avez
tout fait pour être trahis, vous allez par les toits
crier: « Je l'aimais! je l'aimais! » Trop tard, maître, trop tard; souffre maintenant. C'est ton tour, et croismoi, ne t'emporte pas contre les femmes : cette stupide calomnie a fait son temps. Vous rendez vos épouses infidèles. Quand vous sentez votre faiblesse, vous calomniez pour qu'on vous plaigne au lieu de vous mépriser. Vous préférez dire que celles qui ont partagé votre couche sont des drôlesses, des coquines, que d'avouer que vous êtes des sots ou des ingrats. Souffre en silence et ne cherche pas à jeter ton fiel dans le bonheur d'autrui. Prends garde que la justice des hommes, exerçant un devoir, ne te fasse attacher au pilori et que le bourreau, tordant ta gorge de ses mains ignobles, ne te dise au nom de l'humanité: « Caïn, qu'as-tu fait de la compagne que Dieu t'avait donnée? »