L' AVALE UR DE SABRES
En quittant le logis de Pudler, le docteur Garassus avait longtemps erré à l'aventure.
Comme si la Providence eût voulu lui reprocher son méfait, il n'entendait autour de lui que des infortunés maudissant son nom.
Dans les bazars, aux portes des boutiques, il voyait son portrait exposé aux regards des passants. Des groupes se formaient autour de son image, et c'étaient des cris et des vociférations sans fin. Chaque promeneur cherchait à graver les traits du docteur dans sa
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mémoire et se promettait de lui faire uu mauvais parti dans le cas où il viendrait à le rencontrer.
Dans les rues, les chanteurs ambulants disaient une navrante complainte intitulée : La Mort de la Mort.
Elle avait quatre-vingt-dix-neuf couplets bien comptés, lesquels se chantaient sur l'air de Fualdès, un malheureux homme qui fut assassiné en la ville de Rodez, dans l'Aveyron, cent cinquante ans environ avant le temps où se passe cette histoire. — Cette interminable complainte avait la prétention de raconte)1 au public émerveillé de quelle façon le médecin avait tué La Mort. Rien n'était plus étrange et plus faux que Ce récit. Une immense pancarte illustrée surmontait le piano sur lequel les chanteurs s'accompagnaient tant bien que mal.
Un fait assez curieux, du reste, à constater, c'est que ce fut à l'occasion de cette célèbre complainte que les chanteurs des mes remplacèrent par des pianos les orgues de Barbarie qui avaient si longtemps charmé nos arrière-grands-pères,
Une remarque plus curieuse encore à mentionner ici, c'est le mépris affecté par nos aïeux pour tous le? instruments de musique.
Nos ancêtres — cela n'est pas douteux — adoraient l'harmonie. Quelle bizarrerie étrange les portait à se moquer des instruments avec lesquels on fait de la musique ? C'est ce qui n'a jamais pu être éclairci.
Tous les mémoires du temps et les rares livres qui sont restés de cette époque rapportent cà l'envi les railleries dont le piano a été victime ; la population parisienne, entre toutes les autres, se faisait remarquer par les lazzi dont elle ém aillait sa conversation. Entre autres quolibets, lorsqu'on parlait d'une jeune fille dont on voulait faire l'éloge on disait : Elle est jeune, belle , riche, bien élevée, et elle ne joue pas du piano !
« Oh ! les pianos, les pianos; qui nous délivrera des pianos! » s'écriait-onde toute part. Chose singulière, ces mêmes gens qui déblatéraient contre ce pauvre instrument en achetaient un pour leur fille. Paris, pendant cent ans, posséda deux cent mille pianos, ce qui faisait en moyenne plus de deux par maison. Si l'on veut considérer que bien des maisons pauvres n'en avaient point, on ne sera pas médiocrement étonné en pensant que d'autres en possédaient quinze à seize, ee qui n'empêchait pas les Parisiens de répé-
ter à chaque instant : « Ah! le stupide instrument. »
Ces mêmes Parisiens appelaient le violon, ce sublime pleureur « un crin-crin, et on peut affirmer qu'au dix-neuvième siècle, un homme du monde qui eût joué de la clarinette eût été plus déshonoré que s'il eût reçu en riant un crachat sur la face.
On sait la réponse que fit Charles Narrey, l'auteur du Quatrième larron, à un auteur débraillé qui lui reprochait sa mise irréprochable :
— Mon cher, laissez ma cravate tranquille, ou je dirai au foyer des Variétés que, dans votre jeunesse, vous saviez jouer de la flûte.
Le bohème se le tint pour dit.
Les gens qui surent pincer de la guitare ne purent jamais se débarrasser du titre de troubadours français qui leur fut décerné par dérision et qui les rendit malheureux jusqu'au tombeau, où ils descendirent ceints du fameux pourpoint abricot, le suaire du ridicule.
Mais tout cela n'était rien en comparaison de l'orgue de Barbarie, un aimable instrument pourtant, qui ne demandait aucune connaissance musicale, mais du biceps seulement ; un instrument qu'on en-
tendait à bon marché; un instrument qui vous réveillait gaiement ; un instrument qui faisait les airs populaires. Ah! sans lui, que de maîtres seraient restés ignorés. Pauvre et brave instrument qui à lui seul a fait plus que tous les orphéons du monde pour donner aux masses le goût de la musique. Comme on le méprisait !
Pour être juste, il faut dire que parfois l'orgue était importun. Quand on perdait un ami, un frère ou une maîtresse, quand, le cœur navré, on recueillait saintement le dernier soupir du moribond, il était désagréable d'entendre dans la rue ou dans la cour un orgue miauler : Ah! qu'il fait donc bon, qu'il fait donc bon cueillir la fraise.
Il -y avait dans cette chanson une certaine demoiselle Thérèse qui s'est trouvée mêlée à bien des douleurs.
Il arrivait aussi que l'orgue égayait les situations tristes de la vie. Plus d'un auteur pataugeant devant un comité de lecture a entendu l'orgue lui crier : // faut qu'un bon savetier save, save, save, save, save, save, save, — il faut quun bon savetier save, save, save, save son métier.
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L'orgue de Barbarie avait du pour et du contre.
Les bourgeois de Paris avaient deux grands torts à son égard.
Le premier, de déblatérer sans cesse contre lui.
Le second, de jeter des sous à l'homme qui le faisait grincer.
Il eût été bien plus simple de ne rien dire et de ne pas jeter de sous.
Il est vrai qu'en lisant l'histoire des révolutions, il est facile de remarquer que les bourgeois de Paris ne professent pour la logique qu'une faible admiration.
Donc, le docteur Garassus errait au hasard, n voyant autour de lui que des gens mécontents de ne pouvoir mourir. Effrayé des malédictions prononcées contre lui, il chercha à s'éloigner de la foule et se dirigea du coté du bois de Boulogne. L'avenue de l'Impératrice-Eugénie était encombrée de promeneurs, il prit la route de Xeuilly et entra par la porte Maillot.
Malgré un soleil radieux, la nature était triste : elle semblait pleurer. Les arbres, dévorés par d'innombrables bandes d'insectes, paraissaient gémit de douleur. Une légère brise soulevant le sable des allées roulait des torrents de poussière grise. Les oiseaux
s'égosillaient tristement sans comprendre la révolution bizarre qui s'accomplissait dans la nature. Les papillons voltigeaient étonnés de voir vivre encore des fleurs dont la veille ils avaient dévoré le cœur; des chevaux, vaincus par la fatigue, étaient tombés épuisés sur le chemin, et. ne pouvant plus se relever, ils a /aient été abandonnés par leurs conducteurs, qui avaient en vain essayé de les tuer.
- — Mon Dieu, qu'ai-je fait en désirant la mort de la Mort! murmura Garassus, qui. épouvanté de tant de tristesses, se laissa choir sur un banc.
Il resta longtemps la tète dans ses mains, l'unie livrée à un profond désespoir. Une légère plainte, douce comme le murmure du vent de mai, le lit sorti]1 de sa rêverie. Il regarda, et près de lui il aperçut une jeune lille vêtue de blanc. Quoiqu'elle eût à peine seize ans. son corps maigre était légèrement voûté, comme s'il eût eu à soutenir la pesante main du temps. Ses yeux, bleu-noir, étaient entourés d'un cercle bistré, que la peau livide de son visage faisait paraître encore plus foncé.
— Souffrez-vous, mon entant? demanda Garassus, poussé par ses habitudes doctorale.-.
— Oh oui! dit l'enfant.
— Où?
— Partout.
— Mais encore?
— Je ne sais.
— Y a-t-il longtemps que vous êtes indisposée?
— J'ai toujours souffert.
— Avez- vous votre mère?
— Elle est morte.
— A quel âge?
— A vingt ans.
— Ne faites-vous rien pour calmer vos souffrances?
— Une seule chose pouvait me guérir.
— Laquelle?
— La chute des feuilles. Hélas! maintenant, il n'y a plus de feuilles mortes !
— Moi aussi, j'avais une fille! pensa le malheureux Gascon. Il se mit à pleurer en dedans de lui.
Jean-Baptiste fut réveillé de sa douleur parle bruit d'une musique barbare exécutée par des saltimbanques.
La musique, bonne ou mauvaise, fait toujours supposer une gaieté quelconque. C'est pour cela que les
mendiants, qui sont les pins grands physiologistes du monde, jouent du flageolet an lieu de lire ou déclamer des vers, ce qui serait plus facile et n'exigerait pas de mise de fonds. Une ritournelle, même déchirante, ouvre mieux la veine de la compassion que les meilleurs alexandrins de Voltaire, qui n'en fit que de mauvais.
— Ah ! ah ! fit Garassus, voilà des gens qui s'amusent. Allons voir cela, ça me distraira.
Il demanda à sa compagne si elle ne désirait point le suivre, mais elle lui répondit tristement :
— Merci, monsieur, la musique me fait mal. Jean-Baptiste arriva près d'une baraque en toile,
ornée de deux énormes tableaux peints à la détrempe représentant, le premier, un homme chevelu ayant pour tout vêtement un caleçon rouge illustré de paillettes jaunes. Cet homme plongeait, sans regarder, son bras droit dans la gueule d'un lion furieux, tandis que du côté opposé son regard fascinateur faisait reculer un tigre irrité.
Le second, plus naïf encore, montrait à l'œil du spectateur étonné une jeune femme bizarrement accoutrée, assise tranquillement sur le dos d'un hor-
rible caïman, cinq on six serpents des espèces les plus formidables jouaient sur ses genoux, pendant que ses doigts gracieux s'enfonçaient dans un boa qu'elle avait roulé en forme de manchon; un affreux serpent à sonnettes, dont elle s'était fait un collier, montrait son dard vermillon ta cinq ou six méchantes vipères entremêlées avec des aspics et formant une espèce de couronne que la belle avait placée sur sa tète.
Sur les trétaux, un homme vêtu comme celui du tableau jouait de la clarinette. Une femme maigre, vieille sèche, jaune, qui avait du jadis poser pour la fille aux serpents, l'accompagnait sur la guitare.
Autour d'eux une armée d'enfants déguenillés, aux ventres creux, aux regards affamés, battaient du tambour, frappaient une grosse caisse percée ou des timbales fêlées. Ceux qui n'avaient pas d'instrument dansaient ou faisaient des tours de force, hélas!
— Enfin, se dit Garassus, en regardant les spectateurs, voici des gens raisonnables. Ils cherchent dans les distractions une trêve aux douleurs qu'ils peuvent avoir. Ce sont des sages, qui aiment mieux oublier que de dire du mal de moi.
Il chercha dans la foule une figure sympathique.
Ayant aperçu un homme qui considérait les tableaux avec une grande curiosité, il s'approcha de lui.
— Monsieur, lui dit-il, à l'attention que vous portez à ces peintures, je pense que vous devez être un voyageur. Vous retrouvez là des animaux que vous vîtes en d'autres contrées, « debout dans leur montagne et dans leur volonté, » comme a dit le poëte; cette vue vous rappelle de doux ou de terribles souvenirs, peutêtre un trait d'audace de votre jeunesse envolée et votre cœur se réjouit?
— Vous l'avez dit, répondit l'homme, je suis un voyageur sur cette terre de misère; mais je n'ai jamais quitté le département de la Seine, où depuis cinquante ans j'erre de douleurs en douleurs. Je n'ai jamais eu de parents; la charité publique se chargea d'étendre l'amertume sur mon pain. Plus tard j'ai travaillé; j'avais toujours l'amertume, mais je n'avais plus de pain.
— Pauvre homme ! fit le docteur.
— Ah î reprit le spectateur, tout cela n'est rien, j'en ai vu bien d'autres. Un jour, je trouvai une jeune, belle et honnête fille qui m'aima, nous nous mariâmes, et Fans doute pour l'amour d'elle le bon Dieu
me pardonna : j'eus deux petits enfants et je fus heureux à faire envie à un homme établi. Ah! comme je les aimais tendrement, si vous saviez. Je travaillais le jour pour les nourrir, la nuit je les regardais dormir, et je pleurais en les regardant; c'était bien bon. Je me disais : voilà comment mon père aurait dû m'aimer. Eh bien ! ils sont tous morts, elle et eux, les uns après les autres. Celui qui a passé le dernier, c'était mon garçon, il s'appelait Joseph, il savait lire sans avoir appris, tout Montrouge vous le dira; et vous allez voir ma chance : le pauvre petit est mort la veille du jour où on ne devait plus mourir.
— Je vous plains sincèrement, dit Garassus, votre croix a été lourde à porter.
— Vous me demandiez ce que je faisais ici, je vais vous le dire : tous les miens sont morts, je voudrais mourir.
Le docteur gascon fit une affreuse grimace.
— En passant hier j'ai vu ces deux tableaux; en examinant les maîtres de ces animaux féroces, j'ai pensé qu'ils ne les nourrissaient guère. J'ai vendu quelques loques qui désormais me sont inutiles afin de pouvoir payer mon entrée dans la baraque où je
vais me jeter outre le tigre et le lion pour me faire dévorer.
— Y pensez-vous! s'écria Garassus.
— J'y pense depuis longtemps, répondit l'infortuné ; j'ai essayé de beaucoup de choses pour me tuer, rien ne m'a réussi; mais cette fois je crois avoir trouvé le joint, et vous ne serez pas assez cruel pour vous opposer à mon projet.
Pendant que le pauvre homme parlait, le maître de la baraque adressait un speech au public pour l'engager à « monter dans l'intérieur de la loge. » Il narrait avec volubilité les exploits de son lion, les cruautés de son tigre, et il s'étendait avec bonheur sur les qualités du serpent.
Lorsqu'il eut achevé son annonce, la troupe entière se mit à crier :
— Allons, messieurs, suivez le monde!
— Qu'ate sous, qu'ate sous! Suivez le monde! Quelques personnes se ruèrent dans la baraque.
Parmi elles se trouvaient le médecin et son interlocuteur.
Le saltimbanque arriva, entouré de sa famille, et se plaça au milieu de la salle :
— Mesdames et messieurs, cria-t-il, la ménagerie est derrière ce rideau, mais avant de le tirer à vos veux éblouis, j'éprouve le besoin de placer une observation.
— Parlez, parlez, crièrent ses enfants pour entraîner le public qui dit à son tour : « Parlez. »
— Mesdames et messieurs , reprit le bohémien , vous n'êtes pas ici sans savoir qu'un médecin célèbre a tué la Mort en combat singulier, croyant, l'animal bête, faire le bonheur de l'humanité.
Les spectateurs se rapprochèrent avec un empressement marqué.
— Ce stupide praticien, mesdames et messieurs, a par son insigne méchanceté rendu notre métier tout à fait impossible. En effet, mesdames et messieurs, qu'est-ce qui faisait notre gloire à nous autres dompteurs? C'était de braver la Mort aux yeux du public charmé et palpitant; maintenant, bernique, va te promener, n, i, ni c'est fini, bonsoir la compagnie.
Un grand désappointement se peignit sur le visage des spectateurs ; le saltimbanque reprit :
— Heureusement, mesdames et messieurs, j'ai pris mes précautions pour que le public n'y perdit rien.
— 26'< — Les spectateurs respirèrent.
— Oui, messieurs, pour me montrer digne de votre confiance, j'ai voulu vous montrer ce grandiose et sublime spectacle de l'homme luttant avec le roi des animaux. Mais, en même temps, pour supprimer une bravade inutile et échapper au ridicule inhérent à toute entreprise fallacieuse, j'ai fait préparer les sujets en conséquence.
Ce disant, le descendant de Bilboquet tira un rideau de calicot rouge et montra aux spectateurs un tigre qui jadis avait fait l'ornement de la boutique d'un fourreur de la rue Yivienne; un vieux lion rongé par la vermine était entouré de serpents huileux à la peau crevée. Serpents, lion et tigre étaient empaillés.
— Vous voyez, mesdames et messieurs, vous n'y perdez rien, vous avez la vue du roi des forêts sans en avoir les désagréments. De plus, pour que toutes les émotions viennent en foule assaillir vos cœurs, moi et mes sujets nous allons avaler des sabres et nous livrer aux exercices les plus dangereux.
— Misérable ! s'écria l'homme qui venait pour se
faire dévorer, tu abuses le public. Je vais t'étrangler comme un chien.
— Monsieur, monsieur, dit le saltimbanque en se débattant, auriez-vous le courage de faire du mal à un malheureux comme moi ?
— Cognez, cognez ! criait la foule, qui voulait des ('motions pour son argent.
— Ayez pitié de moi, criait le saltimbanque !
— Vous ne méritez aucune pitié, fit le docteur Garassus.
— Ah ! monsieur, répondit en sanglotant le dompteur d'animaux empaillés, je suis l'homme le plus malheureux de la terre. Ne comprenez- vous pas que pour nourrir ma famille, il me faudra avaler ce sabre pendant l'éternité ?
La foule émue retira le pauvre diable des mains du pauvre diable qui voulait l'étrangler. Garassus reprit la route du boulevard.
— Ah! se disait-il, je suis maudit, maudit. Je ne pourrai plus trouver une place sur terre, aussi petite qu'elle soit; pour reposer ma tète, partout où j'irai j'entendrai une malédiction.
Pendant que le vaniteux Gascon se livrait à ces doléances, deux jeunes et élégantes Pariennes passèrent auprès de lui.
Le docteur les examina avec attention.
— Voici, enfin, deux créatures heureuses, pensat-il en les suivant dans les Champs-Elysées, afin d'écouter leur conversation.
— Oui, disait l'une, c'a été charmant dans les premiers temps, mon mari faisait toutes mes volontés.
— Comme le mien.
— Il prévoyait tous mes caprices.
— Comme le mien.
— Il m'aimait enfin; mais, hélas ! il est bien changé.
— Toujours comme le mien.
— La vie avec lui est intolérable.
— Ce qu'il y a de plus triste dans tout cela, reprit F autre, c'est que l'arsenic coûte neuf mille six cent cinquante francs le gramme.
— Ah ! chère amie, répondit Yamie, ne m'en parle pas; si tout continue à augmenter ainsi, qu'allonsnous devenir ï
Garassus épouvanté, tomba évanoui.
Quand il reprit ses sens, sa fille Hélène était agenouillée devant son père, Zidore debout lui présentait
un verre d'eau.