‹ La dame au gant noirChapitre 13 sur 18 · LA D A · texte numérisé non relu

LA D A

La Dame au gant noir prit une plume et écrivit :

« Cher Armand,

» J’ai une minute à peine pour vous rassurer. Malgré les périls auxquels vous m’avez exposée la nuit dernière, malheureux enfant, je suis saine et sauve et je songe à trouver un moyen de vous revoir.

» Je ne puis vous rien dire encore sur tous les mystères qui m’environnent, mais ce soir peut-être saurez-vous bien des choses.

» Adieu, aimez-moi, et trouvez-vous à huit heures au lieu de notre premier rendez-vous. »

Un trait de plume fut la signature de cette mystérieuse épitre.

Germain partit. Trois heures après, il était de retour. Armaud tenait le billet.

Quand le soir fut venu, la Dame au gant noir fit appeler le capitaine Hector Lembliu et s’enferma avec lui dans sa chambre.

— Mon ami, lui dit-elle alors, on me venge quand on m’aime.

— Je suis prêt, dit-il.

Et il ajouta avec un sourire : — Et cette fois vous ne retirerez point les balles de mes pistolets.

— Laissez là vos pistolets, dit-elle, mon ami, est-ce que vous voulez recommencer la scène d’hier?

— Mais, fit le capitaine avec la stupidité d’un soudard

à cheval sur sa consigne, ne m’avez-vous pas dit de tuer

cet homme ?

— Sans doute.

— El; bien ! alors ?

— Mais en duel, loyalement...

— Je me battrai avec lui, c’est bien ainsi que je l’entends.

— Mais il n’aura pas d’armes, ce soir, là où vous le rencontrerez.

— Il prendra l’un de mes pistolets.

— Non, dit la Dame au gant noir, il n’est pas loyal de forcer un homme à se battre à l’heure même où l’on, vient de le provoquer. L’émotion qui résulte pour lui d’une provocation lui occasionne un désavantage incontestable.

— C’est vrai, dit le capitaine, frappé de la justesse de cette observation ; qne faut-il donc que je fasse ?

— Écoutez-moi. Il y a sur la côte, à l’ouest, à une lieue d’ici, un endroit où vous pouvez vous rendre à cheval, parle sentier qui longe les falaises. Cet endroit se nomme le passage des Douaniers.

— Je le connais.

— C’est là que vous allez vous rendre.

— Ah!

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— C’est là que cet homme se trouvera à huit heures m’attemlant. C’est là qu’il vous rencontrera.

— Fort bien, je pars.

— Attendez. Vous partirez sans armes, et lorsque vous le verrez arriver à cheval , vous irez à lui et lui direz : « N’attendez pas ce soir la Dame au gant noir.

» — Pourquoi ? » vous demandera-t-il peut-être.

— Que lui répondrai-je?

— Vous lui direz que vous êtes celui qui a fait feu sur lui hier au soir.

— Rien que cela?

— Il comprendra et se mettra sans doute à vos ordres. Alors vous lui donnerez rendez-vous au même endroit pour le lendemain au matin, à huit heures précises, et vous choisirez l’épée : le pistolet est une arme de bourgeois indigne de vous.

— Soit! dit le capitaine.

— Enfin, acheva la Dame au gant noir, vous insisterez pour qu’il n’amène qu’un seul témoin, un seul ! entendez-vous ?

— Oui.

Mais cette dernière question parut embarrasser le capitaine.

— A propos, dit-il, qui m’assistera? Le major?

— Non, répondit la Dame au gant noir. Vous prendrez un de vos serviteurs, le premier venu, Germain, si vous voulez. Germain vous est dévoué et il n’est plus à mon service, à présent que j’ai foi en vous.

Le capitaine monta à cheval et partit.

Pendant ce temps, la Dame au gant noir écrivait au colonel Léon un billet sans signature que Germain se chargea de faire parvenir, et qui était ainsi conçu :

« Colonel,

» Votre fils Armand, auquel des gens que la crainte de se compromettre empêche seule de se nommer portent le plus vif intérêt, court un très-grand danger.

» A cette heure même où vous recevrez ce billet, il sera provoqué par un de vos voisins de campagne, le capitaine Hector Lemblin.

» Rendez-vous sera pris pour demain, huit heures du matin, au passage des Douaniers, au bord de la mer. Tâchez d’empêcher ce rendez-vous. »

La Dame au gant noir montra ce billet au major Arleff.

— Mon Dieu ! dit celui-ci, je ne sais où nous allons, mais ceci devient inexplicable.

— Attendez, dit la Dame au gant noir avec son froid sourire, ne vous ai-je pas dit que l’heure terrible de l’expiation allait enfin sonner pour ce vil assassin ?

Et le billet partit et fut mystérieusement remis au colonel Léon, tandis que son fils Armand courait au passage des Douaniers , dans l’espérance d’y rencontrer cette

femme mystérieuse à laquelle il avait donné son àme tout

entière.

Voyons maintenant ce qui était arrivé à notre ami Armand, lorsque le capitaine avait fait feu sur lui au moment où il posait le pied sur la première marche de l’escalier de la plate-forme. Germain, on s’en souvient, lui servait de guide et l’avait pris par la main. Ce valet à triple visage était doué d’une force herculéenne, et quand le premier coup de feu retentit, il serra vigoureusement le bras d’Armand pour l’entrainer après lui. Mais Armand, surpris et indigné, s’était retourné en jetant un cri. Le second coup de pistolet se fit entendre...

Alors Germain, usant de toute sa vigueur, fit dégringoler l’escalier à Armand, eu lui disant avec l’accent d’une terreur profonde: — Venez, venez, ou madame est perdue..;

— Mais... ce misérable;., quel est-il? demanda le jeune homme, essayant de se dégager de l'étreinte du laqüais.

— Venez! répéta Germain. Si vous ne fuyez pas, elle est perdue, vous dis-je... et vous savez bien qu’elle vous aime...

Ces derniers mots agirent plus énergiquement encore sur Armand que la force musculaire du valet. Le jeune

homme savait qu’il y a parfois de la bravoure à se conduire comme un lâche, c’est-à-dire que fuir devant un péril qui vous menace en même temps que la femme aimée, c’est donner à cette femme la plus grande preuve d’attachement qui soit au monde. Armand comprit si bien cela, qu’il suivit Germain sans résistance jusqu’au pied des falaises. Là attendait la barque. Le jeune homme y monta, Germain se mit à la barre et l’embarcation s’éloigna.

— Il faut louvoyer, dit le valet, filer d’abord vers l’est pour donner le change, puis nous reviendrons à l’ouest quand nous serons hors de vue. La nuit n’est pas trèsclaire, mais il a de bons yeux.

— Qui, il? demanda alors Armand avec un frémissement de colère.

— Eh bien, lui ! celui qui vient de faire feu sur vous.

Et Germain, qui jouait merveilleusement tous les rôles,

sut manifester une ter reur qui impressionna Armand plus que les coups de pistolet tirés sur lui.

— Ah ! dit Germain, pourvu qu’il ne vous reconnaisse pa3, qu’il ne sache pas d’où vous venez et où vous alle2 !

— Mais, enfin, quel est cet homme? interrdgca Armand.

— Cet homme, dit Germain qui voulut frapper un grand coup, il a droit de vie et de mort sur la femme que vous quittez...

Au bout d’une heure, la barque aborda l’anse des Doua-

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LA DAME

niers. Alors Germain dit à Armand : — Vous comprenez, monsieur, qu’après ce qui vient d’arriver, vous ne pouvez pas revenir demain... car vous ne voulez pas qu’il la fue, n’est-ce pas ? Il faut attendre un jour ou deux, plus longtemps peut-être...

Armand frissonna à la pensée que plusieurs jours pourraient s’écouler sans qu’il la revit.

— Mais, allez, poursuivit Germain, elle vous aime... et aussitôt qu’elle pourra, vous comprenez?...

— Oui! oui! je comprends...

— Du reste, acheva le valet tandis que le jeune homme sautait sur le sable, promenez-vous dans les bois qui avoisinent votre maison; demain, vers midi, j’espère vous porter un billet.

Cette idée réconforta un peu le cœur de notre héros. Il remonta en haut des falaises, trouva son cheval attaché à un arbre, sauta en selle et rentra à la villa.

La petite maison blanche était silencieuse. Aucune lumière ne brillait au travers des persiennes, et Armand s’introduisit sans bruit pour ne point éveiller son père ; mais il était trop agité, trop inquiet sur le sort de la Dame au gant noir, pour fermer l’œil. 11 passa la nuit livré aux plus terribles conjectures. Que lui était-il arrivé? Après avoir fait feu sur lui, cet homme dont il était défendu de prononcer le nom sous peine de mort, ce tyran qui tenait une faible femme en son pouvoir, ce misérable, enfin, cai, pour un homme épris, un rival est toujours un miséséra le, n’aurait-il point tourné sa fureur contre elle?

AU GANT NOIU

Quand le jour vint, et avec lui un rayon de soleil, Armand était encore en proie à ces funestes visions. Cependant, il ne se leva point, il ne descendit pas de bonne heure, comme à l’ordinaire, tant il craignait que son agitation ne frappât le colonel.

Celui-ci, voyant que dix heures étaient sonnées et qu’il ne se levait pas, finit par monter à sa chambre.

Armand, qui avait reconnu le pas de son père dans l’escalier, feignit de dormir profondément. Puis, comme son pcre l’appelait, il se donna la physionomie égarée d’un homme éveillé en sursaut.

— Hé î hé ! mon camarade, dit le colonel en riant et mettant sur le compte de ce brusque réveil la figure bouleversée de son fils, il paraît que tu te couches au petit jour ?

— C’est vrai, mon père, balbutia Armand à tout hasard, je suis rentré fort tard cette nuit.

Le colonel, moitié souriant, moitié sévère, hocha la tète : — Tu es jeune, lui dit-il, amuse-toi... mais prends garde... ces damnés fermiers normands n'entendent pas la plaisauterie quand on braconne sur leurs terres.

— Bah! fit Armand, qui essaya de sourire aussi, j’ai bon pied, bon œil : n’ayez nul souci de moi.

— En attendant, dit le colonel, Jiabille-toi et viens déjeuner.

Et il s’en alla, très-persuadé que son cher fils était adoré par une belle fermière normande aux dents blanches et aux grands yeux bleus.

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Armand fit tous ses etl’orls pour dissimuler scs angoisses et paraître de bonne humeur. Mais, après le déjeuner, et comme le colonel, cédant à une vieille habitude, s’endormait dans son fauteuil, où il faisait chaque jour une heure de sieste, Armand prit son fusil, siffla son chien d’arrêt et s’esquiva. Germain ne lui avait-il pas dit :

« Je vous rencontrerai peut-être dans les bois qui avoisinent votre maison, si je puis vous porter de ses nouvelles. »

Germain fut fidèle à sa parole. Il y avait une heure environ que notre héros errait dans les bois comme une âme en peine, négligeant de tirer le gibier qui partait sous ses pieds, lorsqu’un sifflement particulier se fit entendre. 11 s’arrêta et distingua alors le bruit d’un pas rapide sur les feuilles mortes de la forêt. Quelques miuutes après, Germain parut. Il tenait le billet que nous avons vu écrire à la Dame au gant noir.

Armand voulut le questionner ; mais Germain lui répondit sèchement : — Monsieur, je ne puis rien vous dire. Venez ce soir... madame vous expliquera tout.

Force fut à Armand de se contenter de cette réponse et d’attendre.

Il rentra à la villa vers trois ou quatre heures, la carnassière vide, mais le.cœur plein d’espoir, après avoir lu et relu cette chère lettre que Germain lui avait apportée. Ce fut avec une impatience fiévreuse qu’il attendit le soir et l’heure indiquée pour le rendez-vous.

— Prends garde ! lui dit le colonel, qui le vit monter à

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cheval de meilleure heure ce jour-là, les fermiers normands sont rusés.

— Bah I répondit-il en riant, le mien est à une foire, il ne rentrera pas avant demain.

Et Armand partit.

La nuit était sombre et sans lune ce soir-là. S’il ne se fût confié à l’instinct merveilleux de son cheval, bien certainement notre héros aurait pu s’égarer sous les vastes et hautes futaies qu’il avait à traverser pour arriver au bord des falaises, car l’obscurité ne lui permettait point de voir le sentier battu. Mais son cheval avait déjà parcouru si souvent la même route, qu’il le conduisit, eu moins d’une heure de galop, jusqu’à cet arbre isolé au bord du sentier qui descendait par rampes brusques vers la plage et l’anse des Douaniers.

Armand s’apprêtait, comme les autres fois, à mettre, pied à terre et à attacher sou cheval à cet arbre, lorsque, à son grand étonnement, il aperçut un autre cheval qui avait pris cette place. Puis, au même instant, il vit un homme assis sur une pierre, à deux pas de l’arbre, se dresser et venir à lui. Armand s’arrêta immobile. Quelui voulait cet homme? Ce dernier arriva jusqu’à lui et mit sans façou la main sur la bride de sa monture.

— Que voulez-vous? demanda Armand en levant sa cravache.

— Je veux vous dire, répliqua le capitaine Héctor

Lemblin — car c’était lui' — d’une voix qui tremblait de

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LA DAME

colère, je veux vous (lire que la Dame au gant noir ne viendra pas.

Armand tressaillit. Cependant il se méprit aux intentions de l’inconnu: — Venez-vous de sa part? demandat-il avec une émotion subite.

— Je viens vous dire qu’elle ne viendra pas, répondit le capitaine.

— Pourquoi?

— Parce que, dit encore M. Hector Lemblin, je suis celui qui, hier, a fait feu sur vous.

Ces mots furent une révélation tout entière pour Armand : — Ah ! dit-il, je crois comprendre.

— Je l’espère...

— Vous venez m’assassiner, peut-être ! murmura le jeune homme d’un ton mélangé de colère et d’ironie.

Et il porta vivement la main aux fontes de sa selle.

— Rassurez-vous, répondit le capitaine, hier j’ai tiré sur vous comme on tire sur un braconnier qui chasse imprudemment sur vos terres.

— Ah ! dit Armand, qui trouva la comparaison insultante.

— Aujourd’hui, nous nous rencontrons sur un terrain neutre, en plein air... Comprenez-vous?

— Oui, vous venez me provoquer.

— Précisément.

— Je suis à vos ordres, monsieur.

— Ici, demain, à huit heures... Apportez vos épées, j’apporterai les miennes.

— C’est convenu, dit le jeune homme avec calme. Seulement, ajouta-t-H, si vous avez des témoins, amenezslûs, car, pour moi, je ne saurais où en trouver.

— Très-bien ! reprit le capitaine.* J’amènerai simplement mon domestique, pour qu’il emporte le mort ou le blessé. Nous n’avons pas besoin de témoins.

— Comme vous voudrez, dit Armand.

Et il salua le capitaine, qui fit à son tour un pas de retraite et alla détacher son cheval. Armand tourna bride et rentra tout bouleversé à la villa. Ce n’était point, du reste, sa rencontre du lendemain qui l’occupait. Armand était brave, il s’était battu souvent et il faisait peu de cas de la vie... Mais ce qui l’épouvantait, ce qui amenait une sueur glacée à sou front et faisait battre violemment son cœur, c’était le sort de la Dame au gant noir.

Qu’était-elle devenue ? Cet homme, cet inconnu dont la voix avait un accent de fureur concentrée, ne l’avait-il point tuée dans un horrible accès de jalousie.

Quand le jeune homme mit pied à terre dans la cour de la villa, il était pâle comme un mort.

Contre son habitude, le colonel n’était point couché : il vint au-devant de son fils, qui lui eu témoigna son étonnement.

— Comment ! mon père, lui dit-il, à onze heures passées vous êtes encore sur pied ?

— J’étais inquiet, répliqua le colonel.

Et, en effet, le vieillard était aussi pâle, aussi défait Ml 2U

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que s’il eût été Armand lui-même. En l’absence de ce dernier, il avait reçu le mystérieux billet qui l’avertissait de la provocation du capitaine Hector Lemblin, et de sa rencontre probable du lendemain avec Armand.

— Vous étiez inquiet, mon père ? Quelle folie î murmura le jeune homme en s’efforçant de sourire.

— Que veux-tu? répondit le colonel, on a quelquefois des pressentiments bizarres.

— Dites trompeurs.

— J’ai craint que tu n’eusses été assommé à coups de bêche par ce maudit fermier.

— Bah ! Je vous l’ai dit, il est à la foire.

— Ainsi il ne t’est rien arrivé.

— Absolument rien.

— Petit drôle, dit le colonel avec affection, l’heure de mon sommeil est passée. Je ne fermerai pas l’œil, si je ne bois un verre de ce vieux vin d’Espagne que nous aimons.

— Eh bien ! buvons-en deux, dit Armand, qui avait besoin de s’étourdir, je vous tiendrai compagnie.

Le colonel monta dans la chambre de son fils, se fit apporter un flacon poudreux et des verres, et tous deux essayèrent de se tromper mutuellement et de jouer la plus parfaite indifférence.

Une heure après, Armand se mit au lit. Le jeune homme crut qu’il ne pourrait dormir, tant son agitation était grande. D’ailleurs, il devait se lever de bonne heure et partir avant le lever de son père, afin que son adversaire

n’attendit point. Mais il se trompa. A peine eut-il soufflé sa bougie qu’une violente migraine s’empara de lui; puis il lui sembla que son lit tournait avec rapidité ; puis encore une force invincible ferma ses yeux et cloua ses paupières. Et quelle que fût son angoisse relativement à la Dame au gant noir, quelque effort qu’il fît pour songer à elle et lui donner sa pensée tout entière, il fut pris d’un lourd sommeil.

Lorsque Armand ouvrit enfin les yeux, le soleil entrait à flots dans sa chambre.

Il bondit hors du lit, regarda sa montre et jeta un cri.

Il était près de dix heures.

— Mon Dieu ! murmura-t-il, cet homme va croire que je suis un lâche.

Il s’habilla au plus vite, décrocha une paire d’épées suspendues au fond de son lit, et, peu soucieux d’éveiller les alarmes de son père, s’il venait à le rencontrer, tout entier au sentiment de l’honneur, il descendit en courant et alla seller son cheval.

Le jardinier travaillait en un coin du jardin, la servante était à sa cuisine, et les persiennes de la chambre du colonel soigneusement fermées semblaient indiquer que le vieillard dormait encore. Armand sauta en selle, enfonça » l’éperon aux flancs de sa monture et la lança au triple galop dans la direction des falaises. Mais lorsqu’il y arriva, les environs de l’arbre isolé étaient déserts.

Un moment, Armand désespéré crut que son adversaire lassé d’attendre, était parti. Mais tout à coup il pâlit et

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s’arrêta frappé de stupeur. Autour de l’arbre, l’berbe était piétinée comme si deux hommes s’y fussent battus avec acharnement ; puis, sur une pierre blanche placée près de l’arbre, le jeune homme aperçut en frissonnant quelques gouttes de sang. ..

Avec qui donc le capitaine Hector Lembliu s’était-il battu?

Voici ce qui s’était passé.

La veille au soir, le capitaine Hector Lerablin était rentré au château de Ruvignv, vers onze heures. La Dame au gant noir s’était depuis longtemps retirée dans son appartement, mais elle avait laissé un billet que Germain était chargé de remettre au capitaine. Celui-ci trouva le valet assis au coin du feu du grand salon de Ruvigny, avec toute la nonchalance d'un gentillâtre fatigué qui revient de la chasse.

Depuis le vol du million que renfermait la cassette, la vue de Germain occasionnait toujours au capitaine une impression désagréable. Mais cet homme avait sou secret, cet homme disposait de lui comme le criminel dispose de son complice, et la terreur empêchait toujours M. Hector Lemblin de manifester franchement sa répulsion. D’ailleurs Germain n’attendit point que le capitaine formulât par un mot quelconque le déplaisir qu’il pouvait éprouver de voir son laquais assis dans son propre fauteuil et se

chauffant les pieds sur les chenets avec l’insouciance d’un maître de maison. Il lui tendit le billet de la prétendue fille du général, un billet parfumé, mignonnement plié et dont le seul aspect fit battre le cœur de M. Hector Lemblin.

Ce billet disait :

« Vous comprenez l’émotion que j’éprouve en songeant au péril que vous allez courir demain.

» Aussi n’ai-je pas la force de vous revoir avant que vous me reveniez victorieux. Mais je m’enferme dans ma chambre d’où mes vœux vous suivront, et s’il est vrai que l’amour fait triompher, vous renverserez sanglant à vos pieds le misérable qui m’a outragée. Brûlez ce billet et ayez foi en Dieu! »

Ces quelques lignes suffirent à rendre au capitaine son énergie et sa virilité des anciens jours. A mesure qu’il lisait, il se redressait, son regard lançait des éclairs; il semblait rajeuni de dix ans.

Germain, ce railleur éternel, suivait du coin de l’œil cette métamorphose, et quand le capitaine qui, dans son trouble et dans sa joie, avait fini par se croire seul, poussa la folie jusqu’à baiser avec transport le billet qu’il replia et plaça sur son cœur, il ne put s’empêcher de s’écrier de sa voix aigre et mordante: — Bravo! très-bien! c’est ,, comme au théâtre de la Porte-Saint-Martin, dans un drame

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de M. Dennery emprunté à un roman anglais. J’ai vu ça, moi...

Le capitaine se retourna stupéfait et plein de confusion. Germain continua: — Ma parole d’honneur! nous voici revenus au bon temps du sous-lieutenant Lcmblin. C’est merveilleux!

— Tais-toi! s’écria le capitaine avec colère.

— Bab! bab! poursuivit Germain, si je ne vous dis pas vos vérités, qui donc vous les dira?

Et comme le capitaine trépignait de fureur et regardait son valet avec indignation: — Ma foi! dit celui-ci, je vous croyais bien capable de plus d’une folie, mais celle que vous allez commettre demain dépasse toutes les prévisions.

— De quelle folie parles-tu?

— Mais de votre duel.

— Comment! tu sais?

— Parbleu ! Vous croyez donc que je joue le rôle de boite aux lettres sans prendre connaissance des épitres qui me sont confiées? Le papier de celle-là était transparent... on lisait au travers!

— Misérable!

— Bon ! voilà que vous m’insultez quand je veux vous donner un conseil.

— Un conseil?

— Excellent!

— Parle! dit le capitaine qui ne pouvait supporter le regard de son laquais, tant il avait d’effronterie.

ri

— Mon conseil, le voici : il y a longtemps que vous passez de mauvaises nuits... si vous m’en croyez, vous dormirez demain la grasse matinée.

— Tu es fou!

— Mais non.

— Et mon duel?

— C’est précisément à cause de votre duel que je vous conseille de dormir.

Un éclair de haine brilla dans les yeux du capitaine : — Non, non ! dit-il, je hais cet homme, et je veux le tuer...

— Pour faire plaisir à cette dame, n’cst-ce pas?

— Pour lui obéir.

— Hein?

— Je dis pour lui obéir, répéta le capitaine Hector Lemblin.

— Ah çà! voyons, dit Germain, soyons logique, mon maître.

— Je le suis.

— Nullement. Vous voulez tuer ce jeune homme?

— Oui.

— Pourquoi?

— Parce que je le hais.

— Et que cette dame l’aime...

— Tu te trompes...

— Bah !

— Elle le hait comme moi.

— Du moius c'est ce qu’elle dit...

LA DAME

— Et ce qu’elle dit, c’est la vérité.

— Soit! dit l’incrédule Germain; mais si, au lieu de le tuer, vous étiez tué par lui...

— Eh bien?

— Eh bien! il l’épouserait.

— Oh! jamais! s’écria le capitaine hors de lui et l'œil en feu.

— C’est ce que nous verrons...

Les paroles de Germain avaient vivement impressionné le capitaine. Un moment il demeura rêveur et sombre, puis il finit par s’écrier : — Eh bien ! raison de plus, je le tuerai !

Germain ne répondit pas, mais il se mit à tambouriner avec ses doigts sur le marbre de là cheminée et à contempler d’un air distrait le plafond de la salle : — A quelle heure monsieur part-il demain? demanda-t-il.

— A sept heures précises.

— Dois-je l’accompagner?

— Sans doute.

— Monsieur emporte-t-il des armes?

— Oui, deux épées de combat.

Le valet toisa sou maitre.

— Vous avez été une fine lame, dit-il, mais je vous crois un peu rouillé... et votre adversaire est jeune.

Le capitaine haussa les épaules, tourna le dos à Germain et alla se coucher. Mais le valet le suivit.

— Je n’oublie pas, dit-il, que je suis au service de

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monsieur, et si monsieur refuse mes conseils, du mhins ne refusera-t-il pas mes bons offices.

Germain déshabilla son maitre, le mit au lit, alluma une petite veilleuse d’albâtre sur la table de nuit, souffla les bougies de la cheminée et fit mine de se retirer.

— Tu m’éveilleras à six heures, dit le capitaine.

— Oh! ce sera inutile.

— Inutile?

— Je suis persuadé que monsieur ne fermera pas les yeux de la nuit, s’il songe à ce que je lui ai dit.

Sur cette impertinente réplique, Germain sortit de la chambre; mais le valet avait raison: M. Hector Lemblin ne ferma pas l’œil de la nuit. Les paroles de Germain avaient pénétré au fond de sou cœur comme la lame d’un stylet empoisonné. La Dame au gant noir, ainsi que le prétendait le laquais, ne se jouait-elle pas de lui, et haïssait-elle bien réellement cet inconnu avec qui il allait croiser le fer le lendemain?

Aq petit jour, Germain entra dans la chambre de sou maitre et le trouva levé et occupé à écrire, comme un enfant qui veut se familiariser avec le danger; le capitaine voulut le questionner, mais Germain lui répondit avec une brusquerie insolente/ — Ma foi! monsieur, je suis las de vous avertir et de vous donner des conseils en pure perte. Je me suis juré de ne plus me mêler de vos alfaires. Vous voulez vous battre, partons.

— Certainement, je yeux me battre, mais...

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LA DAME

— Mais, si votre rival vous tue?...

— Oli! dit fièrement et à part lui M. Hector Lemblin, dont ce mot rival fouetta énergiquement le sang, j’ai été Compagnon de l’épée et on ne tue pas si facilement ceux qui ont fait partie de cette redoutable association.

Le capitaine s’habilla avec tout le rigorisme d’un militaire qui doit assister le jour meme à uue bataille. 11 mit une redingote bleue, qu'il boutonna jusqu’au menton, par-dessous un nuntalon ilottant gris-perle, et à six heures et demie il était prêt. A sept heures précises, il quittait le château à pied, accompagné de Germain, qui portait une paire d’épées de combat sous son bras. Tous deux passèrent par la plate-forme et gagnèrent le sentier qui longeait les falaises et conduisait au lieu du rendez-vous. Pendant le trajet, Germain se montra taciturne et ne cessa de marcher eu avant. Il semblait vouloir éviter avec son maître toute explication nouvelle. Cependant lorsqu’ils ne furent plus qu’à quelques centuiues de pas du rendez-vous, que leur cachait une ondulation des falaises, il se retourna : — Pardon! mon cher maître, lui dit-il, mais j’ai une simple question à vous adresser. Me le permettez-vous?

— Parle.

— Avez-vous fuit votre testament?

— Oui.

— Quand?

— Ce matin même.

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— Alors, dit Germain, il est inutile de vous demander quel est votre légataire universel : c’est elle! *

— Oui.

— Oh. î la belle et stupide chose que l’amour! murmura Germain.

Et, comme le capitaine fronçait le sourcil, il ajouta : — Cependant, si vous m’en croyez, vous tuerez ce jeune homme, car il pourrait bien être un beau jour l’heureux propriétaire du château de Ruvigny.

Le capitaine devint blême. 11 voulut parler, la voix expira dans sa gorge.

— Mon Dieu! dit ingénument Germain, cela s’est vu... et souvent. On laisse tout par testament à la femme qu’on aime, on se bat avec celui que cette femme vous préfère; il vous tue comme un agneau, puis il l’épouse et va s’installer paisiblement dans votre maison.

— Oh! tais-toil tais-toi! démon, murmura le capitaine d’une voix étranglée, tu calomnies la plus noble des femmes...

Germain ne répondit pas, il continua son chemin et se prit à siffler. Quelques minutes après, ils atteignirent un point culminant d’où l’on décohvrait, à deux ou trois cents pas environ, l’arbre au pied duquel devaitavoir heu le combat.

— Tiens 1 dit Germain, je vois un homme assis sur une pierre à deux pas de l’arbre. Ce dbit être lui!

Le capitaine, de blême qu’il était, devint rouge et sentit un flot de sang lui monter au cœur. Il pressa le pas,\

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taut il avait hâte d’arriver et de mettre l’épée à la main, mais Germain le précédait toujours, et lorsque le valet ne fut plus qu’à dix pas de l’arbre, il s’arrêta fort étonné. Ce n’était pas Armand qu’il voyait assis sur une pierre... c’était un vieillard à barbe blanche, que l’àge semblait avoir cassé outre mesure, mais dont les yeux étaient encore brillants de force et d’énergie.

Comme ce n’était pas Germain lui-même qui, la veille, avait remis au colonel Léon le billet de la Dame au gant noir, il ne put le reconnaître...

Cet homme était pourtant le colonel, mais le colonel vieilli de dix années en trois ou quatre, le colonel que M. Hector Lemblin n’avait pas vu depuis la dernière réunion des Compagnons de l’épée. Aussi le capitaine ne le reconnut-il pas d'abord, et, croyant que cet homme était là par hasard, il lui dit : — Pardon, monsieur, n’àuriezvous point vu un jeune homme s’arrêter aux environs de cet arbre ?

Le colonel se leva, et, en se levant, il ramassa un objet long et mince enveloppé dans un morceau de serge, dont la vue lit tressaillir M. Hector Lemblin. Puis, à son tour, il regarda son interlocuteur. Ah ! M. Hector Lemblin, l’exbrillant capitaine, l’ex-heureux époux de Marthe de Chatenay, était bien changé, lui aussi. Ses cheveux étaient presque blancs, sa taille était voûtée, son visage amaigri avait les tons jaunes du parchemin. Il était vieilli de vingt années, et bien certainement, sans le billet mystérieux, le colonel ne l’eût pas reconnu.

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Comme ce dernier, au lieu de répondre, s’était redressé et, en se redressant, avait soulevé cet objet couvert de serge verte dans lequel un mil exercé reconnaissait surle-champ une paire d’épées, le capitaine se méprit , et, tout en le considérant avec attention comme s’il eût été frappé d’un lointain souvenir : — Ah ! dit-il, pardon ! vous êtes sans doute le témoin?

Le colonel continua à garder le silence, attachant toujours un œil ardent sur M. Hector Lemblin.

— Voyons, monsieur, fit celui-ci avec impatience, répondez, je vous prie.

— Il paraît, répondit alors le vieillard d’une voix dont le timbre sec et railleur arracha soudain un tressaillement au capitaine, il parait que l’àge m’a bien changé, Hector Lemblin?

— Mon Dieu ! cette voix ! exclama celui-ci en reculant * d’un pas... qui donc êtes-vous?

— Un homme qui a fait ta fortune, capitaine Lemblin,

répliqua le vieillard d’une voix retentissante, qui t’a sauvé du conseil de guerre et t’a donné la femme que tu aimais. • >

— Le colonel ! s’écria Lemblin, reconnaissant enfin le redoutable chef de la confrérie de l’épée.

— Le colonel dont tu venais ici tuer le fils, misérable !

Le capitaine recula encore : — Votre fils ! murmura-

t-il, lui! l’homme que je hais !...

— Ah! tu le hais! vociféra le vieillard d’un ton railleur et terrible à la fois ; ah ! il te faut sa vie ! Eh bieD, tu

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ne l’auras pas... et moi, moi le vieillard courbé, moi dont la maiu tremble et le regard s’éteiut, je vais retrouver ma jeuuesse et ma vigueur pour te tuer...

Avant que le capitaiue, bouleversé, eut pu répondre, avant qu’il eût songé à provoquer une explication, le colonel Léon dépouilla lestement de leur enveloppe les épées qu'il tenait à la maiu, en jeta une aux pieds de M. Hector Lemblin, brandit l’autre, la fit tournoyer avec la rapidité et la vigueur d’un jeune homme et s’écria : — A nous deux, misérable, à nous deux!

— Mais, colonel... balbutia Hector.

— Il n’y a pas de colonel ici, il n’y a qu’un homme qui a soif de ton sang, parce que tu as osé menacer sou fils, le seul être qu’il aime au monde!

Et comme le capitaine paraissait hésiter encore à ramasser l’épée, le colonel fit nu pas et lui cingla le visage d’un coup de fouet. La douleur et la honte arrachèrent un cri de rage à Hector, qui se précipita sur l’épée gisant à ses pieds et s’en saisit.

— Tiens ! lui souffla Germain à l’oreille, le père sera de la noce, il viendra habiter Ruvigny à l’époque des chasses.

Eu même temps le valet qui ne possédait pas tous les secrets de la Dame au gaut noir, crut que la présence du colonel sur le terrain, à la place de son fils, était la conséquence d’une jolie combinaison de sa maîtresse, ot il s’écarta respectueusement à quelques pas en murmurant : — Décidément, elle est très-forte... et j’en ai dit assez à

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mon imbécile de maître pour qu’il n’ait plus la moindre parcelle de sang-froid et se fasse embrocher comme un poulet... Pauvre homme, va!

Germain avait raison. Ses dernières paroles achevèrent d’ôter toute présence d’esprit au capitaine. A cette heure suprême, il crut aux insinuations infernales du valet touchant la connivence de la Dame au gant noir et du fils du colonel. Ce fut avec rage, avec aveuglement, qu’il se précipita sur le colonel l’épée à la main. Mais, si vieux, si débile qu’il fût maintenant, le colonel avait été un trop habile tireur pour être un adversaire à dédaigner.

Il lui avait suffi de croiser le fer pour retrouver son sang-froid, sa vitesse et sa grande sûreté de main. Il reçut le choc impétueux du capitaine avec calme, para les coups violents et sans méthode qu’il lui portait, le fa- • tigua petit à petit, rompit avec une souplesse juvénile deux fois de suite, et tandis que son adversaire se découvrait, il allongea le bras, le frappa en pleine poitrine et le traversa de part en part... Le capitaine tomba sans pousser un cri.

Cependant il n’était pas mort et roulait des yeux hagards, en même temps qu’il vomissait un flot de sang. Germain se jeta sur lui, le prit dans ses bras et l’assit sur cette pierre qui avait déjà servi de siège au colonel. Celui-ci avait laissé son épée dans le corps du capitaine.

Il comtempla sa victime avec l’attention d’un clifrurgien, puis il dit à Germain qui s’apprêtait à retirer le fer : —

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C’ost un homme mort, mais si on ne touche pas à l’épée, il peut vivre quelques heures encore. Emportez-le : il ne parlera plus, mais il pourra tester.

. Et le vieillard, redevenu pour quelques minutes l’implacable colonel Léon, ramassa l’épée de son adversaire, la mit sous son bras et reprit tranquillement le chemin de la villa, où il espérait trouver son cher enfant encore sous l’influence du narcotique qu’il lui avait adroitement fait prendre la veille au soir, et dormant d’un profond sommeil.

Le colonel se trompait. Tandis qu’il retournait à la villa, Armand s’en échappait. Seulement le jeune homme prenait, pour courir à ce rendez-vous où il ne devait plus trouver personne, la route qui traversait les bois, tandis que son père entrait par un autre chemin...

Pendant ce temps, Germain emportait dans ses bras, au château de Ruvigny, son maître ensanglanté.

Ce matin-là, le major Arleff et la Dame au gant noir se promenaient sur la plate-forme de Ruvigny. La jeune femme se faisant un abat-jour de sa main placée à la hauteur de son front, observait avec impatience le sillon blanc et tortueux du sentier qui courait au bord des fa-

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laises et que le capitaine, suivi de Germain, avait pris deux heures auparavant.

— Je ne vois rien venir, disait-elle.

— Qui sait? répondit le major, Armand s’est peut-être trouvé au rendez-vous!

— Oh! je réponds du contraire. Cet homme qui n’a eu dans sa vie qu’une seule et constante adoration : son fils, aura bien su l’en empêcher.

— Mais enfin, dit le major, je ne comprends pas trop.

— Vous ne comprenez pas pourquoi, après avoir voulu que le capitaine provoquât ce jeune homme, j’ai arrangé les choses de manière qu’il ne puisse se trouver au rendez-vous? De deux choses l’une : ou le colonel se contentera d’enfermer son fils et de lui administrer un narcotique, après quoi il demeurera tranquillement chez lui, ou bien, dans un excès d’amour et d’orgueil paternel, tandis que son fils dormira, oubliant l’heure qui passe, il viendra prendre sa place. Dans le premier cas, le capitaine arrivera ici découragé et furieux à la fois, car il ne sait ni le nom d’Armand ni le lieu où il demeure. Et alors, ajouta-t-elle, j’ai imaginé un récit que me fera Germain sur certains événements qui ont eu le château pour théâtre. Si cet homme, déjà si faible, déjà si courbé, si usé par le remords, résiste à ce dernier coup, c’est que Dieu m’aura abandonnée.

— Et dans le second cas? demanda le major Arleff.

— Eh bien, si le colonel prend la place de son fils, l’un

de ces deux hommes succombera inévitablement, et vous in 24.

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savez bien que tous deux ont des crimes à expier. Si le colonel tue M. Lemblin, c’est que Dieu, dont je suis l’instrument inexorable, aura été clément pour ce dernier en lui faisant grâce de nouvelles souffrances.

— Et s’il tue le colonel?

— Eli bien! alors, Armand arrivera ici quelques heures plus tard, empressé de venger son père... Alors encore, acheva-t-elle avec son énigmatique et cruel sourire, je me charge du dénoûment.

Mais, comme elle parlait ainsi, la Dame au gant noir poussa une exclamation et étendit la main vers le sentier : — Regardez l dit-elle, regardez, vous qui avez l’œil perçant, il me semble que les voilà 1

Le major fixa les yeux sur le point désigné : — Je ne vois qu’un seul homme, dit-il, mais il paraît qu’il porte un fardeau.

La jeune femme tressaillit.

— S’il avait été tué, dit-elle, si Germain nous rapportait son cadavre !

Elle quitta la plate-forme et revint deux minutes après avec une longue-vue : — Ah! c’est bien Germaiu, dit-elle, Germain qui porte un cadavre ou tout au moins un homme grièvement blessé.

Elle eut un implacable sourire : — S’il n’est que blessé, dit-elle, je lui ménage une cruelle agonie.

Le major et la jeune femme attendirent anxieux, immobiles, que Germain approchât. Bientôt celui-ci mit le pied sur la plate-forme. Il portait en effet le capitaine

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