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Paris eu adoration. Il n’y a qu’à Paris qu’on voit de semblables choses.
Et la romanesque fille, en dépit de tous ces mystérieux dangers qui semblaient menacer l’homme qu’elle aimait, eut un frissonnement de joie, tant il est vrai que ceux qui ont sans cesse soif d’émotions sacrifient tout au monde à ce besoin.
— Maintenant, se dit-elle, résumons un peu tout cela, et puisque me voilà devenue un personnage de mélodrame, tâchons de jouer le grand premier rôle... Voyons, faisons d’abord un scénario.
Fulmen remit les pincettes à leur place, appuya son coude sur son genou, son menton dans sa main, et, semblable à un auteur racontant uu sujet de pièce à des comédiens, elle continua: — L’action se passe de nos jours, à Paris. Les principaux personnages sont un premier amoureux, Armand ; un grand premier rôle de femme, Fulmen: un comique, ce bohbomme de carabin qui se fait rosser et bander les yeux; une femme mystérieuse qui peut être le traître de la chose et qu’on nomme la Dame au gant noir; enfin quelques utilités comme Blidah, Maurice 'Stephan. Au lever du rideau, Fulmen s’ennuyait, elle cherchait un amoureux romanesque, elle voulait aimer un homme qui ne l’aimàt pas et fût toqué d’une femme. On lui sert cet homme, c’est Armand. Armand est amoureux de la Dame au gant noir, une femme introuvable, insaisissable.
Alors Fulmen se dit : — Au lieu de lutter avec une
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rivale, je vais aplanir sous les pas d’Armaml tous les obstacles et le rendre heureux d’abord. Ce résultat obtenu, Armand m’appartient. Un homme heureux arrive à la lassitude du bonheur, et, ce moment venu, il est pris !
Deuxième tableau : Fulmen a découvert la Dame au gant noir, elle donne à Armand le moyen d’arriver jusqu’à elle, etc..., etc...
Troisième tableau : la pièce tourne, l’intrigue se noue. Le dénoùmeut attendu se trouve reculé. Blidah avoue, sous le poignard, que son lils est aux mains d’inconnus qui le tueront si elle parle; elle laisse entendre que la Dame au gant noir a un secret; qu’en voulant pénétrer ce secret, Armand court un danger de mort ; que peutêtre même, au lieu d’éviter sa rencontre, la Dame au gant noir le cherche, et la situation, s’embrouillant du plus en plus, devient palpitante d’intérêt.
Ceci est la fin du troisième tableau.
— Maintenant, murmura Fulmen, qui jeta un sourire dans une glace voisine, qu’on vienne me dire que, pour faire une pièce, il faut connaître à fond les ficelles du théâtre! Voici le hasard qui n’en lait pas son métier et qui vient, ce me semble, de nous commencer un mélodrame assez corsé. Poursuivons.
Quatrième tableau : Fulmen est seule et elle s’adresse le monologue suivant : — Il est évident que Blidah est un agent subalterne et n’a point le mot de l’énigme; il est évident encore que cette Dame au gant noir ne s'amuse
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point à courir le monde sans raisons valables, à déménager en vingt-quatre heures, à accrocher des portraits quelle fait disparaître ensuite et à se laisser poursuivre par un pauvre petit amoureux, niais comme ils le sont tous, sans avoir un but plus Sérieux que celui de se distraire. Celte femme est l'ennemie d’Armand. Pourquoi? Elle seule le sait; mais une femme s’est juré de le savoir, et cette femme le saura. Du jour où la Dame au gant noir s’est déclarée l’ennemie d’Armand, Fulmen, qui aime ce dernier in petto , a déclaré la guerre à la Dame au gant noir. La lutte se concentre entre ces deux femmes...
— Mesdames et messieurs, s’interrompit Fulmen en s’adressant à une galerie imaginaire de comédiens, la pièce aura une foule d’autres tableaux. Mais ils ne sont pas faits encore...
Et Fulinen se prit a songer, et ses méditations la conduisirent au point du jour.
Elle se leva toute surprise eu voyant les premiers rayons de l’aube se glisser à travers les vitrages de la serre. Elle sonna, commanda un baiu. Puis, sou bain pris, elle se fit habiller par sa femme de chambre, ensuite elle demanda sa voiture.
— Décidément, pensa la femme de chambre en transmettant l’ordre du cocher, il se passe, quelque chose d’extraordinaire, et madime n’est pas dans son bon sens, ou elle est toquée de ce petit M. Armand pour sortir ainsi à sept heures du matin en plein hiver.
LA DAME
Dix minutes après, Fulmen montait en voiture et se faisait conduire à Passy, rue de la Pompe.
Son coupé s’arrêta devant une petite maison bâtie entre cour et jardin, d’apparence aisée et modeste, avec un seul étage sur rez-de-chaussée exhaussé de quelques marches et des volets verts aux fenêtres.
Fulmen descendit de voiture et sonna. Une grosse servante, un peu âgée déjà, et dont le bonnet cauchois démesuré trahissait l’origine normande, vint ouvrir et parut fort surprise à la vue d’une jeune et jolie femme drapée dans un grand châle anglais et les mains fourrées jusqu’au coude dans un manchon de martre zibeline.
— M. le colonel Léon? demanda Fulmen.
— C’est ici, répondit la servante.
— Est-il levé?
— Oui, madame.
Fulmen entra dans la cour, peu soucieuse de l’examen dont elle était l’objet de la part de la Cauchoise.
— Madame veut-elle me dire son nom ?
— C’est inutile.
— Cependant...
— Dites au colonel que c’est une amie de son fils qui vient le voir.
Ces mots coupèrent court aux hésitations de la servante. Elle introduisit Fulmen dans un petit salon au rez-de-chaussée et la pria d’attendre. Deux minutes après, la porte s’ouvrit et Fulmen vit entrer le colonel Léon.
Certes ceux qui avaient vu quatre ou cinq années auparavant cet énergique débris de la grande armée, cet homme aux cheveux encore noirs, à l’œil plein de feu, au visage anguleux, dont chaque ligne semblait accuser une volonté de fer, auraient eu peine à le reconnaître.
Le colonel était un vieillard, un vieillard aux cheveux blancs et rares, à la taille courbée, an regard éteint, htail-ce l’âge? était-ce le remords qui avait opéré eu lui cette rapide dévastation? Dieu seul eût pu le dire.
11 salua Fnlmen, non sans avoir manifesté quelque surprise, et lui avança un fauteuil auprès de la cheminée, dans laquelle flambait un feu clair et vif.
— A qui ai-je l’honneur de parler? demanda-t-il galamment.
— Je me nomme Fulmen, monsieur, répondit la jeune femme en baissant modestement les yeux, et je suis danseuse à l’Opéra. .
— Et vous venez me voir de la part de mon fils? interrogea le vieillard, dont, à ce dernier mot le visage s’illumina d’un reflet de joie et d’orgueil, et dont l’œil morne se prit à briller d’un rayonnement céleste.
Cet homme, qui avait haï, méprisé, persécuté les autres hommes, qui s’était joué de l'honneur et de la vie de tant d’autres, se sentait tressaillir des pieds à la tête au seul nom de son fils, l’unique affection qui eût jamais rempli son cœur d’acier.
— C’est-à-dire que je viens vous parler de lui, dit
Fulmen. *
LA I)A MK
— Mon Dieu! murmura le colonel pâlissant, serait-il malade?... 11 s'est battu peut-être... il est blessé...
— Oh! rassurez-vous, dit Fulmen, il se porte à merveille.
— Ah! vous m’avez fait peur...
Et le colonel ajouta d’une voix émue : — Le cher enfant! voici trois jours qu’il n’est venu me voir... Oh! je ne lui en veux pas... il est jeune... je suis vieux... il s’ennuie avec moi... Et puis, Job m’a dit...
Le colonel s’arrêta et regarda Fulmen avec un bienveillant sourire.
— Il vous a dit? fit la danseuse.
— Qu’il était amoureux... Ce doit être de vous... vous êtes bien belle... et puis, vous avez l’air bon... et vous me le rendrez bien heureux, n’est-cc pas?
Fulmen hocha la tête eu souriant.
— Non, dit-elle, ce n’est pas de moi qu’il est amoureux... et pourtant... Oh! tenez, colonel, fit-elle avec un accent de noble fiancliise, qui alla au cœur du vieillard, je puis bien vous dire cela, à vous qui êtes son père, je l’aime...
— Et il ne vous aime pas?
— Non.
— 11 est donc aveugle! murmura le vieillard, qui retrouva un mot galant et regarda la danseuse eu homme qui avait su ce que valait une jolie femme.
— Oh! dit Fulmen, soyez tranquille, il m’aimera un
AU U AN T T NOlIt
jour... Je l’ai rais là, dans ma tète:., et quand je veux une chose...
Une petite moue pleine de mutinerie, et qui fit sourire le' colonel, accompagna ces paroles de Fulmen. Elle reprit : — Je viens vous parler de lui, parce que vous et moi nous sommes les êtres qui l’aiment le plus en ce monde...
— Merci! dit le vieillard, en pressant la main de Fulmen.
. — Et puis, ensuite, continua-t-elle, parce qu’il court
un danger...
— Un danger! fit le colonel tout tremblant et dont tout le sang afflua sur-le-champ au cœur...
— Rassurez-vous, dit Fulmen, nous pouvons le prévenir,
— Oh! parlez alors, parlez vite...
— Colonel, dit gravement la jeune femme, connaissezvous des ennemis à Armand'?
— Des ennemis! Ah! est-ce possible? Il est si bon, si noble, le cher enfant ! «
— Alors, en avez-vous, vous ?
Cette dernière question fit tressaillir le colonel des pieds à la tète, et il lui passa devant les yeux comme un panorama tout entier de sa vie passée... Il eut comme un éblouissement.
— Peut-être...
— Eh bien! lui dit Fulmen, écoutez!
Et elle raconta au colonel frissonnant l’amour de son
LA DA MK
fils pour cette mystérieuse Dame au gant noir, et les événements qui s’étaient précipités depuis deux jours avec tant de rapidité. Et le colonel l’écouta, et lorsqu’elle eut fini, ce vieillard courbé se redressa avec la vigueur d’un jeune homme, sou œil morne étincela de colère et d’énergie.
— Ah! dit-il, si quelqu’un osait toucher à mon enfant... je crois que j’ébranlerais la voûte du ciel pour la faire crouler sur sa tète.
— Écoutez, dit Fulmen, voici ce que je viens vous supplier de faire. Prétextez un voyage, 'un de ces voyages d’affaires qui ne sauraient se remettre, et qui nécessitera qu’Armand vous accompagne. Partez ce soir même, avec lui. Emmenez-le loin de Paris, eu Normandie, en Bretagne, où vous voudrez... moi, pendant ce temps, j’aurai démasqué la Dame au gant noir et ses projets... -
Fulmeu se leva.
— Je vais chez Armand, dit-elle. Vous allez m’y suivre à quelques minutes de distance; vous ne m’avez jamais vue, le hasard seul nous réunit. Vous venez prier Armand de vous accompagner... en Normandie, n’est-ce pas?
— Oui, dit le colonel, j’ai précisément une petite propriété à quelques lieues du Havre.
— Très-bien, dit Fulmen ; en ce cas, je vais préparer Armand à vous suivre...
On comprend maintenant pourquoi Fulmen avait dit à
Armand qu’elle n’avait pu retrouver Blidab, et le regard d'intelligence qu’elle échangea rapidement avec le colonel quand celui-ci parut sur le seuil du fumoir.
— Mou cher enfant, dit le colonel, peux-tu donner huit jours à ton vieux père, qui, tu le sais, ne te demande jamais l’emploi de ion temps? Il faut absolument que tu m’accompagnes en Normandie. Il y va de ta fortune.
Armand hésita et regarda Fulmeu. Mais Fulmen se pencha vers lui et lui dit à l’oreille : — Partez ! Quand vous reviendrez, j’aurai retrouvé la Dame au gant noir et j’aurai le mot de l’énigme.
Et Armand se résigna à quitter Paris.
Le soir même, le colonel et son fils montaient en voiture’, et Fulmen se disait : — Maintenant que je n’aurai plus à trembler pour Armand, je puis me souvenir qu’on m’appelle Fulmen, et j’apprendrai à la Dame au gant noir que ce nom veut dire : la Foudre.
Dans une histoire comme celle que nous racontons fidèlement, la multiplicité des personnages et la rapidité avec laquelle les événements se succèdent et se précipitent obligent le narrateur à transporter les loclours d’un lu H. -
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lieu à un autre, en leur faisant souvent abandonner certains acteurs de son drame pour en rappeler d’autres à son souvenir.
. C’est ainsi que, après avoir laissé la Dame au gant noir au château de Ruvigny avec le major Arleflf et le capitaine Hector Lemblin, pour retrouver notre pauvre héros Armand Léon couché sur le canapé de Fulmen, nous allons laisser ceux-ci pour retourner à Ruvigny, à ce moment où le major ArlelF insistait, eu se levant de table le premier, pour que M. Lemblin les conduisît dans la chambre où devait se trouver la cassette du général. On se souvient qu’à cette proposition M. Hector Lemblin avait manifesté une vive émotion.
La Dame au gant noir et le major Arleff, à la vue de ce trouble subit qui s’empara du capitaine, échangèrent un rapide regard. Mais celui-ci avait les yeux baissé?, et il ne le surprit pas.
— Je comprends, dit le major en s’approchant de M. Hector Lemblin et le prenant par le bras, tout ce que peut avoir de pénible pour vous...
— Venez, interrompit brusquement le capitaine, à qui la crainte qu’il avait de se trahir donnait un courage subit.
Il se leva et prit un flambeau.
— Germain, ajouta-t-il, s’adressant à son valet de chambre, tu vas nous accompagner.
Germain avait ramassé le trousseau de clefs que le capitaine avait laissé échapper de ses mains, eu même
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temps que le flambeau, à la porte de la chambre dont il n’osait franchir le seuil.
Germain montra le chemin et passa le premier. Derrière lui le capitaine se mit en marche, le front penché, silencieux, dans un abattement impossible à rendre. L’énergie factice qu’il venait de déployer n’avait eu que la durée d’un éclair. La Dame au gant noir le suivait, appuyée sur le bras de son vieux compagnon. Ces quatre personnages quittèrent la salle à manger et gagnèrent le grand escalier de Ruvigny, puis le corridor qui en reliait les deux ailes.
Les trois minutes qui s’écoulèrent pendant ce trajet eurent pour M. Hector Lemblin la durée de trois siècles. Ses jambes plièrent sous lui; la sueur inondait son front. A chaque marche de l’escalier qu’il gravissait, il éprouvait une sorte de suffocation. Germain se retourna et dit tout bas au major, mais de façon, cependant, que le capitaine pût l’entendre : — Mon pauvre maitre... c’est pourtant le souvenir de madame, que tout lui rappelle ici, qui le met en cet état.
Ces mots semblèrent donner quelque courage au capitaine. 11 •espéra que ces paroles feraient prendre le change à ses hôtes. Et il continua à monter.
Mais son émotion redoubla dans le corridor. Plusieurs fois il s’appuya au mur pour ne pas tomber. Ce que voyant, Germain vint lui donner le bras.
Le major et la Dame au gant noir les suivaient, continuant à se regarder d’une façon étrange et mystérieuse
192 LA DAME
qui eût donne au capitaine le vertige de l’épouvante, s’il avait pu surprendre l’un de leurs regards. Mais le capitaine marchait le front baissé et paraissait avoir oublié qu’on le suivait, tant son absorption morale était grande.
Enfin, Germain atteignit la porle du corridor.
— C’est ici, dit-il avec un accent impossible à traduire et qui parut produire une commotion électrique sur le capitaine.
C’est ici...
Ce mot semblait être le résumé terrible de tout un drame, et il galvanisa M. Hector Lemblin des pieds à la tète. L’organisation humaine est telle qu’il vient un moment où l’excès de faiblesse se métamorphose brusquement en une sorte d’énergie.
Ce mot, qui peut-être atteignait plus cruellement le capitaine que tous ses souvenirs à la fois, eut le don de lui rendre un peu de calme, de force, et une présence d'esprit passagère.
— Oui, c’est ici, répéta-t-il, et d’un accent non moins étrange, quoique différemment, noté, que celui de son valet de chambre.
Dans ces deux mots prononcés par Germain, il y avait peut-être comme une sourde ironie, comme la voix cynique du criminel sans remords qui dit à son complice : — C’est ici que nous avons tué ensemble.
Dans la voix du capitaine prononçant ces mots : c'est
ici, il semblait qu’on entendait hurler et gémir toutes les épouvantes du remords.
Germain chercha la clef dans le trousseau et la mit dans la serrure sans hésitation. Ce fut sans hésitation aussi qu’il la tourna deux fois, car le pêne était fermé à double tour. Mais avant de pousser la porte, il se retourna et regarda une dernière fois son maitre.
Hector Lemblin était droit et ferme sur ses jambes comme un homme qui n’éprouve plus la moindre émotion. Mais la pâleur livide de son visage, la crispation de ses lèvres, la sueur qui miroitait à son front, et le frémissement convulsif qui parcourait tout son corps, démentaient la force menteuse de cette attitude.
Germain regarda par-dessus l’épaule du capitaine, et derrière le capitaine, il vit le major Arleff et sa compagne, graves, tristes, silencieux, comme ce juge qui, après avoir eu la douleur de condamner, est encore requis par la loi d’assister au supplice.
— Allons! Germain, murmura le capitaine d’une voix saccadée et rompue, ouvre donc!
Germain poussa la porte et franchit le premier le seuil de cet appartement, au fond duquel Marthe de Chatenay avait rendu le dernier soupir. Le capitaine eut la force de passer après lui, mais à deux pas de là cette force s’évanouit, et il s’appuya au dossier d’un fauteuil que sa main rencontra. Quant à la Dame au gant noir et au major ÀrleiT, ils entrèrent à leur tour et embrassèrent d’un regard cette pièce, que nous allons décrire en peu de mots.
LA DAME
La chambre île feu madame la baronne Marthe de Ruvigny, mariée en secondes noces au capitaine Hector Lemblin, était une vaste pièce qui, par son aspect sombre et sévère, semblait annoncer le drame lugubre qui avait eu lieu entre ses quatre murs. Un grand lit en chêne, à colonnes torses, garni de rideaux de serge verte, était placé tout debout contre le mur, dans le coin le plus obscur de cette salle, où déjà des tentures de même couleur que celles du lit amortissaient le peu de clarté projetée par le flambeau de Germain. Les glaces étaient recouvertes d’un grand voile; le lit, privé de ses draps, semblait avoir conservé l’empreinte du cadavre de Marthe, et un certain désordre dans ses draperies paraissait accuser une bitte violente. Peut-être même qu’en plein jour ou aurait vu çà et là des déchirures qu’on eût pu croire avoir été faites avec les dents.
Enfin, le fond du lit, cloué contre le mur, avait été arraché, et un des coins de la draperie, à moitié soulevée, laissait voir une parcelle de mur entièrement blanc. Le capitaine demeura longtemps adossé à son fauteuil.
Sa force factice l’avait abandonné, et il tremblait de tous ses membres.
— Monsieur, lui dit le major d’un ton où perçait, en apparence du moins, une sympathique déférence pour cette émotion qu’on pouvait attribuer à la douleur aussi bien qu’au remords, il n’a fallu rien moins que la nécessité absolue de votre présence pendant les investigations auxquelles nous allons nous livrer, pour que nous ayons
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6u la cru a u ta de raviver ainsi pour vous les plus cruels souvenirs.
Le capitaine ne répondit pas. Il semblait absorbé en une muette contemplation du passé, qui se représentait vivant à son esprit bouleversé. Le major continua : — Heureusement la lettre du général a simplifié ces recherches, et il suffira de quelques minutes pour trouver la cassette.
Monsieur le comte, — observa Germain, tandis que le capitaine gardait un silence farouche et contemplait d un œil hagard et fixe le lit vers lequel semblait l'attirer une ombre invisible pour tout autre que pour lui, — monsieur le comte n’a pas pensé, dit Germain, que s’il veut opérer des recherches, soit dans le mur, soit dans le parquet, il faut des outils.
C’est juste, dit le major.
Je vais appeler un domestique du château, qui ira chercher un marteau et un ciseau à froid...
Ces mots eurent le privilège de faire sortir le capitaine de son atonie. Il bondit du siège où il avait fini par se laisser tomber et il s’écria : — Non! non! je ne veux pas... je ne veux pas qu’on entre ici... Germain, vas-y toimème... va!
Et comme Germain sortait pour aller exécuter les ordres de son maître, le capitaine. regarda ses hôtes avec des yeux pleins de larmes et leur dit : — Pardounez-moi... mais je l’aimais tant...
Le major et la Dame au gant noir s’inclinèrent silen-.
LA DAME
cieuseraent et d’une façon qui signifiait : — Oh! nous comprenons ce que vous souffrez, monsieur...
Germain revint avec des outils.
— Ferme la porte, que personne n’entre! murmura le capitaine Hector Lemblin d’une voix mourante.
Germain ferma la porte, puis il regarda le major : — Que dois-je faire? demanda-t-il.
Le major se tourna vers Hector.
— D’après la lettre du général, dit-il, la cassette se trouve sous le lit, à quatre pieds du mur.
— - C’est possible, balbutia le capitaine, que sa morne rêverie reprenait et qui continuait à attacher un œil éperdu sur ces tentures bouleversées.
— Il faut donc retirer le lit.
Et le major fit un signe. Germain posa ses outils sur un meuble et se mit à traîner le lit. Mais un pan de la . tenture qui couvrait le mur se trouvait engagé sous le pied du meuble ; le pied opposé à celui que Germain tirait avec effort se décloua par en haut précisément à la place où déjà la tapisserie était en partie arrachée, et mit à nu, en tombant, un large pan de mur.
Soudain le capitaiue jeta un cri, un cri strident, terrible, le cri du condamné qui voit l’échafaud se dresser devant lui, le cri du meurtrier que l’on va relâcher faute de preuves, et devant lequel surgit tout à coup, terrible, irrécusable, accusateur, le témoignage de son forfait.
Les trois personnes qui se trouvaient auprès de lui le virent tout à coup pirouetter sur lui-mème comme un
homme frappé à mort, puis tomber à la renverse, et demeurer immobile sur le parquet.
Germain courut à lui pour le relever, lu Dame au gant noir se pencha également.
— Serait-il mort? demanda le major.
— Non, dit-elle en relevant la tète, il n'est qu’évanoui.
— Encore une émotion de ce genre, murmura le comte Arleff, et il est mort.
— Oh ! fit la Dame au gant noir, sur les lèvres de laquelle glissa alors un de ces sourires terribles qui donnaient le frisson aux plus braves, ce serait trop tôt!...
Et tandis que Germain relevait son maître pour l’emporter, les yeux de la jeune femme se portèrent sur ce pan de mur, veuf de sa tenture.
— Regardez! dit-elle.
Elle étendit la main et montra au comte Arleff une empreinte sanglante à demi effacée... l’empreinte d’une main... celle de Marthe, sans doute.
— Ah! dit le major, je comprends...
— Qu’on dise à présent, murmura la Dame au gant noir, d’une voix lente et grave, qu’on dise que Dieu n’existe pas !
Germain emporta son maître évanoui dans sa chambre. Il le mit sur son lit, puis il regarda le inajor qui l’avait suivi, et il sembla lui demander ce qu’il devait faire.
— Il est inutile d’aller chercher un médecin, dit le
LA DAM E
major. Ton maître reviendra de lui même de son évanouissement.
— Germain, fit alors la Dame au gant noir, vous allez retourner dans la chambre du crime, vous prendrez une éponge et vous laverez cette empreinte.
— Oui, madame, répondit le valet avec une soumission qui attestait l’empire despotique exercé sur lui par cette femme qu’il semblait voir pour la première fois.
— Il ne faut pas, ajouta-t-elle, que demain le capitaine puisse se douter que nous l’avons vue; il doit croire qu’il a eu le vertige, et que ses remords seuls lui ont montré une trace du crime qui n’existe que dans son imagination.
Germain sortit. Alors la jeune femme s’assit auprès du capitaine évanoui.
— Maintenant, dit-elle, il faut soigner cet homme, il faut que cet homme vive... il faut qu’il m’aime...
— Ah! murmura le major, il a déjà bien souffert, cependant...
— Vous croyez? fit-elle. Et ne pensez-vous pas que le général de Ruvigny ait souffert, lui aussi, à sa dernière heure, en songeant à la trahison de sa femme? Croyezvous, ajouta-t-elle avec une sourde ironie, que Marthe est morte sans avoir enduré une agonie horrible?
Le major courba le front et se tut.
— Oh! poursuivit-elle, ce n’est point assez du remords pour tuer cet homme, il faut qu’il meure de cet amour insensé et fatal que Dieu m’a donné le pouvoir funeste
AU GANT NOIH
d’inspirer, de cet amour de damné au seuil duquel on devrait écrire, comme sur la porte de l’enfer du Dante :
Abandonnez ici tout espoir.
Lasciale ogiii speranza.
— Vous êtes implacable.... murmura le comte ArlefT, implacable comme le destin.
— Ali! c’est que, répondit-elle d’une voix où couvaient de rauques sanglots, c’est que depuis cinq années je suis poursuivie nuit et jour, sans repos d’une heure, sars trêve d’un instant, par une ombre ensanglantée qui me demande vengeance ; c’est que depuis cinq années j’ai, un mort dans le cœur, et que ce mort a été mon unique amour!
xvr
Lorsque le capitrinc Lemblin revint de sou long évanouissement, il se trouva au lit, dans la chambre qu’il occupait au château de Rnvigny l'année précédente, dans les derniers temps de la vie de sa femme. Une demi-obscurité régnait dans cette pièce éclairée seulement par une veilleuse renfermée dans un globe de porcelaine, et par les derniers rayonnements d’un feu qui peu â peu s’éteignait.
H était alors près de trois heures du matin. Le capitaine
LA DAME
ne se reconnut pas d’abord dans cette chambre, où chaque meuble présentait à son regard indécis encore des lignes confuses dont l’ensemble empruntait à cette pénombre générale un cachet tout à fait fantastique.
— Où suis-je? fut la première question qu’il s’adressa mentalement. Puis, son regard s’habituant peu à peu à l'obscurité, il reconnut qu’il se trouvait à Ruvigny, dans la chambre que de temps immémorial on nommait la chambre Verte.
Mais comment y était-il? Les émotions terribles par lesquelles M. Hector Lemblin avait passé depuis quelques heures, jointes à l’évanouissement qui les avait suivies, avaient été de nature à brouiller ses idées à ce point de lui faire perdre momentanément la mémoire. Il ne se souvint pas d’abord des motifs qui lui avaient fait quitter Paris, il se demanda même s’il avait jamais abandonné ltuvigny. Il se fit dans son cerveau une sorte de lacune, une lacune d’une année tout entière et sa pensée le reporta au temps où il habitait le vieux castel normand en compagnie de Marthe de Chatenay, sa femme.
Pour lui, pendant quelques minutes, Marthe fut vivante, et il n’eut aucun souvenir des événements accomplis durant cette année qui venait de s’écouler. Il crut s’ètre couché la veille au soir, au retour d’une de ces longues promenades qu’il avait coutume de faire avec elle au bord de la mer.
Mais cette illusion n’eut que la durée d’un éclair, et tel qu’un écheveau qui se déroule peu à peu, ses souvenirs
revinrent un à un, lentement d’abord, puis avec la lumineuse rapidité de l’éclair. Il songea que Marthe était morte... et insensiblement tous les détails de ce drame mystérieux que Dieu, Germain et lui connaissaient seuls peut-être, arrivèrent en foule et projetèrent leur sinistre lueur dans son esprit, où l’épouvante et le remords entrèrent.
Cependant il ne comprenait point comment et pourquoi il se trouvait dans la chambre Verte de ce manoir de Ruvigny, d’où il était sorti une année auparavant conduisant le char funèbre de sa femme.
Mais tandis qu’il cherchait à s’expliquer sa présence dans cette demeure où ses remords s’éveillaient inexorables et cuisants comme les flammes infernales, une ombre vint à se mouvoir dans un angle de la pièce, tout auprès de la cheminée. Et cette ombre qui se détacha en vigueur sur les clartés mourantes du foyer, cette ombre était la silhouette d’une femme...
Un éblouissememcnt se fit alors dans le cerveau troublé de cet homme, que de muets fantômes semblaient poursuivre à toute heure... Cet esprit fort d’autrefois fut saisi d’une terreur étrange... Il crut voir Marthe de Chatenay, sa femme, qui sortait de sa tombe... Et comme l’ombre continuait à se mouvoir et s’approchait lentement de son lit, le capitaine Hector Lemblin, qui avait été brave sur les champs de bataille, sceptique et impitoyable dans sa vie privée, se sentit saisi d’épouvante... Il se dressa sur son lit, effaré, la sueur au front, les che-
LA DAM L
veux hérissés, l’œil hagard... Il étendit les mains eu avant comme pour repousser l’apparition et il voulut crier... Mais su voix étouffée eut peine à se faire jour, et il ne put que murmurer tout bas au travers de sa gorge crispée : — Marthe... Marthe... n’approchez pas... Marthe... pardonnez-moi... J’ai bien souffert... je me suis bien repenti...
Mais l’ombre lit un pas encore, et mie main toucha la main du capitaine.
— Comment vous sentez -vous, monsieur? dit une voix douce, harmonieuse, qui eut le pouvoir d’éteindre sur-lechamp, en une minute, cette épouvante fiévreuse, ce délire qui venait de s’emparer de M. Hector Lemblin, en même temps qu’elle jetait une clarté dans ses souvenirs...
Le capitaine ne cria plus, laissa retomber ses mains . levées sur la courtine du lit et demeura immobile, stupide, l-’œil fixé sur cette ombre qui s’éclaira tout à coup et perdit son apparence fantastique. Un jet de llatnme s’était produit dans la cheminée, un tison, se rallumant dans le foyer, venait de projeter une vive lueur dans la chambre, et, à èette lueur, le capitaine avait reconnu la Dame au gant noir.
Alors les dernières ténèbres de son cerveau s’étaient dissipées; tous ses souvenirs étaient revenus et s’étaient complétés les uns par les autres, instantanément, tous, depuis ce départ de Paris, motivé par la recherche de la cassette du général, son arrivée à Ruvigny, celle du major Arleff et de sa compagne, jusqu’à ce dernier, le plus
AU GANT AUI H
terrible, le plus émouvaut de tous... la vue de cette empreinte sanglante sur la muraille... Mais là s’arrêtait la mémoire du capitaine.
Que s’était-il passé depuis?
Ah! ses hôtes avaient sans doute vu cette latale preuve du crime... Sans doute ils avaient tout deviné, tout compris... Sans doute encore... L’imagination torturée du capitaine n’osa pas admettre cette troisième hypothèse qu’ils avaient pu songer à avertir la justice humaine...
Et cependant cet homme, qui frissonnait tout à l’heure sous le poids d’une terreur superstitieuse et se trouvait sans force devant cette ombre qu’il croyait être un fantôme, sorti de sa tombe, ce même homme qui crut voir se dresser devant lui le solennel spectacle de. la justice humaine, qui crut qu’il allait avoir à défendre sa tète, qui vit surgir, comme dans un rêve les bras rouges de l’instrument de mort, cet homme, pour qui un dernier rayonnement du foyer sembla faire étinceler soudain le sinistre couperet, — cet homme, disons-nous, impuissant, épouvanté devant un fantôme, se retrouva tout à coup maître de lui, doué d’une énergie sauvage et préparé à cette lutte acharnée dont sa vie pourrait être l’enjeu...
Au lien de jeter un cri, au lieu de faire un geste, de chercher à fuir enfin, le capitaine, à qui ses derniers souvenirs donnaient la conviction que ses hôtes avaient au moins des soupçons, sinon la certitude de son infamie, et à qui cette conviction rendit sur-le-champ une lucidité d’esprit et un sang-froid à toute épreuve, le capitaine eut
LA DAME
la force de jouer le rôle de l’homme hébété, étourdi par ses tortures morales, qui a tout oublié pendant son évanouissement, et jeta autour de lui le regard atone et sans rayons du malade (“pii s’éveille.
— Qui me parle? qui êtes-vous? demanda-t-il enfin.
La Dame au gant noir retourna près de la cheminée,
prit un flambeau à côté de la pendule, l’alluma à la veilleuse, et, ce flambeau à la main, revint près du lit. Le capitaine la vit alors un sourire mélancolique aux lèvres, l'œil triste et doux, et ce fut avec cette voix harmonieuse et fraîche de la femme jeune et pleine de cœur, qu’elle répéta : — Comment vous trouvez-vous, monsieur? êtesvous remis un peu?
Il y avait tant de sympathie, de grâce, d’interèt dans ces simples paroles, que le capitaine tressaillit et se demanda s’il pouvait bien se faire qu’une femme regardât comme elle le regardait et parlât comme elle lui parlait à un homme qu’elle saurait accablé d’infamie...
Et soudain cette espérance lui vint qu’on n’avait point vu l’empreinte sanglante et que, tout occupés de son évanouissement, les témoins de cette scène étrange avaient oublié le lit, la cassette, et n’avaient point levé les yeux snr le mur.
La Dame au gant noir posa son flambeau sur un guéridon, puis elle prit une tasse dans laquelle elle versa le contenu d’une petite fiole et remua le breuvage avec une cuiller. Ensuite elle revint au capitaine.
— Buvez, lui dit-elle en souriant.
Eu ce moment M. Hector Lemblin, que nous avons vu livré à ces alternatives rapides de force et de faiblesse, d'énergie et d’abattement, de présence d’esprit et de folie, M. Hector Lemblin jouissait d’un sang-froid tel qu’il put continuer à jouer le rôle de l’homme à qui la mémoire l'ait défaut.
— Mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il, que s’est-il donc passé? Où suis-je? qui êtes-vous, madame?
— Buvez d’abord, répéta-t-elle avec une douce insistance et un de ces sourires auxquels on ne résiste pas.
Il prit la tasse, en avala le contenu et continua à la regarder avec égarement.
— Vous me demandez où vous êtes? — ditalors la Dame nu gant noir, qui s’assit dans un fauteuil roulé au chevet du lit, — vous êtes chez vous, monsieur, au château de ltuvigny...
— Ah ! fit le capitaine de l’accent de l’homme qui essaye vainement de ressaisir et d’analyser ses souvenirs.
— Je suis la fille de feu le général, poursuivit-elle en baissant le front, et je suis venue chez vous avec le major Arlcff...
Et elle continua d’une voix émue où semblaient percer des regrets : — Oh ! pardonnez-nous, monsieur, nous avons été bien coupables, le major et moi, involontairement, il est vrai, coupables et cruels, car à propos de cette malheureuse cassette, nous vous avons fait un mal nflVeux... Vous n’avez pu résister à la violence de votre
douleur, à l’amertume de vos souvenirs. A peine entré
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dans cette chambre... vous vous êtes évanoui... et alors nous avons tout oublié, tout abandonné pour ne songer qu’à vous.
Ces mots résonnèrent aux oreilles et vibrèrent dans le cœur du capitaine comme une musique céleste.
— Ils ne savent rien..., pensa-t-il.
Et alors il se frappa le front et jeta un cri comme pour faire croire que la mémoire lui revenait enfin... Il cacha sa tète dans ses mains, murmurant d’une voix étouffée :
— O Marthe! Marthe! vous que j’aimais tant!
La Dame au gant noir lui prit la maiu et la serra doucement.
— Monsieur... monsieur... dit-elle, et d’un ton si doux qu’il eût consolé un damné de la perte du ciel.
— Oh! pardonnez-moi, vous, madame, vous qui êtes bonne... vous qui plaignez un pauvre malheureux qui n’a plus ni espoir ni bonheur, pardonnez-moi de vous avoir amenée à Iluvigny pour vous donner le navrant spectacle d’un homme qui n’a plus même la force d’un enfant; pardonnez-moi.
— Vous pardonner? fit-elle. Ah ! c’est nous qui avons besoin de pardon, monsieur... mais l'étendue de votre malheur vous a gagné nos cœurs, nous tâcherons d’adoucir votre douleur... de l’apaiser... de...
Un léger bruit se fit à la porte et interrompit la Dame' au gant noir. On frappait discrètement.
— Entrez! dit-elle.
Un homme se montra sur le seuil de la porte. C’était
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le major Arletï. Le capitaine attacha sur lui un regard soupçonneux et dans lequel on aurait pu lire un reste d’anxiété. Le major, lui, ne pouvait-il pas avoir vu l’empreinte sanglante?
Mais le gentilhomme russe avait un doux sourire aux lèvres, et son beau visage de vieillard rayonnait de satisfaction.
— Ah ! dit-il en entrant et s’adressant d’abord à la Dame au gant noir, vous voyez, ma chère enfant, que j’avais raison; je suis un peu médecin depuis que j’ai servi dans l’armée du Caucase et me suis trouvé en contact avec les herboristes eircassiens. Je vous avais prédit que l’évanouissement du capitaine n’aurait pas de suites fâcheuses, et vous voyez que cette potion que j'ai fait préparer...
Le capitaine l’interrompit, et, lui tendant la main : — Vous me pardonnez, major, vous me pardonnez, n’est-ce pas, de vous avoir donné le spectacle de ma faiblesse ?
— Ah ! cher hôte, dit le major...
— Mais, ajouta le capitaine, s'efforçant de sourire, demain je serai brave... je vous le promets... je veux m’habituer à vivre avec ma douleur... nous chercherons cette cassette...
— Oui, mais alors il faut être raisonnable, mon cher capitaine, et puisque je me suis constitué votre médecin, il faut que vous m’obéissiez un peu... je vous ordonne encore une cuillerée de cette potion, et puis du repos, un repos de cinq ou six heures; il faut dormir.