‹ La dame au gant noirChapitre 16 sur 18 · LA COMTESSE D’ASTI · texte numérisé non relu

LA COMTESSE D’ASTI

1d, rue de la Madeleine.

Fulmen sonna.

— Allez ! dit-elle à un valet, rue de la Madeleine, et demandez à voir...

Elle se tourna vers la malade : — Monsieur le comte d’Asti... vous lui direz...

Mais Fulmen fut interrompue par la jeune femme qui, faisant un violent effort, put enfin parler: — Mon mari est absent... Je suis seule avec mon cocher, un valet de

LA DA MK

pied et ma femme de chambre. Il est inutile que vous préveniez personne...

La danseuse fit un signe d’assentiment et reprit sa place au chevet de la malade. Le médecin prescrivit une potion calmante à prendre par cueillerée, et se retira. Fulmen le reconduisit : — Comment! lui dit-il, vous étés à Paris, madame ?

— Je n’y suis pour personne, pas même pour vous, mon cher docteur, répondit Fulmen avec un sourire triste.

— Oh! oh ! fit le docteur qui la regarda avec cet œil investigateur et profond de l’homme habitué à chercher souvent aux maux physiques une cause morale...

Fulmen baissa les yeux et rougit.

— Ma petite, dit le docteur en souriant, à moins que vous ne l’ayez caché ici...

— Plait-il ? demanda Fulmen ; de qui donc voulez-vous parler?

— De lui.

Elle essaya de sourire.

— Je ne comprends pas, dit-elle.

— Bah! répondit le docteur, ce serait dommage qu’une jolie fille comme vous, tombant amoureuse un jour, s’éclipsât du monde comme une étoile qui file.., et s’enfermât avec l’homme aimé.

— Docteur, dit Fulmen gravement, celui que vous appelez Dhomme aimé n’est point ici. Je suis seule et ne veux voir personne.

L’accent de la danseuse eut alors une intonation si navrée, que le docteur lui serra silencieusement la main et s’en alla. 11 avait compris que Fulmen voulait garder son secret.

La danseuse retourna auprès de la comtesse d’Asti. Cette dernière était déjà en proie à la fièvre et avait de nouveau perdu l’usage de la parole,

Fulmen envoya chez elle prévenir le valet de pied et la femme de chambre qu’ils n’attendissent point leur maîtresse. Puis, avec cette joie que toute émotion, fût-elle passagère, procure à ceux dont la vie est devenue aussi triste, aussi désolée que l’était celle de Fulmen, elle s’installa au chevet de la malade, résolue à y passer la nuit. Mais le hasard en avait disposé autrement.

Comme neuf heures sonnaient, Fulmen entendit une voiture qui s’arrêtait devant la grille. Un moment elle crut à un visiteur ordinaire, de ceux que renvoie impitoyablement le concierge. Fulmen se trompait. Son valet de chambre entra et lui dit : — C’est le colonel, madame.

— Le colonel? s’écria Fulmen, qui eut un moment d’elfroi et d’angoisses... il ne vient jamais ici... Cependant...

Elle crut qu’Armand était mort... et, dans son épouvante, elle courut au-devant du colonel. Celui-ci était fort calme et presque souriant : — Armand est ici depuis ce mâtin, mon enfant ?

— Ici ?

ni n.

Le colopel cligna un œil.

— 11 m’avait bien dit de venir vous chercher, mais il m’aura devancée... j’ai passé chez lui.

— Chez lui t répéta Fulmen, dont l’étonnement était à son comble.

— Oui, fît le colonel, chez lui... Depuis ce matin, il est bien changé... Il a voulu retourner à Chaillot... Il vous aime...

Ces quelques mots avaient été échangés sur le seuil du salon qui précédait la chambre à coucher. Fulmen s’appuya au mur pour ne point tomber.

— Ah! murmura-t-elle, vous me tuez...

— Je vous apporte le bonheur, répondit le colonel, qui savait combien Fulmen aimait son fils... Venez, venez... il doit être rentré maintenaut... 11 aura dîné sur les boulevards... cher enfaut !...

Et le vieillard ajouta: — Prenez un châle, un chapeau... venez, venez vite !

Fulmen, sans rien comprendre aux paroles incohérentes du pauvre père, rentra dans sa chambre à coucher et trouva la comtesse d’Asti qui s’était assoupie. Alors elle n’hésita plus, jeta un châle sur ses épaules et suivit le colonel.

— A Chaillot î cria celui-ci au cocher.

Le colonel paraissait livré à une joie très-vive. Tandis que la voiture roulait vers Chaillot, il avait pris dans ses mains les deux mains de Fulinen et les pressait tendrement.

— Oh! vous l’aimez, vous, n’est-ce pas ? disait-il ; vous l’aimez, ma chère enfant?

— Si je l’aime ! s’écria Fulmen. Pouvez-vous me le demander?

— Vous me le guérirez, n’est-ce pas ?

— Hélas ! s’écria Fulmen, le pourrai-je?

Et elle se prit à interroger le vieillard. Mais le colonel se contentait de lui dire : Venez, venez, vous allez le

voir !

Ils arrivèrent à la porte de ce joli petit hôtel où Armand avait passé tant de jours heureux. Aucune lumière ne brillait aux croisées du premier étage.

— Armand n’est pas rentré, dit le colonel ; pour sa première sortie, je trouve qu’il va bien... Hél hél

Le cocher demanda la porte. Le vieux Job accourut.

— Comment ! dit-il, c’est vous, mou coloücl?

— C’est moi.

— Où est M. Armand? l’avez-vous vu?

— Non, depuis ce matin.

— Ah ! dit J oh, c’est que Hob-Koy est revenu.

LA DAME

— Il l’a renvoyé?

— Oui.

— Par qui ?

— Je ne sais pas, dit Job, j’étais sorti. C’est le groom qui l’aura reçu, et le groom a quitté l’hôtel depuis une heure, avant que je sois rentré.

Le colonel descendit de voiture, et, agité par une sorte de pressentiment, il se dirigea vers l’écurie. Rob-Roy avait la tête basse et le cou tendu sur sa longe, comme un cheval exténué de fatigue. Le colonel le toucha et s’aperçut qu’il était baigné de sueur. Puis, en l’examinant attentivement, il remarqua que l’animal était couvert de boue, et que cette boue n’était point noirâtre comme celle qu’on trouve sur les grandes routes.

— Voilà qui est bizarre, dit-il ; où donc Armand est-il allé?

Fulmen était derrière lui et continuait à chercher le mot de cette énigme. Depuis deux mois, Armand habitait avec son père. En proie à une sorte de prostration qui tenait de l’hébétement, depuis qu’il était revenu à Paris, le jeune homme n’était pas une seule fois retourné à Chaillot. La veille encore, Fulmen l’avait trouvé aussi souffrant, aussi abattu que de coutume. Et voilà que le colonel venait la chercher, lui disait qu’Armand était chez lui, qu'il l’attendait, qu’il l’aimait... Et Fulmen le suivait, et lorsqu’elle arrivait, Armand avait disparu. La jeune femme et le colonel, passant alors de la joie à une vive anxiété, attendirent en comptant les minutes.

Armand ne revint pas. Mais le groom rentra. Le groom venait de Passy, où il avait cru trpuvêr le colonel. Il y était allé en toute liàte et il revenait avec la même promptitude. C’était lui qui avait vu rentrer le cheval.

— Qui donc a ramené Itob-Roy? lui demanda vivement le colonel.

— C’est un postillon de la poste aux chevaux, répondit-il.

— D*où venait-il ?

— De Villemonble, sur la route de Strasbourg. C’est là que M. Armand l’a laissé.

Fulmen et le colonel se regardèrent avec une sorte de stupéfaction. Où donc Armand est-il allé ?

En même temps le groom tira une lettre de sa poche et la tendit à Fulmen. Cette lettre, Armand l’avait remise sans doute à l’homme chargé de reconduire son cheval à Paris. La jeune femme en rompit le cachet en tremblant, tandis que, muet et immobile, le colonel la regardait faire.

Elle ouvrit cette lettre, en lut quelques lignes... Et le colonel la vit pâlir, chanceler, porter la main à son cœur et s’appuyer défaillante sur lui.

— Ah! murmura-t-elle d’une voix étouffée... elle... toujours elle !

La lettre lui échappa, et tandis que le vieillard s’en emparait avec une douloureuse avidité, Fulmen cacha sa tête dans ses mains et se prit à fondre en larmes. Cependant le colonel lisait :

LA DAME

« Ma clière Fulmen,

« Je suis sans doute ingrat et fou» à vos yeux. Pardonnez-moi; le cœur humain a d’impénétrables mystères.

» Vous avez voulu me guérir d’un fatal et terrible amour ; vous avez essayé de m’arracher à ma destinée, et je vous fuis.

» Vous vous souvenez de ce qui s’est passé, il y a deux mois, au château de Ruvigny, de ces scènes étranges auxquelles j’ai assisté, et dans lesquelles, en même temps, ce démon, cette énigme vivante m’a fait jouer un rôle.

» Vous vous souvenez encore de ce moment où vous m’avez entraîné à demi mort, affolé, ayant à peine la conscience dp ce qui se passait autour de moi, hors de cette chambre où le capitaine Hector Lemblin venait d’expirer?

» Vous devez vous en souvenir mieux que moi, car tout cela m’apparait aujourd’hui comme à travers un brouillard.

» Eh bien! un autre homme que moi, revenu à Paris, comprenant qu’il avait été mystifié, que cette femme ne l’aimait pas et l’avait pris pour instrument de sa vengeance atroce et mystérieuse, celui-là, ma bonne Fulmen, se fût mis à vos genoux et sc fût dit que vous êtes un noble cœur et que le bonheur était près de vous.

» Moi, chère femme que je voudrais aimer, je suis fou, ingrat, stupide. Que voulez -vous? je suis atteint d’un mal

incurable, la furia d’amore, comme disent les Italiens. C’est pour cela que je pars. Où vais-je? Dieu le sait ! Elle part pour l’Allemagne, je pars avec elle.

» Ma bonne Fulmeu, je vous en supplie, consolez mon père à qui j’écrirai de la frontière et faites-lui comprendre qu’on ne raisonne pas avec le cœur.

» Adieu, les chevaux piaffent à nos chaises de poste... je ü’ai qu'une minute., adieu...

» Viilemonble, deux heures de l’après-midi.

» Armand. »

Le colonel lut cette lettre et demeura anéanti.

T Que s’était-il donc passé depuis le matin et, comment le fils du colonel avait-il retrouvé la Dame au gant noir ? C’est ce que nous allons expliquer en faisant un pas en arrière.

Depuis son retour de Normandie, après ces scènes étranges et terribles dont il avait été tour à tour acteur et témoin, le fils du colonel, livré à une désespérance profonde, à une sorte de prostration hébétée qui le rendait indifférent à tout, n’avait plus franchi le seuil de la petite maison paternelle située rue de la Pompe* Chaque soir,

Fulmeu venait le voir... Il la recevait avec les démons-

trations affectueuses d’un frère pour sa sœur et lui souriait d’un air navré. Quelquefois il la repoussait et lui disait

d'une voix, émue : — Partez! je vous ou supplie... quand vous êtes là, je me souviens...

Et Fulmen s'en allait avec la docilité d’un chien qu’on chasse, mais pour revenir le lendemain auprès de sou cher malade.

Un matin, cependant, Armand fut éveillé par un rayon de soleil printanier. 11 se mit à la fenêtr e, et les premiers paifums de mai montèrent du jardin jusqu’à lui. Dans le lointain, et tout autour de lui, par-dessus les murs des jardins environnants et les toits des maisons, il aperçut des feuilles veites aux arbres, et dans le ciel bleu cette brume transparente qu’on dirait être le voile blanc de la nature qui vient de se fiancer de nouveau au soleil. Ces parfums, cette lumière, semblèrent éveiller un moment le jeune homme de ce lourd cauchemar qui était devenu sa vie, et il eut comme un ardent désir de liberté et d’espace.

Le vieux colonel était dans le jardin, arrosant ses ileurs et cherchant à distraire sa pensée des noires tristesses qui l’assaillaient depuis qu’Armand paraissait mourir lentement et heure par heure d’un mal inconnu.

— Mon père? s’écria Armand.

Le colonel leva vivement la tète et jeta comme un cri de joie.

— Père, répéta le jeune homme avec le ton caressant d’un enfant, où est Catherine?

— Catherine ! cria le colonel.

La grosse servante accourut à la voix de son vieux maitre.

— Catherine! dit Armand, vous ne voudriez pas aller jusqu’à Chaillot?

Le colonel tresaillit. C’était la première fois depuis deux mois que son fils prononçait ce mot et semblait se souvenir.

— Mais tout de suite, monsieur Armand, tout de suite.

— Vous direz à Job qu’il me selle Rob-Roy.

Un cri de joie échappa au colonel : — Ab! enfin, dit-il, tu veux donc sortir, mon enfant?

— Oui, père, répondit Armand d’une voix presque joyeuse. Je me sens bien aujourd’hui.

— Vrai? fit le pauvre père avec une émotion pleine de ravissement.

— Très-bien... je crois que j’ai été... fou...

— Ab!

Et le colonel, que chaque sourire de son fils rajeunissait d’une année, de même que chacune de ses heures de tristesse lui faisait faire un pas de plus vers la tombe, le colonel monta d’un pied leste et juvénile à la chambre d’Armand. Il le prit dans ses bras : — Oh! mais tu es fort bien aujourd’hui, lui dit-il... rose et frais comme une jeune fille...

— Je me porte à ravir, répondit Armand, dont le sourire plein de mélancolie disait éloquemment combieii

chez lui les tortures de l’àme étaient poignantes encore, ni 23

LA DAME

Et tenez, mon père, ajouta-t-il, je crois que je me guéris... vous savez...

— Ah ! Dieu est bon î murmura le colonel avec l’accent d’une pieuse reconnaissance.

— Aussi je veux reprendre ma bonne et joyeuse vie d’autrefois... revoir mes amis... mes camarades... monter à cheval, courir en tilbury et aller le soir au bal...

Le colonel croyer rêver.

— Ah! dit Armand avec mélancolie, je ne suis pas guéri encore, mais enfin... avec le temps... et beaucoup de volonté... Tenez, nous retournerons à Chaillot... Vous viendrez avec moi, n’est-ce pas? vous aurez votre chambre au premier, à côté de la mienne. Nous emmènerons Catherine.

— Oui... oui... murmurait le colonel émerveillé.

— Vraiment, acheva Armand, je crois que j’ai été insensé de ne point m’apercevoir plus tôt que Fulmen était une belle fille aussi noble que bonne...

— Ah! soupira le vieillard, qui semblait ne plus vivre qu’en sou fils, elle t’aime, celle-là...

— Eh bien! je l’aimerai! murmura Armand avec un efl'ort.

— Monsieur, vint dire la servante du colonel, je pars, je vais à Chaillot... N’ai-jc autre chose à dire à Job que de faire seller votre cheval?

— Attends, attends, ma bonne CnthcrinOi.. tu lui diras qu’il m’envoie Rob-Roy par Tom.

La cuisinière partit.

— Je ne viendrai pas diner ; je diuerui sur les boulevards, dit Armand; mais ce soir, à la brune, vous viendrez, n’est-ce pas?

' , — Oui, lit le colonel d’un signe.

— Auparavant, vous irez chez Fulmcn?

— J’irai.

— Et vous ne lui direz rien ou presque rien, mais vous l’amènerez à Chaillot... nous la surprendrons...

Le vieillard ne se lasssaitpas d’admirer celte métamorphose subite, ce retour à la raison, qui paraissait avoir pour cause première un souffle de brise printanière et un rayon de soleil,

Catherine fit diligence. Moins d’une heure après, le cheval d’Armand arriva. Ce fut avec une joie d’enfant que le jeune homme passa sa main sur la croupe noire et lustrée du bel animal, qui hennissait en reconnaissant sou maître. Armand sauta en selle avec l’ardeur d’un écolier. Un vague pressentiment l’ agitait-il, ou s’était-il éveillé ce jour-là avec l’intention bien arrêtée de lutter avec le mal, de le prendre corps à corps et d’en triompher? Nous ne saurions le préciser. Toujours est-il que le fils du colonel gagna les Champs-Elysées au grand trot de Rob- Roy, remonta l’avenue, la redescendit ensuite et se dirigea vers les boulevards. On eût dit qu’il avait soif de Paris et qu’il en était absent depuis longtemps. Au moment où il passait devant la Madeleine, un grand bruit de roues et de grelots se fit derrière lui.

LA DAME

C’était une chaise de poste qui, débouchant par le faubourg Saiut-Houoré, avait pris la rue Royale et s’apprêtait à louger les boulevards. Le cheVal d’ Armand, effrayé par le bruit, se cabra, volta, pirouetta de telle façon que la chaise de poste passa, et qu’Arraand, quelque occupé qu’il, fut à maîtriser sa monture, put jeter à l’intérieur \m regard distrait... Un cri lui échappa, un cri de joie, d’angoisse et de stupéfaction à la fois. L’émotion qu’il éprouva fut telle qu’il faillit être désarçonné. Heureusement, la chaise passée, le cheval se calma. Mais tout aussitôt Armand lui rendit la main, lui mit l’éperon au flanc et le lança bride abattue sur la trace de la chaise de poste. Au fond de la berline de voyage, toute seule, uue femme lui était apparue, c’était la Dame au gant noir!

Où allait-elle? Pourquoi était-elle seule ? Armand ne se le demanda point. Il voulait courir après elle, l’atteindre, la revoir... Le reste lui importait peu ; il avait oublié déjà la terre entière.

La chaise de poste filait bon train, emportée par quatre vigoureux chevaux normands que stimulait le fouet des postillons. Armand ne put la rejoindre qu’à la barrière du Trône, où elle prit la route de Strasbourg. Mais là un embarras de voitures et un nouvelle frayeur de Rob-Roy ne lui permirent point de s’approcher de la portière et de parler à la Dame au gant non 1 . Ce ne fut qu’au delà de Vincennes, et daus le bois, un peu avant d’arriver à Noÿent-sur-Marue, que le jeune homme la dépassant tout à coup d’une longueur de cheval, lit signe aux postil-

Ions d’arrêter et se plaça pour ainsi dire en travers de la route.

Les postillons firent halte. La Dame au gant noir mit la tète à la portière et reconnut Armand.

— Vous encore, dit-elle.

» Armand s’approcha. Déjà son visage était bouleversé, son regard brillant de fièvre.

— * C’est moi, dit-il.

— Que me voulez-vous? fit-elle d’une voix railleuse.

— Je veux vous suivre.

* — Impossible.

— Je vous suivrai, dit-il avec l’accent d’une résolution presque sauvage.

— Je vais bien loin...

Et elle souriait, en le regardant, de ce sourire qui, plus d’une fois, avait figé le sang dans les veines du capitaine Hector Lemblin.

— J’irai au bout du monde, dit-il.

— Ab! même contre mon gré?

Il courba le front et elle le vit trembler de tous ses membres et vaciller sur son cheval.

— Eli bien ! lui dit-elle, galopez à côté de moi jusqu’au relais, et là, si vous avez le courage d’accepter la seule vie qu’il m’est permis de vous faire...

Elle était devenue grave et triste en parlant ainsi.

— Eli bien ? demauda-t-il.

— EU bien, vous me suivrez...

Armand laissa échapper un cri de joie, lit un signe aux postillons, et la chaise repartit.

Armand galopait à la portière. Quant à la Dame au gant noir, elle s’était rejetée au fond de la berline et murmurait : — Chaque fois que l’amour de ce malheureux jeune homme vient à me toucher, à désarmer ma haine, chaque fois que j'essaye de fuir et de l’épargner, une fatalité implacable le replace aussitôt sur ma route. Oh! je le vois bien, il faut que je le frappe! Lui aussi, il doit mourir...

Et tandis que le pauvre fou, qui semblait chercher sa destinée, galopait sur la route de Villemonble, la jèuue femme avait déplié une lettre qu’elle semblait relire et méditer avec attention.

La lettre que lisait la Dame au gant noir était ainsi conçue :

» Madame,

• Baden-Baden, mai 184...

» Vous pouvez partir ; j’ai loué et fait disposer comme vous l’entendiez la maison que vous m’avez indiquée sur l’avenue Lichtenthal.

» Elle touche à celle qu’a louée le chevalier d’Asti, devenu comte par la mort de son oncle.

» Une grille sépare seule les deux jardins. Celui de M. d’Asli est encore un peu nu, tandis que le vôtre est

DîgitizèStyGocigle

AU G A N T NOIR

déjà ombreux; les arbres du sien sont jeunes, petits encore ; ceux du vôtre ont acquis le développement de la maturité.

» De votre côté, une épaisse charmille intercepte la vue. Le chevalier ne peut voir chez vous ; en revanche, vous pouvez voir chez lui. C’était, je crois, ce que vous vouliez. Le chevalier, le comte plutôt, car il est réellement comte à présent, est arrivé à Bade il y a huit jours, avec sa petite fille qui est âgée d’environ cinq ans, la gouvernante de cette enfant et deux domestiques. Madame est encore à Paris.

» Le chevalier est bien changé : il a les cheveux blancs, il se voûte et parait atteint d’une tristesse mortelle.

» Plusieurs fois, du fond de la cachette, au troisième étage, d’où je l’épie pour exécuter vos ordres, j’ai pu, une lunette à la main, distinguer de grosses larmes qui coulaient sur son visage.

» Le soir, on le rencontre au Casino, à la Conversation, comme on dit à Bade. Il se promène seul dans les grands salons comme il s’est promené seul toute la matinée dans son jardin. Parfois il s’approche de cette table verte où tant de fortunes, tant d’honneurs, tant de nobles existences ont succombé.

» On le voit jeter quelques louis sur le tapis, jouer un moment, puis, qu’il ait gagné ou perdu, s’éloigner sans même songer, dans le premier cas, à reprendre son argent.

401 LA DAME

» L’autre soir on s’est entretenu toute la soirée du bonheur qu’il avait eu au jeu sans le savoir. Une poignée de louis laissée par lui a failli faire sauter la banque. On l’a cherché des yeux, il avait disparu , et un tailleur du trenteet-quarante lui a fait porter un monceau d’or et de billets à domicile.

» Le comte va tous les soirs et tous les matins, à l’heure des courriers, montrer son passe-port à l’employé des postes et lui demander s’il a des lettres. L’employé répond par un non germaniquement accentué et referme assez brutalement son guichet. C’est la mode des administrations allemandes. *

» Un jour cependant, — vous le voyez, le comte ne peut faire un pas sans que d’invisibles espions le surveillent, — un jour cependant, mercredi dernier, une lettre, celle sans doute qu’il paraissait attendre avec tant d’impatience, lui a été remise. On a vu le comte rougir et pâlir tour à tour, trembler en reconnaissant l’écriture, hésiter à rompre le cachet. La lettre, comme a pu le remarquer un homme qui passait fort négligemment derrière lui, ne contenait que trois lignes. Le comte, après les avoir lues, s’est appuyé à une colonne du porche sous lequel s’ouvre le guichet de la poste; il a failli tomber à la renverse.

» Cette lettre a été trouvée la nuit suivante sur la table de M. d’Asti.

» Tandis que le comte dormait d’nn sommeil profond»

Digitiz

^Oobg'le

AU HA NT NOIR

on on a pris une copie que je vous transcris à mon tour :

« Monsieur,

» J’arriverai à Bade vers la fin du mois. Cessez de m’é- » crire de ces lettres d'amour si ridicules pour moi, si » odieuses pour vous. Vous savez bien quel infranchis- » sable abîme nous sépare.

» Votre femme aux yeux du monde.

» Comtesse d’AsTi, née de Pons. »

» A côté de cette lettre, il y en avait une autre encore ouverte, écrite de la main de M. d’Asti, et qui n’avait pas moins de quatre pages. On n’a pas eu le temps, vous le pensez bien, de la copier, mais on en a retenu le sens.

» Cette lettre signifie clairement que M. d’Asti, cet homme qui foulait jadis aux pieds les affections les plus saintes et se riait avec un cynisme féroce de l’amour, adore aujourd’hui sa femme qui le hait et le méprise. Vous devinez pourquoi.

» Enfin, madame, il y a encore un de ceux que nous avons marqués du signe mystérieux et fatal. Celui-là, c’est le vicomte île R..., ce joueur malhonnête et malheureux, le moins coupable à vos yeux cependant. 11 rencontre souvent M. d’Asti à la Conversation, mais ils paraissent s’éviter avec soin.

ni

40f> LA DAME

» Dernièrement le vicomte est allé visiter le château d’Ehbersteiu. Il avait une calèche à deux chevaux qu’il occupait seul. 11 a trouvé au vieux burg le comte d’Asti, qui y était allé à pied. Comme la pluie tombait à verse, le vicomte a offert une place dans su voiture à M. d’Asti. M. d’Asti a refusé et a préféré revenir à pied par la pluie et des chemins abominables. Ces hommes se fuient tous entre eux.

» Le vicomte joue beaucoup, il a de la chance, comme on dit dans cet horrible argot des tapis verts. 11 refait un peu le million dont il avait hérité en Écosse et qui était déjà croqué aux trois quarts.

» Voilà, madame, quelle est la situation. Du reste, comme nous sommes au commencement de la saison, il y a peu ou point encore de Français à Bade, quelques Busses à peine et quelques Anglais. On ne voit, on ne rencontre, ou n’enteud que des Allemands.

» J’attends vos ordres.

» Hermann. »

Après avoir relu cette longue lettre, la Dame au gant noir jeta un regard furtif à Armand qui galoppait toujours à la portière sur Ilob-Roy blanc d’écume. Déjà, dans le lointain, on apercevait les maisons blanches de Villemonble, le premier relais de poste que l’on trouvait alors eu sortant de Paris.

— Voilà un homme, murmura-t-elle en regardant Armpnd, auquel je ne songeais point il y a une heure, et qui

va devenir l’instrument actif de ma vengeance, en attendant qu’il en soit la victime. 11 m’aime! il m’obéira en esclave.

Et comme la cliaise de poste s’arrêtait pour relayer devant la porte d’une auberge, et que déjà on voyait sortir de leur écurie les chevaux prêts et les postillons commandés par le piqueur, la Dame au gant noir fit un signe au valet de pied assis sur le siège. Le valet descendit et tint le cheval d’Armand, qui, sur un nouveau geste de la jeune femme, sauta- à terre et monta dans la voiture.

— Écoutez, lui dit-elle, toujours avec cet accent de tritesse qui faisait d’elle, aux yeux du jeune homme, la femme la plus mystérieuse et peut-être la plus infortunée du monde, l’heure me presse et je ne puis entrer avec vous que dans de très-brèves explications.

— Parlez, madame, je vous écoute.

— Vous m’aimez, dites-vous?

— Oh ! voulez-vous mon sang?

— Si j’avais besoin que vous me suivissiez... fût-ce au bout du monde?...

— J’irais.

— Sans savoir dans quel but?

— Sans le savoir.

— Si je vous demandais un serment?...

— Demandez.

— Me jureriez-vous une obéissance passive, sans réplique, sans explication aucune, ma conduite vous parût elle étrange... odieuse?

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— Je vous le jure.

— Eh bien, lui dit-elle, en ce cas, renvoyez votre cheval à Paris et suivez-moi ; peut-être me forcerez- vous à vous aimer un jour.

Armand était fou; il avait déjà oublié Paris, son père et Fulmen qui l’attendaient à cette heure, la terre, l’univers... Elle était là... il la regardait, il était auprès d’elle; elle lui permettait de la suivre.

Armand écrivit à Fulmen, donna son cheval à un postillon avec ordre de le conduire à Paris, et monta auprès delà Dame au gant noir. La chaise repartitau grand trot.

Huit jours après les événements que nous venons de raconter, un homme d’environ quarante ans, tenant une jolie petite fille par la main, se promenait sur la route de Bade au village allemand d’Oos, mais à peu de distance de cette première ville. Vêtu d’une élégante redingote du matin, coiffé d’un chapeau gris, cet homme paraissait appartenir à la catégorie fashionabledes baigneurs. L’enfant qu’il tenait par la main babillait sans relâche et disait à chaque minute : — Mais maman ne vient donc pas?

Le père, car c’était le père, répondait à peine et semblait être lui-même dans une vive anxiété. Les yeux tournés vers l’horizon, aussi loin qu’il pouvait distinguer

le sillon blanchâtre et tortueux de la route qui serpente à travers cette plaine verte et luxuriante qui s’étend des dernières rampes de la Forêt-Noire aux bords du Rhin, cet homme paraissait être venu là comme un jeune amoureux à un rendez-vous. Tantôt il consultait sa montre et trouvait que la diligence de Strasbourg, — le chemin de fer n’existait pas encore, — était en retard; tantôt il croyait avoir été mal renseigné, tantôt encore il regardait les petits pieds couverts de poussière de l’enfant, et il songeait à rétrograder.

— Es-tu fatiguée, Rose? demandait-il.

— Non, répondait l’enfant... allons toujours... je veux voir maman...

Enfin un nuage blanchâtre parut s’élever â la dernière limite de l’horizon. Évidemment unevoiture, un attelage quelconque soulevait la poussière du chemin. L’anxiété du père de l’enfant fit place alors à une sorte d’émotion pénible et pleine d’hésitation et de vagues terreurs ; il devint fort pâle; son cœur, qui tout à l’heure battait violemment, parut suspendre ses pulsations ; au lieu d’avancer encore, il s’assit sur le revers de la route. On eût dit qiie les forces lui manquaient. Cependant le nuage se développait, et bientôt on put distinguer une grande et lourde voiture que cinq meklembourgs traînaient avec une grande vitesse : c’était la diligence. Rientôt encore le grelot des chevaux devint perceptible, puis les claquements du fouet, puis enfin la voiture ne se trouva plus qu’à quelques centaines de mètres des voyageurs.

LA DAME

— Mais viens donc, papa, disait l'enfant qui tirait le baigneur par le pan de sa redingote, ne veux-tu donc pas voir maman?

La voix caressante et fraiche de la petite lille sembla calmer un peu l’émotion du père. Illit un effort et se leva. Mais, trop faible pour marcher, il demeura debout, au milieu de la route, aussi pâle que ces divinités de marbre qui ornent le palais de la Conversation.

La diligence arrivait sur lui. 11 leva le bras et lit signe aux postillons d'arrêter. En même temps une main de femme frappait de l’intérieur de la voiture aux glaces du coupé et semblait demander la même chose. La voiture s’arrêta.

— Marguerite!

— Maman !

Ces deux exclamations accueillirent une jeune femme qui descendit lestement du coupé, et de la main invita les postillons à continuer leur chemin.

— Marguerite... madame... balbutia le baigneur en prenant la main de la dame.

Mais celle-ci prit sa fdle dans ses bras et l’y serra avec effusion sans paraître avoir senti la pression de la main de son mari. C’était son mari en effet. Il lui offrit son bras.

— Merci, monsieur! dit-elle, c’est inutile... je donne la main à ma fille.

M. d'Asti, — on a deviné que c’était lui sans doute, — M. d’Asti, disons-nous, passa sa main sur son front où perlaient quelques gouttes de sueur, et se prit à suivre sa

femme et son enfant d’un air pensif et le regard baissé. M. d’Asti souffrait le martyre. La comtesse, elle, marchait d'un pas leste, écoutant le joli babil de la petite fille et lui faisant mille questions et mille caresses.

Ils arrivèrent ainsi jusqu’à Bade, franchirent le petit pont qui. conduit sur la promenade, passèrent eutre l’hôtel d’Angleterre et le Casino et gagnèrent ainsi l’avenue de Liclitenthal.

La comtesse avait déjà habité l’année précédente cette maison que le comte avait louée, et qui était contiguë à celle dont parlait le major Arletf dans sa lettre à la Dame au gant noir. M. d’Asti venait à Bade pour sa sauté. La comtesse l’y accompagnait. Cette fois-là, cependant, la comtesse était demeurée en arrière d’une quinzaine de

jours. Quelques affaires pressantes et l’acciden t que nous avons raconté, et qui l’avait forcée de demeurer au lit pendant plusieurs jours chez Fulmen, avaient été la cause de ce retard.

* M. d’Asti sonna à la grille de la maison avec une impatience fébrile. Un valet de chambre vint ouvrir et salua profondément sa maîtresse.

— Jean, lui dit-elle, allez donc faire apporter mes bagages du bureau de la diligence.

Et elle entra dans le jardin, tenant toujours son enfant par la main ; elle en fit le tour, puis pénétra dans la maison, sans avoir paru un seul instant remarquer que sou mari la suivait. L’enfant demeura à jouer dans le jardin.

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Madame d’Asti se trouva donc seule face à face avec son mari, lorsqu’elle entra dans sa chambre à coucher. M. d’Asti se tenait devant elle comme uu criminel devant son juge. La comtesseétait calme et froide; elle le regardait à peine.

— Madame... Marguerite... balbutia M. d’Asti, qui voulut lui prendre la main et fléchit un genou devant elle.

Mais un dédaigneux sourire glissa sur les lèvres de la comtesse : — Pardon, monsieur 1 lui dit-elle, mais puisque vous y tenez absolumett, nous allons avoir une brève explication qui, je l’espère, régularisera notre position respective.

.La comtesse s’enfonça dans une bergère et regarda fixement son mari.

— Vous le savez, monsieur, dit-elle, lorsque vous m’avez offe‘rt votre main, vous avez prétendu me sauver du déshonneur. J'avais, en effet, pour obéir à mon cœur, pour me soustraire à un mariage qui me jetait dans les bras d’un vieillard, j’avais eu le courage, l’horrible courage de fuir le toit paternel et de suivre l’homme que j’aimais...

— Madame... au nom du ciel!

— Écoutez-moi donc, monsieur, poursuivit Marguerite de Pons; vous savez bien que cet homme que j’aimais, à qui je voulais consacrer ma vie tout entière, le-marquis Gontran de Lacy, enfin, que vous avez tué en duel deux ans après, vous savez bien que cet homme, vous l’avez déshonoré à mes yeux; que tous les événements qui se

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