III
LA DAME
fet tout opposé. Ce mot de jalousie fut pour M. Hector Lembliu le son lointain du clairon qui réveille le vieux cheval de bataille depuis longtemps rendu au labour, lui fait dresser soudain la tète et lui arrache un hennissement de colère et d’orgueil. Il lui sembla que Germain, le valet
infidèle, Germain son complice, se dressait devant lui
avec son sourire narquois et plein d’insolence, et lui disait : — Mais, cher maitre, niais que vous êtes, ne voyezvous donc pas que cette femme vous trompe, et que chaque soir... à huit heures... un homme est introduit au château, tandis que vous courez les bois.
Chose étrange! tout à l’heure, il y avait dix minutes, quand la jeune femme était entrée, le capitaine venait de charger ses pistolets, plein de foi qu’il était dans les révélations de son valet... Eh bien, elle était entrée, il l’avait vue sourire, — et soudain le soupçon s’était évanoui, — et il avait jeté à Germain ce regard de mépris dont on foudroie les calomniateurs. Maintenant, au contraire, Germain n’était plus là; il était seul avec elle, lui, Hector Lembliu, tenant ses deux mains dans les siennes, l’écoutant avec extase, s’enivrant de sou regard et la voyant rougir... Et voilà qu’à ce seul mot de jalousie il tressaillait, que les confidences du valet, lui revenaient en mémoire et qu’il bondissait sur sou siège et pâlissait de courroux comme s’il eût vu la foudre tomber à ses pieds.
— Mou Dieu ! s’écria la jeune femme, qui remarqua ce brusque changement opéré eu lui dans l’espace d’une se-
conde, qu’avez-vous, monsieur? vous êtes pâle... vous tremblez...
— Moi?... mais non... vous vous méprenez... je n’ai rien... dit-il.
— Ah ! vous me trompez... vous souffrez...
— Eli bien! oui...
— Est-ce encore ce fatal souvenir? Mon Dieu ! je ferai pourtant tout de qui dépendra de moi... pour vous faire... oublier...
Et il sembla au capitaine qu’elle était, à son tour, frémissante et eu proie à une vive émotion. Le cœur humain est ainsi fait qu’il devient fort de la faiblesse d’autrui. Cet hdmme, tout à l’heure plus tremblant qu’un enfant, recouvra une somme d’énergie équivalente à celle que paraissait perdre la jeune femme, et il attacha sur elle un regard pénétrant. On eût dit qu’il voulait, de ce regard, sonder les replis les plus mystérieux du cœur de la Dame au gant noir. Mais le cœur de cette femme était impénétrable comme l’immensité.
Il lui prit de nouveau la main: — Écoutez, dit-il, écoutez-moi patiemment.
— Mon Dieu! qu’est-ce donc encore? fit-elle avec effroi.
— Écoutez-moi, quelque folie que je puisse vous dire.
— Soit! parlez.
— Vous m’avez forcé de reprendre Germain, le valet qui sort d’ici.
— Oui, je vous y ai engagé.
— Pourquoi?
Elle fronça le sourcil, l’espace d’un quart de seconde, puis le sourire revint à ses lèvres.
— Mais, dit-elle, parce que, tandis que vous étiez à Paris, cet homme est venu se jeter à mes genoux, me suppliant d’intercéder pour lui, et qu’il m’a paru vous être tout dévoué.
Mais en dépit du ton ingénu avec lequel elle lui donnait cette explication, le capitaine ne parut point satisfait. Ce fut avec une sorte de défiance qu’il la regarda : — N’est-ce que pour cela? demanda-t-il.
— Absolument. '
— C’est bizarre...
Et il devint rêveur en apparence, tandis qu’un fauve éclair jaillissait de ses yeux, mornes d’ordinaire.
— 'Bizarre ? répéta-t-elle ; que trouvez-vous de bizarre en cela ?
— Tenez ! dit-il avec, une explosion de franchise, pardonnez-moi... mais moi aussi...
11 hésita.
— Voyons, parlez, répliqua-t-elle avec une sorte d’impatience.
— Eh bien, je suis jaloux...
— Jaloux ! s’écria-t-elle avec un franc éclat de rire.
— Oui...
— Jaloux de quoi?
Il courba le front et se tut.
— Jaloux de qui? à propos d’un laquais? Savez-vous,
fit-elle avec hauteur, que ceci devient de l’impertinence, monsieur ?
— Oh! pardonnez-moi, répondit-il, vous ne m’avez pas compris.
— Mais enfin... expliquez-vous!
— Eh bien! cet homme...
— Quel homme ?
— Germain, ce... laquais... là, tout à l’heure, il m’a dit d’étranges et d’odieuses choses...
— Que vous a-t-il dit?
— Madame, madame, supplia le capitaine redevenu tremblant et plein d’hésitation, au nom du ciel, répondez-moi...
— Mais parlez donc... questionnez! Que voulez-vous savoir?
— Pourquoi vous m’avez imposé l’obligation de sortir chaque soir du château... à huit heures?...
— C’est mon secret, dit-elle avec un calme qui exaspéra le capitaine.
— Ah! s’écria-t-il, Germain ne m’a pas trompé! Je v sais pourquoi maintenant...
Elle attacha sur lui ce regard étrange, terrible dans sa tranquillité, ce regard de reptile charmeur, plus terrible qu’un regard de courroux.
— Voyons ! repartit-elle, que vous a dit Geriîiain?
— Que chaque soir, tandis que je sortais, un homme se présentait au château, s’écria le capitaine, qui oublia toute retenue et toute mesure.
ni . 48.
LA DAME
Certes, la colère du capitaine ne demandait qu’à aller croissant; si la Dame au gant noir se fût indignée, si elle eût nié, bien certainement, comme toutes les natures faibles qui se montent tout à coup au diapason de la colère, M. Hector Lemblin eût élevé la voix plus haut encore. Mais elle arrêta cet élan de courroux d’un seul mot : — C’est vrai.
Ainsi elle ne daignait pas même nier ; elle avait le front haut, le regard calme, une voix assurée et tranquille. Ce fut comme un coup de foudre pour le capitaine, qui demeura un instant bouche béante et l’œil hébété.
— Germain est un serviteur fidèle, dit-elle, il est chatouilleux à l’endroit de l'honneur de son maître et vous avez bien fait de le reprendre à votre service.
— Ainsi vous l’avouez? balbutia le capitaine.
— Je l’avoue...
— Un homme vient au château...
— Tous les soirs...
— Et... cet homme? interrogea-t-il en retrouvant le ton de l’irritation, cet homme... quel est-il?
— Vous ne le saurez pas.
Et la Dame au gant noir se prit à sourire en le regardant: — En vérité, poursuivit-elle, vons êtes singulièrement oublieux de nos conventions, monsieur.
■ — Madame...
— Ne vous ai-je pas dit, lorsque vous m’avez demandé ma main à genoux, que ma vie était pleine de mystère?..,
— C’est vrai, mais.,, . .
AU fi A NT NOUS
— Mais? fit-elle en souriant toujours.
— Vous ne m’aviez pas dit que... vous aviez...
Le capitaine n’acheva point.
La Dame au gant noir se leva avec l’indignation d’une reine outragée et foudroya le capitaine d’un regard de mépris : — Assez, monsieur! vous vous oubliez avec moi jusqu’à l'insolence ! Je ne suis point encore madame Lemblin, souvenez-vous-en, et jusqu’à ce jour je ne dois compte de mes actions qu’à Dieu.
Elle se dirigea vers la porte : — Adieu ; dit-elle, je pars dans une heure... Adieu...
Mais M. Hector Lemblin aimait; il aimait comme im fou, comme un misérable, comme uivlàche. En voyant cette femme qui venait de lui avouer qu’un inconnu était chaque soir introduit auprès d’elle, en la voyant prête à sortir et résolue à quitter Ruvigny, il perdit la tête, et il courut après elle, se jeta à genoux, joignit les mains, demanda grâce...
Et c’était un navrant et honteux spectacle que celui de cet homme dont les cheveux blanchissaient, qui avait l’apparence d’un vieillard, prosterné et pleurant aux pieds de cette femme qui se jouait de lui comme le tigre fait de sa proie avant de la tuer d’un coup de sa puissante griffe.
En eut-elle pitié ou bien voulut-elle prolonger cette terrible comédie dont chaque scène dévorait un lambeau de la vie déjà brisée de cet homme? Mystère! Mais elle revint sur ses pas, lui ordonna de se relever et le regarda fixement : — A votre tour, dit-elle, écoutez-moi, monsieur.
LA DA MF
Il pleurait et la contemplait avec l’adoration d’un sauvage pour son idole. — Écoutez-moi bien, poursuivitelle. Vous prétendez m’aimer, et il faut bien que cela soit pour qu’un homme comme vous oublie la dignité de son sexe jusqu’à se jeter à genoux et sangloter comme un enfant.
— Oh! oui... je vous aime... murmura-t-il.
— Vous voulez m’épouser?
— Oui... sans vous désormais la vie est pour moi un supplice.
— Eh bien ! cela ne peut être qu’à une condition.
— Parlez... j’obéirai.
— Cet homme, cet inconnu, dont vous êtes jaloux...
Il frissonua, mais il se tut.
— Cet homme reviendra ici tous les soirs.
Il courba le front en homme résigné à tontes les hontes.
— Et tous les soirs, à huit heures, vous quitterez le château.
Ce qui se passa au château de Ruvigny pendant les deux jours qui suivirent peut se résumer en quelques lignes. Dompté, fasciné par cette femme, le capitaine souscrivit à toutes les conditions qu’elle lui imposa, il accepta toutes ses volontés. Depuis le matin, Germain avait de uouveau disparu. Le soir, après le dîner, le major Arleff, fit un uouveau signe d’intelligence à M. Hector Lembliu, un signe qui voulait dire : Allons! l'heure de quitter le château est venue. ; • • . • - ■ . *
Et le capitaine, subjugué par un regard de cette énigme devenue femme, se leva, suivit le major, monta à cheval avec lui et courut dans les bois pendant deux heures, sans que son compagnon daignât lui adresser la parole. A dix heures, ils revinrent.
— Sonnez donc du cor, lui dit brusquement le major.
Et le capitaine sonna une fanfare joyeuse, tandis qu’il avait la mort dans l’àme et pensait : « Voici le moment où prévenu de mon retour, mon rival heureux peut-être, quitte le château. »
Le lendemain il recommença. Le troisième jour, le comte Arleff lui dit au moment de quitter la table : — Capitaine, je vais vous laisser faire votre promenade tout seul aujourd’hui, je suis un peu souffrant. — Allez! dit la Dame au gant noir,
Et il se leva, et, comme la veille, il quitta le château.
Ce que le capitaine avait souffert, depuis trois jours, en proie à toutes les tortures de la jalousie, est impossible à redire. En trois jours il avait vieilli d’une année. Deux voix s’élevaient en lui à toute heure, parlant tour à tour et tour à tour se dominant. L’une qui lui criait : — Cette femme se joue de toi, cette femme te trompe... tu vas mettre le comble à ton déshonneur en l’épousant. L’autre voix répondait: — Tu l’aimes, cette femme... innocente ou coupable, tu l’aimes... Elle est devenue ta vie tout entière... Courbe donc la tête, infâme, et obéis...
Et ces deux voix s’élevèrent de nouveau dans le cœur de M. Hector Lemblin au moment où il sortait du château,
Ziî LA DAME
et clics raccompagnèrent jusqu’à l’entrée dç cette foret dans laquelle il était condamné à errer pendant deux heures.
Mais, ce soir-là, il aperçut un homme qui se tenait au hord du chemin, les bras croisés et paraissait attendre. Cet homme vint à lui et lui dit d’un tou railleur : — Hé ! hé! capitaine Lemblin, mon cher maître, on vous a donc laissé tout seul aujourd’hui? Peste! il parait qu’on a confiance en vous...
Le capitaine reconnut la voix de Germain,
Germain prit sans façon la bride du cheval de son maître.
— Bah ! lui dit-il, vous êtes à cheval et moi à pied, c’est incommode. Mettez donc pied à terre, que nous causions un peu, capitaine!
En ce momeut-là, le capitaine était en proie à son accès de ja.ousie : malgré son ton plein d’arrogance, Germain fut le bienvenu. D’ailleurs, cet homme avait fini par prendre sur son maître une sorte d’empire. Ce n’était plus Germain qui était le valet et qui obéissait, c’était M. Hector Lemblin.
Le capitaine mit donc pied à terre.
— D’où viens-tu? pourquoi es-tu là? demanda-t-il; pourquoi es-tu encore parti du château ?
— Ali! ma foi! dit Germain, je suis parti parce que cela me dégoûtait de vous voir ainsi enjôlé.
— Germain !...
— Oh ! je sais bien ce que vous allez me dire, parbleu ! continua le valet d’un air moqueur. Vous l’aimez... elle vous aime... que sais-je?
Le capitaine froissait dans sa main la poignée de sa cravache.
— Un homme qui aime, poursuivit Germain, c’est si lâche !
— Tais-toi!
— Non pas, non pas, mon cher maître, dit le laquais avec une fermeté railleuse, voici deux jours que je viens ici avec l’espoir que le major vous faussera compagnie et que je pourrai vous parler... Je vous rencontre seul, et j’en profite. Il faut que je me débarrasse de tout ce que j’ai sur le cœur...
Germain prit le cheval par la bride et l’attacha à un arbre. Puis il entraîna son maître sur le rebord d’un fossé.
— Asseyons-nous là, dit-il.
Le capitaine obéit avec soumission. <
— Voyons, continua Germain, que vous a-t-elle dit?
— Elle m’a dit, répondit le capitaine, qu’elle recevait, en effet, un homme au château.
— Tiens! elle est franche, au moins. Après?
— Eh bien! rien ne prouve que cet homme soit...
— Bon! je comprends... et d’ici je vois la scène. Vous avez voulu jouer à l’Othello...
la dame
Le capitaine se tut.
— Alors, elle s’est levée, iudiguée, elle vous a menacé de partir...
— C'est vrai.
— Vous vous êtes jeté à genoux et avez demandé grâce.
— Hélas!
— Aussi, comme les femmes sont moins crédules que nous et quelles savent profiter de leur victoire, elle vous a fait des conditions nouvelles.
— Non.
— Je m’entends, elle a obtenu que vous continueriez à sortir chaque soir.
— Germain, dit le capitaine chez qui la voix de l’amour s’élevait de nouveau, cette femme a un mystère dans sa vie.
— Bah! je le connais, ce mystère, moi, Germain, moi qui vous parle.
— Tu le connais ?
— Parbleu !
— Ah! tu parleras aujourd'hui... tu parleras, j’imagiuc...
lit l’accent du capitaine devint impérieux comme une menace.
— Je parlerai.
lit Germain ajouta, avec son sourire insolent et moqueur: — Ce mystère, mon cher maitre, c’est un joli euue h un me de vingt-six uus, à fine moustache, à taille
élancée, qui est venu de Paris tout exprès pour courir après ses amours.
— Tu mens ! tu mens !
— Je vous prouverai le contraire.
— Quand?
— Ce soir même.
— Germain, prends garde f
Germain se prit à rire.
— Êtes-vous simple! dit-il; vous demandez des preuves, et , lorsqu’on vous les donne, vous avez peur et n’osez plus...
— Oh! je n’ai pas peur, s’écria M. Lemblin avec fureur, et si je pouvais voir cet homme à ses genoux...
— Vous le verrez...
— Dis-tu vrai ?
— Je vous le jure.
Puis Germain regarda son maitre: — Savez-vous, ditil, qu'au train dont vous allez, vous n’avez pas un mois de vie?... Vous avez vieilli de dix ans...
Et, comme le capitaine ne répondait pas et paraissait de nouveau frappé de prostration, Germain le força à se relever: — Venez donc, lui dit-il, venez avec moi... vous verrez si je mens...
— Allons ! murmura le capitaine avec la voix d’un homme qui marche à la mort.
Germain laissa le cheval attaché au premier arbre d c la forêt. Puis il prit son maitre par le bras et l’entraîna.
ni 19
3ÎG
LA DAME
Un petit sentier conduisait au bord de la mer en descendant un vallon rapide creusé entre les falaises. Ce fut ce sentier que le valet fit prendre à son maitre.
— En passant par là, lui dit-il, personne ne vous verra rentrer au château.
Le capitaine marchait d’un pas chancelant, la tête inclinée sur la poitrine. Eu ce moment, il se repentait presque d’avoir écouté Germain. A l’heure où celui-ci lui promettait la preuve de la trahison de cette femme qu’il aimait, cet homme qui devait éprouver une à une toutes les hontes et toutes les lâchetés, cet homme aurait voulu que Germain mourût frappé d’apoplexie eu chemin.
Un moment il songea à le tuer, mais il n’avait pas d’armes sur lui, et Germain était un homme jeune et vigoureux qui l’eût assommé d’un coup de poing, tant lui, Hector Lcrnhliu, était devenu faible et débile. D’ailleurs, le poignet de fer du valet étreignait son bras et l’entraînait.
— Venez-vous? disait la voix mordante et railleuso du dénonciateur.
Et Germain marchait d’un pas rapide, forçant son maitre à le suivre.
Ils arrivèrent ainsi au pied des falaises, longèrent la grève un moment et atteignirent cet escalier taillé dans le roc par les douaniers et que le brillant et jeune lieutenant Lemblin gravissait jadis tous les soirs pour aller re*
joindre sa bien-aimée Marthe de Chatenay. Germain continuait à entraîner son maitre.
— Vous savez, lui dit-il tout bas, que cette dame s’est emparée de ce joli boudoir que feu le général avait si luxueusement décoré pour madame...
— Oui!... oui!... murmura le capitaine à qui le souvenir de sa femme arrachait toujours un brusque tressaillement.
— Ce boudoir, vous le savez, poursuivit Germain, est attenant au grand salon vert.
— Je le sais.
— Dans le salon, il y a une cheminée avec une glace sans tain qui permet de voir dans le boudoir.
— Après? üt le capitaine avec une fiévreuse impatience.
— C’est au salon vert que je Vais vous conduire.
— Ils sont donc dans le boudoir.
Et le capitaine articula cette question en frissonnant de rage.
— Oui. Venez»
Ils gravirent l'escalier} arrivèrent à la plate-forme et la traversèrent pour gagner une porte vitrée qui donnait sur un corridor du château. Ce corridor conduisait à ce que Germain nommait le salon vert. Mais sur le seuil de Cette pièce Germain s’arrêta:
— Capitaine, dit-il, j’ai dans md. pdchè la Clef du saloii Vert, et vous n’entrerez qu’apres m’avoir fait une promesse.
LA DAME
— Parle ! est-cc encore de l’argent que tu veux?
— Non.
— Qu’est-ce donc alors?
— Votre parole que vous ne ferez pas d’esclandre.
— Je veux tuer cet homme.
— Oh ! je ne m’y oppose pas, dit Germain, mais ce n’est pas ce que je veux dire.
— Explique-toi...
— Vous aller entrer dans le salon, et quand vous aurez vu...
— Eh bien ?
— Eh bien ! vous sortirez...
— Mais je veux le tuer 1
— Vous attendrez qu’il sorte et qu’il traverse la plateforme. •
— Soit!
— Me le jurez-vous ?
— Je te le jure !
— Très-bien!
Germain tira une clef de sa poche et ouvrit la porte du salon.
— Marchez sur la pointe du pied, dit-il. Pas un cri, pas un geste...
Il lui serra fortement le bras, le fit entrer dans le salon. Un épais tapis assourdissait le bruit de leurs pas. La glace sans tain placée au-dessus de la cheminée et qui permettait de voir dans le boudoir voisin, était recouverte d’un rideau de soie verte. Mais ce rideau, qui laissait passer
AU GANT NOIK
une clarté mate, était légèrement écarté vers les bords de la glace, et l’œil du capitaine put plonger à travers cet étroit espace.
— Regardez! lui dit Germain.
Le capitaine regarda. 11 regarda et se cramponna soudain au bras de son valetde chambre pour ne pas tomber. Mais son émotion était si forte qu’il ne put ni faire un mouvement ni jeter un cri.
Voici ce que vit le capitaine Hector Lemblin. La pupille du major Arleff était assise dans un grand fauteuil roulé près du feu. Auprès, d’elle, à genoux sur un tabouret, Armand, le fils du colonel, tenait une de ses mains et lui parlait avec animation. Que lui disait-il? A quel degré de passion était-il arrivé ? Le capitaine ne put rien entendre, car on parlait bas, et la glace sans tain ne laissait parvenir aucun son jusqu’à lui. Mais elle écoutait en souriant; son sourire était si enchanteur, si séduisant, si plein de voluptueuses promesses, que le malheureux capitaine eut froid au cœur à partir de ce moment. Il ne doutait plus!
Mais la main de fer de Germain l’entraîna de nouveau.
— Venez, venez, lui dit le valet.
Et il le força à sortir du salon dont il referma la porte.
Lorsqu’ils se retrouvèrent dans le corridor, Germain regarda son maître. Le capitaine avait la pâleur de la mort sur le visage. Il tremblait de tous ses membres et se soutenait à peine.
LA DAM K
— Comme vous l’aimez, murmura le valet, peste !
Et il appuya son maître contre le mur.
— Je crois décidément, dit-il, que je n’ai pas besoin d’aller vous chercher vos pistolets, vous n’auriez pas la force de les tenir.
Mais à ces mots le capitaine se redressa, un éclair jaillit de ses yeux, son tremblement nerveux disparut, et il retrouva sa vieille énergie de soldat d’Afrique.
— Oh ! dit-il, tu te trompes, Germain, tu te trompes.
— Bah! vous tremblez comme une femme.
— J’aurai la force de les tuer tous deux.
— Non, pas tous deux, dit Germain.
— Oh ! les infâmes !
— Lui, si vous voulez... mais elle, non.
— Elle, qui me trahit?
— Ah! dit Germain avec un accent cruel, vous voulez donc passer votre vie à tuer des femmes?...
Ces mots écrasèrent le capitaine.
— Marthe ! Marthe ! toujours Marthe !... murmura -t-il tout bas.
Germain le fit sortir du corridor.
— Voyons! lui dit-il, voulez- vous, oui ou non, vos pistolets ?
— Si je les veux!
Le capitaine retrouva ses jambes de vingt ans, et, porté par la haine, il courut à sa chambre à coucher et y prit ses armes. Germain le suivait. Alors le capitaine fit jouer
les batteries des pistolets l’une après l’autre et vérifia les amorces.
— Quand la haine guide le regard, dit-il, chaque balle porte.
— Allons! dit. Germain.
Le valet conduisit son maître sur la plate-forme et l’y fit placer à vingt pas de cette porte-fenêtre par où Armand devait sortir.
— Mettez-vous là, dit-il, dans dix minutes je passerai avec lui.
— Toi!
— Parbleu ! ne vous ai-je pas dit que je jouais un double rôle?
— C’est vrai,
— Je feins de vous trahir pour cette dame, qui me paye grassement, la chère petite, mais, en définitive, c’est elle que je trahis pour vous. En doutez-vous, maintenant ?
— Non.
— Surtout, continua Germain, faisant un pas de retraite, n’allez pas faire do bêtises, mon honorable maître, et vous tromper...
— Je viserai juste.
— Ce n’est pas cela que je veux dire. Ne me prenez pas pour lui...
Le capitaine étreignit la crosse de ses pistolets avec fureur.
— Il a la tète de plus que moi, ne l’oubliez pas.
LA DAME
— Non! cours! dit le capitaine bouillonnant de fureur et d’impatience.
— Au reste, acheva Germain en s’en allant, je parlerai, je lui dirai: « Venez vite! nous n’avons pas de temps à perdre. » Vous reconnaîtrez bien ma voix, que diable!
— Oui, va...
Germain disparut. Le capitaine demeura seul, appuyé au parapet de la plate-forme, un pistolet de chaque main.
Dix minutes s’écoulèrent. Ces dix minutes eurent pour lui la durée de dix années. Cet homme usé par le crime, vieilli par le remord, naguère courbé sous la honte, et qui, un moment, à la vue de ce jeune homme agenouillé devant la femme qu’il aimait, avait senti ses dernières forces l’abandonner, cet homme était redevenu tout à coup le capitaine Lemblin d’autrefois, le soldat violent, énergique et vigoureux. Sous l’influence de sa haine et de sa jalousie, il attendait de pied ferme ce jeune homme sur lequel il allait diriger le canon de ses pistolets avec la sûreté de main d’un spadassin. Son cœur seul battait d’émotion. Le reste de sa personne était calme. Il avait le sang-froid d’un vieux braconnier à l’affût.
Enfin, un bruit de pas se fit entendre dans le corridor. Le capitaine serra la crosse de ses pistolets. Un homme parut sur le seuil de la porte-fenètre. Hetor Lemblin leva son pistolet à la hauteur de la tète de cet homme, mais il ne tira pas. Il avait reconnu Germain.
En ce moment, fidèle à sa promesse, Germain disait à mi-voix: — Venez... venez vite !
Et le capitaine vit apparaitre un second personnage qui, sur les pas du valet, traversa rapidement la plate-forme, et se dirigea vers l’escalier qui descendait à la mer. Alors le capitaine n’hésita plus. Il leva son pistolet de nouveau, ajusta Armand et fit feu...
Armand, au moment où la détonation retentit, avait déjà le pied sur la première marche: il ne tomba point... Bien au contraire, il se retourna vivement et poussa un cri. Le capitaine l’avait manqué du premier coup sans doute. Mais il prit aussitôt son second pistolet, ajusta de nouveau et serra le doigt.
Un deuxième éclair se fit...
Et à la lueur de cet éclair, le capitaine Hector Lemblin vit le jeune homme dégringoler et disparaître du haut de l’escalier dont il n’apercevait, lui, que les deux premières marches.
Armand était-il mort, ou bien Germain l’entrainait-il ? Le capitaine, ivre de rage, voulut s’en assurer et il s’élança vers l’escalier. Mais soudain un obstacle invincible l’arrêta. Une femme venait d’apparaitre sur le seuil de la plate-forrne, et cette femme n’avait eu qu’à étendre la maiu pour l’arrêter dans sa course furieuse.
Celte femme élevait son doigt dans la direction du front du meurtrier, puis elle fit un pas à sa rencontre et prononça un seul mot : — Assassin!
Hector Lemblin recula épouvanté, et les pistolets fumants échappèrent à sa main et tombèrent sur les dalles de la plate-forme.
La Dame au gant noir, car c’était elle, fit encore un pas en avant, tandis que le capitaine reculait devant elle comme devant une apparition sinistre : — Assassin! répéta-t-elle.
Et, comme il reculait toujours, elle continua à marcher, son doigt étendu vers le front du meurtrier. On eût dit qu’elle voulait y imprimer une tache indélébile, un stigmate infamant qui ne disparaîtrait qu’avec la mort.
Le capitaine, en reculant, se trouva bientôt acculé à l’extrémité de la plate-forme et adossé au parapet. Alors, sans terreur, avec l’audace d’une femme qui méprise les meurtriers, elle saisit le bras de cet homme immobile maintenant et dont la gorge crispée ne pouvait livrer passage à aucun son,
— Tuez-moi donc aussi! lui dit-elle, tuez-moi comme lui.
Il la regardait d’un œil hagard et brillant de folie.
— Puisque vous vous êtes cru le droit, continua- t-elle, de tirer sur l’homme qui était à mes genoux, vous à qui je ne suis rien, vous dont je ne porte pas encore le nom, pourquoi ne me tuez-vous pas aussi ?
Et comme il se taisait et chancelait sur ses jambes prêt à tomber à genoux, elle lui tourna le dos et laissa bruire
un éclat de rire moqueur entre ses lèvres : — Ah ! dit-elle en s’éloignant, j’avais prévu ce dénoùment, j’avais prévu que votre laquais me trahirait et que vous manqueriez à votre serment. Ce matin, le comte Arleff est entré dans, votre chambre, et il a enlevé les balles de vos pistolets.
Le capitaine poussa une exclamation étouffée: — Celui que vous croyez avoir tué se porte à merveille, acheva la Dame au gant noir.
Elle s’éloigna à ces mots, et le capitaine, pétrifié, n’eut pas la force de la suivre... Il entendit un bruit de portes qui se fermaient.
La femme qu’il aimait, cette femme qui le trahissait, et qu’il adorait malgré tout et plus que jamais, était rentrée chez elle et s’était éloignée sans même lui donner une explication ou lui en demander une. Tant de secousses, tant d’émotions diverses, avaient brisé chez cet homme, jadis si fort, jusqu'à son énergie physique. Il s’affaissa lourdement sur lui-mème et demeura longtemps sur le sol en proie à une sorte de délire qui lui enleva jusqu’au sentiment de son existence.
Germain, deux heures après, le retrouva à la même place, dans le même état, et le transporta dans sa chambre, où il le jeta tout vêtu sur son lit. ...«.,
Le lendemain, quand le jour arriva, le capitaine avait le visage inondé de pleurs et achevait d’ahdiquer les derniers droits de l’homme. Ce n’était plus qu’un enfant sans force et sans raison. Le major Arleff entra brusquement chez lui.
— Monsieur, lui dit-il, nous partons ma pupille et moi, dans une heure, et je viens vous faire mes adieux.
Le capitaine leva sur lui un regard hébété et ne répondit pas.
— Je ne sais pas, poursuivit le major, ce qui s’est passé hier; j’étais dans mon lit, souffrant d’un accès de goutte, mais j’ai entendu deux coups de feu. Ce matin, ma pupille est venue me déclarer qu’elle renonçait à vous épouser, par la crainte qu’elle avait d’être assassinée un jour.
Le major prononça ces mots avec une parfaite indifférence, et comme M. Hector Lemblin gardait toujours un silence farouche, il continua : — Vous savez, monsieur, que le coffret que nous avons trouvé vide renfermait une somme d’un million.
— Je le sais... balbutia le capitaine avec distraction.
11 songeait à la Dame au gant noir, à cette femme qu’il aimait avec rage, avec délire, et que peut-être il ne verrait plus.
— Cette somme, poursuivit le major, vous vous en êtes déclaré responsable.
— Hé ! monsieur, s’écria le capitaine Lemblin, prenez ma fortune entière, si vous voulez ; je suis las de la vie et ne demande plus qu’à mourir.
Et comme il était écrit que ce grand coupable gravirait un à un tous les échelons de l’expiation, et que, jusqu’au dernier moment, il irait dépouillant les tristes et suprêmes lambeaux de la dignité humaine, il se jeta à ge-
noux devant le comte Arleff, lui prit les mains, et lui dit d’une voix entrecoupée de larmes : — Monsieur, vous avez des cheveux blancs, et les vieillards ont le cœur meilleur que ceux qui n’ont jamais souffert ; me refuserez-vous la grâce que je vous demande si humblement ?
— Parlez, dit le major ému.
— Monsieur, reprit le capitaine, je vais me tuer dans une heure, puisque dans une heure cette femme que j’aime plus que la vie, vous le savez, quelque étrange et cruelle que soit sa conduite envers moi, va me fuir pour toujours. Eh bien, au nom de ce que vous avez aimé le plus tendrement, je vous en supplie, obtenez à cet homme qui va mourir une dernière entrevue, ne fût-elle que d’une minute...
Et M. Hector Lembliu pressait les mains du major avec une fiévreuse effusion. Celui-ci parut touché.
— Attendez-moi, dit-il, je reviens...
Il sortit et passa dans l’appartement occupé par sa prétendue pupille.
— Eh bien ! demanda froidement cette dernière, qui paraissait s’attendre au prompt retour du major.
— Madame, dit le comte Arleff avec émotion, vous êtes implacable comme la destinée.
— Mon bon Hermann, dit-elle, cessez donc de vous apitoyer sur ce misérable.
— Ah I c’est que, dit le comte, il est arrivé au dernier degré de l’abaissement : je l’ai vu se traîner à mes genoux.
— L’heure du châtiment suprême approche; il est au terme de ses souffrances.
— Ah! tuons-le tout de suite, mais ne prolongeons pas de tels supplices, je vous en conjure.
Elle haussa les épaules et arrêta sur le major ce regard plus froid qu’une lame d’acier.
— On voit bien, dit-elle, que vous n’avez pas pleuré nuit et jour pendant quatre années, face à face avec un souvenir, croyant toujours voir devant vous un spectre ensanglanté.
Le major se tut et courba la tête.
— Vous l’avez vu ? reprit-elle
— Oui.
— Comment est-il ?
— Il demande à vous voir.
— Envoyez-le-moi.
Le major sortit.
Deux minutes après son départ, la Dame au gant noir vit apparaître sur le seuil une sorte de spectre ambulant qui marcha lentement vers elle et se mit silencieusement à genoux. C’était le capitaine Hector Lemblin, dont la nuit qui venait de s’écouler avait achevé de blanchir les cheveux.
Mais la Dame au gant noir, cette vivante énigme, avait le don des transformations les plus rapides et les plu| inattendues...
La femme indignée qui, la veille, l’avait appelé assassin, cette femme qui à l’instant même parlait d’un
ton hautain et le mépris aux lèvres, n’existait plus. Celle devant qui le capitaine s’agenouilla était calme, souriante, et son regard respirait la bonté. Elle tendit la main à Hector Lemblin et lui dit : — Votre dernière preuve d’amour me désarme et je vais tout vous dire...
La raison du capitaine avait déjà reçu tant de secousses, qu’il regarda la jeune femme avec une sorte de stupeur, et sembla se demander s’il n’était pas encore la jouet d’un rêve.
Mais elle le releva, le fit asseoir auprès d’elle, et tandis qu’il obéissait avec la docilité d’un enfant : — Oui, dit— elle, je vais tout vous dire, et quoi que vous ayez pu voir hier, quelque accablantes que soient les preuves qui semblent s’élever contre moi, vous comprendrez que je suis toujours digne de devenir votre femme et de porter votre nom.
— Ab ! s’écria-t-il, ne me- dites rien, c’est inutile, je vous crois.
— Non, je vous dirai tout.
— A quoi bon ? fit-il en se remettant à genoux devant elle, je vous aime...
— Eb bien ! c’est parce que vous m’aimez que vous devez tout savoir... il le faut...
Elle le contraignit à se relever et à s’asseoir à côté d’elle. Puis elle étendit vers lui sa main droite et lui dit :
— Savez-vous pourquoi cette main est gantée de noir ?
Il secoua négativement la tète.
— Écoutez, continua-t-elle : j’ai cette main gantée de
LA DAME
noir parce qu’elle est couverte du sang du seul être que j’aie aimé autrefois...
Le capitaine tressaillit.
— Et que je me suis juré de n’ôter ce gant et de n’effacer la trace de ce sang que lorsque les assassins auraient été punis. Or, — poursuivit-elle, taudis que le capitaine regardait avec une stupeur croissante, — je suis venue en France guidée par un but de vengeance et je me suis mise à la recherche d’un homme qui m’aimàt assez pour devenir une épée vivante entre mes mains. Cet homme, c’est peut-être vous...
Le capitaine se redressa tout d’une pièce.
— Oh! parlez, dit-il, nommez les meurtriers, et je frapperai! car je suis votre esclave.
— Je le crois, dit-elle, et je le crois parce que je vous ai fait subir épreuves sur épreuves, mais celle d’hier est la dernière. A présent, je vous connais, et j’ai foi en Vous.
— Mais, balbutia le capitaine, cet homme... qui...
— Cet homme que vous avez vu à mes genoux ?
— Oui.
— C’est l’homtoe que je hais et à qui je souriais pour irriter votre jalousie. Cet homme, vous devez le tuer...
— Je le tuerai. Où est-il? Dites-moi son nom, répondit le capitaine qui, une fois encore, redevint homme...
— Son nom ? il est inutile que vous le sachiez, mais je vous dirai où vous le rencontrerez.
— Dites.
— Pas encore... ce soir...
— Ainsi, demanda-t-il en tremblant, vous ne partez pas ?
— Non.
— Et je puis vous aimer encore?
— Oui, aimez-moi.
— Et... vous m’épouserez? interrogea-t-il avec la naïveté d’un enfant.
— Peut-être, si vous tuez l’homme que je hais...
— Je le tuerai.
— Bien, .dit-elle, maintenant oubliez le mal que je vous ai fait et soyez patient et calme jusqu’à ce soir...
— Je le serai, je vous le jure...
Elle causa avec lui une heure encore, déployant toutes les richesses de son esprit, achevant d’éblouir et de fasciner cette imagination troublée qui marchait à grands pas vers la folie. Puis elle le renvoya pour faire, disaitelle, sa toilette de la journée, et,lorsqu’il fut parti, la joie et l’espoir au cœur, cet homme qui était entré chez elle avec la désespérance d’un mourant, elle agita un cordon de sonnette et Gçrmain parut.
— Arrangez-vous, dit-elle, mais il faut que M. Armand tienne un billet de moi avant ce soir.
— 11 l’aura, madame.
— Vous en chargez-vous?
— Certainement.