‹ La dame au gant noirChapitre 11 sur 18 · CS · texte numérisé non relu

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LA DAME

— Voilà qui est étrange! pensait Armand : comment peut-il se faire que la Dame au gant noir habite le château de Ruvigny?... chez M. Hector Lemblin, un homme qu’on dit à moitié fou...

L’inconnu prit le jeune homme par la main et lui fit gravir cet étroit sentier taillé eu rampes brusques, qui montait de la mer à la plate-forme du château et par lequel autrefois madame la baronne Marthe de Flars-Ruvigny descendait d’abord vers le poste de Martin le douanier, puis plus tard sur la plage où l’attendait le lieutenant Hector Lemblin, ce sentier et cet escalier par lequel, plus tard encore, le jeune officier pénétrait chaque soir dans le château. Arrivé sur la plate-forme, l’homme se pencha à l’oreille d’Armand et lui dit : — Pas de bruit surtout, il y va pour vous de la vie.

Tout autre que notre héros eût peut-être tressailli à cet avertissement qui ressemblait presque à une menace; mais Armand était brave, il avait la témérité de l’amour. Et d’ailleurs, jouer sa vie pour elle, n’était-ce pas déjà un supplément de bonheur?

Le tenant toujours par la main, son mystérieux conducteur fit traverser à Armand la plate-forme dans toute sa longueur. Puis il l’introduisit dans un vaste salon

plongé dans l’obscurité la pins complète ; ensuite il lui fit suivre un corridor toujours dans les ténèbres, et il poussa enfin une porte qui, en s’ouvrant, livra passage à un flot de clarté.

— C’est là... entrez ! dit l’inconnu, on vous attend...

Et il disparut.

Armand se trouva alors sur le seuil d’une charmante petite pièce tendue de soie bleue et qui avait été le boudoir de la baronne Marthe de Ruvigny. Mignonnement pelotonnée dans une chauffeuse, une femme était au coin du feu. Cette femme, c’était la Dame au gant noir. Ce n’était plus cette créature étrange qui apparaissait à cheval, au milieu d’une lande aride, qui donnait ses rendez-vous d’amour sur le bord de l’Océan, au pied d’une falaise. On eût dit une petite maîtresse de la rue de la Chaussée-d’Antin, recevant avec un bon et charmant sourire un ami dans son boudoir.

D’un geste plein de grâce elle fit signe à Armand de fermer la porte.

— Tirez le verrou, lui dit-elle.

Il obéit.

— Maintenant, venez vous asseoir là, près de moi...

Elle lui indiquait un siège roulé près du sien. Mais

Armand courut à elle, s'agenouilla, lui prit les mains et * murmura en l’enveloppant d’un ardent regard plein d’admiration : — Ah 1 tout cela n’est-il point un rêve?

— Non, répondit-elle, vous ne rêvez pas... c’est bien moi... et j’ai tout bravé pour vous voir.

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— Tout bravé! fit-il.

Et cette torture aiguë qui s’était déjà fait sentir chez lui, la jalousie, le mordit au cœur une fois encore.

— Oui, dit-elle, je cours les plus grands dangers en vous recevant ici.

— Ah ! murmura-t-il avec un accent de noble fierté, vous vous trompez, madame, car je suis là. . . là pour vous protéger et vous défendre.

Elle secoua la tète : — Me défendre, dit-elle, ce serait, hélas ! me perdre...

11 tressaillit, son front se plissa, et il la regarda avec défiance.

— Mon Dieu! s’écria-t-il, avez-vous donc un mari?

— Non.

Et ce raonosyllable eut dans sa bouche une intonation étrangement douloureuse.

— Mais alors, quels dangers pouvez-vous courir?

— Je cours un danger de mort... vous aussi.

— Mais vous êtes donc au pouvoir de quelqu’un... d’un homme?

Et dans cette question, toutes les fureurs jalouses de l’amour se révélèrent.

— Oui, répondit-elle.

Un nuage passa sur le front d’Armand et obscurcit son regard.

— Madame, balbutia-t-il, avez-vous donc oublié déjà votre serment d’hier?

— Vous ai-je fait un serment ? demanda-t-elle avec calme.

— Certes...

— Lequel?

— Vous m’avez juré que, si jamais vous aimiez un homme...

— Cet homme ce serait vous, n'est-ce pas?

— Eh bien?

— Eh bien! qui vous dit que j’aime l’homme qui peut-être me tient en son pouvoir ?

— Oh! mais si vous ne l’aimez pas... s’il n’est pas votre mari...

Elle l’interrompit d’un geste hautain.

— 11 me semble, dit-elle froidement, que vous, qui rappelez leurs serments aux autres, vous oubliez singulièrement les vôtres.

Armand frisonna et il eut peur. La Dame au gant noir n’ était plus cette femme nonchalante et gracieuse qui l’avait accueilli avec le plus enivrant des sourires. Son regard brillait d’un fauve et dur éclat. Son front pâle s’était creusé de plis profonds, ses lèvres frémissaient de colère.

— Souvenez-vous, dit-elle avec hauteur, que je n’ai consenti à vous revoir que lorsque vous m’avez eu fait le serment que vous ne chercheriez jamais à rien savoir de ma vie...

— C’est vrai, murmura- t-il en courbant le front.

— • Eh bien ! si vous voulez le savoir, si vous ne voulez

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pas vous contenter do me voir risquer ma vio pour vous, partez sur-le-champ! vous ne me reverrez jamais...

Armand tomba à genoux.

— Pardonnez-moi, balbutia-t-il, j’ai été jaloux...

— En avez-vous donc le droit? fit-elle avec un accent plein d’ironie qui pénétra au cœur du jeune homme comme la lame d’un stylet.

Mais il n’eut pas le temps de répondre. Comme si ces derniers mots eussent désarmé sa colère, la Dame au gant noir teudit spontanément la main à Armand foudroyé. Elle ï’etrouva son bon sourire, son regard mélancolique et doux, sa voix harmonieuse et triste : — Ah ! lui ditelle, à votre tour, pardonnez-moi... je suis cruelle... et pourtant vous m’aimez!

Il jeta un cri de joie et baisa la main qu’elle lui tendait.

— Pardonnez-moi, répéta-t-elle, et si véritablement vous m’aimez, eh bien ! ne cherchez point à percer le mystère qui m’enveloppe. Aimez-moi telle que je suis...

— Oui, fit-il avec soumission.

Et comme il demeurait à genoux devant elle, la contemplant avec extase, elle effleura du bout de son doigt parfumé une boucle brune de sa chevelure qui lui retombait sur le front et la lui ramena sur le sommet de la tête : — Tenez, vous reviendrez ici tous les soirs... mais vous ne me demanderez ni quel est l’homme qui menace votre vie et la mienne, ni pourquoi je suis au château de Ruviguy. Et puis, si vous venez, venez armé... ayez un poignard ou des pistolets, une arme quelconque enfin.

Maintenant, partez... Il le faut! Chaque minute déplus que vous resteriez ici vaudrait peut-être une année de notre vie à tous deux. . . Partez !

En ce moment le son lointain d’une trompe de chasse sonnant au perdu se fit entendre. Soudain une sorte de muet effroi se peignit sur le visage de la jeune femme. Armand la vit pâlir.

— Partez ! partez vite, dit-elle, il est temps...

Et elle courut à la porte du boudoir, l’ouvrit et frappa deux petits coups dans ses mains. L’homme qui avait déjà servi de guide à Armand accourut, toujours encapuchonné dans son caban de marin.

— Adieu ! à demain... vous trouverez la barque... à la même heure.

Et elle le poussa daus le corridor et referma vivement la porte. Armand n’avait pas eu le temps de répondre un mot.

Son guide inconnu le reprit par la main, lui fit traverser de nouveau le corridor, le vaste salon et la plateforme, puis tous deux s’engagèrent dans l’escalier et le sentier qui descendaient à la plage et remontèrent dans la barque.

Une heure après, Armand touchait à la petite anse appelée le trou des Douaniers, retrouvait un quart d’heure plus tard son cheval et regagnait la villa de la Garde.

Le colonel avait fini par se mettre au lit. Mais il ne dormait pas, et il entendit rentrer son fils.

— Allons! soupira le vieillard, j’aime encore mienx cela que cette passion fatale qui le minait quand je l’ai arraché à Paris.

Mon enfant est sauvé.

Les trois jours qui suivirent, pour Armand, pourraient se résumer en quelques mots. Chaque soir, il quitta la villa à la même heure, courut à l’anse des Douaniers, y trouva l’inconnu et sa barque, et se fit conduire à Ruvigny. Chaque soir, introduit de la même façon, il retrouvait la Dame au gant noir, souriante, lui jetant sou meilleur regard et lui tendant la main. 11 passait respectueusement une heure à ses genoux, lui débitant cent folies charmantes... Et elle l’écoutait en souriant, et sou regard semblait dire : — Moi aussi, je vous aime, mais soyez patient... attendez... une femme comme moi hésite longtemps...

Et Armand attendait et ne sortait point de3 bornes de l’amour le plus respectueux*

Une heure s’écoulait ainsi. Puis tout à coup, au moindre bruit, elle tressaillait, paraissait inquiète, et soudain elle lui disait : — Il peut venir... il va veuir... partez! partez!

Armand s’en allait fasciné par un sourire et ivre de jalousie en même temps.

Et comme il avait juré de respecter le mystère qui environnait cette temme, il s’en allait sans détourner la tète, sans chercher à comprendre ou à deviner... Jamais il ne

questionnait ce serviteur inconnu, jamais il n’avait songé à demander dans les environs quels étaient les hôtes actuels du château de Ruvigny.

Le quatrième soir cependant, comme il franchissait le seuil du boudoir où, comme à l’ordinaire, elle l’attendait, il se sentit mordu au cœur par un horrible soupçon : — Qui sait, se dit-il, qui sait si cette femme qui me donne à peine sa main à baiser ne se joue pas de moi? si, lorsque je suis parti, moi qui suis demeuré respectueux et soumis à ses genoux, sans avoir osé effleurer son front de mes lèvres, qui sait si un autre. .. cet autre qu’elle craint. .. et que peut-être elle aime?...

Cette pensée tortura Armand à ce point qu’elle modifia tout à coup son attitude vis-à-vis de la Dame au gant noir.

— Oh ! se dit-il en s’asseyant auprès d’elle, il faut pourtant que je sache si réellement elle m’aime...

Que se passa-t-il pendant l’heure qui suivit? Ou plutôt à quelle audacieuse tentative Armand essaya-t-il de se porter? Ce futün secret entre elle et lui. Mais tout à coup elle se leva avec la dignité d’une reine offensée. Puis, lui montrant la porte : — Sortez! sortez! lui dit-elle.

La voix de la Dame au gant noir avait acquis une telle irritation que le jeune homme eut peur. Il eut peur comme tin enfant qui vient de s’oublier et de manquer de respect à sa mère. Il fut saisi de cette terreur vertigineuse qui s’empare de l’homme épris et qui croit avoir compromis son bonheur à tout jamais.

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A sou tour il se leva... Il se leva comme uu homme ivre ou fou, chancelant, l’œil eu feu, le cerveau troublé 'de bourdonnements confus. Il fit un pas pour sortir, hésita, s’arrêta et se retourna.

— Mais sortez doncl répéta-t-elle avec uu accent bref, impérieux, où semblait percer la haine.

— Adieu! madame... dit-il d’une voix étouffée.

Et prenant son parti en brave, pareil au soldat vaincu qui porte noblement sa défaite, il se dirigea vers la porte d’un pas ferme, la tète haute, avec une dignité suprême. Il souleva la portière et il allait franchir le seuil sans regarder en arrière, lorsque cette femme étrange et sujette à de brusques revirements le rappela.

— Armand! dit-elle.

Sa voix était persuasive et douce, caressante comme un pardon, triste comme un remords. 11 se retourna vivement et leva les yeux sur elle. Ce n’était déjà plus cette femme dont l’œil lançait des éclairs et qui, les narines frémissantes, le sourcil froncé, étincelante de courroux, lui avait ordonné de sortir. Cetait une femme mélancolique et souriante à la fois, et qui, d’un signe gracieux, avec un regard charmant, le priait de revenir s’asseoir dans ce fauteuil où il était tout à l’heure, tenant ses deux mains dans sa main. Armand, ébloui, fasciné, revint et se mit à genoux devant elle : — Pardonnez-moi... murmura-t-il humblement.

— Vous êtes un étourdi, répondit-elle, et moi, je suis

cruelle sans le vouloir... mais ma vie est entourée de tant de mystères... à votre tour, pardonnez-moi.

La foi était rentrée au cœur d’Armand. Ses soupçons s’étaient évanouis déjà... Il aimait, et le sourire de la Dame au gant noir semblait lui dire que son amour était partagé.

Dix heures sonnèrent... Soudain, comme la veille, comme les jours précédents, comme à leur premier rendez-vous, la Dame au gant noir tressaillit, son front se plissa, son sourire disparut...

— Partez ! dit-elle, partez vite !

Et sa voix était redevenue triste, et son visage exprimait la terreur. Armand se leva.

— Adieu ! dit-il, à demain...

— Non, répliqua-t-elle.

— Comment! non! lit-il en reculant, frappé d’un douloureux étonnement.

— Non, pas demain.

— Mais pourquoi?

Elle posa un doigt sur ses lèvres.

— Je ne puis vous le dire.

— Mais enfin...

— Ah! lit -elle avec un accent de reproche, vous m’aviez pourtant promis de respecter mes secrets,

— C’est vrai, murmura-t-il en baissant la tète.

Il fit un pas de retraite.

— Mais enfin, quand vous reverrai-je?

— Dans trois jours.-

— Ici?

— Non... peut-être... je ne sais... vous recevrez un mot de moi.

Le bruit d’un cor de chasse se fit entendre dans le lointain.

— Mon Dieu ! s’éeria-t-elle avec effroi, le voilà ! partez...

Elle le poussa dans le corridor; la portière retomba sur

lui. Armand se trouva dans l’obscurité. Presque au même instant une main le saisit.

— Venez ! lui dit-on.

Il reconnut la voix de son guide habituel et le suivit.

Le valet l’entraiua à travers le couloir, le conduisit à la plate-forme, la fit traverser et lui dit à l’oreille : — Venez... venez...

Mais tandis que notre héros posait le pied sur la prc- , mière marche de l’escalier qui descendait à la falaise, un homme jusque-là immobile et perdu dans l’ombre s’agita à l’autre extrémité de la plate-forme.

Cet homme fit un pas eu avant, leva son bras armé d’un pistolet, ajusta Armand avec lenteur et fit feu! Cet homme, c’était le capitaine Hector Lemblin, dont une jalousie féroce avait armé le bras.

11 y avait cinq jours que le capitaine Hector Lemblin était de retour. Pendant ces cinq jours, il avait souffert le

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martyre, et, pour donner une idée de ses tortures, il faut se reporter à son arrivée. A l’heure où sa chaise de poste entra dans la cour d’honneur du manoir de Ruvigny, la Dame au gant noir et le comte ArletT se trouvaient tous les deux en mer. Elle revenait de son premier rendezvous avec Armand. Le capitaine demanda où ils étaient tous deux.

— Le major et cette dame, lui répondit-on, sont descendus sur la plage par le petit escalier et sont montés dans une barque.

— Une barque! fit-il avec surprise, il n’y en a pas au château, et les pêcheurs ne viennent jamais par ici.

— Ce n’est pas une barque de pêcheur, monsieur, lui dit l’intendant.

— Qu’est-ce donc?

— C’est un petit bateau à rames.

— D’où venait-il ?

— On ne sait pas; il venait du large, dans tous les cas.

— Et ils y sont montés ?

— C’est-à-dire, répliqua le vieil intendant qui, peutêtre avait sa leçon toute faite, c’est-à-dire qu’ils l’attendaient, car j’ai entendu cette dame...

On appelait à Ruvigny la Dame au gant noir cette dame.

— Vous avez entendu? fit le capitaine avec anxiété.

— Cette dame dire au major: « Venez, descendons... la barque va venir bientôt. »

— Et depuis quand sont-ils partis?

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— Depuis environ «leux heures.

Le capitain& monta sur la plate-forme et jeta un long regard à l’horizon. L’horizon était désert. Alors une foule de terreurs s’emparèrent de l’âme timorée du capitaine.

Qui sait? peut-être qu’en son absence, tandis qu’il allait à Paris faire dresser un contrat de mariage et réunir toutes les pièces nécessaires pour son union, pendant qu’â chaque heure, à chaque minute de ce voyage, il avait tourné sa pensée et ses regards vers cette femme qu’il aimait déjà avec folie et délire, — un indice accusateur, une preuve accablante de son crime, avaient toutà coup surgi devant elle...

Peut-être quelque serviteur du château devenu le dépositaire du secret de Germain, le valet disparu, — avaitil révélé ce secret? Et alors elle était partie ! Elle avait fui, en détournant la tête avec horreur et mépris... Peutêtre encore... Oh! le cœur humain est ainsi fait qu’à ce soupçon terrible qui vint remplacer le premier, le capitaine Lemblin se sentit mourir de honte et de rage. — Peut-être la Dame au gant noir, en montant dans cette barque mystérieuse, allait-elle à un rendez-vous.

Cette dernière pensée fut pour M. Hector Lemblin mille fois plus poignante que sa première supposition. 11 préférait encore être reconnu coupable et abandonné comme un lâche assassin qu’être trahi et trompé par avance.

11 passa une heure mortelle sur cette plate-forme, im-

obile, l’œil attaché sur l’immensité de l’Océan. Enfin

Air (î A N T XOIR

une barque se montra dans l’éloignement. Le capitaine eut un éblouissement. Cette barque, après avoir un moment louvoyé et longé la côte, mit le cap sur le château.

Alors M. Hector Lemblin, qui se sentait défaillir, eut cependant la force de courir jusque dans sa chambre et d’y prendre une longue-vue marine. Puis il revint à la plate-forme et braqua cette lunette sur la petite barque, qui continuait à gagner la côte. O bonheur! la barque renfermait trois personnes. Deux étaient assises à l’avant; une troisième était à la barre et gouvernait. A n’en plus douter, ces deux personnes étaient le comte ArlefTet la Dame au gant noir ; la troisième, ce batelier mystérieux venu on ne sait d'où.

Le capitaine voulut descendre sur la plage et courir h leur rencontre. Mais d’abord une invincible émotion le cloua au sol de la plate-forme; ensuite il songea que ce serait pour ainsi dire épier la femme qu’il aimait... Et il resta... *

Un quart d’heure après, la barque accosta. La Dame au gant noir sauta lestement sur le sable. Puis elle fit un signe au batelier. Celui-ci vira soudain de bord et la barque regagna la haute mer.

La Dame au gant noir et le comte Arleff trouvèrent donc M. Hector Lemblin sur la première marche de l’escalier de la plate-forme et jouèrent la surprise. La jeune femme témoigna même un certain embarras.

— Comment! c’est vous, capitaine? dit le major, m IG.

LA DA MF

— C’est moi.

Le capitaine prononça ces mots d’une voix à demi / étranglée. Puis il salua silencieusement la compagne du eomte Arlelf.

— Bonjour, lui dit-elle en lui tendant la main.

Il prit cette main, et la Dame au gant noir sentit que la sienne tremblait en la pressant.

— Quand êtes-vous arrivé , cher hôte ? demanda le major.

— Il y a une heure environ, répondit M. Lemblin, dont la voix trahissait une émotion profonde. Mais, ajouta-t-il, d’où venez-vous?

— De faire une promenade délicieuse, répondit-elle.

— Où donc avez- vous trouvé cette barque, madame ?

— Ah ! répondit la Dame au gant noir en souriant, ceci est mon secret, ou plutôt le notre...

Et elle jeta un regard d’intelligence au major, qui s’inclina.

— Cependant... insista le capitaine.

Mais le major se tut. Quant à la jeune femme, elle dit assez sèchement au capitaine : — Savez-vous bien qu’il est près de onze heures, monsieur, et que nous sommes à la campagne? Je vais vous souhaiter le bonsoir.

Elle prit le bras du comte ArleCf et salua le capitaine d’un signe de tète. Puis elle fit mine de s’éloigner.

— Mais, dit le capitaine que cette froideur soudaine épouvantait, nous avons à causer, monsieur le major.

AU G A XT NOIR

— Bah ! dit celui-ci, nous causerons demain à déjeuner. Bonsoir, bonne nuit...

La Dame au gant noir se retourna alors:

— Bonsoir! répéta-t-elle d’une voix plus douce et lui souriant cette fois comme à l’ordinaire ; pardonnez-moi d’être capricieuse, mais l’air de la pleine mer m’a donné la migraine. A demain.

Et ils s’éloignèrent laissant le capitaine stupéfait.

L’amoureux Hector Lemblin passa une nuit atroce, , nuit sans sommeil, remplie d’horribles visions. Cette barque venue on ne sait d’où, cette excursion en mer, par une froide soirée, ce soin que le comte ArlelF et sa compagne avaient semblé mettre à lui eu taire le but et le motif, commencèrent par le préoccuper et firent asseoir l’insomnie à son chevet.

Et puis, comme avec l’insomnie et le silence profond des nuits le remords apparaît implacable et vengeur pour ceux qui ont du sang sur les maius, durant ces longues heures lugubrement sonnées dans les ténèbres à l’horloge de ce vieux manoir, et qui s’écoulèrent avant que le jour vint, le capitaine se souvint du passé. Marthe lui apparut... Elle se montra à son imagination fiévreuse et troublée, pâle et muette, avec de livides empreintes au cou, avec un regard de mépris et d’horreur dans les yeux...

A un certain moment même, la terreur du capitaine fut si grande qu’il ralluma sa bougie, se leva et alla res-

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pirer l’air dans le pare. II faisait un beau clair de lune. Le capitaine se promena jusqu’au jour et ne rentra dans sa chambre qu’avec le premier rayon du soleil. Alors il se jeta sur son lit et fut pris d’un lourd sommeil, que deux coups frappés à sa porte, vers neuf heures, vinrent interrompre. C’était le comte Arleffqui entrait chez lui.

— Mon cher hôte, lui dit le major, ma pupille est levée depuis longtemps...

— Ah ! dit le capitaine dont tout l’amour s’éveilla ardent et vivace.

— Et elle vous attend... pour vous faire ses excuses de son humeur maussade d’hier au soir. Que voulez-vous, elle est nerveuse.

— Je suis à vous, dit le capitaine, je vous suis, monsieur le comte.

— Je vous attends plutôt, dit le major.

Et il s’assit, tandis que le capitaine s’habillait précipitamment.

— Eh bien! demanda-t-il, avez-vous réuni tous les papiers dont vous aviez besoin, capitaine?

— Tous.

Et M. Lemblin, à qui celte interrogation du comte Arleff mit une grande joie au cœur, continua avec vivacité : — Mon notaire m’a rédigé un contrat auquel manquent seulement les signatures. Par ce contrat, je reconnais à mademoiselle Olga de Ruvigny une dot de quinze cent mille francs.

— Très-bien 1

— A la rigueur, poursuivit le capitaine, le mariage peut avoir lieu dans huit ou dix jours.

— A merveille !

— Vous sentez bien, mon cher comte, poursuivit le capitaine avec chaleur, que ce n’est pas moi qui songerai à le retarder. J’ai conservé sous mes cheveux grisonnants toute la sève fougueuse, toute la jeunesse ardente de mes vingt années... Je suis amoureux, j’aime passionnément, c’est tout dire.

Le major sourit et ne répondit pas.

— Venez, dit M. Hector Lemblin, qui venait d’achever sa toilette ; je suis à vos ordres.

Le major l’emmena chez la Dame au gant noir. Il avait donné à la jeune femme le prénom d’Olga, auquel M. Hector Lemblin venait d’ajouter le nom de Riivigny, dans la foi profonde où il était que la Dame au gant noir était bien la fille du général défunt.

Ils la trouvèrent habillée, mais à demi ensevelie sous les coussins d’une ottomane, dans une attitude pleine de langueur et de rêverie. Le capitaine demeura fasciné, ébloui, sur le seuil. Il ne l’avait jamais vue si belle.

— Ma chère enfant, dit le major en entrant, je crois que vous ne tarderez pas à vous nommer madame Lemblin. Voici votre ami qui revient de Paris...

— Comte, interrompit la Dame au gant noir vivement, je voudrais causer une minute avec M. Lemblin; voulezvous nous permettre ce tète-à-tète ?

Le major s’inclina.

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Quant au capitaine, il tressaillit de joie et d’espérance.

Le major sortit. Alors la jeune femme fit un signe au capitaine et l’invita à venir s’asseoir auprès d’elle. 11 obéit et voulut prendre sa main pour la poiter à ses lèvres. Mais elle la retira et lui dit : * — Asseyez-vous là, monsieur, et causons sérieusement. J’ai û vous entretenir de choses graves.

En effet, en parlant ainsi, la Dame au gant noir avait une expression de physionomie hautaine qui impressionna vivement M. Hector Lemblin.

— Monsieur, poursuivit-elle, je suis la fille du général de Ruvigny. Mon père, que je n’ai point connu, m’avait laissé une dot. Cette dot ayant disparu, vous m’avez généreusement offert votre main.

— Ah ! madame, interrompit le capitaine, mon cœur parlait plus haut que le devoir.

— Soit, je le crois, mais vous ne me connaissez pas, monsieur, vos ignorez mou humeur étrange, capricieuse...

— Je sais que vous êtes belle et que je vous aime...

11 se mit à genoux et ajouta : — N’est-ce point assez?

— Prenez garde ! fit-elle en souriant, je vais exiger de vous bien des choses...

— Ah ! parlez... ordonnez...

— D’abord, puisqu'il en est ainsi, vous allez me faire un serment.

— Lequel ?

— Le serment de m’obéir aveuglément, sans restric-

tiou, sans me questionner jusqu’au jour où je serai votre femme.

— Je vous le jure.

— Si bizarre que je puisse vous paraître, si extraordinaires que soient mes exigences, vous ne me questionnerez pas.

— Non, sur mon honneur.

— Si vous manquiez à votre serment, vous pourriez, du reste, renoncer à m’épouser, ajouta-t-elle froidement.

— Voyons, madame, dit bravement le capitaine, qu’exi* gez-vous de moi ?

— Oh! dit-elle, une bagatelle, d’abord.

— Quelle est-elle ?

— Vous avez congédié votre valet de chambre ?

Le capitaine tressaillit et songea au million volé.

— Germain, dit-il.

— Oui, vous l’avez, chassé ?

— J’en conviens, balbutia-t-il.

— Eh bien ! il faut le reprendre.

Hector devint pâle l *'

— Mais je ne sais où il est... et puis c’est un misérable !

— Je le sais, moi, et je le crois repentant, répliquat-elle.

— - Vous le savez ?

— Oui, il est venu me voir hier et m’a suppliée d’in.; tercéder pour lui.

— Mon Dieu ! pensa le capitaine, cet homme aurait-il parlé?

LA DAME

Et il se prit à trembler comme le condamné qui attend la chute du couteau.

— Eli bien ! dit-elle, vous me refusez déjà?

— Non, madame, non, répondit-il vivement et comme s’il eût craint qu’elle ne devinât ses terreurs, vous pouvez lui annoncer que je lui pardonne.

Et le capitaine pensait à part lui: — Comment cet homme, riche du million qu’il a volé, peut-il songer à redevenir mon valet de chambre ?

T, a Dame au gant noir reprit : — Ce n’est pas tout. Je veux jouir ici d’une liberté absolue.

— Je suis votre esclave, madame.

— Peut-être est-ce une épreuve à laquelle je vais vous soumettre, peut-être est-ce là le résultat d’un caprice, peut-être encore y suis-je poussée par une nécessité impérieuse.

— J’attends, madame...

— 11 va s’écouler, monsieur, quinze jours au moins avant que notre union puisse avec lieu...

— Hélas ! soupira le capitaine.

— Eh bien ! chaque soir, vers huit heures, vous monterez à cheval.

— Bien.

— Et vous vous éloignerez du château.

— O i irai-je ? ■

— Où vous voudrez.

Le capitaine parut ne pas comprendre.

— Vous vous éloignerez du chùtoau, répéta-t-elle, et n’y reviendrez qu’à dix heures.

— Pourquoi?

— C’est mon secret. Mais attendez, ce n’est pas tout encore...

— Parlez, murmura le capitaine en homme résigné à obéir.

— Vous emporterez un cor de chasse, et lorsque, au retour, vous ne serez plus qu’à cinq ou six cents mètres du château, vous sonnerez une fanfare à pleins poumons.

Un sourire vint aux lèvres de M. Hector Lemblin.

— Voilà, dit-il, une fantaisie qui est au moins bizarre.

— Non pas, répondit-elle, ce n’est point une fantaisie. Du reste, votre fanfare me préviendra à temps de votre retour.

Le capitaine fronça le sourcil.

— Avez-vous donc quelqu’un à recevoir? demandà-t-il .

— Peut-être.

Puis elle eut un sourire moqueur.

— Vous avez juré de respecter mes volontés, n’est-ce pas?

— Oui, madame.

— Eh bien ! tenez votre serment.

M. Hector Lemblin courba le front.

— Oh ! reprit la Dame au gant noir, attendez, monsieur.

— Qu’est -ce encore ?

— Je voudrais changer d'appartement au château.

— C’est facile, madame, le château tout eutier est à vous.

Elle attacha sur lui un regard fascinateur: — Vous avez beaucoup aimé madame Lembliu?

Il tressaillit et pâlit.

— Oui... murmura-t-il enfin.

*— Peut-être l’aimez-vous encore ?

— Non... c’est vous que j’aime.

— Eh bien, je veux m'en assurer.

— Comment ?

' — Vous me ferez donner la chambre où elle est morte.

La pâleur du capitaine devint livide : — Ah ! murmura-t-il, quelle étrange idée, madame 1 — C’est possible.

— Vous y renoncerez...

— Non, je le veux.

Il courba la tète : — Soit, dit-il humblement.

— Vous viendrez y passer uue heure avec moi chaque jour, au coin du feu...

Les cheveux du capitaine se hérissaient de terreur.

— Nous causerons d’elle...

— Oh! jamais! jamais! dit-il d’une voix étranglée... jamais d’elle.

— Pourquoi? puisque vous l’avez aimée... et que vous ne l’aimez plus...

Le sourire, l’accent de la Dame au gant noir, étaient devenus cruels à ce point que le capitaine eut peur et se

AU U AN T N’OIK

demanda s’il n’avait point affaire à un démon échappé de l'enfer pour venir le torturer.

— Allez donc donner des ordres, mon cher capitaine, cohtinua-t-elle, pour que l’appartement de feu madame Lemblin me soit préparé. J’y veux coucher ce soir.

Et comme le capitaine sortait en trébuchant, à demi fou de terreur et de remords, elle ajouta : — Allez, et surtout que rien ne soit changé dans les tentures ni dans l’ameublement.

Le capitaine sortit, la Dame au gant noir murmura : — Il faudra bien, assassin, que tu avoues ton crime !

A partir de ce moment la vie du capitaine, déjà si tourmentée, devint un enfer. Pendant tout le reste de cette journée, la Dame au gant noir tint sa victime courbée sous son regard. Tantôt impérieuse et cruelle, tantôt son sourire fascinateur aux lèvres, elle joua avec lui comme un chat ferait avec une souris.

Le capitaine l’aimait... Ce n’était point cet amour calme et profond à la fois qui monte du cœur au cerveau et procure de si douces joies : c’était, au contraire, une passion étrange et fatale dans laquelle tout était souffrance et qui comprimait toutes les facultés de cet homtne comme dans un étau de fer. . ' ,

LA DAME

On dinait au château de lluviguy entre six et sept heures. Au moment où le repas s’achevait, la Dame au gant noir échangea un regard avec son vieux compagnon, le comte Arleff. Celui-ci se leva : — Mon cher hôte, dit-il avec un ton courtois et plein de douceur qui dissimulait imparfaitement' toutefois une volonté impérieuse, la soirée est fort belle, il fait un clair de lune magnifique. Qu’en dites-vous ?

Et le comte montrait du doigt les croisées ogivales de salle à manger.

— Eu effet, dit le capitaine.

— Allons donc faire une promenade à cheval.

Le capitaine tressaillit et se souvint de l’engagement qu’il avait pris de quitter le château tous les soirs à huit heures pour n’y rentrer qu’à dix.

— Comme vous voudrez, répondit-il en baissant la tète.

Et il suivit le comte qui sortait de la salle.

Dix minutes après, le capitaine Hector Lemblin et le major Arleff sortaient à cheval du château, et la Dame au gant noir recevait mystérieusement le jeune Armand Léon, amené par le valet mystérieux. Au moment où le capitaine mettait le pied à l’étrier, le major lui avait dit : — Nous allons parcourir les bois. Je ne sais rien de charmant comme le son du cor sous les vieilles futaies. Et vous ?

— Je suis de votre avis, répondit M. Hector Lemblin, à qui revenait eu mémoire la condition que lui avait

imposée la Dame an gant noir d’annoncer son retour.

— Eh bien, dit le major, demandez votre trompe de chasse.

— Savez-vous, comte, murmura le capitaine au moment où il sortait de la cour d’honneur, son cor en sautoir, que votre pupille a de singulières fantaisies?

Mais l’observation du capitaine ne trouva point d’écho. Le major ne répondit pas.

— Je crois, poursuivit M. Hector Lemblin, piqué au jeu par ce silence, qu’elle veut voir si je ferai un mari soumis de tous points.

A ces derniers mots le major se tourna brusquement sur sa selle: — Vous savez, dit-il d’un ton sec, que rien ne vous force à l’épouser et qu’il est temps encore pour vous...

— Non, non! répondit vivement le capitaine, non! je l’aime !

Le major se tut, poussa son cheval et continua son chemin. Pendant une heure et demie, ils chevauchèrent silencieusement côte à côte, absorbés en leurs pensées tous deux, l’un semblant respecter un ordre reçu, l’autre comptant les minutes qui le séparaient du moment où il la reverrait. A neuf heures et demie, le comte Arleff arrêta son cheval.

. — L’air fraîchit, dit-il, nous ferons bien de rentrer.

Il rebroussa chemin et mit son cheval au galop. Le capitaine le suivit. Ce dernier se sentait l’esclave de cet

homme, inconnu pour lui quelques jours auparavant, et maintenant parlant en maître dans sa maison et disposant de lui-mème en vertu de je ne sais quelle autorrité mystérieuse et fatale.

Lorsqu’ils furent arrivés à un quart de lieue du château, le major, redevenu silencieux, reprit de nouveau la parole et se tourna vers le capitaine: — Je suis persuadé, dit-il, que le roc sur lequel se trouve perché votre manoir doit posséder un magnifique et sonore écho.

— Vous croyez?

— Essayons,.. Prenez votre trompe et sonnez une fanfare.

Sous le ton banal et poli du major, il y avait toujours l’accent du maître auquel il faut obéir. Le capitaine prit sa trompe, l’emboucha et sonna une fanfare. Soit que le major eût deviné juste, soit qu’il eût expérimenté la chose, il se trouva un superbe écho dans les profondeurs de la falaise qui supportait les vieilles tours de Ruvigny, et cet écho répercuta les notes stridentes de la fanfare.

— Vous le voyez, dit le major, j’avais raison...

Et il ajouta avec indifférence : — Nous recommencerons demain.

La Dame au gant noir était couchée, -fut-il dit-il aux deux cavaliers lorsqu’ils rentrèrent, et elle avait pris possession de l’appartement qu’on nommait, au château, la chambre de madame. M. Hector Lemblin alla s en- 0 fermer chez lui ivre de dépit, de jalousie et de rage.

Pondant une longue nuit sans sommeil, cet homme,

A IT GANT N 0 ! Il

qnn le remords tenaillait, fut an supplice et s’abandonna aux suppositions les plus étranges et les plus douloureuses, se demandant tour à tour pourquoi elle l’éloignait ainsi du château de huit à dix heures, pourquoi elle avait voulu coucher dans la chambre de Marthe, pourquoi elle exigeait qu’il reprît à son service Germain, le voleur du million... pourquoi enfin, lui, l’homme éprouvé parla vie, l’homme qui avait été sceptique et fort, il subissait ainsi le mystérieux ascendant de ces deux etres qui lui apparaissaient comme des démons et s’emparaient de son existence tout entière.

Au matin, un domestique pénétra dans sa chambre et lui dit : — Cette dame est éveillée et demande à voir monsieur.

Et, comme la veille, comme toujours, docile, résigné, en véritable esclave qu’il était, il se leva, s’habilla et se rendit auprès d’elle.

Au moment où il atteignait cette porte sur le seuil de laquelle il était tombé à la renverse huit jours auparavant, le cœur lui manqua de nouveau. Certes, ce n’était point l’ombre de Marthe qu’il redoutait, cette fois, de voir apparaître... Une terreur bien plus grande, bien plus réelle, venait de s’emparer de son esprit bouleversé. Qui sait ? pendant la nuit qui venait de s'écouler, la femme qu’il aimait et voulait épouser n’avait-elle pas trouvé quelque preuve oubliée de son crime? Cependant il frappa.

— Entrez, dit une voix harmonieuse et mélancolique.

Le son de cette voix le rassura. Il ouvrit la porte et

LA DAME

entra. La Dame au gant noir était levée, vêtue d’un peignoir de cachemire blanc, et assise au coin du feu.

Elle l’accueillit avec un sourire. Mais ce sourire était triste, et le capitaine remarqua quelle était d’une pâleur mortelle. Elle lui indiqua un siège auprès d’elle et le fit asseoir de façon qu’il se trouva placé vis-à-vis de ce grand lit à baldaquin de serge verte, sur lequel Marthe de Chàtenay avait rendu le dernier soupir.

Soit que ce fût un effet de son imagination troublée, soit qu’il y eût en effet quelque chose de réel, il sembla à M. Hector Lemblin que le désordre du lit, les rideaux froissés et la disposition de chaque meuble étaieut les mêmes que le jour où Marthe était morte. Mais, tandis qu’il faisait en frémissant ce rapprochement mental, la jeune femme lui dit : — Êtes-vous superstitieux ?

— Pourquoi cette question? demanda-t-il avec une émotion subite.

— Croyez -vous aux apparitions?

— Mais... pourquoi?...

— Répondez. Y croyez-vous?

— Je ne sais...

— Moi, j’y crois, dit-elle.

Et comme il pâlissait de plus en plus et sentait sa voix s’éteindre dans sa gorge : — Oui, répéta- t-e lie, j’y crois...

Il voulut sourire d’un air incrédule ; elle ajouta : — J'y crois, parce que j’ai été témoin, moi, d’une apparition.

Dioitized bv

— Vous ! fit-il avec épouvante.

— Moi.

— Mais... où? mais... quand?

Et sa voix tremblait, et ses cheveux se hérissaient.

— Ici... dit-elle.

— Ici?

— Cette nuit.

Le capitaine se leva brusquement et comme s’il eût voulu fuir.

— Vous avez rêvé, dit-il.

— Non, je n’ai pas rêvé...

Et elle appuya sa main sur son bras, le forçant à se rasseoir.

— Mon Dieu, reprit -elle, comme vous êtes pâle... Vous voyez bien que, vous aussi, vous croyez aux apparitions.

Les dents du capitaine tremblaient ets’entre-choquaient.

— J’ai vu votre femme, dit-elle.

Cette fois la terreur du capitaine fut si grande qu’elle paralysa toutes ses facultés, sa voix, son regard, ses mouvements. Il demeura comme anéanti.

— Oui, répéta la Dame au gant noir, j’ai vu votre femme. ,

L’épouvante du capitaine était à son comble. Elle poursuivit : — Je venais de me coucher, et j’avais soufflé ma bougie, me tournant dans la ruelle du lit avec l’intention de m’endormir. Un léger bruit m’a fait tressaillir, et je

me suis retournée. Alors j’ai été fort étonnée d’abord de ni t7.

LA DA MK

voir la chambre remplie d’une clarté qui provenait je 11e sais d’où, puisque les persiennes et les rideaux étaient fermés et que j’avais éteiut les bougies. Puis j’ai vu une ombre se mouvoir dans le fond, là...

Et la Dame au gant noir étendit sa main et montra un coin de la chambre où il y avait un cabinet de toilette. Cette ombre s’est avancée... Elle est venue tout près de moi, et j’ai alors reconnu une femme vêtue de blanc. Elle était pèle, 0I1 ! mais pâle, comme seuls le sont les morts. Elle est venue jusqu’à mon chevet, m’a regardée avec tristesse et m’a dit : « Vous êtes sur le lit où je suis mortel... »

Un soupir déchirant s’exhala de la bouche du capitaine à ces derniers mots, mais il ne put parler...

— Oui, reprit la Dame au gant noir, elle me montrait ce lit sur lequel je tremblais de tous mes membres, et elle m’a répété deux fois de suite : a C’est là que je suis morte ! je me nomme Marthe de Chatenay. » Puis elle a levé sa main et l’a portée à sou cou... Ab! tenez, mon cher, il m’est venu une étrange idée alors, car son cou était meurtri d’une horrible façon et portait comme les traces d’une main crispée violemment, Il m’est venu une idée épouvantable, j’ai pensé que votre femme n’était pas morte naturellement...

La Dame au gant noir s’interrompit pour regarder le capitaine. 11 était livide et pétrifié.

— Dites-moi, fit-elle, êtes-vous bien certain que votre femme ne soit pas morte étranglée?

Le capitaine ne répondit pas et tomba à la renverse, évanoui.

En ce moment une porte s’ouvrit et le major entra.

— Ah ! dit-il, vous êtes implacable, madame, implacable comme le destin.

— C’est vrai, répondit-elle avec un cruel sourire, implacable comme l’a été cet homme.

Elle étendit la main vers le cordon d’une sonnette et l’agita. Quelqu’un parut. C’était Germain, le prétendu valet congédié par son maître.

— Je crois, lui dit-elle, que l’heure est venue où tu peux reparaître ici. Emporte le capitaine. Je te suis.

LorsqueM. Hector Lemblin rouvrit les yeux, il se trouva sur son lit, tout vêtu, et d’abord il se crut seul; mais un personnage qui se tenait immobile dans un coin de la chambre à coucher, auprès du feu, s’approcha au léger bruit que fit le capitaine en se tournant sur son lit. Ce personnage, c’était Germain, Germain, le valet infidèle et voleur que la Dame au gant noir l’avait contraint de reprendre à son service.

A la vue de cet homme, le capitaine, dont tant de secousses successives commençaient il ébranler la raison, eut un véritable moment d’absence. 11 se fit une la crâne

dans son esprit, une lacune d’un mois... Il oublia la Dame au gant noir, le comte Arleff, le vol de la cassette, et tous les événements qui s’étaient accomplis depuis son arrivée au château. Il se crut encore au temps où il avait dans son valet un complice et un serviteur dévoué.

— Germain, dit-il en l’apercevant, quelle heure est-il?

— Midi, monsieur.

— Si tard!...

— Monsieur dort depuis neuf heures...

— Viens, fit le capitaine, je me suis donc couché tout habillé...

Mais cette observation, qu’il se fit pour ainsi dire à luimèrae, fut comme un trait de lumière pour le capitaine. Le voile qui obscurcissait son souvenir se déchira, et il se rappela tout à la fois : — le vol de la cassette, le drame de la chambre où était morte Marthe «le Chatenay, l’étrange fantaisie de la Dame au gant noir, qui avait voulu coucher dans cette pièce, et son récit du matin...

Ce récit affreux d’un rêve où elle prétendait avoir vu Marthe lui apparaître, lui montrer à son cou les traces d’une main crispée... Une sueur glacée inonda le front du capitaine, et une fois encore il se demanda si cette femme ne possédait pas son secret... La vue de Germain acheva de l'épouvanter. Il le regarda avec colère et terreur à la fois.

— Que viens-tu faire ici, misérable? lui demandat-il.

AU GANT NOIK

— Mais, répondit Germain avec un très-beau sangfroid, je suis le valet de chambre de monsieur.

— Je t’ai chassé...

— Pardon ! la mémoire de monsieur commet une erreur.

— Une erreur !

— Ce n’est pas monsieur qui m’a chassé, c’est moi qui suis parti de bonne volonté.

— En volant un million.

— Oh ! ceci, dit Germain, c’est un simple détail.

— Infâme !

— Monsieur lésinait avec moi, il lui promettait quinze cents livres de rente viagère, comme «à un domestique fidèle et niais, alors qu’il savait bien que mon silence valait mieux que cela. Monsieur n’étant pas raisonnable, je me suis fait ma part moi-mème.

Et Germain souriait avec la bonhomie d’un honnête homme.

— Infâme! murmurait le capitaine, qui cependant tremblait sous le regard narquois de ce valet. Mais Germain ne se fàclia point de cette épithète. Bien au contraire, il continua à sourire et s’assit très-familièrement dans un fauteuil à deux pas du lit.

— Écoutez, capitaine, dit-il à mi-voix, nous sommes seuls, personne ne nous entend... je viens de jeter un coup d’oeil dans le corridor... causons donc un peu sérieusement.

LA DAM F

— Que veux-tu? fît le capitaine avec un geste de dégoût.

— Oh ! mon Dieu ! continua Germain qui devint grave tout à coup et changea brusquement de langage, vous avez avec moi de grands airs qui, convenez-en, sont un peu bien déplacés... quand nous sommes seuls.

— Insolent!

— Bah ! vous vous croyez toujours à l’armée, toujours le capitaine Lemblin, homme d’honneur irréprochable, de bravoure incontestée, le capitaine Lemblin qu’on cite comme un modèle de loyauté, etc., etc.

Et Germain se prit à rire, tandis qu’une pâleur mate couvrait le front du capitaine.

— Mais, reprit le valet d'un ton railleur, vous savez bien que les hommes dégénèrent quelquefois, mon cher maître, et vous avez bien dégénéré, vous...

— Tais-toi !

— Ah! dame ! si vous ne voulez pas que je vous rappelle vos peecadiles et vous fasse souvenir que nous avons eu ensemble d’autres relations que celles d’un maître à un serviteur, soyez donc aimable...

Et Germain appuya sur ce mot.

— Que me veux-tu encore ? murmura le capitaine dont l’irritation fit place à un accablement plein de honte. Alors le visage du valet reprit une expression de bonhomie : — Ma foi 1 mon cher maître, dit-il, je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis, mais je m’aperçois que vous avez de moi une opinion détestable.

Un sourire contraint crispa les lèvres du capitaine.

— Tenez, continua Germain, je ne me poserai point vis-à-vis de vous en homme vertueux; pourtant, au demeurant, je suis hou diable et je vous suis plus attaché que vous ne le pensez...

Ces mots furent prononcés avec une sorte d'émotion qui remua profondément le cœur du capitaine. Au milieu de son abaissement, dans cet isolement profond que le remords lui avait fait, en face de ce mépris de lui-même qui le poursuivait sans cesse, il sembla à cet homme que la pitié de son valet était comme un soulagement à ses maux. 11 ne lui répondit point, mais il le regarda.

— Vrai! poursuivit le valet, on ne vit pas des années entières avec un homme sans finir par l’aimer un peu... et puis, voyez -vous, le crime est un lien comme un autre.

— Tais-toi! tais-toi! exclama le capitaine; au nom du ciel, tais-toi!

— Soit! djt Germain, ne parlons plus de tout ça. Ce qui est fait est fait, le passé est le passé... et voilà! Maintenant, mon cher maître, laissez-moi vous dire un seul mot : j’ai peut-être été un peu léger en emportant la cassette, mais vous savez que l’occasion fait le larron... pardonnez-moi...

Un homme arrivé par le remords et la douleur à l’état d’abrutissement moral où se trouvait le capitaine est parfois capable des plus singulières naïvetés : — Est-ce que tu te repentirais? demanda-t-il, est-ce que tu me rapporterais la cassette?

LA DAME

— Ah! par exemple! s’écria Germain qui ne put réprimer un bruyant éclat de rire, vous êtes superbe, mon cher maitre. On a bien raison de dire que les extrêmes se touchent, que les gens d’esprit disent des sottises, <jue les vieillards tombent en enfance et que le crime mène à la vertu. Voilà que vous devenez innocent comme la jeune fille qui vient de naître.

Et Germain se tordait riant dans son fauteuil.

— Est-ce que des gens comme nous rendent jamais ce qu’ils ont pris? dit* il en riant toujours.

— Alors que viens-tu faire ici? interrogea M. Hector Lemblin avec confusion.

— Je viens vous voir.

— Vraiment?

— Vous voir et vous conseiller. Tenez, je vous l’ai déjà dit, je vous aime, mon cher maitre, et, bien que je me sois mis à l’abri du besoin, laissez-moi vous répéter que vous me manquiez...

— Merci! murmura M. Lemblin redevenant dédaigneux malgré lui.

Mais Germain parut n’y pas prendre garde et continua:

— Je suis venu pour vous protéger...

— Toi!

— Moi.

— Ceci est trop d’insolence 1

— Dites que c’est trop de bonté de ma part, car, parole d’honneur! vous ne méritez pas l’affection qu’on a pour vous... Eh bien, n’importe I je veux être grand et

généreux, je veux vous faire du bien malgré vous-même.

— Que veux-tu dire?

— Je veux vous montrer qn’on vous joile.

— Mais... qui?

Et le capitaine articula cette question en tremblant.

— Hé! cette dame, parbleu! votre femme future.

— Germain, prends garde! murmura le capitaine, dont l’amour pour la Dame an gant noir se réveilla.

— Bail! dit Germain, puisque je suis venu ici pour vous dire des vérités, vous me laiserez bien aller jusqu’au bout...

— Parle donc! soupira M. Hector Lemblin, à qui le ton d’autorité de Germain finit par imposer.

— Voyez-vous, mon cher maître, je ne suis revenu ici que pour vous empêcher de faire une sottise.

— Quelle sottise ?

— Votre mariage...

— Je l’aime ! dit le capitaine d’un ton où se peignait une affreuse résignation.

— Eh bien, je vous jure que vous n’ètes pas payé de retour.

— Tu mens!

— Tenez, je vous prouverai facilement le contraire.

Le capitaine hocha la tête avec l’obstination d’un enfant entêté.

— Répondez seulement à mes questions, insista Germain.

— Que veux-tu savoir ?

— Vous êtes de retour de Paris depuis deux jours?

— Oui.

— Où était mademoiselle de Ruvigny quand vous êtes arrivé ici?

— Elle se promenait en mer.

— Dans quelle barque?

Le capitaine fronça le soucil.

— Je ne sais... elle n’a point voulu me le dire... c’était son secret.

— Bon ! je le sais, moi...

— Tu le sais?

— Attendez. Ne vous a-t-elle pas imposé l’obligation d’aller vous promener tous les soirs depuis huit heures jusqu’à dix?

— C’est vrai.

— Savez-vous pourquoi?

— Elle veut m’éprouver, dit-elle.

Germain haussa les épaules.

— Hier,’ vous êtes parti avec le major, il vous a fait courir les futaies voisines sans vous dire un mot, je parie...

— En effet...

— Puis, à dix heures, quand vous êtes revenu, il vous a prié de sonner du cor. Savez- vous pourquoi?

— Non.

— C’était pour prévenir au château que vous reveniez.

— Ainsi, cette femme me trompe?

— C’est probable.

— Comment! tn n’en es pas sûr?...

— Ah! dame! on n’est jamais sûr de ces choses.-là.

— Germain, Germain, murmura le capitaine avec plus de douleur que d’irritation, tu me fais chèrement payer...

Mais Germain interrompit M. Lemblin d’un geste : — Tenez, mon cher maître, je sais tout ce que vous allez me dire. D’abord vous aimez la fille du général. Or, la femme qu’on aime est toujours vertueuse. Ensuite, nous sommes à Huvigny dans un château isolé au bord de la mer, à cent lieues de Paris et de ses trahisons féminines. On ne peut donc pas admettre qu’une femme qui se trouve ici depuis quinze jours...

— C’est vrai, dit le capitaine.

— Tout ce que je puis vous affirmer, continua Germain, c’est que, avant-hier et les jours précédents, cette dame et le major, qui est son âme damnée, sont sortis à la brume et sont'montés dans cette barque mystérieuse conduite par un inconnu.

— Après? fit le capitaine tout frissonnant de jalousie.

— Hier vous êtes allé courir les bois de huit à dix... Eh bien! à huit heures et demie, un inconnu est entré dans le château, et il en est ressorti au moment où vous sonniez du cor sous les murs...

— Serait-ce vrai ?

— Je vous dis qu’on vous joue.

— Mais pourquoi?

— Je ne sais.

— Dans quel but?

— Mystère...

— Oh ! murmura le capitaine frissonnant de courroux, je saurai la vérité et je me vengerai!

— Vous ferez bien.

— Ce soir...

■ — Tenez, ce soir, interrompit Germain, si j’ai un conseil à vous donner, vous sortirez comme hier.

— Non ! non !

— Attendez. Arrivé dans la forêt, vous lancerez votre cheval, essayerez de quitter le major et reviendrez au château vers neuf heures.

— C’est cela, dit le capitaine, et j’entrerai brusquement chez elle.

— Oh ! non pas... c’est aller trop vite.

• — Que faire alors?

— Vous laisserez votre cheval à la ferme des Moulins, . puis vous longerez le sentier qui mène à la mer et vous remonterez au château par l’escalier des Douaniers... vous savez?

— Oui... après?

— Après, vous irez prendre vos pistolets, que vous aurez eu le soin de bien amorcer et dans lesquels vous coulerez deux balles franches.

— Après? après? murmura le capitaine au comble de l’anxiété.

— Après, vous vous cacherez dans un coin de la plateforme, à vingt pas de l’escalier.

— C’est donc par là?

AU GAIVT KOI H

— C’est par là qu’il vient et qu’il s’eu va. Seulement il est accompagué.

— Par qui?

— Par moi.

Cette réponse acheva de stupéfier le capitaine.

— Toi! toi! s’écria-t-il avec l’accent de la folie. Tu le connais donc?

— Parbleu !

— Mais son nom, alors, son nom?

— Tarare ! dit froidement Germain, je me compromets bien assez déjà eu vous faisant ces confidences et vous donnant un conseil.

— Tu es donc le complice de cette femme?

— C’est probable, puisque je la trahis, répondit effrontément le laquais.

Et pour couper court aux questions du capitaine, il alla prendre sur un guéridon une boite oblougue qui renfermait des pistolets.

— Tenez, dit-il, voulez-vous que je les charge?

Mais le capitaine s’empara de la boite et voulut charger lui-même ses armes, qu’il amorça avec le plus grand soin.

— A présent, dit Germain, je n’ai plus qu’une recommandation à vous faire.

— Qu’est-ce encore?

— Le galant a la tète de plus que'moi, n’allez pas vous tromper au moins.

— Sois tranquille/ répondit M. Hector Lemblin, j’y

LA DAME

vois la nuit, et, au besoin, la haine conduira ma balle.

Germaiu replaça les pistolets et murmura : — Voilà un homme flambé! seulement, mon cher maitre, n’oubliez pas que je ne vous ai rien dit, ^ue vous ne savez rien, que cette dame a en moi un instrument docile, que sais-je?

Et joignant le geste à la parole, il appuya un doigt sur ses lèvres. Le capitaine lit un signe de tète affirmatif. En ce moment, on frappait deux coups discrets à la porte.

— Entrez, dit M. Hector Lemblin, qui se remit de son agitation.

La porte s’ouvrit, une femme entra le sourire aux lèvres, et la candeur dans les yeux. C’était la Dame au gant noir.

La subite apparition de la Dame au gant noir produisit sur le capitaine une réaction violente. Les confidences de Germain et ce furieux accès de jalousie qui en avait été la conséquence s’évanouirent sous l’influence du regard et du sourire de la jeune femme. On eût dit d’un brouillard que dissipe le premier rayon de soleil. Comme s’il eut compris que sou ascendant n’existait plus. Germain s’esquiva.

La prétendue fille du général de Ruvigny entra d’un pas léger et vint s’asseoir au coin de la cheminée, dans

AU (J ANT NOIR

laquelle le valet de chambre avait, tout eu causant avec son maître, allumé un grand feu. En même temps le capitaine, qui, on le sait, était tout habillé, sautait en bas de son lit et venait lui prendre respectueusement la main.

— Bonjour, mou ami, lui dit-elle de sà voix la plus mélodieuse et la plus caressante, je viens vous demander pardon...

• — Vous... venez... me demander... pardon? balbutia M. Hector Lerablin, étonné et tremblant. Pardon de quoi?

— Du mal que je vous ai fait.

— Ah ! dit-il du ton d’un homme qui cherche vainement à comprendre.

Et la violence de l’amour qu’il éprouvait était telle qu’il la regardait avec une sorte de joie fiévreuse et paraissait ne se souvenir absolument de rien.

Elle lui prit la main et la pressa doucement.

— Écoutez, mon ami, reprit-elle, je suis une bien méchante femme, convenez-en...

— Madame.!*

— Et j’ai de cruelles fantaisies.*.

11 la regardait toujours et demeurait immobile et muet.

— J’avais été folle hier, folle et cruelle...

— Vous!

— J’ai été stupide ce matin...

— - Mais, dit-i 1 , que m’avez-vous fait? de quoi voulezvous parler?

— Ah! vous êtes généreux et bon, reprit-elle, et vous ne paraissez pas vous souvenir...

LA DAME

— En effet, reprit-ii.

— Mais moi je me souviens... oh! je me souviens de tout.

Un frisson s’empara de M. Hector Lemblin. Les paroles de Germain lui revinrent en mémoire comme un souvenir confus. Il crut que cette femme allait lui avouer quelque infâme intrigue et lui en demander pardon. 11 se trompait; elle reprit : — Hier, j’ai voulu coucher dans la chambre de feu madame Lemblin.

Ces paroles bouleversèrent le capitaine. Il entendit surle-champ sonner à ses oreilles comme un glss funèbre ces mots que la jeune femme lui avait dits le matin : « Dites-moi, votre femme ne serait-elle pas morte assassinée? » et la peur le reprit, — la peur que la Dame au gant noir n’eùt découvert son terrible secret. Mais elle souriait, '.elle,- le regardait d’un air affectueux. Sourit-on ainsi à un assassin? le regarde- t-on ainsi?

La Dame au gant noir coutinua : — C’était déjà , un méchant caprice que celui-là. Mais je voulais vous éprouver, je voulais voir si vous aimiez toujours votre femme.

— Madame... par pitié... supplia la capitaine, la sueur au front.

— Bien plus, poursuivit-elle, j’ai trouvé l’épreuve insuffisante et j’ai été odieuse.

M. Hector Lemblin était pâle et son regard avait une expression égarée.

— Alors ce matin, quand vous êtes venu dans ma chambre, dans cette chambre remplie pour vous de cruels

et funestes souvenirs, je ne sais quelle absurde histoire je me suis mise à vous conter..

Elle s’arrêta et le regarda, souriant toujours... Mais il était d’une pâleur livide, et on eût entendu les pulsations précipitées de son cœur.

— Une histoire de vision, de fantôme, un horrible conte imaginé par moi, et à l’aide duquel je voulais éprouver jusqu’à quel point vous aimiez encore celle... dont je dois prendre la place bientôt, acheva-t-elle en baissant modestement les yeux.

Ces derniers mots furent pour le capitaine la voix du sauveteur qui arrive à l’oreille de l’homme qui se noie. Tout ce qu’il avait souffert fut oublié, tout ce qu’il souffrait encore disparut. Il poussa un cri de bonheur et tomba à genoux, prenant les deux mains de la jeune femme et les portant à ses lèvres avec un enthousiasme fiévreux. Elle paraissait émue, tremblante, et elle essaya de dégager ses mains.

— Vous me pardonnez, n’cst-ce pas? fit-elle après un moment de silence.

— Si je vous. pardonne! s’écria-t-il.

— Ah! tenez, dit-elle, je suis bien excusable... j'étais jalouse.

Et dans ce dernier mot, elle mit une infernale coquetterie destinée à pulvériser le dernier grain de raison que cet homme à cheveux gris et qui se mourait d’un mal inconnu eût encore dans le cerveau.

Mais la Dame au gant noir se trompa; elle obtint un ef-

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