‹ La dame à la plume noireChapitre 16 sur 18 · A LA LIBRAIRIE NOUVELLE · texte numérisé non relu

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Il était une fois une jeune fille qu'on appelait mademoiselle Poucet.

On la nommait ainsi parce qu'elle était toute petite et toute mignonne, et aussi parce que dans l'atelier d'Arthur Ygonnard, professeur de peinture pour dames, toutes les élèves avaient un surnom.

Arthur Ygonnard était ef est encore, je l'espère, un brave et digne garçon ayant beaucoup de mérite et de bonté. C'est en parlant de lui qu'on aurait pu dire ce que l'on dit si souvent avec raison :

— Les braves gens n^ont pas de chance.

s MADEMOISELLE POUCET

Ygonnard^vait quarante-deux ans, une taille moyenne et un physique désagréable. Ses traits, quoique régulicrs, ofTraient un ensemble triste. D était maigre et jaune; ses cheveux plats n'étaient ni blonds ni roux, ni noirs ni châtains : ils étaient pauvres.

Sa peau avait des reflets ternes ; ses yeux étaient beaux et parfois brillants. Malheureusement, Ygonnard ne regardait jamais en face, non qu'il fût faux ou dissimulé, au contraire, mais k cause d'une excessive timidité qu'il n'avait jamais pu vaincre.

Madame Ygonnard, la mère d'Arthur, avait été de son vivant une épicière extrêmement jolie. Veuve et retirée des affaires, encorç jeune, elle avait eu des adorateurs nombreux. Dans le nombre se trouvait un élève -de David nommé Gendrinot, garçon aimable et bon vivant, gai et spirituel. Lui seul parmi tous avaj^t pris quelque empire sur Tesprit de la veuve, parce qu'il s'était-aperçu que la nouvelle Pénélope, après s'ôtre consolée de Li perte de son mari, ne se consolait pas d'avoir été dans répicerie.

Bien des gens ont ainsi un souci dans Tàme et se prennent d'une belle afl'ection pour ceux qui Jes aident

MADEMOISELLE POITGET 3

à oublier le passe, on qui, par une flatterie sotte, savent

lé rendre support^ible.

Gendrinot ne voyait jamais la vctve sans M dire :

— Chère madame Ygonnard, expliquez*moi, je vous prie, comment, avec tant d'esprit et de grftce, vous avez pu Vendre des denrées coloniales?

A quoi madame Ygonnard, flattée d'enit^ndils dire « denrées coloniales é au lieu dé l'étemel mot t épicerie >, répondait :

— Mon Dieu, cher monsieur Gendrinot, je n'en sais ti'op rien moi-même. Mariée fort jerne pour obéir à des parents qui croyaient faire mon bonheur, j'épousai monsieur Ygonnard, épicier, comme j'aurais épousé monsieur Ygonnard, médecin ou not^^ire.

— Malheureux! très-malheureux 1 disait Gendrinot.

— Hélas ! re'prenait madame Ygonnard, il n'est pas permis aux humains de régler leur destinée.

^ Ce serait trop beau, ajoutait sentencieusement le peintre.

La réflexion de k mère d*Arthur était fort jusle^ L'élève de David ne tarda pas à en faire la tri^te expérience à ses dépens.

4 MADEMOiSECLB POUCET

Ne trouvant pas à placer ses tableaux, qui représentaient tous la mort du maréchal Lannes, il dut se résigner pour vivre à accepter une place à Tannée chez un fabricant d'aïeux.

Les fabricants d'aïeux sont des brocanteurs qui font faire à vil prix des portraits de dames et de seigneurs des temps passés.

Les imbéciles qui veulent éblouir les niais achètent ces vieilles peintures neuves et en font des galeries. Comme don Huiz Goniez de Sylva, ils énumërent avec orgueil les vertus de leurs ancêtres.

— Celui-ci, disent-ils, est Jean Le Febvre du Bois,

écuyer, qui mourut àMarignan.

— Celui-ci est EnguerrandChamoiseau, seigneur du Rand, argentier du roi Louis XIL

Les aïeux du temps de la Ligue se trouvent rue de ^ Seine, ceux du temps de la Fronde, au quai Voltaire.

Les aïeux avant Henri IV sont fort recherchés.

Les aïeux Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, son) très-faciles à trouver et à des prix doux. ..

Comme peu de gens servent bien leur pays, les marchands d'aïeux fout de bonnes affaires.

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Mais leurs employés en font de mauvaises.

Le souvenir de Gendrinot resta si doux dans le cœur de madame Ygonnard, que lorsque son fils, qu'elle avait appelé Arthur sans savoir pourquoi, devint grand, elle pensa à en fiiire un artiste.

Lel)ambin avait douze ans; elle le conduisit chez un élève de Lethière, qui s'engagea, moyennant soixante francs par mois, à en faire un peintre distingué. '

Arthur avait vingt ans lorsque sa mère mourut. Sa fortune, qui s'élevait à une centaine de mille francs, fut administrée par un tuteur, son parent, qui lui en vola la moitié en l'appelant vaurien.

Arthur Ygonnard exécutait fort convenablement un dessin i la mine de plomb et faisait des paysages qui donnaient jusqu'à un certain point une vague idée des environs de Fontainebleau.

. A vingt-un ans, un garçon qui possède un semblable talent et cinquante mille francs est, s'il est prudent, en passe d'avoir deux mille cinq cents francs de rentes.

Malheureusement les jeunes gens ne sont pas toujours prudents. Arthur, au lieu de confier son aigoiU

au Trésor — ce qui eut flatté le gouvernement ^ préféra partir pour ritalic.

U resta cinq ans à Rome, où il fit des études remarquables sous les plus grands maîtres du café Greco. Quand il n'eut plus d'argent, H revint à Paris demander à l'art sublime ce que lui avait pris le jeu de domino.

Le jeune peintre prit son courage à deux mains et confectionna une foule de paysans et de paysannes de la campagne de Rome.

Léopold Robert avait mis à la mode ces hommes en pain d'épices, qui ont des scapulaires en guise de cravates.

Dans ses connaissances^ et grâce à quelques recommandations, Arthur Ygonnard plaça une trentaine de toiles à cent francs à peu près, l'une dans l'autre. Cependant quand ses amis eurent le bonheur insigne de posséder chacun trois paysans et trois paysannes de la campagne de Rome, ils mirent un terme à cette invasion» et romnirent avec le flls de Tépicière.

Alors commença l'éternel drame du marchand de tableaux.

Arthur Ygonnard chercha dans son cerveau les qIus

nobles inspirations » et enfanta en trois poois deux toiles représentant un paysan et une paysanne de la campagne de Rome.

Il y avait mis tous ses soins. Tout était étudié minutieusement; la couleur locale était observée scrupuleux sèment; enfin, pour tout dire,rhomme était en chocolat et la femme en sucre d'orge.

. T— Ah! s'écriait Ygonnard satisfait de son œuvre, on voit collier les eaux impétueuses du Tibre sous la peau transparent^ de cç Romain de la rive droite.

Et il murmurait devant la femme :

Oh! Transiévérine adorée, ' Ta n'es ni blanche ni cnivréOf Mais on dirait qa'on t'a (Jloréc Avec un rayon du soleil.

Quand les Tianstévérins, mâle et femelle, furent congrument léchés et brossés, . Arthur Ygonnard acheta avec ses derniers écus deux cadres magnifiques qui lui coulèrent chacun cent dix francs. Puis, avec toutes les précautions imaginables, il les chargea sur le dos d'ui) commissionnaire savoyard.

Celui-cr, pou glorieux d'une charge si belle, demandn:

— Bourgeois, où allons-nous?

— Rue Laffitte, chez le marchand dé tableaux.

— Ah! fit le Savoyard, je snis où c'est, vous seraitil égal de me payer d'avance?

Ailhur Ygonnard donna trois francs au coninlîîslonnaire en murmurant :

— Vil Savoyard, va !

Si le brave peintre eût été un penseur, il se serait demandé pourquoi le porteur réclamait d'avance son salaire.

S'il eût été perspicace, il l'aurait deviné.

D'ailleurs, il avait toujours une ressource : questionner l'homme, qui lui aurait répondu :

— Hélas ! monsieur, depuis que j'ai l'honneur d'être commissionnaire médaillé du quartier de la Nouvelle- Athènes, j'ai été bien souvent rue Laffitte, ou sur les boulevards, portant sur mon dos des tableaux comme les vôtres. Hélas! j'ai vu bien des déceptions et pas beaucoup d'argent.

Mais Arthuf Ygonnard n'était ni penseur, ni perspicace, ni curieux, ce qui fit qu'il suivit tranquillement

rhomme en se c'ontentant de lui reprocher, intérieurement, d'avoir la Savoie pour patrie.

Cadres et hommes arrivèrent rue Laffitte, chez un honorable *juif nommé Bindbeim ; nous disons juif, parce que c'est seulement quand ils ont cent mille francs de rente qu'on appelle les juifs Israélites.

Ce Bindheim était un brave et digne négociant de la .famille allemande, pleurant toujours et baragouinrnt le français à faire rire.

Le jeune artiste le salua civilement, et lui dit avec assez d'aplomb :

~ Monsieur Bindheim, mon nom ne vous est peutêtre pas tout à fait inconnu, je me nomme Arthur Ygonnard.

— Ah! ah! fit Bindheim, Ygonnard, che ne gonnais bas, mais ça ne fait rien, on ne beut pas gonnaltre tout le monte, pas frai?

— Naturellement; j'arrive de Rome.

— Fus être un Grand brix?

— Mon Dieu, non.

— Ça ne fiiit rien, tu le monde ne beut pas a^oir le cand brix, bas frai?

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— Naturellement, je venais vous offrir deux ta* bleaux de -genre.

— De chenre ? ï)e guelle chenre?

— Mais, répondit Arthur qui ne put s'enipècher de rougir, mais de.., enfin vous allez tes voir.

D'une main tromblante, le jeune homme détaeba les

cordes qui fixaient les deux cadres.

Très-timide de son naturel, il avait à force de volonté, montré jusque-là beaucoup d*aplomb; mais, au moment décisif, rassurance l'abandonnait, son énergie n'était pas secondée par. la fok

— Voilà, flt-îl d'uïie voix entrecoupée; comment trouvez-vous ça f

— Che ne drouve bas, dit Bindheim, fus fulez les fendre f

— Mais oui,

— Combien?

— Mais qu'est-ce que ça vaut pour vous î

— Bas crand chose-, dites fotre brix? * Ygoqnard fit un suprême effort et répondit ? ^ Mille francs.

MADEMOISELLB POUCÈT H

Le marchand se tnit à rire de la façon la plus inconvenante du monde.

Le jeune homme souffrait mille douleurs. ' — Il fallait me dire que vous ne vouliez pas acheter, je ne vous forc^ pas à acheter.

Et U se naît en devoir de replacer ses Transtévérins sur les crochets du commissionnaire qui assistait h cette scène en digne philosophe qu'il était, sans éprouver aucune émotion à ce spectacle du désenchantement qui n'étak pour lui qu'une vieille comédie.

-^ Che ne tis bas gue çhe ne feux pas agetei^, 4U le juif; VOUS $tes pien brossé*

Après une foule de paroles inutiles^ Bindbeim Qifrit cent francs des deux chefs<^d'œuvre,

— Cent francs ! répondit tristement Ygonnard; les

toiles et les cadres, monsieur, me coûtent Jrois fois cela.

« Quand ils étaient neufs, dit le marchand, ca ne m'élonne pas.

Arthur partit, ;

— Allons au haut de la rue, dit-il au commissionnaire, il y a un autre marchand.

— -Vousauriez mieux fait de les laisser à cclui-€i^ fit le Savoyard, les autre§. ne vous en donneront pas davantage.

— C'est ce que nous verrons.

Le peintre se mit en route et visita cinq ou six marchands de tableaux. Partout on lui fit le même accueil et les mêmes offres.

Vers la fin de la journée, il rentra chez lui, découragé et harassé de fatigue, après avoir donné au porteur sa dernière pièce de cent sous.

Pauvre génie incompris ! il se coucha sans dîner et tellement découragé qu'il n'osa pas se demander où il déjeunerait le lendemain.

L'homme qui, en s'endormant, ne s'adresse pas cette question si naturelle, dort entre le suicide et une mauvaise action. Mais Arthur était un digne garçon; il s'éveilla comme à l'ordinaire, alluma une pipe et se mit à songer.

Il y avait à peu près une demi-heure que le peintre regardait machinajement la fumée s'envoler eii spiralci azurées, lorsqu'une idée germa dans son cerveau : la Salle des ventes I

BiADEUOISELlB POUGGT i3

A cette époque, messieurs les commissaires-priseurs

n'avaient pas fait bâtir leur riche hôtel de la rue Rossini. Ils instrumentaient près ûe THôtel des Posics dans une vieille maison qu'on appelait et qu'on appelle encore l'Jiôtel Bullion. Il y avait loin de ce bazar à la rue de Laval. Si bien que maître Ygonnard se trouvait fort empêché de mettre son projet i exécution ; un maître ne peut décemment charger son œuvre sur ses épaules et l'aller porter à la SaHe des ventes : cela ne serait pas digne.

U est certains paysans qui portent ainsi leur veau à l'abattoir; niais^ vraiment, ils n'ont pas d'excuse, puisque à la rigueur leur veau pourrait marcher.

D'ailleurs, il n'y a aucune comparaison à établir entre un veau et un Transté vérin.

Comme, après tout, Ygonnard n'est pas le héros de ce roman, qui n'a qu'une héroïne, nous allons passer vite sur les faits et gestes du digne artiste, pour arriver le plus tôt possible à mademoiselle Poucet.

Ygonnard, aidé de son portier, arriva chez un commissaire-priseur, qui prisa médiocrement le paysan et la paysanne de la campagne de Rome, et les adjugea^

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Tun dans l'autre, au prix modique de cinquante-huit francs.

Cet officier ministériel retint cinq francs quati^ vingt centimes pour ses honoraires.

Arthur donna cinq francs à son portier et mit quarante-sept francs et quatre sous dans sa poche.

Ah ! qu'il était donc fâché de n'avoir pas vendu à Bindheim; mais il était trop tard.

^ Ce déplorable résultat porta un coup grave au courage du pauvre garçon. Il se dit qu'en mangeant un franc par jour, l'avenir lui appartenait encore pour un jùo'is et demi. C'était l)ien peu de chose.

D'ailleurs, l'infortuné avait compté sans le terme, la blanchisseuse, le charbonnier et mille autres misères.

Le découragement le prit, il tomba anéanti, foudroyé; quand il se réveilla, il était dans une brasserie.

Hélas ! c'est toiyours là où se réveillent les découragés.

Son air doux lui attira presque tout de suite l'amitié d'un déshabitués del'endroit, homme à la rude moustache et h la tête grise surmontée d'un chapeau tyrolien.

Arthur lui raconta toutes ses douleurs et lui remit sa carte.

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— Quoi! s'écria l'habitué, Ygûiinard! Arthur Ygon-. nard î voilà qui est fort. Seriez-vous d'aventure le fils d'une madame Ygonnard qui vendait des denrées coloniales au coin de la rue de TËchiquier?

^ C'était ma mère.

— Vrai?

Et l'habitué grisonnant, qui n'était autrq que Gendrinot, se jeta dans les bras d'Arthur.

— Ecoute, mon vieux, s'écria Gendrinot. J'ai beaucoup connu ta mère, une brave, digne et honnête femme, quoi qu'on «n ait dit, parce qu'elle était un peu évaporée, tu m'entends bien, mais c'est égal. Je veux fliire quelque chose pour toi« Je ne (e propose pas de faire des aïeux, c'est un vilain métier; d^ailleurs, il faut un apprentissage. Le hasard fait qu'on me propose dans ce moment de donner des leçons de peinture et de dessin dans un pensionnat de jeunes demoiselles à Passy. Me vois-tu dans un pensionnat de jeunes filles? Pas moyen! mes moustaches les effrayeraient, et ce ne sont ni mes manières,* ni mes paroles, ni ma pipe qui les rassureraient. Tu ne fumes pas, tu ni l'air honnête, tu n'es pas beau, je crois que tu

conviendras parfaitement. Ce n*est que cent francs par mois, pas grand' chose, mais on vit avec ça. Je vais parler de toi, et je te rendrai réponse demain.

L'affaire réussit comme Gendrinot l'avait prédit. Ygonnard fut accepté. Sa bonne conduite, son honnêteté, sa douceur le firent aimer et estimer. Au bout de six mois, il donnait des leçons dans trois pensionnats.

Le pauvre garçon était complètement perdu.

Il allait devenir, il est vrai, un citoyen estimable; mais comme peintre, il n'y fallait plus'songer.

Était-ce un malheur? Non. Ygonnard n'avait pas été touché par l'aile du génie; sa vie était réglée d'avance sur le livre de la fatalité. Il était écrit depuis sa naissance qu'il appartiendrait à la grande famille des ignorés.

Arthur Ygonnard ne s'était jamais illusionné; ce fut sans regret qu'il jeta de l'eau bénite sur les espérances qju'il enterrait.

Pendant vingt ans il s'acquitta en conscience de sa mission. Il avait donné un art d'agrément à deux mille demoiselles de la bourgeoisie parisienne, qui

MADEMOISELLE POUCET il

'devinrent des dames et qui à leur tour s'adressèrent à lui pour que leurs filles possédassent le môme talent d'agrément.

Un beau jour, après un quart de siècle de travail,

Ygonnard, devenu à son aise (il avait trois mille francs de rentes), pensa que depuis assez longtemps il allait à la montagne et qu'il était bien temps que la montagne vint à lui.

Pour aider la' destinée à accomplir ce prodige, il remercia quelques-uns des pensionnats qui l'honoraient de leur confiance, et fit peindre en grosses lettres sur sa porte l'avis suivant :

ARTHUR YGONNARD

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