ANNETTE
Tu l'ignores ? vois ce traître !
Doit-il pas porter son maître ?
(Elle frappe encore sur le clou. ) Clou maudit, soi? donc battu !
Par mes soins mieux suspendu,
Vois-tu.
Hommage ici lui soit rendu !
AGATHE
Trùs-bien ! à mon aïeul, vois-tu.
Hommage ici soit donc rendu !
(Antiette descend de l'échelle et la met de côté.)
AGATHE, seule
Tout a pour toi des charmes, Et jamais de sombre langueur.
Que d'alarmes Dans mon cœur !
bis.
AXNETTE
je* soucis et la tristesse De moi n'approchent pas, Plaisirs, joyeux ébats, Suivent toujours mes pas.
Jamais de pleurs, rire sans cesse, Chasser l'ennui quand il me presse :
Tet est mon seul soin ici-bas.
AGATHE
Ah ! quel vague effroi m'oppresse?
Et mon cœur gémit tout bas...
Bien aimé ! de rai tendresse Tous les vœux suivent tes pas.
— Ah ! mesdames, avez-vous vu ? s'écria la petite danseuse qui tenait toujours le squelette d'Oscar sur ses genoux, comment, vous n'avez pas vu? Mon bébé uent de l'aire une vie de Polichinelle.
— Qu'elle est sotte ! cette Brunette, dit une grande blonde aux longs bras.
— Prends garde, petite, dit Grenuchot, pour l'aire tes bètises,tu appuie sur les ressorts; tu finiras par les casser.
— Mais je n'ai appuyé sur rien du tout, moi, je vous dis, fit Brunette, il a été tout seul ; on aurait dit qu'il comprenait. Quand la débutante chantait, il était tout sens dessus dessous.
Tout le monde se mit à rire aux éclats.
— Riez tant que vous voudrez, fit Brunette, je vous assure que c'est la vérité.
— Mon Dieu ! fit Grenuchot à son voisin, avezvous jamais rien vu de plus amusant que cette fillelà ?
— Même, continuait Brunette, quand elle a dit : « Mon cœur gémit tout bas, » c'a a eu l'air de lui faire plaisir, et à ces paroles : « De ma tendresse tous les vœux suivent tes pas, » il ne se possédait plus, tant il avait l'air content.
Tout à coup Brunette poussa un grand cri, le squelette d'Oscar s'était levé menaçant et était entré en scène avec une rapidité telle, qu'il était déjà près
d'Automne avant qu'un eût pu se rendre compte de son action.
Le squelette était arrivé sur le théâtre au moment où Max. entrant pâle et agité, peut à peine soutenir le regard scrutateur de sa fiancée, qui lui dit :
Te voilà donc enfin !
Ce à quoi Max répond :
0 mon Agathe!
et ils s'embrassent, dit le livret, qui certainement les calomnie.
Au moment où Max embrassait Agathe — entre fiancés ça se fait tous les jours — une main de fer saisit au collet l'artiste chargé du rôle de Max. Ce chanteur, intrépide et brave garçon, étonné d'abord, allait faire payer cher à son adversaire inconnu l'insulte qui venait de lui être faite devant le public. Mais il recula lorsque le squelette, écartant son suaire blanc, montra au ténor épouvanté sa carcasse d'os blanc.
Le «.hauteur prit la fuite, le squelette s'approcha
d'Automne Bizet . la pressa tendrement dans ses bras et la couvrit de baisers.
Sanf une femme des deuxièmes galeries qui se trouva mal, la salle entière partit d'un immense éclat de rire.
Antonine Bizet, au comble de l'effroi, se débattait sous l'horrible étreinte du squelette en délire.
Les spectateurs riaient toujours.
— Au secours î à l'aide ! criait la débutante en se tordant de douleur. A moi ! à moi !
Le squelette l'embrassait avec plus de fureur. On entendait sa tète sèche taper sur le visage de La Jeune fille.
Une bizarrerie singulière vint mettre le comble à la gaieté des spectateurs. A mesure que la fille du pharmacien pâlissait, la figure osseuse et blanche du squelette se couvraient de couleurs, le rouge et le blanc de la chanteuse étaient collés aux os du masque de sûii lugubre amoureux.
Enfin, après cinquante secondes d'une lutte qui avait paru durer un siècle à la chanteuse, elle eut le bonheur bien rare au théâtre de s'évanouir véritablement.
La première surprise passée, le régisseur ordonna de baisser la toile.
Cependant, le rideau tombé, personne n'osait s'avancer.
Un pompier, plus courageux que les autres, arriva, la hache en main, près du squelette.
Ce déploiement de force du brave soldat n'était certes pas bien nécessaire. Le squelette à genoux devant Antonine évanouie, tenait ses mains dans ses "- el semblait la contempler avec ravissement.
Tout le monde cherchait Grenuchot pour lui demander une explication, mais on ne le trouvait point.
Lorsqu'on vint prendre la débutante évanouie, le squelette de Lavernol suivit tristement les gens qui remportaient.
On déposa la jeune fille dans sa loge : si par malheur Antonine avait eu une mère, le théâtre eût retenti des cris les plus inouïs.
Un garçon de théâtre entra pendant qu'on desserrait la taille d'Antonine.
— On ne trouve de médecin nulle part, dit-il.
voici toujours, en attendant, la boite de pharmacie.
Le squelette fit un bond ; s'emparant de la boite, il l'ouvrit, sentit plusieurs flacons, et s'étant arrêté sur l'un d'eux, il le fit respirer ta son ex-fiancée, qui ouvrit les yeux à demi.
Le squelette fit un signe de joie en voyant sa bienaimée revenir à la vie.
Hélas ! pauvre squelette ! comme il fut mal payé de tant d'amour et de soins !
Antonine n'avait pas encore fini d'ouvrir les yeux qu'elle s'écriait :
— Encore ce hideux squelette! Quelle horreur! C'est une abomination. Je me plaindrai au directeur.
Oscar squelette fit des signes de désolation qui eussent attendri un mort.
On comprend le trouble que cet événement avait produit dans l'intérieur du théâtre. Si le squelette eût été un homme, on l'aurait fait mettre au violon par. les sergents de ville ; mais on ne peut pas traiter un squelette comme le premier venu.
Le seul Grenuchot pouvait éclaircir le mystère ; mais Grenuehot avait sur-le-champ compris la vérité. La
preuve qu'il avait donnée de l'existence de la Mort n'était pas concluante, son sujet vivait encore
Grenuchot, comme tous ceux qui aiment la table et les actrices, n'était pas un mauvais homme, il s'en fallait de beaucoup. Spirituel, incisif, malin, il était redouté des sots, mais en réalité il n'était pas mauvais.
Quand Jean-Baptiste Garassus avait annoncé au monde que la Mort était morte, lui Grenuchot s'était mis à crier qu'elle était plus vivante que jamais.
Il n'en savait rien, cela va sans dire ; mais il savait qu'il y a un avantage notoire à se déclarer l'ennemi acharné d'une cause, même lorsqu'elle est juste.
Cela est si vrai, que jamais une grande découverte n'a pu passer en médecine sans avoir été discutée avec acharnement.
Un médecin qui nie l'efficacité de l'huile du foie de morue, par exemple, est sûr d'avoir pour clients tous les incurables pour qui l'huile de foie de morue est impuissante.
Grenuchot, qui feignait de ne pas croire à la mort df la Mort, avait pour clients les gens qui voulaient
mourir. Il s'était enrichi, mais il n'en avait sauvé, c'est-à-dire tué aucun.
Quand il comprit le mal qu'il avait fait au bon Lavernol, Grenuchot fut très-malheureux. On a beau être médecin, quand on pense qu'on a disséqué un pauvre diable vivant, qu'on a fait articuler ses membres avec des ressorts d'acier, cela ne laisse pas que de faire un peu de peine.
Au regret d'avoir commis une si méchante action se joignait la peur de la vengeance. Quand on a fait du mal à quelqu'un et qu'on est honnête, on a toujours peur que ce quelqu'un nous le rende.
Grenuchot se voyait déjà disséqué.
Dans son désir d'échapper à d'affreuses représailles, l'antagoniste de Garassus partit à toutes jambes, ce qui explique pourquoi le régisseur ne l'avait pas trouvé, et aussi pourquoi il n'osait pas prendre un parti contre le squelette.
Cependant, s'armant de courage, il fit appeler la ■ garde, et, escorté par quatre hommes et un caporal, il fit son entrée avec un certain éclat dans la loge de l'actrice.
— Arrêtez cet homme, dit-il aux militaires qui
l'accompagnaient, faites votre devoir, mes braves.
— Un homme? demanda le caporal, ons qu'il est?
— Celui-ci.
— Celui-ci! Vous plaisantez, je présuppose; c'est un esquelette.
— Arrêtez toujours; avez-vous peur?
— Moi, peur ! Allons, allons, je vois que vous aimez à plaisanter. Peur ! . . . J'en ai vu pas mal comme lui sur les champs de bataille d'Afrique1. Allons, espèce de cadavre, en avant, arche !
Au moment où la garde allait l'entraîner, Oscar eut un mouvement de joie : il venait de marcher sur un crayon ; il le ramassa et écrivit avec sur l'os poli de son bras : « Ne me reconnais-tu pas, Antonine? je suis Oscar ! »
Mlle Bizet poussa un cri perçant.
— Ah! mon pauvre ami! fit-elle en pleurant; ah! mon pauvre ami, c'est toi! Est-ce bien vrai? Mon Dieu ! que tu as maigri depuis que je ne t'ai vu !
1 On se battait encore à Tombouctou, mais peu.