LE FREYSCHUTZ
OPEBA Pi 0 M A N T I Q U !•] E N 3 ACTES
Traduit de l'allemand par M. C. IA(.1M
Musique de CARL MAfllV DE WEBER
Le désespoir d'Antonine Bizet avait été profond lorsque Oscar Lavernol, son amant, après avoir avalé
quatre onces d'acétate de morphine, avait été disséqué par le docteur Grenuchot.
Mais les désespoirs profonds sont comme les marais malsains, on finit toujours par les combler.
Après avoir bien pleuré, la pauvre Antonine se mit à chanter, non sans déplorer amèrement les exigences de sa profession.
Le docteur Grenuchot, tout en la soignant, était devenu éperdument amoureux de la maîtresse du pauvre Lavernol, qu'il avait disséqué si méchamment pour prouver sa mort.
Antonine avait une vive aversion pour le docteur Grenuchot, mais comme, en somme, il était médecin de l'Opéra et deux ou trois fois millionnaire, elle avait fini par mettre une sourdine à son aversion et accepté sa protection.
Le premier bienfait de Grenuchot avait été un ordre de débuts pour le plus illustre théâtre lyrique qui soit au monde.
Dans sa joie, Antonine accepta les toilettes nécessaires à ses débuts.
Puis, comme un premier sujet de l'Académie de musique ne peut pas demeurer clans une pharmacie
borgne, il fut décidé que la jeune artiste aurait un appartement somptueux, dans un quartier peu éloigné de son théâtre. Bizet proposa le boulevard Maiesherbes...
Oh ! les pharmaciens !
La représentation du 20 octobre si impatiemment attendue fut sur le point de manquer par la négligence de l'employé préposé aux accessoires. Au moment de lever la toile, on s'aperçut qu'un artiste des plus nécessaires à l'ouvrage manquait absolument,
S'il ne se fût agi que d'un ténor ou d'un baryton, avec quatre-vingt ou cent mille francs, on s'en serait procuré un, mais il s'agissait de l'acteur qui remplis-: sait, dans la pièce, le rôle du spectre blanc, un squelette.
Depuis qu'on ne mourait plus, les squelettes étaient hors de prix, mais encore on n'en trouvait pas. Celui du magasin des accessoires, bien que fort âgé avait été, disait-on, volé par un Anglais excentrique; ce qui est certain, c'est qu'il manquait, et que directeur et régisseurs se regardaient consternés, et la même question passait de "bouche en bouche?
— Que faire?
Un instant L'on se crut sauvé; le régisseur venait de dire solennellement :
— J'ai une idée!
On se groupa autour de lui, l'assemblée resta suspendue à ses lèvres.
— Oui, j'ai une idée, continua le régisseur. Je propose de supprimer l'acte de la fonte des balles.
L'expédient était impossible ; on ne s'y arrêta pas et l'on se remit à se désoler.
Le docteur Grenuchot vint heureusement mettre un terme à la désolation générale.
— QuoiU'écria-t-il, vous êtes embarrassés pour si peu de chose? Que ne le disiez-vous plus tôt! J'ai chez moi le plus beau squelette qu'on puisse voir; je suis trop heureux de le mettre à la disposition de monsieur le directeur. Seulement, dit-il tout bas au régisseur, pour des raisons qui me sont toutes personnelles, je désirerais que mademoiselle Antonine ne sache pas que c'est moi qui ai procuré cet... objet.
On promit à Grenuchot de se taire et ordre fut donné à deux garçons de théâtre d'aller chercher et de porter avec précaution le squelette du pauvre Oscar Lavernol.
— Je vous prierai aussi, monsieur le régisseur, dit Grentfehot, d'avoir le plus grand soin de mon squelette; j'y tiens énormément.
— Ah ! dit le régisseur, c'est donc une pièce remarquable?
— Plus que remarquable. Outre qu'il est admirablement articulé, c'est un squelette historique.
— Bah!
— Oui, c'est celui du seul homme qui soit mort depuis deux mois et demi. En le disséquant, j'ai donné une preuve palpable de l'existence de la Mort, et prouvé qu'elle n'est qu'endormie ou arrêtée par un concours de circonstances qu'il ne nous est pas donné d'apprécier.
— Quoi qu'il en soit, on ne meurt plus.
— Mais on mourra.
— Dieu vous entende!
Le squelette du bon Oscar l'ut apporté et orné d'un linceul, on le plaça dans la coulisse en attendant le moment où il devait apparaître aux yeux de Max épouvanté.
— Arrangez vite le (rue, afin que le spectre puisse lever le bras, dit le régisseur au machiniste.
— Inutile de mettre unlr«ic,fit Grenuchot, l'homme placé derrière n'aura qu'à pousser le ressort, le bras se lèvera instantanément, tenez. Et Grenuchot se mit à faire jouer les membres de l'infortuné Lavernol, qui agirent de la façon la plus intelligente du monde.
Il y eut même tant de grâce dans ses mouvements que toutes les dames du corps de ballet vinrent l'examiner, le toucher, le faire manœuvrer de toutes les façons.
— Tiens, mais il est très-gentil, s'écria une petite danseuse de quinze ans.
— C'est gentil, mais je n'aime pas ça, moi, dit une autre. Au Théâtre-Lyrique, il y en avait cinq ou six qui paraissaient dans Faust. Eh bien ! je ne me suis jamais amusée avec.
L'ouverture fut exécutée, et le premier acte joué. Le bon Oscar Lavernol faisait le thème de la conversation ; la petite danseuse l'avait assis sur ses genoux et l'appelait mon bébé, en jouant comme si le squelette eût été une poupée Huret.
Le second acte commença; là était l'entrée de la débutante qui remplissait le rôle d'Agathe. Antonine
Bizet, avec un aplomb au-dessus de son âge et de son talent entonna le premier duo :
ANNETTE, sur l'échelle, clouant le portrait.
Çà ! tiens bien!... C'est là ta place : Des lutins quelle est l'audace !
Ces vieux nids En sont remplis!
AGATHE
Ah! respecte cette image !