‹ La dame à la plume noire (volume 2)Chapitre 22 sur 24 · RECRIMINATIONS · texte numérisé non relu

RECRIMINATIONS

— Hélène! ma fille, est-ce bien toi? dit Garassus en revenant à lui; si c'est toi, ma douce enfant, ne pleure pas ainsi, et parle-moi, car, en vérité, j neeais si je rêve ou si je suis réveillé; je crois que je deviens fou.

— Mon bon père !

— Ah! j'ai entendu ta voix ; je ne rêve pas, laissemoi me remettre; j'ai tant de chose à te dire.

— Si ça vous était égal de venir à la maison, ça vaudrait peut-être mieux que de raconter vos affaires

en plein vent, dit Zidore, en prenant Garassus par le bras.

— Hélas î reprit le docteur, ne savez-vous pas que je n'ai plus de maison? à la place de celle que j'habitais, je n'ai trouvé que des décombres. Le peuple a passé par là.

— Ne vous tourmentez pas de ça, ce ne sont pas les maisons qui manquent à Paris; on démolit tant.

Le docteur appuyé sur sa fille et sur le guide, traversa l'avenue pour gagner la rue des Vignes.

En voyant ce vieillard triste et défait conduit par une belle jeune fille, on s'écartait avec respect sur son passage.

Jean-Baptiste" examinait attentivement les impression de la foule. La bienveillance peinte sur tous les visages lui fit peur. Au lieu de supposer que la commisération des gens était pour sa fille, il préféra se l'attribuer. Vaniteux à l'excès, il ne mettait pas en doute que les promeneurs ne le connussent parfaitement, et il ne savait comment se rendre compte de ce qu'il appelait le revirement du public.

— Quoi! pensait-il, tout à l'heure j'étais hué. con-

spué, et voici que maintenant on s'incline sur mon passage. Aurait-on enfin reconnu mon mérite?

La complainte de la Mort de la Mort , chantée par un joueur d'orgues, vint Le rappeler à la réalité de sa triste position.

— Ma fille, mon enfant, dit-il vec tristesse, je crois que je deviens fou.

Hélène ne répondit pas, et baissa sa tête pour cacher ses larmes.

— Ça ne sera rien que ça, dit Zidore, faut pas faire attention. Bien souvent, on croit comme ça qu'on est fou, et on l'est pas. On a une araignée dans le plafond, on est un peu toqué, et voilà tout.

Lorsqu'on arriva à la maison où Rarnix avait installé sa fiancée, le docteur se laissa tomber sur un fauteuil et perdit connaissance.

Ib'lene pleurait à chaudes larmes. Zidore qui retrouvait toujours son sang-froid dans les grands moments, enleva l'habit et le gilet du docteur, puis il gli>sa le fauteuil contre le lit, afin d'y hisser le malade. Malheureusement, ses forces trahirent son courage, il ne put parvenir à soulever le savant. Alors, changeant de tactique, il prit l'un des matelas du lit.

le posa à terre, et, au lieu de procéder de bas en haut, il procéda du haut en bas, en poussant le docteur, qui tomba sur le matelas.

Hélène sanglotait; malgré tout son désir de soigner son père, elle ne savait qu'imaginer. Elle jetait sur le guide de longs regards qui pour l'enfant étaient autant de remerciments.

Lorsque Zidore eut mis un oreiller sous la tète du docteur, qu'il eut étendu une couverture sur ses pieds, il se prit à réfléchir. Paraissant avoir trouvé une idée, il se précipita sur les vêtements de Garassus, dont il fouilla toutes les poches.

— Ah! mamselle, s'écria-t-il, je m'en étais douté; pas un sou! le pauvre homme meurt de faim. Je connais ça.

Hélène regarda le guide; ses yeux s'ouvrirent démesurément ; une poignante douleur se peignit sur son visage; elle resta un moment immobile comme une statue, puis elle versa un torrent de larmes.

— Ah! mamzelle, dit Zidore, faut pas vous désoler comme ça; ça ne sera rien du tout; ça me connaît; moi qui vous parle, j'ai eu faim plus d'une fois on n'en meurt pas.

Abandonnant le docteur, il s'élança vers la cuisine.

en criant de toutes ses force-:

— Un consommé bien chaud... un!

Deux minutes après, il revenait portant une tasse pleine de bouillon froid.

— Tenez, mademoiselle, faites boire Mitre papa. Vous allez voir L'effet de la drogue; ça ne fera pas un

pB.

Hélène s'approcha il»- son père, auquel elle présenta la tasse.

A peine 1»' docteur eut-il conscience de ce que sa lille lui offrait, qu'il s'empara convulsivement du contenant et vida le contenu d'un seul trait.

— Ah! fit-il. j'ai faim!

Ça se voit, dit Zidore.

— Encore, encore, s'écria le docteur, encore; j'ai l'aini!

— Un peu de patience, mon brave homme, dit Zidore. Faut pas s'encombrer l'estomac ni fatiguer les voies digestives. C'est connu, voussavez ça aussi bien que moi.

— J'ai faim !

— Naturellement, mais ça ne fait rien. Un peu de

patience, et dans dix minutes nous allons passer à l'a seconde représentation.

Le breuvage faisait son effet; le docteur commençait à respirer à son aise ; à la seconde tasse, des couleurs reparurent sur ses joues, et il commença à se reconnaître, il récapitula dans son esprit les bizarres événements dont il était le héros depuis quelques jours. Les émotions les plus étranges se peignaient sur son visage à mesure que ses souvenirs lui rappelaient un incident lugubre ou cocasse. Quand le docteur eut bien pensé à lui, il se prit à songer à sa fille qu'il embrassa tendrement.

— Et toi, ma chère enfant, lui dit-il, qu'es-tu devenue? Tu as dû bien souffrir.

— Hélas 1 oui. dit Hélène, ignorant votre destinée, nous avons été bien inquiets. Sans cesse à votre recherche, nous avons vingt fois perdu vos traces, et nous commencions tout à fait à désespérer quand le

hasard nous a fait vous rencontrer.

— Vous qui vous? demanda le docteur.

— Nous et... lui. répondit Hélène en baissant les yeux.

— Oui. lui?

— Mon bourgeois, parbleu, dit Zidore, M. Rarnix.

Vous lui devez une Hère chandelle; sans lui, vous n'auriez plus de fille.

Au nom de Karnix, le docteur s'était levé sombre et menaçant.

— Qu'on ne me parle plus de cet homme ! s'écriat-il; c'est lui qui est l'auteur de tous nos maux. Malheur à lui qui a fait le malheur de l'humanité. S'il se présente devant mes yeux, je le livrerai vivant à toutes les fureurs de ceux qui souffrent; par où j'ai passé, il passera.

— Qu'est-ce que vous dites là, demanda Zidore, et quel mal mon bourgeois vous a-t-il fait ?

— Mon père, demanda à son tour Hélène, qui vous égare? Xe comprenez-vous point que, séparée de vous je n'ai eu que Robert pour me protéger au milieu des plus grands dangers? Avez- vous oublié que vous m'avez fiancée à lui et que je l'aime?

— Tu l'aimes ! s'écria Garassus, tu aimes cet aventurier ! ce n'est pas possible î Comment, toi, si belle, si douce, si charmante, tu aimerais cet intrigant, qui vient on ne sait d'où ; ce serait absurde ! Tu ne sais

donc pas que c'est à lui que qous devons tous nos

malheurs ?

— Je sais qu'il m'a protégée et que le l'aime.

— Mamselle, dit Zidore, vous êtes une brave fille, et mon bourgeois est bien heureux.

— Tu l'aimes! continua Garassus, tu l'aimes! En vérité, tu me fais pitié : tu ne le connais seulement pas: on n'aime pas les gens qu'on ne connaît pas. Puis je vais te dire, tu ne sais pas tout. Cet homme est la source de tous nos maux.

— Vous l'avez déjà dit, fit Zidore.

— S'il ne s'agissait que de nous, ce ne serait rien, mais il a fait le malheur de l'humanité.

— Vous l'avez déjà dit, lit encore le guide.

— Te tairas-tu, misérable brigand, s'écria h' docteur en se précipitant sur le jeune homme : te tairastu. digne valet d'un tel maître ! tu auras ta part dans ma vengeance !

Hélène s'était élancée vers son père, afin de protéger le jeune homme. A ce moment, la porte s'ouvrit, et Karnix parut.

A sa vue. le docteur s'arrêta ému et haletant de colère.

— Sortez, cria-t-i] tn regardant sa fille et le guide,

sortez, vous dis-je ; je veux parler à cet homme. Hélène et Zidore ne bougeaient pas.

— Ma bien-aimée, et toi, mon enfant, dit Rarnix d'une voix douce, retirez-vous, puisque le docteur vous en prie. Et d'un geste il rassura les jeunes gens, qui sortirent.

Jean-Baptiste Garassus écumait de rage en regardant Rarnix ; en vain il essayait de parler, les paroles ne pouvaient s'échapper de son gosier serré par la colère.

— Eh bien ! maître, demanda Rarnix avec tranquillité, que me voulez-vous?

— Misérable ! grommelait Garassus.

— Si vous prétendez me remercier des soins que j'ai eus pourvotre enfant, et' n'est pas la peine, n'estelle pas ma fiancée? je n'ai fait que ce que je devais faire.

Garassus rugissait

— Si. continua Rarnix, votre intention est de m'exprimer votre reconnaissance pour toute la peine que j'ai prise à vous chercher, je vous tiens pour quille. puisque je n'ai point réussi.

— Ecoute, ignoble bohémien, dit Garassus, tu me railles, tu fais bien; mon tour viendra ; pèse bien ce que je vais te dire : Tu n'auras jamais ma fille.

— Si je n'avais pas été sûr de l'avoir, je l'aurais prise, dit Karnix ; continue.

— Tu n'auras pas ma fille, et si d'ici à ce soir tu n'as pas trouvé la Mort, je te livre à l'exécration de tes semblables. Tu ris ? Ah ! si tu savais ce que c'est que d'être maudit par tout un peuple ! tu verras cela lorsque, comme moi. tu auras passé par là.

— Pourquoi serais-je maudit?

— Pour avoir tué la Mort.

— Qui le sait ?

— Moi, et je le dirai.

— On ne te croira pas. Voyons, vieillard, soyons raisonnable, si c'est possible, et ne perdons pas notre temps en paroles inutiles et oiseuses. Tu as déclaré solennellement à la face de tout un peuple — le premier peuple du monde — que lu avais vaincu la Mort. Tu as savouré à longs traits toutes les louanges que t'ont adressées les esprits frivoles, qui croyaient voir en toi un bienfaiteur de l'humanité. Puis les choses ont changé, ce que lu avais pris pour un bon-

heur universel est maintenaint un deuil général. Ton

nom, béni d'abord, est devenu exécré, et tu crois qu'il te suffira de venir dire à l'humanité consternée : « Ce n'est pas moi qui ai fait le mal, c'est Robert Rarnix, » pour que l'humanité te croie? cela serait trop facile.

— C'est vrai, murmura le docteur, on ne me croirait pas.

— Voilà que tu deviens raisonnable.

— Je ne puis cependant pas rester éternellement courbé sous l'exécration publique.

— C'est ta faute.

— Jeune homme, fit Garassus, en tombant aux genoux de Rarnix, me voilà à tes pieds, moi, un vieillard, le père de celle que tu aimes, pour l'amour d'elle, sauve-moi.

— Impossible.

— Quoi !

— Impossible, te dis-je! Dabord je te hais, je te hais de toutes les larmes que ta fille a versées, de tous les chagrins qu'elle a endurés par toi et pour toi, comprends-tu? Ma haine s'est grossie de tout le mal que tu lui as fait.

— Moi. s'écria Garassus, j'ai l'ait du mal à ma fille ! vous ne pensez pas cela?

— Puis, je vais te dire, ce que tu me demandes est impossible. Si je délivrais la Mort . elle me

tuerait.

— Eh bien ?

— Eh bien ! je ne veux pas mourir.

Garassus resta stupéfait devant cette déclaration, du reste assez naturelle dans un temps ordinaire.

— Tu ne veux pas? mourir c'est impossible !

— Non. je ne veux pas mourir, je suis heureux. Au milieu de la désolation universelle, ta fille et moi nous vivons heureux . nous nous aimons. Et pendant que tout ce qui nous entoure appelle la Mort à grands cris, elle et moi nous ne donnerions pas une minute de notre bonheur pour tous les trésors de la terre.

— Oui. je comprends cela, murmura Garassus: cependant, considérez les maux incalculables qui vont fondre sur le genre humain.

— Que m'importe à moi le genre humain ! J'emmènerai Hélène. Tous deux dans ma cange, sur le

Ni] — le fieuve béni — nous vivrons de notre amour entre l'eau verte et le ciel bleu.

— Crois-tu, misérable ! s'écria Garassus, que je te laisserai me voler ma fille?

— Hélène me suivra. Je suis son fiancé, et bientôt je serai son mari.

— Jamais !

— J'ai ta parole.

— Je la reprends.

— Vieillard, je t'ai vu faire toutes les ignominies, je t'ai vu mentir, voler et tuer, et cependant, comme tu es son père, ma haine pour toi avait ses scrupules. Maintenant, elle n'en a plus, tu as manqué à ta parole, tu as fait ce que ne font point les brigands qui pillent les caravanes dans le désert, les forçats en leur bagne, les juifs trafiquants du vieux Caire, tu as manqué à la parole donnée ; sois maudit par moi comme tu l'es par tous! Je ne te demande plus ta fille, je vais la prendre !

— Elle ne te suivra pas.

— Tu vas voir.

Les deux hommes s'élancèrent ensemble à la porte.

— Hélène ! criait Garassus. Ma fille!... Viens !...

— Hélène ! ma bien-aimée ! disait Robert, venez à

moi, qui vous aime î

Mais aucune voix no répondit, et les deux hommes trouvèrent la maison vide, a l'exception d'une jeune fille qui pleurait sur le seuil.

Cette fille avait été prise par Karnix pour servir Hélène.

— Magùelonne! lui cria-t-il d'aussi loin qu'il la vit. n'avez-vous pas aperçu mademoiselle?

— Si., dit la jeune fille en pleurant, elle vient de partir.

— Sans rien dire, soûle?

— Non, avec le guide. 11 parait que la pauvre demoiselle a eu l'indiscrétion d'écouter à la porte. Vous vous fâchiez avec son père, elle est partie en pleurant. Avant de sortir, elle m'a dit : Emhrasse-moi, ma pauvre Maguelonne. nous ne nous reverrons plus; et moi je l'ai emhrassée. et je pleure sans pouvoir m'arrêter.

Pareil à un tigre. Karnix s'élança dans la rue et s'en fut courant comme un insensé.

Jean-Baptiste Garassus sentait sa tête s'alourdir, et pi niait la main à son front.

— Je deviens fou, se disait-il. Voici mes maux qui vont recommencer.

Et il se mit à errer dans le chemins, sans savoir où il dirigeait ses pas.

Arrivé à la Chaussée-d'Antin, son regard se porta machinalement sur un bouton de sonnette sur la plaque duquel était gravé un nom.

— Grenuchot ! s'écria Garassus. Je suis sauvé.

Et il se mit à enjamber l'escalier qui conduisait à l'appartement de son plus cruel antagoniste.

— Vous allez me recevoir bien mal, dit-il en entrant.

Grenuchot étonné se leva et, se découvrant avec respect, il lui dit :

— Soyez le bienvenu, car vous êtes le savant des savants. En quoi puis- je vous être agréable.

— Je veux mourir à tout prix, dit Garassus, la vie m'est un lourd fardeau, la malédiction de mes semblables me poursuit. J'ai souffert, je n'ai plus de fille. Je veux mourir; disséquez-moi.

— Hélas ! monsieur et honoré confrère, fit Grenuchot humilié, que me demandez-vous? voulez-vous vous moquer, vous savez aussi bien que moi que la

mort a'existe plus, puisque vous l'avez tuée, et vous ne sauriez ignorer que le sujet que j'ai disséqué se porte comme vous et moi.

— Ainsi, fit Garassus découragé, vous ne voulez

pas?

— Je voudrais bien, reprit Grenuchot avec un regard et un sourire de convoitise. Mais, ajouta-t-il tristement, cela ne servirait à rien et ce n'est pas vous ([ne je voudrais tromper.

Jean-Baptiste, sans rien dire, sortit et marcha droit devant lui le long des boulevards, en réfléchissant à l'horreur de sa position.

Parfois la fameuse complainte venait frapper ses oreilles et il pressait le pas.

D'autres fois, en levant la tête, il apercevait les affiches des spectacles, alors il fermait les yeux. Tous les théâtres jouaient des pièces d'actualité, où la Mort et Garassus avaient les principaux rôles.

A la hauteur du boulevard du Temple, comme le malheureux Gascon se demandait sérieusement ce qu'il allait devenir, un gamin qui avait assisté à la fête de la Vie se mit à crier :

— Ohé! vous autres, ohé! voici le Garassus. voici

le brigand qui a tut'* la Mort, cette pauvre dame qui ne lui avait rien fait.

Aussitôt, une centaine de polissons se mirent aux trousses de l'infortuné Garassus, hurlant, criant, lançant des pierres et toute sorte d'immondices à la figure de leur victime.

Un instant, le médecin eut envie de se défendre, mais, pris de vertige, il se mit à courir, entraînant après lui la meute furieuse.

Cette course effrénée dura jusqu'à la Bastille, où une trop grande afiluence de populaire rendit la circulation impossible.

A la faveur de la foule, Garassus parvint à se sauver et alla se réfugier dans la colonne de Juillet.

— L'hospitalité, s'écria-t-il : au nom du ciel, l'hospitalité !

— Volontiers, répondit le gardien, d'autant mieux que je ne vois plus personne. Autrefois, on venait se tuer ici. ça me faisait quelques pourboires; mais depuis qu'on ne meurt plus, bonsoir, j'ai de la peine à vivre.

— Quoi ! dit Garassus. on se tuait en tombant de la colonne?

— Raide comme balle.

Le Gascon n'en entendit pas davantage. Escaladant le tube de bronze, il arriva haletant à la plate-forme et il s'élança dans l'espace.

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