‹ La dame à la plume noire (volume 2)Chapitre 3 sur 24 · LES CONSOLATIONS DE ZIDORE · texte numérisé non relu

LES CONSOLATIONS DE ZIDORE

Zidore, rampant comme un lézard, descendait lentement le revers de la montagne. Parfois, ses pieds ae trouvant point d'appui, il se cramponnait après des herbes, d< s broussailles ou des pierres, et attendait le passage d'un éclair afin de regarder .-'il n'était pas au-dessus d'un gouffre.

De loin en loin, pendant cette périlleuse descente, il appelait Rarnix :

— Ohé ! bourgeois, ohé !

Rarnix ne répondait pas.

— Rien, disait Zidore, rien, le bourgeois aura cassé sa pipe. Faut croire qu'il avait mis sa langue en viager, et qu'elle s'est éteinte avec lui. Pauvre bourgeois, c'est malheureux, c'était un bon. Ce que c'esl que de nous. Et il se remettait à crier : Ohé! bourgeois, ohé !

Il y avait quatre ou cinq minutes que l'enfant, semblable à une couleuvre, dissait lentement en . o retenant à tous les obstacles. La pente, loin de s'adoucir, devenait de plus en plus rapide. Malgré ses efforts, il roulait avec une rapidité qui lui donnait le vertige. Tout a coup, ses pieds touchèrent un obstacle.

— Pantin! cinq minutes d'arrêt, s'écria-t-il, me voilà arrivé, c'est pas malheureux. Ohé! bourgeois, ohé.

In écho sourd répéta vaguement son appel.

— 11 ïie dit lien, c'e-t qu'il est mort, c'est sûr. pensait l'enfant. C'était pas la peine de venir de si loin pour finir ainsi. Peut-être est-il tombé du côté de la carrière, il n'en est que plus cuit. C'est égal, il n'y a pas à tortiller, faut que je le trouve ou je quitte la garde nationale. Ohé ! b lurgeois, ohé î

Zidore s'était levé et allait continuer sa course

lorsqu'il s entit la terre trembler sous ses pieds. Par un mouvement machinal il étendit les bras et s'accrocha avec frénésie à une branche d'arbre qu'il rencontra sous sa main. A un tiraillement qu'il éprouva soudain dans tous les membres, au craquement de ses os, il comprit vaguement qu'il était suspendu dans l'espace. Ses fatigues de la journée, les événements de la nuit avaient fini par user la nature g mais si vigoureusement trempée du gamin. Il ne songeait plus, ses yeux s'étaient fermés pour oublier le péril ; l'instinct de la conservation survivait seul en lui. Un moment môme, las de lutter, il allait lâcher la branche à laquelle il était suspendu et se laisser aller à la grâce de Dieu. Un bruit sec se fit près de lui. il écouta : c'était le bloc de rocher sur lequel il s'était arrêté qui, détaché de son alvéole par la secousse qu'il lui avait imprimée, roulait avec fracas dans un abîme profond.

La perception vague d'un danger plus grand que ceux qu'il avait courus jusqu'alors ranima le courage prêt à faillir du pauvre enfant. Rassemblant toutes ses force?, il parvint à se mettre à cheval sur la branche.

— S'il y. a un arbre, pensait-il, il doit y avoir de la terre, et je suis sauvé.

Mais il n'osait bouger, parce que chacun de ses

mouvements faisait craquer la branche et aussi parce qu'il craignait de se tromper de coté et de glisser dans le vide.

— Voici un trapèze pas amusant, murmurait-il. et dire que me voilà à cheval jusqu'à demain. C'est régalant ; pourvu encore que je m'en tire. S'il venait une éclair je verrais où je suis; ah! bien nui. les éclairs, c'est comme les marchands d'habits, on ne les voit que lorsqu'on n'en a pas besoin.

Zidore, malgré ses déclamations contre le destin, fut mieux servi qu'il ne l'espérait. Une grosse lune. blanche comme un fromage à la crème, sortit d'un épais nuage noir et éclaira l'horizon. L'enfant put voir d'un coté le vide, de l'autre, au pied de l'arbre auquel il était suspendu, un magnifique tertre de gazon qui se prolongeait, légèrement incliné, jusqu'au mur d'un jardin.

Agile comme un singe, il descendit rapidement. A peine fut-il à terre qu'il se mit à frapper des pieds contre le sol. Sa joie était insensée.

— C'est solide ! c'est solide ! s'écria-t-il, il n'y a pas à dire, tout ce qu'il y a de plus solide; c'est de la vraie terre. Ah! sacrebleu, qu'on vienne dire qu'il n'y a pas un Dieu là-haut ! Merci bien, madame la Lune, ("est égal; je l'ai échappée belle: un pas de plus et patatraque ! je me fendais la tète en vingt-six mille morceaux dans ce vieux trou du diable, et grand'mère aurait dit que j'avais été m'amuser sur la butte ; m'amuser!...

En retraçant dans son imagination les événements de la soirée, Zidore en vint naturellement à penser à Karnix.

— Pauvre bourgeois ! s'écria-t-il ; il n'y a pas à

dire, il faut que je le trouve.

Procédant méthodiquement, il se mit à fouiller le tertre en tous les sens, écartant les hautes herbes, scrutant les buissons de ronces. Désespérant de parvenir à son but. il s'était mis à plat-ventre sur le bord du talus, regardant avidement dans la ravine.

— Si le bourgeois est là-dedans, le rocher l'aura écrasé, se disait-il.

Après avoir regardé tu vain, il se disposa à partir

et se mit en route. A dix pas de l'arbre sauveur, il se heurta contre un corps et poussa un grand cri :

— Le voilà! c'est mon bourgeois. Ali! nom d'un bonhomme, je suifr-t-y content, c'esl pas pour dire, mais je suis bien content.

L'enfant, se mettant à genoux, se mit à secouer Robert et à l'appeler. L'infortuné Kàrnixne répondait rien. Son beau visage, souillé de sang, était d'une p;ileur mortelle: ses yeux si vifs le matin étaient devenus ternes, vitrés et légèrement contournés. L'enfant lui prit les mains, elles étaient froides comme la glace; alors il se mit à pleurer à chaudes larmes.

— Il est rincé. Pauvre bourgeois! il n'y a pas a dire, n. i, ni. c'est fini. Pauvre garçon ! pas de chance, ni moi non plus. C'est vrai, pour une foi- que je trouve un voyageur qui ne m'appelle pas voyou, — il me disait : mon enfant, lui. et il m'avait repêché, lai, — et qui est bon comme tout, il faut qu'il claque; ah ! nom d'un bon homme, je n'ai pas de chance.

Le gamin, toujours pleurant, vint s'asseoir près de Karnix. et lui prit la main. Il y avait pins d'une lieure que reniant plein ait. se demandant s'il lui faudrait att> ndiv le jour. Parfois il lui prenait envie

d'appeler au secours, mais il savait que dans cet endroit abandonné, personne ne l'entendrait: puis la Mort a quelque chose de si imposant qu'on n'ose élever la voix à côté d'un cadavre. Le bruit des gouttes tombant de feuille en feuille le faisait frissonner. Lorsqu'un murmure de Paris endormi arrivait porté par le vent, l'enfant reprenait courage; sa frayeur revenait avec le silence. Ne pouvant plus résister à l'effroi qui s'était emparé de lui, il allait s'enfuir épouvanté, lorsqu'un soupir étouffé sortit de la poitrine de Robert.

— Nom d'un bonhomme ! s'écria l'enfant, il n'est pas mort ; ah ! quelle chance ! Bourgeois, vous n'êtes pas mort, pas vrai? Non, vous ne l'êtes pas. Allons, tant mieux, sapristi !

Se levant avec rapidité, il alla à l'arbre et secoua les branches dans la visière de sa casquette, qu'il avait ployée comme une carte. Revenant près de Rarnix avec cette tasse improvisée, il l'a porta près de sa bouche et lui dit :

— Buvez un peu, bourgeois, buvez sans crainte, ça ne grise pas, c'est de la tisane du bon Dieu.

La fraîcheur de l'eau ranima Robert, qui entr'ou-

vrit des yeux hagards. Il essaya de se soulever, mais il retomba lourdement ; ses jambes étaient brisées.

— J'ai froid, dit-il.

Isidore chercha dans son esprit comment il pourrait faire pour réchauffer son ami, mais il ne trouvait rien. Il se leva et se mit à fureter sans oser trop s'écarter ; il revint an bout d'un instant chargé de paille fraîche, qu'il avait trouvée à l'abri derrière le mur en ruine d'un jardin délaissé. Il en roula une partie pour faire un oreiller et couvrit Robert avec le reste.

— L;j. disait-il en arrangeant la paille avec autant de soin qu'une mère qui emmaillotte son enfant, là, mon bourgeois, ça va vous réchauffer, prenez patience, faudra bien que le jour vienne; n'ayez pas peur, je ne vous quitterai pas, moi : allez ! Vous ne me connaissez pas, moi ; abandonner quelqu'un dan- la peine, jamais de la vie ; c'est pas mon genre. Et, comme Karnix faisait entendre quelques cris arrachés par la douleur, il continuait : Ne vous faites pas de mauvais sang, mon bourgeois ; vous n'avez que les jambes de cassées; le reste est bon! Quoi! on n'en meurt pas, ça gène pour danser, mais c'est pas

dangereux : à preih e qu'il y a un homme aux Champs- Elysées à qui on les a coupées. Eh bien ! il ne seul plus rien : il se promène dans une voiture : il est trèsheureux : il joue de l'accordéon et il gagne pas mal d'argent, même qu'il ne le mérite [tas: c'est une crapule qui méprise les camarade? qui n'ont pas de voiture et qui marchent sur leurs pattes.

Pendant que Zidore prodiguait ses naïves consolations à Robert, qui. heureusement ne pouvait les entendre, le? derniers nuage- noirs disparaissaient à l'horizon, le juin- se levait radieux et souriant, le soleil apparaissait brillant dans le lointain, dorant les - - - es [ui semblaient fuir à son approche. La nature chantait comme une femme capricieuse qui a honte d'avoir pleuré pour rien quelques instant? auparavant.

Des pas se tirent entendre. Zidore, vif Comme un chat, sauta sur le remblai afin de voir qui passait dans le chemin. C'était un chiffonnier qui, la hotte pleine,

-liait son logis âpres une nuit laborieuse.

— Hé! l'homme i cria Zidore, au secours! Venez par ici.

— Quoi qu'il y a? demanda le chiffonnier;

— Venez m'aider à enlever mon bourgeois qui s'est cassé les jambes en tombant de la butte.

— Elle est brume, celle-là! dit le passant, en v'ià un abruti, par exemple î Dis donc, méchant moucheron, tu ne vas pas me faire poser longtemps? Si je m'étais cassé les pattes, est-ce que.' ton bourgeois viendrait me relever?

— (lui, il y viendrait, celui-là. C'est un bon.

— Ah î ali ! eh bien î tant pis pour lui ; il payera pour les autres. Voilà comment je suis, moi -, la justice avant tout.

Et l'homme continua son chemin.

Deux voix fraîches se firent entendre derrière le mur du vieux jardin. Deux jeunes filles chantaient en faisant un bouquet de Ûeurs sauvages :

Les oiseaux du ciel chantent leur romance ; Les fleurs du printemps donnent leurs parfums : Le vent du malin souttle l'espérance, Et l'amour parait dessous tes cils bruns.

Dans la campagne embaumée, Vien?, ma bieii-iiimée Parfumer tes blanches mains Dans les jasmins.

— Des femme.-! non- sommes ^au\és. dit Zidore.

Montant à cheval sur le mur. il appela au secours.

Effrayées d'abord, les jeunes filles allaient fuir, mais la curiosité prenant le dessus, et rassurées d'ailleurs par la douce figure et l'âge de l'enfant, elles s'approchèrent de lui.

— Mais, nom d'un bonhomme ! s'écria le gamin en les regardant, je vous reconnais; c'est vous qui, hier, aviez piqué une tète sous le Pont-Neuf?

— Mais oui. firent les jeunes filles étonnées; n'étiez-vous pas avec le courageux cavalier qui nous a sauvées?

— C*te bêtise! c'est mon bourgeois. Mais ce n'est pas tout, mes petites mères; il est là sur le liane, à moitié mort, les jambes brisées. Je ne sais plus que faire, moi. Il faut m'aider, si vous êtes d'ici.

— Oh! bien volontiers.

Les jeunes filles s'avancèrent près du blessé. En un clin d'œil. elles avaient relevé sa tète, lavé ses tempes et desserré le col de sa chemise, qui gênait sa respiration.

Karnix n'avait pas recouvré la parole, mais il semblait renaître.

— Va les chercher, dit l'une de? jeunes filles à sa compagne; moi, je resterai près de lui.

— Vous êtes de braves filles, dit Zidore, et le bourgeois a eu du nez de ne pas vous laisser boire.

Les deux jeunes gens qui, la veille, étaient si fort indisposés contre Rarnix arrivèrent. En voyant la triste situation du sauveur de leurs maîtresses, ils oublièrent le service qu'il leur avait rendu, et il- devinrent bons et serviables.

Aidés de Zidore, les jeunes gens improvisèrent une civière faite de branches d'arbres, sur laquelle les jeune- Allés arrangèrent un matelas de feuillage. Rarnix fut placé dessus, et le cogyoi se mit en route.

Comme l'un des jeunes gens se trouvait fatigué et que Zidore. à cause de sa faiblesse, ne pouvait le relayer, un homme s'approcha et dit :

— Faites-moi la grâce, messieurs, de me laisser participer à votre bonne action. Je connais le blessé. Je lui dois la vie. Hier, au péril de ses jours, il m'a sauvé au moment où j'allais être pulvérisé sur le chemin de fer électrique.

Le convoi, augmenté de l'homme, se remit en

route, et Karnix, plutôt comme un triomphateur que comme un mourant, arriva à l'hôtel des Étrangers, situé à cette époque à l'extrémité de la rue de l'Empereur.

L'hôte était sur le seuil de sa perte; en voyant arriver le blessé, il se frotta les mains.

— Voilà, se dit-il, une bonne pratique: pour avoir tant d'amis, il faut que cet homme soit hien riche.

Le brave industriel ne tarda pas à changer d'opinion lorsque Zidore, sa casquette à la main, lui dit :

— Je désirerais avoir une petite chambre . pas trop chère, pour mon bourgeois qui s'est démoli les tibias.

Au vingtième siècle, malgré le prix excessif des loyers, une chambre d'hôtel à peu près habitable, composée d'un lit dur, d'une table boiteuse, d'un fauteuil usé, de deux chaises vermoulues et d'une pen-. dule en zinc, ne coûtait guère plus de vingt francs par jour.

Ce fut dans l'un de ces horribles endroits que le valeureux Karnix fut installé.

Un médecin appelé sur-le-champ avait posé un ap-

pareil, on déclarant qu'il s'agissait tout bonnement d'une entorse, et qu'à moins de complications telles que gangrène, tétanos, tumeurs, fièvres ou congestions, le cas n'était pas grave, et que le malade en serait quitte pour quinze jours de repos.

Les nouveaux amis de Robert le soignaient avec tendresse et dévouement. Les jeunes fdles avaient entouré son lit de fleurs, les jeunes gens avaient pourvu à tous ses besoins.

Après huit heures de sommeil, Karnix reprit ees sens; il ouvrit les yeux; son visage disait toutes les sensations d'un homme qui a dormi dans le désert et qui se réveille dans une chambre d'auberge. Il se frotta les yeux, et promena son regard autour de lui sans reconnaître personne.

— Bourgeois! dit Zidore, c'est moi, Zidore, votre guide; ne me reconnaissez-vous pas?

— Non, répondit Karnix. Puis, rappelant ses souvenirs, il s'écria : Si, si, maintenant je me rappelle. Ah! mon pauvre enfant, quel épouvantable songe j'ai fait ! J'ai rêvé, c'est étrange, j'ai rêvé que j'avais tué la Mort.

Les assistants se regardèrent avec inquiétude.

— 11 est fou, murmura l'un des jeunes gens.

— Hélas! répondirent les jeunes filles.

Zidore s'était approché de Rarnix et lui avait pris la main.

— Ah! vous avez rêvé ça, bourgeois? Nom d'un bonhomme ! que voilà donc un rêve cocasse !

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