‹ La dame au gant noirChapitre 10 sur 18 · LA I) A M F · texte numérisé non relu

LA I) A M F

— J’essayerai, dit le capitaine avec la soumission d'un enfant.

— Nous allons vous laisser, continua le major. Votre valet de chambre nous a fait préparer les appartements que vous destiniez à madame et à moi, et nous n’avons qu’à nous retirer. Bonsoir...

— Adieu! dit la Dame au gant noir, qui prit le flambeau et se dirigea vers la porte à la suite du major qui passait le premier.

Fuis, sur le seuil, elle se retourna et jeta au capitaine un regard et un sourire... et elle disparut.

La chambre demeura plongée dans les ténèbres, et cependant il sembla au capitaine que le regard et le sourire de la Dame au gant noir l’illuminaient encore : il se fit dans tout son être une révolution étrange, et ce fut avec une angoisse indicible qu’il murmura : — Je crois que je vais l’aimer!

Les remords, les épouvantes, les tortures de cet homme, tout venait de s’effacer en une seconde à la clarté d’un sourire de femme, comme les brouillards du matin s’évanouissent aux premiers rayons du soleil.

Ce qui se passa alors dans le cœur, dans l’esprit, dans l’àme du capitaine Hector Lembliu, nul ne pourrait le dire.

Mais bien longtemps après le départ de cette femme dont le regard, la voix, le sourire et les moindres mouvements avaient un charme d’étrange fascination, il était

encore sur son séant, sa tète dans ses mains, immobile, en proie à une fiévreuse et délirante extase. Le remords lie lui enfonçait plus au cœur ses griffes empoisonnées, la terreur et la faiblesse ne le dominaient plus ; — cette désespérance de la vie qui, la veille encore, était en lui, semblait tout à coup faire place à des espérances insensées... Cet homme qui naguère regardait an dedans de lui comme en une tombe entr’ouverte, qui jetait au passé ce coup d’œil désolé du vaincu qui contemple en fuyant le champ de bataille où il ne laisse que des cadavres et des ruines fumantes, cet homme osa songer à l’avenir... cet homme rêva...

Mais au milieu de sou rêve, une de ces pensées fulgurantes qui se font jour tout à coup dans les cerveaux chargés de ténèbres, le domina et l’éveilla pour ainsi dire en sursaut.

— Oh ! se dit-il, je veux être aimé d’elle, et je ne veux pas quelle sache... Non! non! jamais!

Et le capitaine bondit précipitamment hors de* son lit, courut à la cheminée, fouilla les cendres eucore chaudes, s’empara d’un charbon, et sans s’apercevoir qu’il sc brûlait horriblement les doigts, il le porta jusqu’à la hauteur de ses lèvres, souilla dessus, en fit jaillir des étincelles et une flamme passagère au moyen de laquelle il alluma une bougie.

ni

LA DAME

Le capitaine passa à la hiite une robe de chambre, et, son flambeau à la main, il ouvrit la porte avec précaution, traversa un salon qui précédait sa chambre à coucher, et, marchant toujours sur la pointe du pied, il gagna le corridor, à l’extrémité duquel se trouvait l’appartement où Marthe avait rendu le dernier soupir.

Un silence profond régnait dans le château. Tout dormait, sans doute. Le capitaine longea le corridor d’un pas ferme et non plus chancelant et brisé d’émotions comme naguère. Maintenant cet homme voulait vivre, il voulait être aimé, il avait soif de bonheur et d’oubli.

Qu’allait-il faire dans cette pièce dont il avait eu tant de peine à franchir le seuil? Il allait y faire disparaître la trace de son crime.

Arrivé à la porte, il s’aperçut qu’elle était fermée. Qui donc en avait les clefs? Germain, sans doute. Le capitaine fut obligé de rentrer chez lui. Son valet de chambre couchait autrefois, lorsque Iluvigny était habité, dans un petit cabinet situé à l’étage supérieur, au-dessus de la chambre Verte. Le capitaine pensa qu’il avait dû reprendre en revenant au château ce même logis, pour être plus près de son maître, car ce cabinet et la chambre Verte communiquaient à la fois et par un escalier tour-

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liant et par une sonnette dont le gland pendait au chevet du lit d’Hector Lemblin.

Les appartements qu’on avait fait préparer pour le major Arlcff et la Dame au gant noir se trouvaient assez éloignés pour qu’il ne craignit pas de les éveiller par un coup de sonnette. 11 sonna donc, et, quelques secondes après, il vit apparaître Germain.

Celui-ci manifesta d’abord quelque étonnement en voyant son maître debout, au milieu de la nuit, et dans l’altitude d’un homme qui revient de quelque course mystérieuse. Mais le capitaine ne lui laissa pas le temps d’ouvrir la bouche.

— Germain, dit-il, tu as, tu dois avoir la clef de la chambre de madame?.

— Oui, dit le valet.

— Tu l’as fermée, n’est-ce pas, tout de suite?

— Certainement, monsieur.

— Où est cette clef?

— La voilà.

Germain tira la clef de sa poche et la montra à son maître.

— Alors, viens avec moi, dit le capitaine.

— Chez... madame, fît le valet de chambre avec hésitation.

— Oui, répondit le capitaine avec un calme qui redoubla l’étonnement de Germain.

— C’est singulier! murmura celui-ci, mon maître

LA DAME

parle d’entrer dans la chambre de madame comme d’aller faire un tour de cheval au bois.

Mais, comme le capitaine s’exprimait d’un ton sec, Germain, qui avait sans doute ses heures de familiarité, n’osa point cependant faire d’observation. 11 suivit Hector ’ Lemblin. Celui-ci reprit le chemin qu’il avait déjà parcouru, atteignit le seuil de la chambre de Marthe, et, d’un geste, ordonna à Germain d’en ouvrir la porte. Germain obéit. Le capitaine entra sans émotion, son flambeau à la main, et jeta un regard rapide, mais investigateur, autour de lui. On eût dit que ce regard voulait faire l’inventaire tout entier et dans ses moindres détails des meubles et de tous les objets qui se trouvaient dans cette chambre. »

Hector Lemblin alla ensuite droit à ce pan de mur dégagé de sa draperie, et sur le fond blanc duquel il avait, quelques heures auparavant, aperçu cette empreinte fatale dont la vue l’avait fait tomber à la renverse. Mais, ô surprise! l’empreinte avait disparu... *

— Germain ! s’écria le capitaine en étendant la main vers le mur, Germain, regarde!

Et le calme du capitaine fit place à une vive émotion. Germain demeura impassible.

— Eh bien! demanda-t-il en regardant son maître d’un air naïf.

— Tu ne vois pas?

— Quoi?

— Il u’y a plus rien sur le mur.

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— 0 l’est-ce que monsieur vont donc qu’il y ait? demanda le valet d’un air surpris.

— Cette empreinte...

— Quelle empreinte?

— Celle de la main. *

— Je ne sais ee que monsieur veut dire.

— Comment! s’écria le capitaine, cette nuit, quand tu as tiré le lit, que ce pan de tapisserie est tombé, n’as-tu pas vu?...

— Je n’ai rien vu, rien du tout, dit poliment Germain.

— Mais je ne puis pas avoir rêvé, s’écria le capitaine... C’est en voyant cette main... que je suis tombé à la renverse.

— Je crois que la mémoire de monsieur est infidèle, . répliqua le valet, ou plutôt qu’il a encore l’esprit troublé. Et, en effet, cette nuit il était si malade... si malade... il avait une fièvre qui tenait du délire, et les souvenirs de monsieur ont fort bien pu produire une illusion.

— C’est étrange ! murmura le capitaine; il faut bien que cela soit ainsi, et j’ai été fou sans doute.

Puis après un moment de rêverie, il demanda brusquement : — Que s’est-il passé après mon évanouissement?

— Le major et cette dame n’ont plus songé à la cassette, ils n’ont songé qu’à vous... On vous a relevé, je vous ai porté dans votre chambre et mis au lit, répondit Germain.

— Et ils ne sont pas étonnés de me voir m’évanouir?

— Non! grâce à mon histoire?

— Quelle histoire !

— Je leur ai dit que, depuis la mort de madame, mon-, sieur était poursuivi de visions, de fantômes, que partout il croyait revoir madame, et qu’il n’était pas extraordinaire que, dans sa chambre...

— Assez! interrompit le capitaine, je comprends...

Alors M. Hector Lemblin, sans hésiter, sans trembler,

d’un pas ferme, d’un front calme, se mit à parcourir la chambre et à en examiner tous les coins et recoins, depuis la courtine et les rideaux du lit jusqu’au velours des sièges. Il visita les armoires; il voulait avant tout, enfin, s’assurer que nulle part l’œil de la Dame au gant noir ou celui du major Arleff ne pourrait trouver une trace, un vestige de ce crime mystérieux qui n’avait eu d’autre témoin que Dieu, d’autres acteurs que lui et Germain.

— Il n’y a rien, dit-il enfin, absolument rien.

— Oh ! dit Germain avec un sourire odieusement cynique, monsieur sait bien que nous primes des précautions, l'année dernière, avant de partir.

— Tais-toi !

Ces deux mots, que M. Hector Lemblin prononça d’une voix sourde, furent chez lui le dernier cri du remords. Après un moment de silence, il dit brusquement à Germain : — Tu sais quel prix j’ai mis à ton silence?

— Oh! certes, je n’ai pas à me plaindre de monsieur, répondit effrontément le valet; monsieur a assuré mon sort, et, à l’heure qu’il est, sans le dévouement que j’ai pour lui et la reconnaissance qui me fait un devoir de ne

pas le quitter, je pourrais vivre bien tranquille en mon particulier.

— Eh bien, dit le capitaine, je te promets trente mille francs de plus, si...

— Si.... fit Germain, qui parut ouvrir de grands yeux et manifester la convoitise.

— Si j’épouse la jeune femme qui accompagne le major Arlelf.

— Monsieur l’épousera, répondit tranquillement Germain.

Lemblin se sentit trembler, pâlir, frissonner de joie, et son cœur usé par la douleur et le remords se prit à battre comme un cœur de vingt ans.

— Sortons, dit-il.

Il franchit de nouveau le seuil de la chambre mortuaire et gagna le corridor. Germain ferma la porte avec soin, puis il suivit son rnuitre.

En ce moment, les premières clartés du jour commen-

raient à poindre, et le capitaine eut peur de rencontrer un de ses gens. Mais tout dormait encore dans le château, du moins en apparence. Cependant, arrivé aux deux tiers du corridor, le capitaine s’arrêta court. Un bruit de pas avait frappé son oreille. Ce bruit montait du grand escalier, et la crainte où était M. Hector Lemblin de se trouver face à face avec quelqu'un des vieux serviteurs de Iluvigny, lesquels lui semblaient, — tant les esprits troublés par le remords sont pleins d’alarmes et de terreurs imaginaires, — avoir de vagues soupçons sur ce drame

LA DAM E

lugubre dont la chambre de Marthe avait gardé le secret, troublait l’esprit du capitaine. Les pas montaient et approchaient...

Un moment, le capitaine, agité d’un pressentiment, voulut rebrousser chemin, car le corridor où il était aboutissait au grand escalier; mais un instinct de fierté, de dignité, le fit passer outre. Il ne voulait pas reculer devant ses gens; il voulait avoir le droit de parcourir à toute heure de jour et de nuit ce château qui, après tout, était de par la loi sa légitime propriété. Il continua donc son chemin et atteignit l’extrémité du corridor.

Germain continuait à le suivre, mais en ce moment un homme se montra sur la dernière marche de l’escalier et se trouva face à face avec le capitaine.

Cet homme était le major Arlcff. Le capitaine tressaillit, recula d’un pas et se troubla légèrement.

— Comment! dit-il, déjà levé, monsieur le comte!

Le major attacha sur Hector Lcmbtiu un regard froid : — Je vous cherchais, dit-il.

— Vous... me... cherchiez?...

— Oui, poursuivit le major, l’état où je vous avais laissé cette nuit m’inspirant quelques inquiétudes, et m’étant éveillé vers quatre heures, je n’ai pas hésité à m’envelopper de ma robe de chambre pour aller voir comment vous étiez et si vous dormiez.

— lin effet... balbutia le capitaine. Et... vous êtes allé chez moi?

, — Je suis allé chez vous, j’ai trouvé votre, lit vide, et

j’en ai conclu qu’une migraine, une grande agitation nerveuse, conséquences inévitables de la situation où vous étiez, il y a quelques heures, vous avaient forcé à prendre l’air.

— C’est vrai, répondit le capitaine qui saisit au vol ce moyen que lui fournissait son interlocuteur d’expliquer sa pérégrination nocturne.

— Mais, ajouta le comte Arleff, il est assez bizarre que vous alliez prendre l’air dans un corridor; est-ce que vous auriez eu fantaisie de pénétrer dans la chambre où vous vous êtes trouvé mal cette nuit?

Hector Lemblin se sentit rougir.

— Oh! non, certes, dit-il, quoique j’aie pris mon parti... je veux être homme et vaincre la douleur... Mais, se bâta d’ajouter le capitaine qui voulait cacher son trouble et détourner la conversation, je me sens très-bien maintenant, je vais dormir... Bonsoir, major, ou plutôt bonjour...

Le capitaine salua le comte Arleff et passa, tandis que ce dernier échangeait un regard rapide avec Germain et regagnait sa chambre.

Trois ou quatre heures après sa rencontre fortuite avec le comte Arleff, Hector Lemblin quitta son appartement et se dirigea vers celui qu’occupait son hôte.

Le major et la Dame au gant noir étaient levés depuis longtemps, et ils accueillirent M. Hector Lemblin avec un sourire de satisfaction. Le capitaine était rajeuni de m 43

LA DAME

dix ans, L’homme de la veille était un vieillard, celui que le major voyait entrer était un jeune homme, tant il avait redressé sa taille élégante que faisait valoir une tournure militaire. Le capitaine voulait plaire, il voulait être aimé. Là était tout le secret de sa métamorphose.

Il baisa galamment la maiu de la Dame au gant noir, serra celle du major, et leur dit avec un sourire mélancolique : — Je viens réparer mes torts, remercier mou médecin et ma belle garde-malade, et me mettre à votre dispotition pour rechercher cette cassette.

— Oh! non, plus tard, dit la Dame au gant noir, qui laissa tomber sur le capitaine ce regard fascinateur qui l’éblouissajt... Vous n’ètes pas assez fort encore, monsieur...

Hector Leftiblin répondit d’un ton mélancolique : — J’ai puisé ma force dans ma faiblesse, et je vous jure, madame, que j’entrerai sans hésitation, sinon sans émotion, dans cette chambre où la femme que j’aimais a rendu le dernier soupir.

— Le capitaine dit vrai, répondit le comte, la force succède toujours à la faiblesse, et il faut profiter du moment de calme dont il jouit pour en finir avec cette cassette.

— Allons, en ce cas... dit la Dame au gant noir.

Elle se leva et appuya son bras blanc sur le bras du capitaine, qui se sentit tressaillir. Ce fut seulement alors qu’il remarqua que l’une des maius de la jeune femme était, comme la veille, comme le soir où il l’avait vue pour

la première fois, gantée de noir, tandis que l’autre était nue.

Mon Dieu! madame, lui dit-il tout bas, au moment

où ils sortaient de l’appartement pour se diriger vers la chambre où se trouvait la cassette, me permettrez-vous une question indiscrète peut-être?

— Faites 1 dit-elle en riant.

— Est-ce un usage russe de n’avoir jamais qu’une main gantée ?

La Dame au gant noir tressaillit; le capitaine sentit son bras trembler sous le sien, et en même temps le major se retourna avec brusquerie et dit au capitaine : — Chacun, monsieur, a son secret. Ce gant noir est le secret de madame, secret qu’elle ne peut vous confier.

Le capitaine se mordit les lèvres, regarda furtivement la jeune femme et crut remarquer qu’elle était d’une pâleur mortelle.

— Allons vite ! dit-elle en pressant le pas.

M. Hector Lemblin, tout songeur, conduisit ses hôtes, leur fit parcourir la même route que la veille, ouvrit saus hésitation la porte dont Germain lui avait rendu la clef, et fit entrer le major et la Dame au gant noir devant lui.

La veille, on s’en souvient, Germain avait déplacé le lit et mis à découvert le panneau du parquet sous lequel, s’il fallait s’en rapporter à la lettre du général de Ruvigny, on devait trouver la cassette. Le capitaine s’empara

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du ciseau et du marteau laissés par Germain durant la nuit et descella sans la moindre peine ce panneau.

Le général avait dit vrai. Le panneau recouvrait une cavité ; cette cavité renfermait un coffret de fer, qu’alla chercher la main frissonnante du capitaine, tandis que le major et la Dame au gant noir le suivaient des yeux.

— Voilà votre fortune, dit le gentilhomme russe à sa compagne en prenant le coffret des mains du capitaine.

Le coffret avait une petite serrure après laquelle était une clef. Le major tourna cette clef, ouvrit le coffret. Le capitaine se pencha avidement, regarda et poussa un cri.

Le cri du capitaine, au moment où le coffret venait d’ètre ouvert, était facile à expliquer.

Le coffret était vide! ou du moins il ne renfermait qu’une lettre, au lieu des valeurs importantes qu’on s’attendait à y trouver. Et cette lettre, dont la suscription était tracée en gros caractères, cette lettre lui était adressée à lui, le capitaine Hector Lemblin.

Ceci était d’autant plus incompréhensible que, suivant le récit du major, suivant la date de la lettre que lui avait laissée, douze sms auparavant, le général baron de Flars- Ruvigny, le coffret se trouvait placé sous le panneau de boiserie depuis quinze années au moius.

Or, quinze ans auparavant, le général ne connaissait certainement pas M. Hector Lemblin, alors simple souslieutenant dans un régiment d’infanterie, el, l’eùt-il connu, comment aurait-il pu supposer que le sous-lieutenant Lemblin épouserait un jour sa veuve et habiterait son château de Kuvigny ?

D’ailleurs, la lettre portait ceite suscription:

A M. le capitaine Hector Lemblin , en son château %

de Ruvigny.

Évidemment ce n’était point la main du général qui avait écrit ces lignes : donc le coffret avait été ouvert par quelqu’un: donc ce quelqu’un, après avoir volé le contenu du coffret, avait éprouvé le besoin d’écrire quelques mots au capitaine.

Au cri d’Hector Lemblin, la Dame au gant noir s’était approchée, et comme celui-ci, comme le major, elle avait pu constater que le coffret ne contenait que cette lettre. De qui était-elle? que renfermait-elle?

Il y eut un moment de silence parmi ces trois personnages. Tous trois se regardèrent et parurent hésiter. Enfin le major s’adressa au capitaine et lui tendit le papier que celui-ci n’osait toucher : — Voyons, monsieur, lui dit-il, ouvrez cette lettre et donnez-nous la clef de ce mystère.

Un horrible pressentiment faisait battre le cœur de

LA DAME

M. Hector Lemblin. Sa main tremblait en prenant ce billet. Il euf I e vertige en brisant le cachet, et, tournant le feuillet, il courut à la signature. La lettre était signée Germain. Germain, le valet de chambre du capitaine, son confident, peut-être son complice, Germain, qui l’avait accompagné, il y avait quelques heures à peine, dans celte chambre, et qui, sans doute, y était revenu depuis pour s’emparer du trésor que renfermait le coffret.

Le capitaine eut un éblouissement en lisant cet écrit, tandis que le major et la Dame au gant noir, silencieux, semblaient attendre qu’il voulût bien leur expliquer cette énigme. La lettre de Germain était conçue en ces termes :

« Cher et honoré maître ,

« Il y a entre nous trop de secrets pour que vous ne jne permettiez pas ce qu’on nomme le style familier.

» C’est donc celui-là que j’adopte. Vous m’avez constitué une rente de mille écus pour prix de mes bons soins et de mon zèle à fermer les yeux de feu madame Lemblin; vous m’avez promis trente mille francs de plus, si vous obteniez le petit résultat que vous savez.

» Or, vous m’avez gâté, cher honoré maître, car vous m’avez donné de l’appétit. Quatre mille cinq cents livres de rente pour un pareil secret, lorsque trois lignes de ma main jetées dans la boite du parquet de M. le procureur général pourraient vous conduire en cour d’assises: quatre

AU GANT NOIK

mille cinq cents livres de rente, dis-je, me paraissent bien peu ; je préfère me tailler mon pain moi-meme.

» Or donc, cher maître, tandis que vous dormez, je prends la clef de la chambre de madame, je descelle proprement le panneau du parquet, je découvre le coffret, et, dans le coffret, une assez belle somme... Devinez ? Le général faisait bien les choses, quand il se donnait la peine de doter ses enfants. Le coffret renferme un million en titres de rente et en billets de banque.

» Ce million me convient, je l’emporte, et je suis persuadé que vous préférerez le rembourser à la fille du général que de vous plaindre à la justice pour me faire rendre gorge.

» Souvenez-vous de la mort de madame Lemblin et de la façon dont vous et moi lui avons fermé les yeux.

» Votre valet de chambre,

« Germain. »

Si la terre se fut entr’ouverte sous les pieds de M. Hector Lemblin, il eût été moins épouvanté, à coup sûr, qu’il ne le fut en lisant cette lettre.

Et certes, en ce moment, ce n’était point cetle pensée qu’il allait être forcé de rembourser le million volé par son valet de chambre qui le tourmentait. Que lui importait un million de plus ou moins, cet officier de fortune qui s’était trouvé, un matin, riche de deux cent mille livres de rente ?

LA DAME

Mais la cause de cette épouvante qui venait s’emparer de lui, hérissait soudain ses cheveux et amenait une sueur glacée àses tempes livides, c’était cette lettre... cette lettre qu’il ne pouvait tendre au comte ArlefF ni à la Dame au gant noir, car chaque ligne lui disait: Vous êtes un assassin !

Les regards du comte Arlef et de sa compagne étaient fixés sur le capitaine tandis qu’il lisait, et un observateur de sang-froid se serait sans doute étonné de leur calme à voir cet homme qui lisait machinalement cet écrit sans avoir l’air de le comprendre. Son esprit était ailleurs... Il cherchait dans son esprit bouleversé une raison, une explication plausible qui lui permît de ne point montrer cette terrible accusation.

Et le major et sa compagne attendaient, et il sentait leur regard peser sur lui et scruter sa pensée dans les rides de son front.

Une inspiration désespérée s’empara de lui en ce moment. Plus rapide que l’éclair, il froissa le papier dans ses mains et le déchira en mille morceaux.

— Que faites-vous, monsieur? s’écria le major, qui lui jeta un regard ardent, un regard déjugé d’instruction.

Le capitaine venait d’anéantir une des preuves de son crime, mais l’accent et le regard du major lui apprirent qu’il n’en pouvait être quitte à si bon marché.

— Monsieur, balbutia-t-il, le cofiret renfermait un million...

— Où est-il ? demanda le major.

— Ce billet me le dit... vous l’aurez... murmura-t-il d’une voix étouffée...

■ — Mais, ce billet... de qui est-il?... Pourquoi l’avez vous déchiré?... poursuivit impérieusement le comte Arleff. Vous moquez-vous de nous, monsieur ?

Le capitaine était pâle, un tremblement convulsif agitait tout son corps.

— Voyons, monsieur, dit le major, répondez !

— Je ne puis...

— Vous... ne... poiivez? articula lentement le comte Arleff.

— Jamais !

Et M. Hector Lemblin se laissa tomber anéanti sur un siège. Pendant dix minutes, cet homme fut pris d’un si horrible tremblement nerveux que le major et sa compagne ne purent insister.

Enfin ce tremblement se calma, le capitaine parut recouvrer un peu de calme et de présence d’esprit, en même temps qu’une sorte d’énergie physique lui revenait. Il se leva et dit au comte Arleff qui semblait attendre : — Monsieur le comte, je suis dans une situation morale telle que, si vous exigiez de moi une réponse immédiate à vos questions, une explication nette et catégorique de ma conduite si étrange en apparence, je n’hésiterais pas à me brûler la cervelle. {

— Êtes-vous fou ! dit le major.

— Peut-être ! répondit le capitaine, qui semblait avoir

reconquis une force calme et résolue, mais je vous rapm 13.

LA DAME

pellerai, à madame et à vous, que je suis le capitaine Hector Lemblin, que je possède deux cent mille livres de rente, que je jouis dans le monde de la considération universelle et que, à ce titre, j'ai peut-être le droit d’obtenir de vous un délai.

— De quel délai parlez-vous ? demanda le major.

— Monsieur, répondit le capitaine, voulez-vous m’accorder une heure d’entretien seul à seul ?

Le major regarda la Dame au gant noir comme s’il eût eu besoin de son assentiment.

Celle-ci fit un signe : — Je me retire, dit-elle.

Et elle sortit, laissant le capitaine et le major tète à tète.

Comme certains hommes réduits à la dernière extrémité et qui puisent dans le sentiment de leur perte infaillible un moyen de salut, le capitaine venait d’avoir une inspiration soudaine qui semblait devoir le tirer de l’angoisse où il était et servir en même temps cct amour ardent que la prétendue fille du général de Ruvigny avait fait naître en son cœur. Ce misérable, chargé déjà de tant de crimes, ne reculait plus devant celui qui est infâme entre tous : le faux serment.

— Monsieur, dit-il au major, la lettre que j’ai détruite renfermait un secret.

— Ah ! dit le major.

— Un secret terrible et dont la divulgation anéantirait à tout jamais l’honneur d’une famille, un secret qui me forcerait, si j’avais la lâcheté de le révéler, à me tuer

KSL.

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sur-le-champ, tant j'aurais honte et horreur de moimême.

— Vraiment 1 dit froidement le major qui parut attendre que le capitaine complétât sa pensée.

— Mais, reprit celui-ci, cette lettre me disait en même temps que la fortune de mademoiselle de Ruvigny enfermée naguère dans cette cassette avait été volée.

— Eh bien ?

— Eh bien, monsieur, continua le capitaine, cette fortune, je dois la restituer, moi, à qui on l’a volée à mou insu, et, ajouta gravement M. Hector Lembliu, je vous demande solennellement la main de la fille du général, afin que le bien dont je suis détenteur puisse retourner à sa source.

— Monsieur, répliqua le major, est-ce là tout ce que vous avez à me dire ?

— Tout, monsieur.

— Très-bien. Avant de vous répondre, vous me permettrez de consulter ma pupille.

Et le major quitta M. Hector Lemblin et alla rejoindre, la Dame au gant noir, à laquelle il raconta textuellement son entretien avec le capitaine. La jeune femme l’écouta jusqu’au bout sans l’interrompre : — Cet homme, dit-elle enfin, a toutes les scélératesses et nous obtiendrons difficilement un aveu de lui. Il a trouvé, dans cette impasse où nous l’avions amené, un moyen de se tirer d’affaire et d’éluder toute explication.

— C’est vrai, dit le major.

LA DAME

— Il a cru se sauver, mais il vient de taire un pas immense vers sa perte.

Et elle ajouta avec ce sourire et ce regard cruels qui épouvantaient : — Oui, mon bon Herman, vous pouvez lui promettre ma main, vous pouvez lui dire que je consens à l’épouser.

— Ah ! fit le major surpris.

— Mais à une condition : c’est qu’il ira à Paris ce soir même, qu’il y prendra sur-le-champ les mesures nécessaires pour assurer notre union prochaine, qu’il se procurera les papiers indispensables et fera dresser un contrat. Pendant ce temps, nous l’attendrons ici.

— Est-ce possible ?

— Oui. Je le veux. D’ailleurs, il m’aime, et tout ce que je voudrai, il doit le vouloir.

— Je vais lui transmettre l’expression de vos désirs, dit le comte ArlefT.

— Oh ! fit-elle avec un sourire, vous pouvez bien dire de mes ordres... Cet homme n’est-il pas mon esclave?

— C’est juste.

Elle tendit la main vers un calendrier: — A quel quantième du mois sommes-nous, demanda-t-elle.

— Au 14.

— Eh bien ! retenez ceci, mon bon Herman, le 30 du mois courant, la chapelle du château de Ruvigny s’ouvrira devant M. Hector Lemblin.

— Et sa fiancée peut-être...

— Non, devant lui seul, devant lui mort et couché dans sa bière...

Le soir du même jour, M. Hector Lemblin partit pour Paris, laissant au château de Ruvigny le comte Arleff et la Dame au gant noir. Alors celle-ci dit au major : — En l’absence du capitaine, nous pourrions bien nous occuper un peu de mon autre adorateur.

— Armand ?

— Oui. C’est un moyen d’utiliser nos loisirs.

Elle accompagna ce mot de ce froid sourire qui glaçait d’effroi le comte Arleff lui-mème.

A trois lieues à l’ouest du château de Ruvigny, où s’accomplissaient les événements que nous venons de décrire, il y avait, au fond d’un petit vallon boisé descendant en pente douce vers la mer, une jolie maison en briques rouges, assise à mi-côte, entourée de grands arbres et devant laquelle s’arrondissait une prairie plantée de pommiers, cette richesse du pays normand.

Cette maison, véritable villa moderne de laquelle dépendait une belle ferme avec de gras pâturages, avait été achetée, quatre années auparavant, par un Parisien,

comme on dit en province, un vieux militaire portant un ruban rouge et de grosses moustaches grises.

Ge vieux militaire, nous le connaissons: c’était le colonel Léon, le père de notre ami Armand, l’ex-chef des Compagnons de l’Épée.

La maison se nommait la Garde. Pour expliquer l’acquisition de la Garde par le colonel, nous sommes obligés à quelques lignes d’histoire rétrospective.

Un peu avant la dissolution de la terrible société qu’il avait fondée, le colonel fut appelé eu Normandie par le mariage du capitaine Hector Lemblin avec madame Marthe de Cliatenay, veuve depuis deux ans du baron de

Ruvigny. Le colonel était l’un des témoins du capitaine.

Le mariage s’était fait sans bruit, sans pompe, dans la chapelle du château et à la mairie du village. Le colonel Léon était demeuré huit jours chez son hôte, et, comme il aimait la chasse, il s’en était donné à cœur joie dans tous les environs. Or, dans une de ses courses cynégétiques, surpris par un orage au fond du vallon que dominait la villa de la Garde, il s’y était réfugié et avait appris que son dernier possesseur venait de mourir, ne laissant que de lointains héritiers, qui tétaient empressés de mettre la maison et le domaine en vente.

La Garde avait plu au colonel ; le prix n’en était pas très-élevé ; les terres étaient d’un bon rapport. Le colonel songea à ce fds qui était son adoration unique, sa préoccupation constante, et, en père craintif qui ne se fie ni

aux valeurs industrielles, ni aux rentes, il acheta la Garde, dont il fit comme la première assise de la fortune qu’il voulait laisser à Armand.

Or, c’était là que le colonel avait amené Armand, la veille du jour où le capitaine Hector Lemblin, le major Arleff et la Dame au gant noir arrivaient eux-mêmes à Ituvigny.

Le colonel avait suivi le conseil de Fulmen en faisant quitter Paris à son fils. Mais ni Fulmen ni lui n’avaient compté sur la fatalité qui amenait précisément en Normandie, à trois lieues de l’endroit où ils voulaient dérober Armand aux poursuites de la Dame au gant noir, cette même femme qui, elle aussi, avait quitté Paris, mais dans un but tout différent.

Le colonel était venu à la Garde sous le prétexte de renouveler un bail avec ses fermiers, de faire des réparations à la villa et de régler certaines affaires d’intérêt.

Malgré l’impatience qu’il avait de retrouver la Dame au ;ant noir, Armand n’avait pu résister à son père ; il Payait suivi à la Garde, non sans insister toutefois pour que e colonel se hâtât de terminer ses affaires et de retourner u plus vite à Paris. Mais le colonel avait gagné du mps. On était alors en plein mois de février, et la temérature assez douce avait permis à Armand, qui aimait chasse, de se livrer à cet exercice. De grands bois enonnaient la villa, et le colonel avait toujours entretenu Garde un petit équipage de huit bâtards anglais qui ent merveille. Six jours s’étaient écoulés, et la fié-

LA DAME

vreuse impatience d’Armand commençait à se révolter, lorsqu’une lettre de Fulmen lui était arrivée.

Cette lettre était ainsi conçue :

« Mon cher ingrat,

» Savez-vous bien que je fais un assez vilain métier en me mettant, moi qui vous aime, à la recherche de mon heureuse rivale ?

» Mais enfin, ceux que l’espérance soutient n’ont pas trop le droit de se plaindre de l’amertume du temps présent, et je veux oublier que je vous aime pour ne me souvenir que de ma mission de confident et de mon rôle investigateur.

» Je vous dirai donc, cher amf^ que je suis sur la trace de notre mystérieuse Dame au gant noir, et que j’espère bien arriver à tout savoir.

» Vous le voyez, je souligne le mot.

» Mais, pour cela, besoin est que vous me laissiez vos pleins pouvoirs, ne veniez point à Paris trop tôt, — vrai, cela me gênerait, — et fassiez le mort quinze jours encore.

» Si vous venez malgré ma défense, vous ne saurez rien 1

» Adieu, cher ingrat, malgré tout, je vous aime.

» Fulmen. »

Cette lettre calma un peu les ardeurs de notre héros. Il avait en Fulmen une foi aveugle. Elle ordonnait, il se résigna à obéir. Le billet de Fulmen lui était arrivé le matin vers neuf heures. Il devait chasser ce jour-là, son cheval piaffait dans la cour, un piqueur tenait les chiens en laisse. Armand embrassa son père et sauta lestement en selle.

— De quel côté comptes-tu chasser? lui demanda le colonel.

— Du côté de Ruvigny, répondit le jeune homme.

Ce nom fit tressaillir le colonel, mais il garda le silence. Jamais Armand n’avait été initié aux terribles secrets de son père, et il ignorait que le propriétaire actuel de Ruvigny, le capitaine Hector Lembliu, avec lequel, du reste, le colonel n’avait conservé aucune relation depuis quatre années, eût été si intimement lié avec lui.

— Va, dit le colonel, et ne me fais pas trop attendre pour dîner. Tu arrives toujours à la nuit close.

— Je reviendrai de bonne heure. Adieu, père...

Le jeune homme piqua son cheval et partit au galop, suivi de ses chiens et de son piqueur.

Il était alors dix heures du matin. La Garde était séparé du château de Ruvigny par de grands bois qui s’étendaient jusqu’aux falaises au pied desquelles grondait la mer.

Ce fut dans ces bois que le fils du colonel découpla à la bilhaude et lança bientôt un chevreuil. Le chevreui^ avait le bon vent ; après s’ètre longtemps fait tourner de

LA DAME

vaut les chiens, il prit un grand parti et se dirigea en droite ligne vers l’extrémité nord de la forêt, et il perça sur une espèce de lande aride qui s’étendait entre les derniers arbres du bois et la lèvre des falaises très-élevée et à pic en cet endroit. L’animal avait une grande avance sur les chiens qu’Armand et son piqueur suivaient à cheval.

Le jeune veneur, dominé par la passion, éperonnait sa monture et galopait à travers les halliers en sonnant de vigoureux bienaller , lorsque tout à coup une détonation se lit entendre, et le piqueur, arrêtant brusquement sou cheval qui se cabrait à demi, s’écria : — Monsieur, on a tiré votre bête de chasse.

— Ah ! par exemple ! s’écria à son tour Armand, voilà une impertinence dont rien n’approche!

Le jeune homme poussa son cheval et le lança dans la direction du coup de feu, décidé à avoir le cœur net de l’assertion de son piqueur. 11 atteignit ainsi la lisière de la forêt, déboucha dans la lande et s’arrêta frappé d’étonnement.

A cent mètres de la futaie, une femme à cheval remettait dans les fontes de sa selle un pistolet fumant. Ce pistolet avait servi à consommer la mort du pauvre chevreuil qui gisait à dix pas.

Au momeut où Armand perçait sur la lande, les chiens, qui le devançaient de quelques pas, arrivaient sur le chevreuil. Alors l’amazone, poussant son cheval, se prit à les écarter à coups de cravache, malgré les bonds,

les courbettes et les écarts du magnifique irlandais qu’elle maniait avec une grâce inimitable.

A la vue d’une femme, la colère d’Armand tomba. Mais à cette colère succéda un vif mouvement de curiosité. Il courut à elle, et tout à coup il poussa un cri et chancela sur sa selle, tandis que son cœur se prenait à battre avec violence. Cette femme qui, d’un coup de pistolet, venait d’abattre un chevreuil à la course, qui se trouvait toute seule en ce lieu désert et sauvage, c’était la Dame au gant noir.

Elle reconnut Armand, comme il l’avait reconnue. Mais, cette fois, cette femme qui le fuyait toujours, et qu’il poursuivait en vain depuis si longtemps, n’essaya point de se dérober de nouveau et de se confier à la vitesse de sa monture. Elle demeura tranquille et calme sur son cheval et attendit Armand, qui dirigea le sien vers elle.

Armand était en proie à une vive émotion. Mais cette émotion, loin de paralyser ses forces, le surexcitait, au contraire, et il ne s’arrêta qu’à deux pas de l’amazone. Alors il la salua et murmura ce seul mot : — Enfin !

Ce seul mot voulait dire : — Enfin, je vous revois, après vous avoir cru perdue à jamais... Enfin, je vais donc avoir le mot de cette énigme qui se personnifie eu vous... Enfin, je vais donc tout savoir, et il faudra bien que vous me disiez pourquoi vous avez fui ce rendez-vous que m’avez donné il y a huit jours...

Sans doute la Dame au gant noir devina les significa-

LA DAME

tions multiples de ce mot. Peut-être même était-elle décidée à aller au-devant des explications que le jeune homme allait lui demander. Elle l’accueillit avec un sourire... un sourire charmant, moitié affectueux, moitié moqueur, et qui eût désarmé l’homme le plus irrité, si toutefois l’homme qui aime pouvait l’être.

— Eh bien, monsieur, lui(dit-elle, il parait décidément que la fatalité s’en mêle et qu’elle supprime entre nous toutes les distances.

— Madame... balbutia Armand.

— En Italie, à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Paris, en Normandie, partout nous nous rencontrons. A Paris, vous entrez chez moi par la fenêtre...

— Ah ! madame, interrompit vivement Armand, vous ne me refuserez pas l’explication de votre étrange conduite vis-à vis de moi.

— Non, dit la Dame au gant noir. Vous m'avez amenée dans mon dernier retranchement, et j’avoue qu’il m’est impossible de reculer désormais. Cependant, ajouta-t-elle, convenez que ce n’est pas à cheval, devant votre piqueur, que nous pouvons...

Armand se retourna et voulut congédier son piqueur.

— Non pas, dit-elle... ce soir...

— Ce soir?

— Oui.

— Mais... où?

— Connaissez-vous les falaises !

— Sur une étendue de côte de six lieues.

— Ainsi vous savez où se trouve le passage du Douanier?

— Certainement.

— Ce soir, reprit-elle, à dix heures, prenez le sentier qui, du haut des falaises, descend au bord de la mer, entrez dans ce souterrain qui perce la montagne à jour et attendez...

— Mon Dieu 1 murmura le jeune homme dont une appréhension subite domina l’esprit, n’allez-vous pas encore me tromper?

— Vous tromper?

— Oui, m’assigner un rendez-vous auquel vous ne viendrez pas?

L’amazone ne répondit pas. Elle avait au cou une chaîne d’or à fermoir de corail. A l’extrémité de cette chaîne pendait un médaillon ; dans ce médaillon il y avait une boucle de cheveux blonds. Elle détacha la chaîne de son cou.

— Tenez, dit-elle, la fortune d’un roi ne saurait suffire pour moi à égaler la valeur que représentent cette * chaîne et ce médaillon. Prenez, vous me les rapporterez ce soir.

Et elle lui tendit la chaîne.

— Maintenant, dit-elle, doutez-vous encore?

— Non, fit Armand qui, par un geste plein de noblesse, refusa de prendre ce bijou. r

— Eh bien, reprit-elle, puisqu’enfin vous avez foi en moi, venez et vous saurez pourquoi je vous fuis.

LA DAME

Elle fit faire uue courbette à sou cheval et voulut s’éloigner.

— Adieu, dit-elle, à ce soir!

Mais elle revint presque aussitôt sur sa détermination première, faisant ce qu’on appelle au théâtre une fausse sortie.

— Un mot encore, reprit-elle.

— Parlez, murmura Armand qui la contemplait avec extase et sentait son cœur se gonfler de joie.

— Vous savez, continua-t-elle eu souriant, que l’homme qui doute une première fois d’une femme se compromet horriblement dans son esprit...

— Ah! madame...

— Vous êtes compromis, mais je me sens portée à l’indulgence; seulement, si vous doutiez une fois encore, vous seriez perdu.

— Oh! fit-il avec enthousiasme, j’ai la foi, madame..*

— Croyez, et obéissez-moi.

— Que dois- je faire? •

— D’abord, ne point me suivre, ne point chercher à savoir où je vais ni qui je suis... jusqu’à ce qu’il me plaise * de vous le dire.

— Je vous le jure.

— Sur votre honneur?

— Sur mon honneur.

— Ensuite, en rentrant chez vous... chez votre père, du moins, lui taire soigneusement notre rencontre.

— Je vous le promets.

— Et acheter au besoin le silence de votre piqeur.

— Vous serez obéie, madame.

— Alors, dit-elle, à ce soir... à dix heures... à revoir...

Elle le salua de la main, pressa le flanc de son cheval et s’éloigna au galop.

Le jeune homme, ivre d’amour, la regarda s’éloigner. Elle courait, hardie et légère, à la lèvre des falaises, foulant, comme une brumeuse apparition, cet étroit sentier qui surplombait des abîmes incommensurables, et ce mépris du danger, cette insouciance de la mort qu’elle pouvait aller chercher au fond des gouffres, au moindre faux pas de son cheval, remplirent Armand d’admiration et de terreur.

— Est-ce bien une femme? se demanda-t-il, lorsqu’elle eut enfin disparu dans l’éloignement.

Et il reprit tout pensif le chemin des bois et de la villa, disant à son piqueur qui portait le chevreuil mort en travers de sa selle : — Rappelle-toi bien ceci, Jean, c’est que tu as tué le chevreuil d’un coup de carabine ; que nous n’avons rencontré personne, personne, entends-tu * bien?... que cette dame, enfin, n’existe pas!

Le piqueur s’inclina.

— Dans un mois, acheva Armand, si tu as fidèlement gardé le secret, tu auras vingt-cinq louis.

Et le jeune veneur continua sa route vers la Garde.

Lorsqu’il y arriva, le soleil se couchait vers le coteau voisin, dorant d’un dernier reflet le pignon de la villa. Le colonel était assis sur le seuil, attendant son fils, et

fumant avec cette sérénité que donne à l’esprit et à l’àme la pensée qu’on a su éviter un danger.

Un sourire vint aux lèvres du vieillard à la vue de ce fils chéri qu’il avait su soustraire, à l’aide de Fulmen, aux poursuites de la Dame au gant noir, cette implacable et mystérieuse ennemie.

Pauvre pèrel...

Armand se souvenait du serment qu’il avait fait à la Dame au gant noir. 11 le tint religieusement. Malgré son impatience, malgré sa joie, malgré les espérances folles qui le dominaient depuis que la Dame au gant noir lui avait donné rendez-vous, le fils du colonel sut affecter devant son père une indifférence parfaite, et il attendit l’heure où ce dernier avait coutume de rentrer dans son appartement. Le colonel lui souhaita le bonsoir après le souper et monta dans sa chambre.

Une vieille cuisinière, le valet de chambre d’Armand et le piqueur qui était en même temps jardinier et palefrenier, composaient tout le domestique de la villa. Le valet de chambre couchait auprès du colonel, dans un cabinet de toilette.

Tous trois se mettaient au lit, comme le colonel, de fort bonne heure, et, depuis qu’il était à la villa, Armaud, à

Dioitizec

qui ses habitudes parisiennes défendaient le sommeil plus tôt que minuit, se chargeait de fermer les portes et de faire, avant de gagner son lit, cette ronde nocturne qui est de rigueur dans une maison de campagne isolée de toute habitation.

Lorsqu’il fut bien certain que scn père était couché et qu’il dormait de ce premier sommeil si court, mais si profond chez les vieillards, Armand gagna l’écurie où il trouva le piqueur qui faisait la litière de ses chevaux et s’apprêtait à monter ensuite dans sa soupente.

— Jean, lui dit Armand, si tu veux que les vingt-cinq louis que je t’ai promis fassent des petits, il faut non-seulement èfre discret, mais m’obéir en tout point.

— Oh! monsieur sait bien, dit le piqueur, qu’il est inutile qu’il me parle d’argent. Je suis dévoué à monsieur.

— Selle-moi Rob-Roy.

Le piqueur lit un geste d’étonnement : — Comment ! dit-il, monsieur sort après dix heures du soir?

— Dépèclie-toi! ajouta Armand d’un ton qui n’admettait pas de réplique.

Le piqueur sella et biida le cheval, non moins étonné que son palefrenier qu’on le vint déranger de sa digestion et de son sommeil.

— Maintenant, continua le jeune amoureux, comme il ne faut pas, entends-tu bien, que mon père sache que je sors et que les pieds du cheval résonnant sur le pavé de

la cour ne manqueraient pas de l’éveiller, tu vas me cou- 111 1 4

per une couverture en quatre morceaux et en envelopper les pieds de Rob-Roy. Après quoi, tu le prendras par la bride et tu iras m’attendre à la Croix- des-Chem ins.

Le piqueur exécuta ponctuellement les ordres de son jeune maître. Rob-Roy traversa la cour sans même arracher un aboiement aux chiens enfermés dans le chenil qui était voisin de l’écurie. Pendant ce temps-là, Armand montait dans sa chambre assez bruyamment. Puis il en redescendait sans lumière et sur la pointe du pied.

Après quoi il s’esquivait par la petite porte du jardin et gagnait la Croix-des-Chemins , un lieu ainsi nommé de la bifurcation de deux routes, dont l’une conduisait vers la mer et l’autre vers l’intérieur des terres, et qui était à cinq cents mètres environ de la villa.

Mais en quittant la maison pour courir à son rendezvous nocturne, Armand s’était souvenu de la recommandation de Fulmen qui, le conduisant, huit jours auparavant, à la place de l’Estrapade, où il devait pareillement voir la Dame au gant noir, lui avait conseillé de prendre un poignard. Ce n’était pas elle qu’Armand redoutait, mais enfin elle pouvait être suivie par ce vieillard quj semblait veiller sur elle avec la jalouse inquiétude du dragon qui garde un trésor. Armand emportait, non point un poignard cette fois, mais une paire de pistolets qu’il glissa dans les fontes de sa selle.

Puis il mit le pied à l’étrier et dit au piqueur i — Je ne sais quand je reviendrai, mais attends-unoi à peu près deux heures* Si je ne suis pas rentré d'ici là* tü trouveras

âi3

demain au point du jour le cheval attaché à la porte du jardin.

— J’y serai, répondit le piqueur.

Armand lança son cheval dans la direction des falaises, à travers un chemin rocailleux et inégal, mais qui devait abréger de beaucoup la distance qui séparait le passage du Douanier de la villa. La nuit était froide, mais claire, lumineuse et baignée des rayons de la pleine lune. Après avoir traversé de grands bois, il atteignit une sorte de plaine verte, à l’extrémité de laquelle se trouvaient les falaises, au bord desquelles il arriva par un sentier qui devenait tout à coup impraticable pour un cheval. Ceuxlà seuls qui connaissent les côtes de l’Océan depuis Cherbourg jusqu’à Boulogne se feront une idée exacte du spectacle que notre héros eut alors sous les yeux.

La falaise était presque à pic, mais elle formait une sorte d’entonnoir au fond duquel la mer venait se briser avec un bruit formidable à la marée haute. A la marée basse, au contraire, elle laissait à découvert une petite plage couverte d’un sable fin, et, çà et là, d’un rocher plat en forme de banc gigantesque. Le sentier par lequel on arrivait au précipice devenait alors un escalier ménagé par rampes inégales et brusques, et qui descendait verticalement jusqu’au fond de l’entonnoir. A mi-chemin, on rencontrait une sorte de trou pratiqué dans le roc. Ce trou, percé en forme de guérite, servait de poste d’observation aux douaniers pendant les nuits sombres. Mais à l’heure où le fils du colonel arriva, le poste était désert.

LA DAME

Perché à quelques centaines de mètres plus loin sur rocher, le douanier de garde dominait au loin la mer, et aucune barque ne pouvait approcher à son insu.

Armand attacha son cheval à une sorte de pommier sauvage qui sortait d’une anfractuosité des rochers, mit ses pistolets dans sa poche et s’aventura dans ce sentier hardiment taillé dans la falaise pour le service de la douane. La mer était calme. Le jeune homme, à mesure qu’il approchait do son niveau et continuait à descendre rapidement, prêtait l’oreille et semblait se demander de quel côté, par quelle voie la femme qu’il attendait arriverait dans cet entonnoir qui, eu dehors du sentier que , lui-même suivait, n’était accessible que par mer. Un léger bruit d’avirons vint lui répondre. A la clarté de la lune qui resplendissait au loin sur les flots, Armand distingua une légère embarcation qui paraissait se diriger vers l’entonnoir appelé le passage du Douanier.

Il n’était pas encore arrivé aux deux tiers du sentier qui aboutissait à cette petite plate-forme de rochers sur lesquels s’ouvrait le tunel des douaniers, que l’embarcation aborda. Une femme sauta lestement à terre, fit un signe et l’embarcation s’éloigna. C’était elle ! Armand la reconnut aux pulsations précipitées de son cœur, et lorsqu’il arriva auprès d’elle, ce fut d’une voix railleuse qu’elle lui dit : — Il parait décidément, monsieur que les femmes arrivent les premières aux rendez-vous qu’elles ont donnés.

— Oh ! pardonnez-moi, dit Armand, mais je me suis

souvenu de votre défense, et je n’ai pu quitter la Garde avant que mon père fût endormi.

— Je vous pardonne, dit-eilc en riant.

Elle lui prit le bras et lui dit : — Voyons, causons...

Elle l’entraîna vers un banc de rochers sur lequel elle s’assit, et, d’un geste charmant, elle l’invita à y prendre place.

— Maintenant, reprit la Dame au gant uoir, quand il se fut assis auprès d’elle, laissez-moi vous dire d’abord que je n’ai qu’une heure à vous donner et que, par conséquent, nous ne pouvons pas nous égarer en de longs discours inutiles.

Armand était si ému qu’il se contenta de la regarder silencieusement.

Gomme toujours, elle était vêtue de noir, et l’une de ses mains était gantée de ce gant mystérieux sur l'origine duquel Armand avait établi et détruit tour à tour mille hypothèses bizarres. Seulement, à cause du veut glacé de la mer sans doute, elle avait drapé ses épaules et sa taille élégante dans un grand burnous de cachemire blanc. Était-ce le reflet de la lune ? était-ce la réalité? il sembla à Armand qu’elle avait la pâleur d’un marbre antique. Cependant elle ne tremblait point d’émotion comme lui ; sa voix était assurée, et ses yeux lançaient furtivement de fauves éclairs.

— Écoutez, dit-elle à Armand, avant de répondre à une seule de vos questions, laissez-moi vous dire quelle est

ma situation vis-à-vis de vous...

in 44.

Armand tressaillit et la regarda.

— Je vous suis inconnue, et, quoi que vous puissiez faire, vous ne saurez de ma vie, de mon passé, de mon présent et de mon avenir, que ce qu’il me plaira que vous sachiez. Vous m’avez poursuivie et je me suis laissée poursuivre, mais, si je l’avais voulu, vous ne m’eussiez jamais retrouvée. Enfin, croyez et retenez bien ceci : s’il me plaisait de vous échapper encore, je n’aurais qu’à agiter mon mouchoir pour que cette embarcation, montée par des hommes dévoués et que je viens de renvoyer au large, revint sur-le-champ me prendre à son bord et m’emmenàt. Si vous persistiez à me suivre, si vous vous jetiez à la nage, vous trouveriez la mort au fond de l’Océan, frappé d’une halle ou d’un coup d’aviron.

Elle prononça ces mots froidement, sans colère, avec l’accent de la conviction, et Armand l’écouta d’un air soumis et résigné, qui traduisait si bien l’immense amour que cette femme avait su lui inspirer.

Elle continua : — Ceci posé, admettons que nous sommes de vieux amis !

— Mon Dieu ! murmura Armand avec douceur, admettez plutôt, madame, que je vous aime, que tous vos désirs sont des ordres pour moi, et qu’il vous suffira toujours de parler pour que j’obéisse.

— Eh bien ! j’admets que vous m’aimez; seulement, la cause de votre amour vous est inconnue, poursuivit-elle avec cette raillerie si sourde et si voilée, qu’on aurait pu

la prendre pour de la compassion. J’admets donc que vous m’aimez...

— Ah! dit-il, comme les anges aiment Dieu.

— Soit! je l’admets encore. Eh bien, je vais vous dire pourquoi vous m’aimez, car vous ne le savez pas. Vous m’aimez d’abord parce que vous m’avez vue pour la première fois un soir où je venais de défendre ma vie avec l’énergie d’un homme, et que, le lendemain, je vous ai fui. Votre amour-propre, votre orgueil vous ont poussé à me chercher par toute l’Europe, et votre amour s’est accru de tout le mystère qui enveloppe mon existence.

— Je ne sais, murmura Armand, mais je vous aime...

— Or, poursuivit la Dame au gant, pourquoi êtesvous venu ici ce soir?

— Ah ! pouvez-vous me le demander ! s’écria Armand avec feu et lui prenant la main.

— Vous êtes venu pour me dire que vous m’aimez, chose que je sais depuis longtemps...

— Vous n’en doutez donc plus! fit-il avec joie.

— Non, répondit-elle.

Elle lui sourit de nouveau et continua : — Mais vous êtes venu aussi parce que vous brûlez de savoir qu’elle est cette femme étrange qui court le monde et que vous retrouvez partout; pourquoi cette femme a toujours une main gantée de noir; pourquoi, après vous avoir donné un rendez-vous à Paris, elle a quitté furtivement cette maison où elle devait vous attendre. Vous voulez savoir surtout au pduvoir de qui je suis tombée lorsque, ce soir-là,

LA DAME

au bruit de la porte qui se fermait et de pas qui retentissaient dans l’escalier, j’ai témoigné un violent effroi et vous ai supplié de partir...

— C’est vrai, murmura Armand, chez lequel s’éveillèrent tout à coup de jaloux instincts.

— Enfin, acheva-t-elle, il y a un dernier mystère que vous vous êtes juré de sonder. Vous voulez savoir ce que faisait mon portrait sous les rideaux du lit de l’étudiant Frédéric Dulong, de quelle nature sont mes relations avec Blidah et quel était l’homme que j’attendais par cette même croisée que vous avez franchie pour pénétrer chez moi?

Armand se tut. Mais ce mutisme était un acquiescement, une affirmation aux paroles de la Dame au gant noir.

— Eh bien, reprit-elle, voilà tout autant de choses que vous ne saurez pas...

— Ah î dit-il avec anxiété.

— Vous voyez bien, observa-t-elle d’un ton moqueur, que ce n’est pas moi que vous aimez, mais bien le mystère qui m’enveloppe.

Ces mots étaient si justes, qu’Armaud, pris au piège, s’écria avec tout l’élan de la passion : — Eh bien, soit; demeurez pour moi à l’état d’énigme, à l’état de mystère, ne me dites ni d’où vous venez, ni où vous allez, mais laissez -moi vous aimer...

Et il se mit à genoux et il prit dans ses mains celle des mains de la jeune femme qu’elle portait nue,* et il la

couvrit d’ardents baisers. Elle ne retira point sa main. Un moment on eût dit qu’elle savourait l’emportement naïf et la jeunesse bouillante de cet amour qu’il lui jurait au bord de cette vaste mer, au pied de ces falaises qui semblaient se réunir pour donner à son serinent un cachet d’étrange solennité. Puis, se dégageant tout à coup : — Voulez-vous me revoir, lui dit-elle, me revoir souvent... tous les jours?...

— Oh! prenez ma vie en échange.

— Non, je veux moins que cela. Je veux que vous me juriez de ne jamais chercher à savoir qui je suis, que jamais vous ne fassiez ni à votre père, ni à Fulmen, ni à personne au monde, l’aveu de notre entrevue, et à ce prix vous me verrez ici... tous les soirs...

— Je vous le jure ! répondit Armand, qui leva solennellement la main vers le ciel.

— Maintenant, ajouta-t-elle, souvenez-vous que le jour où vous aurez violé ce serment ce sera celui où vous recevrez un coup de poignard en pleine poitrine, sans que jamais la justice d’aucun pays puisse découvrir quelle

est la main qui aura tenu ce poignard.

Armand se prit à sourire: — Je vivrai longtemps, ditil avec un accent d’orgueilleux triomphe.

Et il prit de nouveau la main de la Dame au gant noir pour la porter à ses lèvres, et il ne suprit pas un silencieux et terrible sourire qui glissa sur celles de la jeune femme.

— Insensé 1 signifiait ce sourire.

LA DAME

Armand demeura quelques instants à genoux devant la Dame au gant noir, couvrant ses mains de baisers et murmurant tous ces riens charmants, tontes ces saintes niaiseries que la passion fait jaillir du cœur aux heures d’extase et de folie.

— Allons ! enfant, fit-elle d’une voix émue et qui semblait trahir les terreurs confuses qui s’emparent de la femme au moment où elle sent qu’elle donne son cœur ; allons... relevez-vous... je suis naturellement trop faible et je n’ai pas le courage de vous gronder.

Il y avait une si grande différence de l’accent persuasif et doux avec lequel elle venait de prononcer ces paroles, à cette voix hautaine et brève qui, une minute auparavant, dictait impérieusement léfe volontés de cette femme, que le fils du colonel se crut aimé...

— Ah ! dit-il avec un élan d’enthousiasme, je savais bien qu’ils mentaient, ceux qui me disaient que vous étiez une femme égoïste et sans cœur...

— Relevez-vous... répéta-t-elle, je vous en prie... quand je pourrais vous l’ordonner.

Armand se leva et voulut demeurer debout devant elle, occupé à la contempler. Mais, à son tour, elle lui prit la main et le força à s’asseoir de nouveau auprès d’elle. 11

AU GANT NOIK

la regarda: elle était toujours pâle et il lui sembla que son visage s’était empreint d’une profonde tristesse.

— Oh I je vous aime... je vous aime... murmurait Armand avec l’éloquence fiévreuse du cœur.

— Taisez-vous, dit-elle tout bas, car vos paroles me font souffrir...

— Souffrir !

— Oui, car je vois bien que vous m’aimez, et je vous plains...

— Mon Dieu ! fit-il avec désespoir, se méprenant au sens de ces paroles, dois-je donc vous perdre encore ?

— Non. Vous voyez bien que je n’ai plus le courage de vous fuir I

Ces mots entr’ouvraient le ciel aux yeux d’Armand. Pouvait-elle lui dire plus éloquemment que, elle aussi, elle l’aimait? 11 appuya la main sur son cœur.

— Je crois, dit-il, que je vais mourir de joie. ,

— Qui sait? fit-elle avec tristesse et lui abandonnant toujours sa main, qui sait, mon ami, si, pour vous, il ne vaudrait pas cent fois mieux mourir en ce moment que de persister à m’aimer?

— Mais, s’écria-t-il avec enthousiasme, vous aimer n’est-ce pas le bonheur sans fin ?

Elle essaya de sourire et répondit: — Non, ce n’est pas le bonheur; non, ceux qui m’aiment ne sont point heureux..* car vous ne savez pas quelle créature étrange et fatale je suis ; — j’étais bonne et loyale en me dérobant à vos poursuites, en luttant avec moi-même...

LA DAME

— Mais vous êtes folle, madame, murmura Armand, je suis si heureux que je n’envierais pas les joies mêmes du paradis.

— Écoutez, dit-elle avec un calme subit qui fit place à sou émotion, écoutez-moi; je vais vous expliquer ma pensée. Vous m’aimez, je le vois... je le sens... en douter, serait de la folie; mais vous ne savez pas qui vous aimez...

— Oh! je sais, répliqua-t-il avec feu, que vous êtes bonne, que vous êtes belle entre toutes... que m’importe le reste!...

— Mais ce que vous ne savez pas, c’est que j’ai une de ces destinées errantes, fatales, chargées du poids d’une mission mystérieuse et sombre. Ce que vous ne savez pas, mon ami, c’est qu’un jour ou l’autre, demain, peut-être, un devoir sacré m’appellera à l’autre bout de l’univers.

— Je vous suivrai.

Armand prononça ce mot chevaleresque avec une éloquence passionnée qui arracha un sourire à sou interlocutrice.

— Soit! dit-elle, admettons que vous puissiez me suivre... vous ne saurez pas quel est mon but, vous ne serez mêle qu’à ma vie extérieure. Il y a au fond de mon âtnc un secret que Dieu seul pourrait pénétrer...

— Gardez votre secret, je ne veux pas même savoir votre nom.

— Ah! lit-elle, tressaillant à ce mot, mon nom! un

seul être au monde le sait, et ceux à qui je le dirai jamais seront au bord de leur tombe à l’heure où ils l’entendront.

— Dites-le-moi donc, s’écria-t-il ; je mourrai heureux, puisque je suis à vos genoux.

— Vous êtes un enfant, répondit-elle, et vous oubliez que je n’ai plus que quelques instants à vous donner.

— Déjà ! vous partez ?

Elle se leva et lui dit : — Vous voyez la barque qui m'a amenée. D’où suis-je venue? où vais-je? quels sont les deux hommes qui montent cette embarcation? ne me le demandez pas... mais revenez demain ici, j’y serai... à l’heure où j’y étais aujourd’hui.

La Dame au gant noir prit alors à sa ceinture un petit sifflet d’argent attaché parmi toutes ces menues breloques qui accompagnent une montre de femme. Elle l’approcha de ses lèvres et en tira un son aigu qui domina le murmure sourd de l’Océan se brisant sur les rcchers environnants et alla frapper, au large, l’oreille de ceux qui montaient l’embarcation.

L’esquif mit aussitôt le cap sur la petite anse et s'approcha à grands coups d’aviron.

Pendant ce temps Armand et la belle inconnue, debout sur la plage, se tenaient silencieusement la main. Tout à coup elle le regarda: — M’aimez-vous assez pour être jaloux?

— Oh ! fit-il d’une voix* subitement altérée, ne savez-

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LA 1)AME

vous doue pas que je tuerais l'homme que vous aimeriez ?

L’accent du jeune homme était si convaincu que la Dame au gant noir tressaillit et que cet énigmatique sourire, sous lequel semblait poindre une pensée de haine et de vengeance, effleura ses lèvres l’espace d’une seconde. Armand ne comprit point ce sourire.

— C’est bien, dit-elle, j’ai voulu vous éprouver et je suis satisfaite de l’épreuve.

Mais déjà Armand avait froncé le sourcil, et cette question de la Dame au gant noir lui avait planté un fer rouge au cœur, lise souvenait du portrait placé sous les rideaux de l’étudiant.

La Dame au gant noir lui pressa la main : — Écoutezmoibien, dit-elle, je n’ai jamais faussé un sermeut, je n’ai jamais menti, et vous pouvez me croire. Je vous jure que je n’aime personne et que, jusqu’à ce jour, aucun homme n’a tenu comme vous ma main dans la sienne. Adieu...

La barque accostait en ce moment.

— Adieu... répéta la Dame au gant noir d’un léger signe de maini

Et elle sauta dans l’embarcation, qui vira de bord surle-champ.

La chaloupe, comme elle l’avait dit, était montée par deux hommes. L’un tenait les avirons, l’autre était assis à la barre. Tous deux étaient enveloppés soigneusement dans de grands cabans de coulear brune dont le capuchon

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était rabattu sur leur tète, à ce point qu’il fut impossible à Armand de voir un coin de leur visage. Seulement il lui sembla que les cheveux de celui qui tenait la barre étaient blancs.

Et il lui passa alors dans l’esprit cette étrange idée que ce devait être le vieillard qui accompagnait en tous lieux la Dame au gant noir.

Mais alors cet homme n’avait aucun droit sur elle, autrement comment l’aurait-il amenée à ce rendez-vous ? Et pourtant, dans la haute taille de cet homme, Armand croyait avoir reconnu la stature du comte Arleff.

La barque s’éloigna, tourna l’angle d’une falaise et disparut aux yeux d’Armand, demeuré immobile et pensif sur la plage.

Armand avait eu raison sans doute en croyant reconnaître le comte Arleff. C’était lui, en effet, qui dirigeait la barque. Et ce fut à coté de lui que la Dame au gant noir alla prendre place

L’embarcation était assez longue pour que l’homme qui nageait vigoureusement de ses deux avirons ne pût, assis sur son banc, entendre la conversation à mi-voix qui s’engagea alors entre la Dame au gant noir et le comte Arleff, tandis qu’ils doublaient un petit cap et se dirigeaient vers l’ouest, dans la direction des falaises sur lesquelles s’élevait le château de Ruvigny.

— Oh! il m’aime... il m’aime, murmura la Daine aü

gant noir à l’oreille du major... il m’aiinejusqu’à la folie, jusqu’au délire... et je le tiens !

— Vous croyez?

— J’aurai eu lui un esclave docile. C’est une épée dans ma main.

En prononçant ces derniers mots, la Dame au gant noir semblait s’ètre transfigurée.

Ce n’était plus cette femme au visage triste et mélancolique, au doux regard, à la voix émue ; non, un feu sombre brillait dans ses yeux, un sourire hautain et plein de haine arquait ses lèvres.

— Et l’autre? demanda le major.

— Ah! le capitaine Lemblin ! fit-elle d’une voix où perçait une sanglante ironie, celui-là n’a pas dix jours à vivre... A propos, il a dû arriver ce soir tandis que ‘nouS prenions la mer.

— C’est probable.

— Je le vois d’ici, continua la Dame au gant noir, je le vois sur la plate-forme du château, dardant sou regard sur la mer et nous y cherchant. Pauvre fou!

— Madame, murmura le comte Arlelf, vous savez bien que je suis votre serviteur dévoué et que je ne discute jamais vos ordres.

— Faites, mon bon Hermann.

— Je vous ai laissé conduire à votre gré l’histoire de la cassette. Vous avez parlé, j’ai obéi...

— Oh ! vous êtes bon et fidèle, vous, et vous êtes le seul homme que j'aime en ce monde.

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— Mais, confirma le major, n’avez-vous pas trop présumé de vos forces pour l’horrible drame que vous préparez à Kuvigny?

— Non, je serai forte.

Et, après un moment de silence, elle ajouta sourdement : — Ah ! si vous saviez ce que j’ai de haine au fond du cœur, vous ne douteriez point de mon énergie.

— Implacable, murmura tout bas le major, si bas qu’elle ne l’entendit point.

Elle reprit : — Je suis parvenue à endormir un moment les remords de ce misérable. Le fol amour que je lui ai inspiré a fait taire la voix de sa conscience, mais je saurai réveiller cette voix à l’heure dernière, et il subira une agonie infernale.

Le comte Arletf frissonna, et tous deux gardèrent le silence.

La barque continuait sa course rapide et déjà quelques lumières éparses sur une masse sombre qui se détachait en vigueur dans le ciel au-dessous" des falaises, annonçaient le château de Ruvigny.

L’embarcation, qui jusque-là avait filé au large, vira brusquement de bord et se dirigea vers la terre. Une demi-heure après, elle accostait cette plage étroite où jadis le lieutenant Lemblin avait abordé. Le major Arletf sauta à terre le premier.

Puis il donna la main à la Dame au gant noir. Celle-ci fit un signe. Alors l’homme qui conduisait la barque appuya son aviron sur un rocher et poussa au large. Puis la

LA DAM K

nacelle reprit la mer et disparut bientôt dans la brume, tandis que la jeune femme et son compagnon montaient l’escalier qui conduisait à la plate-forme du château.

Un homme était sur la dernière marche de cet escalier. C’était le capitaine Lemblin.

Armand demeura sur la plage jusqu’au moment où l’embarcation qui emportait la Dame au gant noir disparut à ses yeux. Alors il remonta lentement le sentier qui grimpait au flanc de la falaise et regagna le lieu où il avait attaché son cheval.

Il faut être revenu d’un premier rendez-vous d’amour, il faut avoir tenu dans sa main la main de cette femme si longtemps rêvée ef vainement poursuivie, avoir passé une heure à ses genoux, s’être enivré de sa voix, de son sourire, pour comprendre ce que le jeune homme éprouvait de joie, de bonheur, d’extase, eu s'élançant en selle et poussant son cheval en se disant : — Elle m’aime ! elle m’aime!

Certes, Rob-Roy était une noble bête, aussi agile que peut l’être un cheval vainqueur à La Marche, Chantilly et New -Market, et cependant Armand trouva sa course trop lente et lui laboura le flanc à coups d’éperon, comme

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aurait pu le faire lord Byrou pendant ces heures de rêverie fiévreuse où il composait Don Juan au galop de son pur sang.

Armand étouffait, il avait la tète eu feu ; il lui fallait ajouter à ses émotions l’émotion d’une course échevelée à travers les bois, les ravins, les précipices. Lorsque le vaillant Rob-Roy atteignit la Croix-des-Chemins, il était en nage. Le piqueur, fidèle aux ordres de son maître, attendait, assis sur un tronc d’arbre, le retour du cheval et du cavalier. Armand lui jeta sa bride, mit pied à terre en lui disant : — Enveloppe-lui les pieds pour rentrer, et prends garde surtout d’éveiller mon père.

Armand pénétra dans la maison du colonel parla porte du jardin, comme il en était sorti. Puis il se dirigea à travers l’escalier, alors sans lumière, vers sa chambre à coucher. Mais, en montant, il fit un faux pas, et ce faux pas occasionna un bruit assez violent. 11 craignit d’avoir éveillé son père. Et, en effet, en passant devant la porte de sa chambre, il entendit celui-ci qui, réveillé en sursaut, criait : — Qu’est-ce que c’est? Qui est là ?

Il étouffa sa respiration, le bruit de ses pas, et se glissa dans sa chambre, dont il avait laissé la porte entr’ouverte.

Une heure après, en dépit du proverbe qui veut que l’insomnie veille au chevet des amoureux, Armand s’endormait, rêvant de la Dame au gant noir, et son rêve fut si long que dix heures du matin allaient sonner quand il s’éveilla.

LA DAME

En ouvrant les yeux, le jeune homme aperçut son père assis dans un grand fauteuil, au pied de son lit. Le colonel contemplait son fils avec une sorte d’adoration mélangée d’inquiétude.

— Ali çà ! lui dit-il d’un ton jovial qui dissimulait mal une certaine angoisse, sais-tu que tu n’es pas précisément le chasseur diligent de Robin des Bois?

Et du doigt il montra la pendule.

— J’ai mal dormi, répondit Armand, qui avait tendu son front au vieillard.

— Alors tu as entendu sans doute le bruit qui m’a éveillé cette nuit?

— Quel bruit, mon père?

— On a fait un faux pas dans l’escalier... J’ai appelé, on ne m’a point répondu; alors je me suis levé...

— Ah ! fit Armand qui tressaillit.

— Je me suis mis à la fenêtre, et devine ce que j’ai vu?

— Quoi, mon père?

— J’ai vu au clair de lune ton cheval qui rentrait, tenu en main par le piqueur.

Armand pâlit.

— Tu comprends, poursuivit le colonel, qu’un vieux barbon comme moi ne se trompe point à tout cela : le faux pas dans l’escalier d’une part, de l’autre ton cheval que le piqueur rentre et qui marche sur le pavé sonore de la cour sans faire plus de bruit que s’il avait des escarpins pour aller au bal...

— Mon père ! fit Armand déconcerté.

— Je suis descendu tout à l’heure à l’écurie, et j’ai examiné Rob-Roy. Le pauvre animal a dû faire cette nuit, une bien longue trotte où il a été surmené. Il avait le flanc coupé, et j’ai remarqué deux fort belles molettes naissantes, qui certainement n’existeraient pas, si ce butor de palefrenier, après l’avoir débarrassé de ses chaussures de circonstances, avait eu le soin de lui mettre des flanelles aux quatre jambes.

Le colonel disait tout cela froidement, avec un sourire bonhomme.

— Mais, mon père, murmura Armand, qui se souvenait du serment fait à la Dame au gant noir, et voulait absolument donner le change au colonel, que pensez-vous que le piqueur ait pu faire de Rob-Roy?

• Le colonel cligna de l’œil : — Voyons, dit-il, tu oublies un peu trop, mon enfant, que je suis un vieux de la vieille et que j’ai vu le loup si souvent que j’en suis devenu myope. Au lieu de berner ton père, alors qu’il se fait ton camarade, et de vouloir lui vendre un cheval, c’est-à-dire te moquer de lui et l’enrosser d’un beau mensonge, tu ferais mieux de convenir que, jeunesse ayant besoin de se passer, tu as découvert quelque belle Normande qui t’ouvre sa croisée la nuit, à trois ou quatre lieues d’ici, et que tu l’aimes assez pour lui sacrifier un cheval de deux mille étais : car, acheva le colonel en riant, je te préviens qu’au traiu dont tu vas, Rob-Roy sera fourbu avant huit jours.

Le pauvre colonel, qui avait voulu être clairvoyant et ni 15.

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tjui s’était fié à son instinct paternel, venait, an contraire, de fournir à son fils le meilleur prétexte qu’il eût pu trouver pour enrosser son père, suivant la brutale et pittoresque expression du vieux soldat.

Il trouva donc fort convenable de rougir et de murmurer : — Ma foi! mon père que voulez-vous? J’ai vingtsix ans et la vie sans amour est un fruit sans parfum, comme disent les Orientaux.

— C’est vrai, dit le colonel en homme qui parle par expérience, mais tu aurais fort bien pu me l’avouer.

— Ali! dame! répondit Armand, qui voulait égarer de plus en plus les soupçons, je suis discret...

— Bon ! lit le colonel en fronçant le sourcil, il y a un jaloux derrière le rideau... Prends garde, mon enfant, prends garde ! continua-t-il avec inquiétude.

— Bah ! un gros fermier cauchois... et puis, il est presque toujours absent...

— Au moins, tu es sorti avec des armes.

Et heureux d’avoir mis son père sur une voie éloignée de cent lieues de la vérité, le jeune homme se leva, fit au colonel mille agaceries charmantes, déjeuna de fort bon appétit et passa la journée à tuer le temps de son mieux en attendant avec anxiété l’heure de son deuxième rendez-vous. •

Après le diner qui se prolongeait généralement jusqu’à huit heures, le colonel Léon dit à son fils : — Il est inutile, je crois, que tu attendes que je sois couché et que tu

enveloppes de nouveau les pieds de ton cheval. Va à ton rendez-vous et sois prudent. Emporte tes pistolets...

— Oh ! soyez tranquille, dit Armand.

Et, une heure après, il sauta lestement eu selle, aux yeux du colonel qui lui tint l’étrier. Puis, pour achever de lui donner le change, au lieu de prendre la direction de la Croix-des-Chernins, et par conséquent de la mer, il suivit la route opposée, qui s’enfoncait à l’est dans l’intérieur des terres. A deux quarts de lieue de la villa, il fit un crochet derrière un grand bois, et, par un autre chemin qu’il connaissait à merveille, il gagna les falaises en moins d’une heure.

Comme la veille, il attacha son cheval à l’extrémité supérieure de ce petit sentier ardu et tortueux qui descendait sur la plage et aboutissait au passage des Douaniers.

Cette fois aucune barque ne se montrait à l’horizon, la plage était déserte. Armand arriva le premier au rendezvous. Un des signes distinctifs de l’amour vrai, c’est l’auxiété, cette attente pleine de doute qui fait taxer par avance d’inexactitude la femme aimée...

Armand, peu soucieux de la prédiction du colonel, avait si bien mené llob-Roy qu'il était arrivé un quart d’heure plus tôt que la veille. 11 consulta sa montre, il n’était pas dix heures.

— Pourvu qu’elle vienne !...

Telle fut la réflexion mentale qu’il fit en s’asseyant sur

ce banc de rochers sur lequel elle était, la veille, auprès de lui.

Ce soir-là, la nuit était sombre et Armand n’avait point, comme hier, la ressource du clair de lune qui lui avait permis d’apercevoir l’embarcation à une grande distance en mer. 11 attendit environ vingt minutes, essayant de transpercer l’obscurité de son regard, écoutant le moindre bruit qui semblait dominer celui des vagues, et ces vingt minutes eurent pour lui la durée d’un siècle.

Enfin, il lui sembla qu’un point lumineux brillait tout à coup à l’horizon, tantôt effleurant le niveau des lames, tantôt les dominant et tantôt venant à disparaître sous elles. C’était évidemment une barque qui portait un falot à son avant.

— C’est elle ! pensa-t-il en se levant avec impatience et en descendant jusqu’à cette extrême limite de la plage où la lame laisse, à chaque minute, en se retirant, un sillon d’écume.

Le point lumineux s’approchait, s’élevant, s’abaissant, disparaissant tour à tour pour reparaître eucore. Évidemment la barque gagnait la petite anse des Douaniers, et la clarté du falot s’élargissait.

Mais tout à coup cette clarté s’éteignit. Armand crut un instant qu’une vague la lui cachait, mais une minute, puis deux, s’écoulèrent... La clarté rougeâtre ne reparut plus. Seulement, peu après, et comme le jeune homme, dont le cœur battait à outrance, commençait à se demander s’il n’avait point été le jouet d'une illusion, un léger

clapotement qui se lit entendre à intervalles réguliers, vint lui apprendre que c’était bien une barque qui s’approchait et dont les avirons tombaient à l’eau en cadence et l’un après l’uutre.

Sans doute que ceux qui la montaient avaient éteint leur falot par mesure de prudence. Armand eut peur... Il eut peur que ce ne fût point la barque de la Dame au gant noir, mais bien celle des douaniers en tournée nocturne ou de quelque pêcheur faisant la contrebande.

Pourtant, comme le bruit des avirons devenait plus distinct, il demeura immobile et attendit. La barque accosta. Aussitôt un homme sauta sur la plage, et à la vue de cet homme, Armand sentit le cœur lui manquer. Ce n’était point lui qu’il attendait.

Mais l’inconnu marcha droit à lui et dit tout bas :

— Ètes-vôus M. Armand?

Cette voix était inconnue au jeune homme, et sortait comme étouffée d’un capuchon de marin qui rendait le visage invisible.

— Que me voulez-vous? demanda Armand.

— Monsieur, continua l’inconnu, vous devez bien avoir un cigare dans vos poches.

— Pourquoi cette question?

— Parce que je vous donnerai, moi, un briquet et de l'amadou pour l’allumer, et que, à sa lueur, vous pourrez lire un billet que je suis chargé de vous remettre.

Armand comprit que cet homme venait de la part de la Dame au gant noir, et il se prit à trembler. Elle lui

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écrivait, donc elle ne viendrait pas ! Cependant il demanda : — Qui vous a remis ce billet?

— Celle qui devait venir, lui fut-il répondu.

Et l’homme tendit une lettre mignonnc-ment pliée et cachetée, des plis de laquelle s'échappait un parfum discret et délicat. Eu même temps, il tira un briquet et un silex de sa poche et en fit jaillir des myriades d’étincelles. Armand avait la sueur de l’angoisse au front. Mais comme il n’avait pas d’autre moyen de prendre connaissance du billet que celui que lui offrait l’inconnu, il alluma un cigare au morceau d’amadou que celui-ci lui présenta. Puis, ouvrant le billet et approchant le cigare de chaque ligne, il lut ces quelques mots :

« Je vous l’ai dit hier, mon ami, je suis une femme environnée de sombres mystères, et ma destinée ne m’appartient pas.

» Je ne puis aller au rendez-vous que je vous ai donné, mais, si vous êtes homme à oublier le lieu où vous m’aurez vue; si, surtout, une course en mer ne vous effraye pas, suivez l’homme qui vous portera ce billet. »

Le billet n'avait pas de signature, mais chaque mot ne disait-il pas : C’est elle!

Armand oublia que son cheval l’attendait en haut de la falaise. 11 ne songea pas davantage que son vieux père, toujours alarmé quand il courait le moindre danger, était peut-être accoudé à sa fenêtre, interrogeant du regard le sillon blanchâtre du chemin et prêtant l’oreille au moindre bruit. Il ne demanda point à l’inconnu s’il allait l’em-

mener de l’autre côté du détroit. Il serait allé au bout du monde pour la voir.

— Je suis prêt, dit-il, partons.

Et il s’élança dans la barque et reconnut que, ce soirlà, elle n’avait d’autre équipage que cet homme qui l’avait abordé. Le vieillard, l’homme aux cheveux blancs qu’il avait pris pour le comte Arleff, n’y était pas.

L’étranger reprit les avirons, poussa au large et dit à Armand : — Savez-vous nager?

— Oui.

— Eh bien, prenez un de mes avirons, nous irons plus vite.

Armand s’assit au banc des rameurs; son guide lui donna la marche à suivre après avoir rallumé son falot, et la barque doubla le petit cap. Une heure après, Armand aperçut en haut des falaises une masse imposante et plus sombre encore que le ciel.

— C’est là que nous allons, dit le messager.

— Là, fit Armand étonné.

— Oui, là.

— Mais c’est le château de Ruvigny...

— C’est possible.

— Il appartient à M. Hector Lemblin, un officier.

— C’est possible encore, dit brusquement le conducteur d’Armand, mais c’est là.

Et il sauta le premier sur la plage, tira la barque et l’ensabla.

— Venez, dit-il.

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