AU G A N T N01K US
plus chaud. Je ne veux pas que vous vous enrhumiez ; je réponds de vous, après tout.
— Ah! dit Armand en riant.
— Dame! murmura Fulmen; vous comprenez, mon cher ami, que j’ai des projets sur vous... dans l’avenir.
Armand soupira et se tut; mais il obéit néanmoins à Fulmen, passa dans un cabinet de toilette, et, tandis qu’elle remettait son chapeau et lissait ses cheveux du bout du doigt, il s’habilla rapidement et reparut quelques minutes après en costume de ville, son paletot de cachemire blanc boutonné sur un habit bleu.
— Oh ! dit Fulmen en riant, vous êtes mis à ravir, mon bon ami; mais ce n’est point la toilette que je vous veux. Un paletot blanc est compromettant quelquefois... la nuit...
— Mais, dit Armand, vous voulez donc me faire jouer quelque rôle de malfaiteur?
— Peut-être.
— Diable ! faudra-t-il que je m'introduise le pistolet au poing?
Fulmen l’arrêta d’un geste : — Je n’aime pas beaucoup les gens qui voyagent dans Paris avec des pistolets de poche, dit-elle, cela singe les brigands italiens et n’est jamais dangereux; mais un tout petit poignard.
— Hein! fit Armand surpris. •
— Je dis, répéta Fulmen, que parfois... ce soir, par exemple, il n’y a pas d’inconvénient à emporter un petit poignard sous votre gilet.
LA DAME
— Je vais doue courir un danger?
— Peut-être oui... peut-être non.
— Ma parole d’houneur, murmura Armand, vous êtes une femme mystérieuse, et, de plus, vous avez le talent de me faire faire les choses les plus excentriques.
— C’est un mérite comme un autre, dit Fulmen souriante.
Armaud, on s’en souvient, avait une fort belle panoplie étalée aux murs du fumoir. Il y prit un joli petit poignard d’origine corse à gaine de velours noir, et le montra à Fulmen.
— C’est cela, dit-elle. Maintenant prenez un autre paletot que celui-là, c’est-à-dire noir ou brun foncé.
Armand obéit encore.
— A présent, acheva Fulmen, venez, j’ai mon coupé à votre porte.
— Ainsi, dit Armand, vous ne voulez pas me dire où vous me conduisez?
— Dieu m’en garde 1
— Avouez que j’ai quelque mérite à vous suivre, en ce cas.
— Le mérite est toujours récompensé, répliqua Fulmen en jetant une œillade assassine au jeune homme. Elle passa son bras blanc sur le sien, le fit sortir du fumoir et gagna avec lui l’escalier.
Le vieux Job était sur la dernière marche.
— Â quelle heure monsieur rentrera- 1- il? demandat-il d’un ton où se nuançaient à merveille le respect du
serviteur et l'affection que le vieux soldat avait vouée au lils de son colonel.
Armand, à cette question, regarda Fulmen.
— On ne sait pas, dit Fulmen, peut-être à minuit, peut-être demain matin...
Et elle se lit ouvrir la portière de son coupé bleu à deux chevaux alezan brûlé, monta la première, et, d’un geste charmant, invita Armand à y prendre place auprès d’elle. Armand salua Job d un geste amical et monta auprès de Fulmen.
— Où va madame? demanda le laquais eu relevant le marche- pied.
— Rue de La Harpe, au coin de la place de l’Estrapade, répondit Fulmen.
Le laquais grimpa auprès du cocher, transmit l’ordre reçu, et le coupé sortit au grand trot de la cour et gagna . les Champs-Ëlysées.
— Maintenant, dit Fulmen, que vous voilà en mon pouvoir et que vous ne pouvez plus m’échapper, causons.
— Oui, dit Armand, causons, car je suis on ne peut plus intrigué par tous ces mystères.
— Mon cher , enfant, reprit Fulmen, je vous l’ai dit hier, je vous aime depuis que je connais votre amour pour la Dame au gant noir, et je vous aime surtout parce que vous ne m’aimez pas, et que je veux faire la conquête de votre cœur après avoir renversé mille obstacles.
Armand répondit en lui prenant la main : — \ous êtes folle!
OH
LA DAME
— Je le sais bien, dit Fulmen avec son sourire hautain; mais ne savez-vous pas, cher ami, (pie la vraie sagesse c’est la folie, et que la seute vérité absolue, immuable, est toujours un paradoxe ?
Et Fulmen laissa glisser à travers ses dents blanches un frais éclat de rire, puis elle reprit : — Mais, si vous m’interrompez toujours, vous ne saurez jamais.
— C’est vrai. Je «mus écoute.
— Je vous disais donc que je vous aimais et que je comptais bien être aimée de vous tôt ou tard.
Armand hocha la tète : — Mon cœur est pris pour la vie, dit-il.
— Seulement, continua Fulmen, sans paraître avoir pris garde à l’interruption murmurée par le jeune homme; seulement, je ne suis pas uue femme ordinaire, moi, et au lieu de pulvériser ma rivale, au lieu de lui nuire, de la ruiner dans votre esprit, d’obéir enfin à la tactique vulgaire, je veux la servir, au contraire, et vous servir en même temps.
— Étrange stratégie, dit Armand avec un sourire.
— C’est la mienne. J’aplanirai tous les obstacles qui vous séparent d’elle, et je saurai bien la contraindre à vous aimer.
Armand étouffa une exclamation de joie, dont il fut honteux presque aussitôt en présence de cette femme qui lui avouait sou amour.
— Pardonnez-moi, balbutia-t-il.
Aü GANT NOIR
— Je vous pardonne d’autant plus volontiers, cher enfant, que je m’attendais à cette exclamation.
— Mais, dit Armand, si j’arrive jusqu’à elle... voyons, ne perdez-vous pas...
— Ma dernière espérance, voulez-vous dire?
Armand hocha affirmativement la tète.
— Non pas, dit Fulmen; femme vaincue est déjà par avance à moitié délaissée. Je veux user ma rivale et votre bonheur.
— Vous êtes une femme extraordinaire , murmura Armand, 'que ces derniers mots rendirent rêveur.
— Soit ! mais écoutez-moi toujours.
— Parlez, dit Armand.
En ce moment le coupé arrivait au bout de la place Louis XV, prenait le pont de la Concorde et gagnait la rive gauche de la Seine.
— Savez-vous où nous allons? dit Fulmen.
— Non, et je vous l’ai demandé vainement jusqu’ici.
— Eh bien, nous allons... ou du moins vous allez la voir...
Armand tressaillit et Fulmen le vit pâlir.
— Ne m’avez-vous pas diUhier qu’elle était à Paris?
— Oui.
— Eh bien! depuis hier, j’ai appris les deux tiers de ce que je voulais savoir en huit jours; vous voyez que je vais vite en besogne...
Et Fulmen eut un sourire de triomphe.
— Mon Dieu ! que savez-vous donc? s’écria Armand.
LA DAME
— Je sais, dit Fulmea, d’abord où demeure votre inconnue.
— Vous le savez?
— Je sais, de plus, une foule île choses qu’il est inutile de vous dire pour le moment.
— Pourquoi?
— Parce que nous n’avons pas le temps. Vous viendrez demain, si vous êtes encore de ce monde toutefois, dîner avec moi, et je vous en dirai plus long.
— Ainsi, vous me conduisez chez elle?
— C’est-à-dire que je vais vous donner les moyens d'y arriver.
Le coupé, roulant toujours rapidement, se trouvait déjà à la hauteur de la Cité et tournait l’angle de la plroe Maubert. En ce moment Fulmen parut s’abandonner à une sorte de rêverie, et Armand, tout entier à l’émotion que lui occasionnait cette pensée qu’il allait enfin la voir, respecta son silen #. Mais, lorsque le coupé se fut engagé dans la rue de la Harpe, la jeune femme releva la tète et dit à Armand :
— Nous n’avons plus que quelques minutes, et il faut que je vous mette au bouraift de la situation.
— Ah! dit Armand qui, à son tour, parut sortir d’un rêve.
— La Dame au gant noir, poursuivit Fulmen, est, paraît-il, d’origine russe. Le vieillard qui l’accompagne partout est major au service de la Russie, et se nomme le comte Arleff. Tous deux sont à Paris depuis quinze jours et habitent la place de l’Estrapade. Le major est-il
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le père ou le mari? C’est ce que nul au monde ne sait ; ils ont un serviteur unique : c’est une femme de quarante à cinquante ans, Allemande, et portant le costume des paysannes bavaroises.
— Après? fit Armand avec avidité et se suspendant, pour ainsi dire, aux lèvres de Fulmen. ,
— Le major sort tous les matins et ne rentre que le soir fort tard... S’il vous prenait aux genoux de sa protégée, fille ou femme, il vous tuerait... C’est pour cela que je vous ai fait prendre un poignard.
Armand eut un beau sourire de dédain.
— Oh I mon Dieu ! lui dit Fulmen, je sais que vous êtes brave, et comme, à mes yeux, ce n’est pas un mérite, mais une chose toute naturelle, je ne vous en fais aucun
compliment. Mais laissez-moi compléter mes renseigne-
ments.
— Je vous écoute, dit Armand.
— 11 est probable que vous serez obligé de briser un carreau de vitre, d’enfoncer une fenêtre après avoir escaladé un tuyau de cheminée.
— Bon ! ensuite?
— Rien de tout cela ne vous effraye, n’est-ce pas?
— Rien absolument.
— Allons, murmura Fulmen en souriant, je vois que vous êtes bien l’homme que j’ai rêvé, et quand la Dame an gant noir ne vous aimera plus...
— Attendez donc qu’elle ait commencé à m’aimer...
— L’heure n’eu est pas loin.
LA DA MF
— Vrai ! vous croyez 7
— J’eu ai la conviction.
Et comme Fulmen prononçait ces derniers mots du ton le plus convaincu du monde, le coupé s’arrêta place de l’Estrapade, non point devant la porte cochère de cette vieille maison où nous avons vu, deux jours auparavant, pénétrer ce vieillard que nous connaissons maintenant pour être le major Arleff, mais à quelques pas de là, au seuil d'une construction chétive, misérable, élevée de quatre étages seulement, noire, enfumée, avec une porte bâtarde et une allée noire, véritable maison du quartier Latin, destinée sans doute à loger de pauvres étudiants studieux ou à abriter une pension bourgeoise à cinquante francs par mois.
Il était alors à peine huit heures du soir ; cependant aucune lumière ne filtrait au travers des croisées; la maison paraissait inhabitée.
— Descendez, dit Fulmen à Armand, frappez à cette porte,
Armand descendit et frappa. Alors la jeune femme tira des profondeurs de son manchon deux objets qu’elle lui tendit par la portière demeurée ouverte. L’un de ces objets était une pelotte de cette bougie mince qu’on surnomme rat-de-cave, l’autre une clef.
— - Allumez votre bougie, continua Fulmen, tandis que la porte s’ouvrait sans que, toutefois, aucun être humain se montrât sur le seuil.
Armand approcha son rat-de-cave des lanternes du
coupé et ralluma ; puis il eu abrita de sa main ouverte la flamme, qui vacillait au vent de nuit.
— Vous allez, poursuivit sa conductrice, suivre cette allée ; vous trouverez au bout un escalier, vous le gravirez jusqu’au troisième étage; là, vous entrerez dans un petit couloir où se trouvent plusieurs portes, et vous chercherez celle sur laquelle est inscrit le numéro 10.
— Et puis? dit Armand.
— Vous ouvrirez cette porte à l’aide de cette clef et vous vous trouverez alors dans une chambre d’étudiaut,
— Une chambre vide?
— Oui, son locataire en est absent pour deux jours.
— Après? demanda le jeune homme.
— Après, vous ouvrirez la fenêtre... La fenêtre donne sur les toits d’un second corps de bâtiment contigu à la maison que vous voyez là.
Et du doigt, Fulmen indiquait la vieille demeure de la Dame au gant noir.
— C’est là quelle habite, dit-elle.
Armand tressaillit.
— Vous monterez sur le toit, poursuivit Fulmen, et vous irez ainsi jusqu’au corps de logis en retour de cette maison. Probablement vous verrez une croisée derrière laquelle brillera une lumière. Cette croisée est celle de sa chambre à coucher. Le reste vous regarde... Et maintenant, adieu! acheva Fulmen en tendant la main à Armand, au revoir... Du moins, espérons que le major Arleff ne vous tupra point.
LA DAME
— Espérons-le, vous avez raison. ,
Et Armand eut un lier sourire et baisa la belle main que Fulmen lui tendait.
je vous attends demain, ajouta-t-elle. Tâchez de
triompher, ô Don Juan !...
Un éclat de rire accompagna ces paroles, puis Fulmen referma la portière du coupé et dit à son valet de pied :
— Touchez à l’hôtel.
Armand lui jeta un dernier salut de la main, et tandis que le coupé s’éloignait, il s’enfonça bravement dans l’allée noire de cette petite maison qui paraissait abandonnée. Presque au même instant, la porte d’entrée se referma derrière lui.
Cependant l’allée était déserte, et Armand ne rencontra personne dans l’escalier; il le gravit d’un pas rapide, en s’aidant d’une corde graisseuse, qui remplissait les fonctions ambitieuses d’une rampe.
Arrivé au troisième étage, et grâce à la lueur dn ratde-cave, le jeune homme trouva le couloir indiqué par Fulmen. Puis, à l'extrémité de ce couloir, trois portes, dont l’une portait le numéro 10 en gros chiffres à l’encre noire.
11 introduisit la clef dans la serrure, ouvrit cette porte, pénétra dans la chambre, et, sans daigner jeter un coup d’œil autour de lui ni examiner le mobilier de l’étudiant absent, il alla droit à la fenêtre qu’il ouvrit. ,
En ce moment-là, le cœur d’Armand battait à briser sa
poitrine.
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