II. J
précipitèrent au château des Portes et dans la cahute du Galérien, vous les aviez prévus... combinés...
— Madame, je vous en supplie...
— Monsieur, reprit madame d’Asti, pendant deux années je vous ai considéré comme mon sauveur, et, ne pouvant vous aimer, je me suis efforcée de vous rendre heureux. Un jour, le voile s’est déchiré, vous m’avez avoué que Gontran n’était point marié, que cette femme qui s’étail présentée comme la sienne avait été payée, amenée par vos soins... Puis encore, une lettre égarée par vous, trouvée par moi, une lettre écrite par un certain colonel d’aventure, m’a démontré que M. Lacy avait eu -le malheur d’ètre à votre merci, de vous obéir comme un esclave... Ce jour-là, monsieur, la reconnaissance que j’avais pour vous s’est changée eu haine, l’estime en mépris.
— Mais je vous aime, moi, et je me repens! ... s’écria le comte avec des larmes dans la voix. Ne voyez-vous point ce que je souffre?... Mes cheveux ont blanchi depuis trois ans que vous êtes pour moi une étrangère...
Marguerite de Pons haussa les épaules : — M. de Lacy est mort, dit-elle.
— Oh ! murmura le comte en laissant échapper un cri étouffé... oh! elle l’aime encore!
— Toujours! répondit froidement Marguerite de Pons, toujours ! et vous, je vous méprise et je vous hais !
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LA DA MK
Les derniers mots de sa femme firent bondir M. d’Asti. Cet homme, un moment affaissé, courbé sous ce dédain suprême, se redressa et retrouva soudain sa nature violente, irascible et profondément corrompue d’autrefois.
— Ab ! dit-il avec une amertume railleuse, vous aimez toujours Gontran?
— Oui, répondit la comtesse.
— Et vous me haïssez?
— Je fais plus, je vous méprise.
Et la comtesse tourna le dos à son mari, et se mit fort tranquillement en devoir de préparer les armoires de sa chambre à coucher à recevoir le contenu de ses caisses de toilette. Pendant un moment M. d’Asti garda un silence farouche. Puis, tout à coup, il vint se placer devant sa femme, et la regarda froidement.
— Que voulez-vous encore? demanda-t-elle, supportant avec calme le poids de ce regard.
— Madame, répondit l’ancien complice du colonel, vous
venez de me dire que vous me haïssiez et me méprisiez!
— Je le répète, monsieur.
— Voulez-vous nous séparer?
— Comment l’entendez-vous? demanda la comtesse.
AU GANT NOIU
— Vous vivrez ici, je retournerai à Paris.
Un sourire railleur glissa sur les lèvres de Marguerite de Pons.
— Puisque vous venez, dit-elle, de toucher à une aussi grave question que celle de la séparation, voulez-vous, monsieur, me permettre de vous exposer mes idées sur ce sujet?
— Faites, madame.
Et, tout frémissant, le comte se rassit. La comtesse l’imita. Seulement elle alla se placer à l’extrémité d’un canapé, de façon à être loin de son mari.
— Monsieur, dit-elle alors, entre deux êtres attachés comme vous et moi pur un lien aussi pesant qu’indissoluble, il y a deux sortes de séparations. La première demande l’assistance des tribunaux.
— Oh! fi donc! interrompit M. d’Asti.
— Celle-là, monsieur, appelle la lumière et la publicité sur la vie privée. Un avocat qui vise à l’éloquence, flétrit la femme; un autre la défend au détriment du mari; le public savoure les détails scandaleux des débats, et la France entière sait au bout de huit jours pour quelles raisons cette séparation est demandée. Cependant, monsieur, je ne recule point devant ce scandale, s’il peut vous plaire.
M. d’Asti fit un geste de répulsion.
— Mon Dieu! dit la comtesse avec calme, je raconterai fort naïvement à mou avocat le drame que vous connaissez et qui s’est déroulé au château des Portes, la mort de
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LA DA MK
M. de Moutgory, mon amour pour M. de Lacy, la pression que vous exerciez sur lui, le rôle odieux et hypocrite que vous avez joué.
— Madame!
— Oji! vous ne pouvez le nier, n’est-ce pas? Et puis je produirai la lettre du colonel, cette lettre que j’ai trouvée ■ et que je conserve avez uu soin extrême...
M. d’Asti frissonna.
— Cela pourra peut-être révéler à la justice des faits qu elle aura intérêt à éclaircir.
— Madame, interrompit le comte avec une sourde irritation, je n’ai jamais songé à nous déshonorer par un tel éclat.
— Ne parlez pas de «oms, monsieur, mais de vovs à propos de déshonneur.
Le comte haussa les épaules.
— J’ai toujours été une honnête femme, ajouta Marguerite de Pons avec simplicité.
— Je l’espère bien, fit le comte avec rage.
Ces trois mots semblèrent un outrage à l’altière comtesse. Elle regarda son mari comme elle eût regardé un *
laquais assez oublieux pour oser lui parler d’amour.
— Vous vous méprenez, je crois, monsieur, dit-elle. 11 est des gens qui sont honnêtes par crainte des châtiments de la loi, — il en est qui le sont pour obéir à leur conscience. La loi, à mes yeux, c’est vous. Comprenez-vous? je braverais la loi, peut-être, mais je ne braverai point ma conscience.
Ali GANT NUI H 417
Le comte se mordit les lèvres et ne répondit pas. Alors madame d’Asti continua :
— Il est un autre moyen de séparation, monsieur, la séparation à l’amiable.
— C’est de celle-là que je veux parler, dit le comte.
— C’est celle dont je ne veux pas.
— Pourquoi?
— Parce que je crains beaucoup plus les rumeurs et les médisances du monde que l’éclat et le grand jour des tribunaux, et qiie je sais que, lorsque le mari et la femme se séparent sans raisons connues, le mari a le rôle intéressant.
Un sourire cruel vint aux lèvres de la jeune femme, qui regarda fixement le comte : — Le monde serait capable de dire que vous êtes un galant homme et moi une femme perdue.
M. d’Asti baissa la tète et se tut.
— Enfin, monsieur, ajouta Marguerite de Pons, vous oubliez que nous avons un enfant.
— C’est vrai.
— Et que le nom de cet enfant doit rester pur, intact, honoré.
Cette logique froide et serrée domina le comte et dompta son naturel emporté.
— Je ferai ce que vous voudrez, madame, dit-il.
— Ce que je veux est fort simple.
— Parlez...
— Aux yeux du monde nous serons unis.
LA DAME
— Et... dans l'intimité?...
— Nous serons des étrangers pleins de courtoisie l’un pour l’autre.
— Vous êtes cruelle...
— Je suis juste... Adieu! monsieur.
Elle montra la porte à son mari, et M. d’Asti, dominé par ce geste, cette attitude et cet accent, lit un pas pour sortir. Mais, arrivé sur le seuil, il se retourna, regarda sa femme, et elle le vit tout pille et les yeux pleins de larmes.
— Vous ne croyez donc pas au repentir? murmura-t-ii t
— Mais si, dit-elle.
— Eh bien, depuis trois années, je me repens des erreurs, des folies de ma jeuuesse.
— Vous pourriez dire des crimes ...
— Ah 1 fit-il avec désespoir, vous êtes impitoyable,
L accent avec lequel il prononça ces derniers mots émut Marguerite.
— A ous avez tort de me croire ainsi, dit-elle. Cessez de me poursuivre de votre amour, et je ne froisserai plus votre orgueil.
— Hélas ! je vous aime.*.
• Le comte était allé trop loin. Il avait touché un moment sa femme par son accent désespéré; il ferma son cœur à la pitié en osant lui dire qu’il l’aimait.
— Vous êtes fou, lui dit-elle sèchement; vous oubliez que le sang de M. de Lacy est entre vous et moi quand vous venez me parler d’amour.
Le comte frémit de rage et de désespoir.
— Toujours lui! murmura-t-il sourdement.
— Monsieur, répondit Marguerite avec tristesse, il ne faut pas parler d’amour à ceux dont on a brisé le cœur et qui veulent vivre désormais et mourir sans aimer. Je porte votre nom, et quelque douleur que j’en éprouve, j’ai l’intention de le porter honnêtement. Mais, si vous deviez continuez à me poursuivre de votre amour...
Elle s’arrêta et le regarda.
— Eh bien? lit-il avec colère.
— Eh bien, je laisserai tomber ma main dans celle du premier galant homme qui viendrait à m’aimer, répondit-elle.
Ces paroles furent un coup de foudre pour le comte d’Asti.
Un moment il demeura muet, écrasé, les yeux rivés au parquet. Puis, tout à coup, relevant la tête, l’œil en feu, le front pâle : — Madame, dit-il, avez-vous lu le Code pénal?
— Oui, dit-elle tranquillement.
— Et vous n’y avez rien trouvé qui réponde à ce que vous venez de dire?
— Vous vous trompez. Je connais la loi et sais que vous pouvez me tuer, si je déshonore votre nom.
— Eh bien ! prenez-y garde ! s’écria le comte avec emportement.
La comtesse ne répondit pas d’abord, mais elle fit un pas en arrière; puis, hautaine -comme une reine otfensée, elle indiqua la porte à son mari.
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— Sortez! dit-elle, sortez!
M. d’Asti sortit la rage et le désespoir au cœur. Il remonta dans sa chambre, s’y enferma, cacha sa tète dans ses mains et se prit à pleurer comme un enfant.
Le soir du jour où la comtesse d’Asti était arrivée à Baden-Baden, vers onze heures, alors (|ue le silence commençait à se faire dans la petite ville et que le palais de la Conversation ferfnait ses portes, taudis que les joueurs rentraient chez eux calculant leur perte ou leur gain, une chaise de posté s’arrêta à la porte de la maison contiguë à celle que le comte et sa femme occupaient dans l’avenue de Lichtenthal. L’avenue était déserte, et toute lumière éteinte chez le comte.
Au bruit, la grille de la maison s’ouvrit. Un homme parut et vint ouvrir la portière avec empressement. Cet homme n’était autre que celui que la Dame au gant noir appelait Hermann et que nous avons connu sous le nom de major comte Arletf. De la chaise de poste une jeuue femme et un jeune homme descendirent. C’était, ou le devine, la Dame au gant noir et Armand.
— Bonjour, Hermann, dit la jeuue femme en sortant lestement de voiture.
Ali G AM' AUI H
Le major s’était iucliué avec respect et lui offrait sa maiu.
— Tout est-il prêt dans la maison?
— Tout, madame.
Elle se tourna vers Armand.
— Tenez, lui dit-elle, je vous présente quelqu’un que vous connaissez... vous vous êtes rencontrés déjà en Normandie.
Le major et Armand se saluèrent. Alors la Dame au gant noir pénétra dans la maison, précédée par le major et suivie par Armand, — non sans avoir remarqué, auparavant, que l’avenue était déserte et que personne ne l’avait vue descendre de voiture.
Le major conduisit la voyageuse au premier étage de la maison et ouvrit devant elle la porte d’un grand salon à tentures sombres. Armand y pénétra derrière elle, et tout à coup il tressaillit profondément.
Ces tentures sombres, l’ameublemeut de cette pièce, il les avait vus quelque part déjà et il se souvint presque aussitôt de cette pièce dans laquelle il était entré un soir, par la fenêtre, place de l’Estrapade. Ou avait transporté à Bade le mobilier et les tentures de cette chambre à coucher, sur la cheminée de laquelle Armand se souvenait d’avoir vu un buste d’homme recouvert d’un voile noir. Ce buste était placé sur la cheminée du salon, et les yeux d’Armand se fixèrent sur lui avec une sorte d’égarement.
La Dame au gant noir glissa quelques mots à l’oreille du major. Le major sortit. Alors la jeune femme indiqua uu siège auprès d’elle ù Armand.
— Maintenant, mon ami, lui dit-elle, causons.
— Je vous écoute, madame.
— Depuis quinze jours que vous me suivez, obéissant à tous mes caprices, vous ne m’avez pas questionnée, vous ne vous êtes enquis ni du lieu où nous allions, ni du but que je poursuivais.
— Je vous suis, répondit Armand, et cela me suffit, madame.
Elle le regardait en souriant.
— Je vous suis et je vous aime, ajouta-t-il.
— Moi, répondit-elle, j’ai pour vous l’affection d’une sœur, et peut-être vous aimerai-je, si j’obtiens de vous.,.
— Oh! parlez, je suis prêt à tout! s’écria Armand avec son exaltation habituelle.
La Dame au gant noir regarda fixement le jeune homme.
— Ètes-vou3 brave?
— Je le crois.
— Patient?
— Oui.
— Avez-vous la force de vous dominer toujours?
— J’aurai la force de faire tout ce que vous m’ordonnerez.
Elle étendit la main vers le buste, cette main toujours gantée de noir.
— Vous le savez, dit-elle, je suis chargée d’une sombre et terrible mission. J’ai pour tàclie de venger un mort... ce mort, le voilà!
— Ah! j’avais deviné, murmura le fils du colonel.
— Ce mort, poursuivit-elle d’une voix lente et sourde, je l’ai aimé... aimé avec adoration et fanatisme... comme je vous a ! merai peut-être un jour, si...
— Si? fit-il en tressaillant.
— Si vous vous associez à mon œuvre de destruction et d’expiation.
— Vous le savez, je vous appartiens, disposez de moi...
— Eh bien, reprit-elle, cet homme que j’ai aimé, ce mort chéri dont voilà le buste, il a été assassiné... non point assassiné par un bandit isolé et vulgaire, par un voleur de grand chemin... oh! non...
Elle eut un sourd éclat de rire.
— Oh! non, reprit-elle, non! ses assassins étaient des gens du monde, de brillants gentilshommes, des viveurs... ils formaient une association pour le vol et la rapine.
— Infamie ! murmura Armand.
— Vous eu avez vu mourir un. •
— Le capitaine Lemblin, n’est-ce pas?
— Oui. 11 en est d’autres encore qui sont pleins de vie