‹ La dame au gant noirChapitre 5 sur 18 · LA HA ML · texte numérisé non relu

LA HA ML

cette chambre d’étudiaut dont le propriétaire était absent, et de cette chambre sur le toit?

— J’attends, monsieur, dit la Dame au gant noir avec une sorte d’impatience.

— Madame, balbutia-t-il, je ne puis...

— Et vous osez venir me parler d’amour, me dire que vous m’avez poursuivie pendant une année?... et vous ne pouvez m’avouer... Ah! monsieur, exclama-t-elle, avec irritation, vous êtes d’une étrange audace!

— Madame, pardonnez-moi...

Elle fronçait le sourcil et son regard avait pris une expression cruelle.

— Je devine une trahison, fit-elle enfin, mais je ne veux plus vous questionner.

Elle étendit la main vers la croisée : — Celui qui m’a trahie, murmura-t-elle, sera châtié.

Armand tressaillit, et cette pensée qu’un autre que lui était attendu le mordit au cœur... Cependant, dominé, terrassé par le regard de cette femme extraordinaire qui semblait lui avoir pris son âme tout entière, il allait tomber à genoux et lui tout avouer, au risque de se voir chasser comme un laquais, lorsqu’un événement imprévu vint brusquer la situation et lui faire prendre une autre tournure.

Un bruit s’était fait entendre dans les profondeurs de la maison... Un bruit sec et sourd à la fois, celui d’un coup de marteau frappé sur une porte et retentissant de l'extérieur à l’intérieur où il trouvait de sonores échos.

Digitizgçl

A ce bruit, Armand vit la Dame au gant noir tressaillir, tandis qu’une vive inquiétude se peignait sur son visage.

— Mon Dieu! lit-elle avec une expression de terreur, le voilà! fuyez...

Et elle montrait, par un geste éloquent, rapide, et qui décelait une angoisse profonde, la fenêtre ouverte à Armand. Armand s’était redressé sur-le-champ du moment où il avait deviné un danger. Au lieu de fuir, il la regardait, et son regard abaissé et tremblant tout à l’heure brillait maintenant d’une audace respectueuse et pleine d’adoration.

— Fuyez, monsieur, fuyez!... répéta la jeune femme : c’est le comte Arletf, qui rentre... 11 vous tuerait!...

Un fier sourire passa sur les lèvres du jeune homme. Puis il ramassa son poignard : — Oh! ne craignez rien, dit-il.

— Mais partez donc, monsieur, partez ! s’écria-t-elle.

Vous voulez donc me perdre avec vous?

Ces mots éteignirent l’audace et le subit enthousiasme d’Armand. Il comprit que ce n’était pas pour lui, mais pour elle que la Dame au gant noir le suppliait de fuir, et il ne songea plus à son poignard. Son bras roidi se détendit. L’homme prêt à se défendre avec une sauvage énergie n’eut plus qu’une pensée : soustraire la femme qu’il aimait à uu danger qui paraissait imminent. Cependant il conserva un reste de présence d’esprit égoïste; son amour éleva une dernière fois la voix, et, prenant là

LA DAME

main de la jeune femme, il lui dit avec vivacité : — Je pars, madame, mais... au nom du ciel! dites-moi que vous me permettrez de vous revoir... il le faut... je vous en supplie...

— Oui... balbutia-t-elle, comme si la terreur seule lui eût arraché cette promesse, mais partez... partez!

— Quand? où? demanda-t-il rapidement avec la ténacité d’un homme résolu à n’abandonner la placé qu’eu emportant un rendez-vous.

— Ici... demain... fuyez! répéta-t-elle avec tous les signes d’une profonde anxiété.

Il eut la hardiesse de lui baiser la main, et, rapide comme une apparition, il bondit par delà la croisée et se sauva sur le toit, sans voir un froid sourire qui glissa sur lèvres de la Dame au gant noir et remplaça sur-le-champ cette expression de terreur répandue sur son visage. Sans doute Armand venait d’être dupe de quelque terrible comédie

Quelques minutes après, le jeune homme rentrait dans la chambre d’étudiant qui lui avait servi de passage.

11 se produit parfois chez un homme surexcité de singuliers phénomènes, Armand était venu pour la première fois dans cette chambre il y avait une heure; il l’avait à peine embrassée d’un coup d’œil, à la lueur de son ratde-cave, et voici qu’il y rentrait au milieu de l’obscurité la plus complète. Eh bien, il lui sembla tout à coup que cette pièce lui était connue depuis longtemps, qu’il en savait le nombre de meubles, leurs usages, les coins et re-

coins et jusqu’aux habitudes les plus familières de celui qui l’habitait.

Ce fut d’un pas sûr, hardi, sans hésitation, qu’il marcha vers cette table, où le carabin avait entassé pêle-mêle ses livres et ses instruments de chirurgie, que sa main alla chercher une boite ronde, et dans cette boite des allumettes phosphoriques. Il y avait un flambeau sur la cheminée. Armand l’alluma, le prit et s’approcha du lit, sous les rideaux duquel il avait aperçu vaguement ce portrait, dont l’ensemble l’avait frappé; mais soudain il recula... Une sueur glacée perla son front, ses cheveux se hérissèrent; il fut pris d’un-atroce battement de cœur...

Ce portrait, c’était l’image saisissante, fidèle, de la Dame au gant noir...

Et l’émotion que le jeune homme éprouva fut si grande qu’il jeta le flambeau et s’enfuit...

Ainsi donc, l’homme qui possédait le portrait de cette femme qu’il aimait, l’homme que sans doute elle attendait lorsqu’il s’était présenté, lui, Armand, était un pauvre étudiant, habitant une mansarde?...

Il se posa cette affreuse question en descendant à tâtons, du pas d’un homme aviné, l’escalier tortueux et noir de la maison, et, arrivé au grand air, ;J ur la place, il s’appuya chancelant sur une borne et cacha sa tête dans • ses mains...

Sans doute Armand, écrasé, anéanti par cette découverte, fût longtemps demeuré dans cette douloureuse at-

LA DAM K

titude, si une pensée furieuse n’eût tout ù coup fait jaillir une lueur dans son cerveau bouleversé...

— Oh! se dit-il, Fulinen doit tout savoir... Fulmen rae dira tout...

Et il se redressa plein d’énergie, monta dans la première voiture de place qui vint à passer, et dit au cocher: — Un louis pour toi si tu me mènes avenue Marbeuf en vingt minutes.

Le cocher fouetta son cheval et partit avec la rapidité de l’éclair. Une demi-heure après, c’est-à-dire vers onze heures, Armand arrivait chez la danseuse.

Fulmen revenait de l’Opéra où elle avait dansé ce soirlà. Elle changeait de toilette au moment où Armand entra chez elle, pâle, bouleversé, l’œil brillant de fièvre.

— Ah ! mon Dieu ! lui dit-elle effrayée, que vous est-il donc arrivé? Avez- vous sauté par la fenêtre ou bien vous airae-t-elle déjà?

Armand se laissa tomber sur un siège. D’abord il lui fut impossible de prononcer un mot.

— Mais qu’y a-t-il donc? répéta Fulmen.

— 11 y a, dit Armand, que je suis joué...

— Joué!

— Oui, joué...

— Oh! ce n’est point par moi, dans tous les cas...

Et l’accent de Fulmen avait une telle sincérité que le jeune homme ne put s’y tromper.

— Mais enfin, reprit-elle, expliquez-vous : vous ne l’avez donc pas vue?

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— Si, au contraire.

— Eh bien ?

— Eh bien, elle attendait quelqu’un... par le chemin que j’ai pris... Ce quelqu'un, ce n’était pas moi...

Et Armand raconta brièvement son entrevue avec la Dame au gant noir, et l’étrange découverte qu’il avait faite dans la chambre de l’étudiant. Fulmen l’écouta le sourcil froncé.

— Oh! oh! dit-elle enfin, ce n’est pas vous qui êtes joué, c’est moi...

— Vous! fit Armand.

La danseuse garda un moment le silence. Mais ses grands yeux étaient pleins d’éclairs, et ses narines dilatées et ses lèvres crispées attestaient chez elle une violente irritation.

— Écoutez, dit-elle enfin à Armand, en s’asseyant auprès de lui, avez-vous confiance en moi?

— Oui, dit Armand.

— Ce que je vous conseillerai de faire, le ferez- vous?

— Ordonnez, j’obéirai.

— Eh bien, continua-t-elle, foi de Fulmen, je vous jure qu’avant huit jours j’aurai démasqué cette femme et que vous n’aurez plus rien à apprendre sur elle.

— Vous croyez?

— J’en suis sûre.

— Que dois-je faire ?

— Demain matin, au point du jour, vous retournerez

ilaus cette maison où se trouve la chambre d’étudiant dans laquelle vous avez vu le portrait.

— J’irai... Après?

— Vous trouverez le carabin chez lui...

— Oh! je le tuerai... fit Armand avec colère.

— Non, dit Fulmen, mais vous lui donnerez à choisir : ou se battre avec vous sur-le-champ, sans témoins r avec les armes que vous aurez apportées, ou vous suivre à l’instant même...

— Et alors?

— Alors vous le ferez monter dans votre voiture et me l’amènerez ici. Le reste ine regarde.

— Et si je ne le trouve pas chez lui?

— Vous attendrez sur la place... jusqu’àce qu’il rentre.

— Mais je ne le connais pas !

— Il se nomme Frédéric Dulong. A onze heures, chaque jour, on le trouve au café Tabouret, à côté de l’Odéon. Mais vous le trouverez chez lui... Il est impossible qu’il ne soit pas rentré...

Le fils du colonel Léon quitta la danseuse vers minuit et courut chez lui, à Chaillot. Le vieux Job l’attendait avec une sorte d’impatience.

— Ah! monsieur Armand, lui dit-il, je ne sais pas ce que j’ai éprouvé depuis votre départ, mais j’étais comme fou.

— Et pourquoi, mon vieil ami?

— J’avais le pressentiment qu’il vous arriverait un

malheur...

Armand haussa les épaules.

— Tu es fou, en effet, dit-il.

11 ne voulut point entamer d’explication avec son intendant et il gagna sa chambre à coucher. Mais il ne se mit point au lit, et, l’œil fixé sur sa pendule, il attendit le jour avec anxiété. A cinq heures, il sonna. Son groom, qui remplissait les fonctions de cocher dans les grandes occasions et les cumulait avec celles de valet de chambre, arriva à moitié vêtu et encore endormi.

— Patrick, lui dit Armand, tu vas atteler Toin-Tliumb, mon trotteur irlandais, au coupé...

Le groom ouvrit de grands yeux : — Est-ce que monsieur se bat ce matin? demanda-t-il.

— Non. Prends bien garde d’éveiller Job.

— Oh! dit le groom, M. Job a sa chambre donnant sur le jardin, et il est impossible qu’il entende le pas de Tom- Thumb dans la cour.

Et le groom alla s’habiller, garnir le trotteur irlandais et l'atteler au coupé bas d’Armand, tandis que celui-ci reprenait son paletot et mettait sous son bras une petite boîte oblongue en bois d’érable, ornée d’incrustations de nacre, et qui renfermait ses pistolets de combat.

Armand descendit de sa chambre dans la cour avec les précautions de mystère et de silence d’un écolier qui prend

la clef des champs. Malgré sou indépendance- absolue, Armand craignait les grondeuses boutades du vieux Job, et il savait bien que, si le grognard lui voyait quitter le petit hôtel à une heure aussi matinale, il ne manquerait pas de jeter les hauts cris. Mais heureusement le vieux Job ne s’éveilla point.

Armand dit à son groom eu montant en voiture : — Rends la main à Tom-Thumb, et mène-moi place de l’Estrapade. Je ne sais pas le numéro, mais je te montrerai la maison.

Patrick lança le trotteur hors de la cour, et, lui laissant développer toutes ses qualités de coureur, il fila comme une flèche le long des Champs-Elysées et des quais.

Pendant le trajet, Armand, qui, depuis la veille, était en proie à une surexcitation violente, se remit complètement de son émotion et reconquit ce calme précieux dont les hommes bien trempés fout toujours preuve aux heures périlleuses. Malgré la honte, la colère qu’il éprouvait à la pensée que, sans doute, on accordait à un pauvre étudiant l’amour qu’on lui refusait à lui, lion du boulevard, gentleman uecompli, homme de cheval des pieds à la tète, malgré ce sentiment de jalousie profonde qui s’accroît de toute l’étendue d’un orgueil froissé, le fils du colonel sut rendre son visage impassible et lui imposer ce masque de froideur qui fait de la jeunesse actuelle de véritables Anglais.

Le coupé s’arrêta à l’entrée de la place de l’Estrapade. Armand mit pied à terre et dit à son groom : — Suis-moi,

Tu t’arrêteras à la porte dont tu me verras franchir le seuil, et tu m’attendras.

Il était à peine jour. La place était déserte et la pluie de la nuit continuait à tomber.

Armand reconnut parfaitement la maison où il était entré la veille et qui lui avait paru inhabitée. La porte en était fermée. Il frappa comme la veille. Comme la veille, cetle porte s’ouvrit sans qu’il vit personne apparaître.

Cette fois le jeune homme n’avait pas de rat-de-cave, mais il s’aventura bravement dans les ténèbres de l’allée, saisit la corde graisseuse qui servait de rampe et arriva à tâtons et comptant les étages jusqu’à celui où il s’était arrêté la nuit précédente. La porte du n° 10, que le jeune homme, en s’enfuyant, avait laissée grande ouverte, cette porte était fermée et la main d’Armand en chercha vainement la clef sur la serrure.

Il était évident qu’une personne quelconque était venue depuis son départ.

Le cœur du jeune homme battit d’émotion.

— Il est rentré, pensa-t-il.

Et sans hésiter, il frappa rudement. Personne d’abord ne répondit, mais, en prêtant l’oreille, Armand entendit les ronflements sonores d’un dormeur. 11 frappa de nouveau, frappa encore, et, au bruit, une voix aigre et criarde se fit entendre dans l’escalier à l’étage inférieur.

— Quel vacarme fait-on là- haut! disait cette voix.

Armand laissa un moment la porte close du n° 10,

revint sur le carré et répondit : — C’est un ami de

M. Frédéric Dulong qui a besoin de le voir pour affaire pressante.

— M. Dulong? fit la portière, car c’était la portière de la maison qui faisait entendre sa voix nasillarde; ah! bien, il est dans un joli état...

— Il est chez lui, cependant...

— Certainement. Mais il est ivre... vous pouvez aller chercher le canon des Invalides ou le bourdon de Notre- Dame, si vous voguiez l’éveiller.

— Mais il faut absolument que je le voie!

Et Armand descendit, guidé par la clarté de la chandelle que tenait la portière, en montrant la tète à son carreau de l’entre-sol. et il lui mit un louis dans la main. Le louis eut la vertu d’un talisman : — Ah ! monsieur, dit la vieille femme, si vous avez absolument besoin de lui parler, je vais vous remettre une double clef de sa chambre. Peut-être qu’une fois chez lui vous parviendrez à l’éveiller.

Et la main ridée de la mégère prit un trousseau de clefs, en chercha une qui portait le n° 10 et la remit à Armand : — Monsieur veut-il de la lumière? ajouta-t-elle d’un ton respectueux, qui disait assez sa haute considération pour un homme qui donnait un louis.

— Donnez, dit Armand qui s’empara du chandelier de cuivre.

— Ah! continua la portière, je ne sais pas quelle vie d’enfer il a menée cette nuit, M. Dulong, mais il est sorti, il est rentré, puis il est ressorti encore... Enfin il est re-

venu à minuit, en faisant un vacarme de tous les diables.

Les paroles de la portière laissèrent comprendre à Armand que, la nuit précédente, il avait dù être pri's pour l’étudiant. Il regagna l'étage supérieur, dominé par un profond sentiment de dégoût, à la pensée que cette femme si élégante, si étrange dans ses habitudes, si aristocratique d’attitude et de maintien, cette femme qu’il aimait éperdument, s’oubliait jusqu’à laisser son portrait dans la chambre d’un horrible carabin qui se soûlait.

La main d’Armand tremblait de colère en introduisant la clef dans la serrure, et il recula malgré lui, lorsque, pénétrant dans la chambre, il eut aperçu l’étudiant. Celuici dormait tout vêtu sur son lit, et ses vêtements déchirés, ses souliers boueux, son pantalon maculé de fange, sa chemise froissée et tachée de vin, semblaient attester qu’il avait dû se griser dans un cabaret, revenir en battant les murs et avoir plusieurs fois roulé dans le ruisseau, si même il n’avait été battu par quelque autre ivrogne. Mais la surprise d’Armand fut à son comble lorsqu’il eut envisagé attentivement le dormeur.

C’était un gros garçon d’environ trente-cinq ans, barbu, le visage bourgeonné, les traits communs, bien que non dépourvus de bonhomie et de franchise. Jdn devinait en lui un de ces fruits secs de la science, étudiants de dixième année, qui seront étudiants toute leur vie, et complètent à l’estaminet une éducation mal commencée.

Était-ce donc là l’homme qu’avait pu choisir la Dame au gant noir? Armand posa son chandelier sur la table,

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puis il s’approcha du lit, et, preuaut le bras du dormeur, il le secoua rudement en l’appelant par son nom. Celuici s’éveilla en sursaut, ouvrit péniblement les yeux, et, se dressant sur son séant, promena autour de lui un regard stupéfait.

— Qui m’appelle? demanda-t-il d’une voix encore enrouée par l’ivresse.

— Moi, dit Armand.

L’étudiant le regarda d’un air profondément hébété.

— Je ne vous connais pas, dit-il.

— On me nomme Armand Léon.

— Est-ce que je vous dois de l’argent? Est ce pour un billet?

Ces questions firent comprendre à Armand que l’étudiant ne le connaissait pas et n’avait jamais entendu parler de lui.

— Je viens de la part de Fulmen, dit Armand.

— Fulmen?

Et l’étudiant prononça ce nom avec un étonnement qui stupéfia Armand lui-mème.

— Vous ne la connaissez pas? interrogea-t-il.

— - Je ne crois pas*..

Armand se crut joué.

— Monsieur, lui dit-il, veuillez vous lever et m’écouter sérieusement, j’ai à vous parler de choses graves.

— Pardonnez-moi, monsieur, dit l’étudiant, que le ton plus que sévère d'Armand acheva de dégriser; pardonnez-moi la façon dont je vous ai reçu. Mais il m’est arrivé

cette nuit des choses si extraordinaires que je n’ai pas encore tout à fait ma présence d’esprit. Veuillez vous asseoir...

— Des choses extraordinaires? fit Armand qui ne put s’empêcher de tressaillir.

— Oui, monsieur, mais...

— Que vous est-arrivé?

— Ah! dit l’étudiant, c’est grave, monsieur, et qu'il vous suffise d’accepter mes excuses. Mais d’abord en quoi puis-je vous être utile?...

Le ton de M. Frédéric Dniong était plein de franchise et de rondeur, et la fureur d’Armand se calma.

— Monsieur, dit ce dernier demeurant debout, je vous ai dit que je me nommais Armand Léon et que je venais chez vou§ envoyé par Fulmen.

— C’est la première fois, monsieur, répondit l’étudiant, que j’entends prononcer votre nom : et quant à Fulmen,.. madame Fulmen, veuillez me dire quelle est cette dame.

— Une danseuse»

— Ah! oui... une jolie femme qui a de beaux cheveux..» une grande brune..*

— Précisément.

— Et vous venez de sa part?

— Oui, monsieur.

— Tiens! elle me connaît donc?...

Ces derniers mots stupéfièrent Armand. Ou l’étudiant se jouait de lui et s’en tenait à son rôle avec un sang-

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froid merveilleux, ou Fulmen elle-même s’était plue à le mystifier.

— Monsieur, dit-il à l’étudiant en posant sur la table la boite de pistolets qu’il avait jusque-là tenue sous son bras, veuillez me permettre de vous interroger : je vous le répète, il s’agit de choses sérieuses.

— Parlez, monsieur.

— Vous êtes sorti de chez vous cette nuit, et, dites-vous il vous est arrivé des choses extraordinaires?

— Oh! certes, oui.

— Eh bien, je viens peut-être chez vous pour cela.

— Ah! dit l’étudiant qui fronça tout à coup le sourcil, seriez-vous un de ceux qui m’ont roué de coups?

— Moi! vous êtes fou, monsieur, regardez-moi.

— C’est que, poursuivit l’étudiant, j’ai été rossé hier; on m’a enfermé, bâillonné, on in’a bandé les yeux.

Armand, tandis que l’étudiant parlait, venait de lever les yeux vers l’endroit de l’alcôve où, pendant la nuit, il avait vu appendu le portrait de la Dame au gant noir... Et il poussa un cri. Le portrait avait disparu.

— Qu’avez-vous donc, monsieur? exclama M. Frédéric Dulong tout à fait dégrisé.

Armand étendit la main : — Qu’avez-vous fait du portrait ?

— Quel portrait?

— Le sien.

— Le sien? fit l'étudiant au comble de la surprise.

— Oui, le portrait de la Dame au gant noir.

Üigili

le

AU GAIN T NOIR

— Encore un nom que j’entends pour la première fois, et un drôle encore 1

Ce| mots, prononcés le plus naturellement du monde, achevèrent de bouleverser l’esprit d’Armand. Sa fureur, un moment calmée, reparut :

— Ah çà ! monsieur, s’écria-t-il, vous moquez-vous de moi?

— Ma foi ! monsieur, répondit Frédéric Dulong, je vais vous faire la même question. Je ne vous ai jamais vu, vous entrez chez moi je ne sais comment, vous venez me parler d’une danseuse que je ne connais pas, vous prenez avec moi le ton d’un juge d’instruction... et...

Armand ouvrit la boite et y prit les pistolets, qu’il arma froidement.

— Que faites-vous? s’écria le carabin.

— Je m’apprête à savoir la vérité.

Il se répandit alors sur le visage du jeune homme une pâleur nerveuse qui indiqua à l’étudiant la résolution où Armand était de le tuer, s’il ne répondait catégoriquement à ses questions. Mais l’étudiant était brave et il possédait un sang-froid parfait.

— Est-ce que vous venez pour m’assassiner? demandat-il. Je vous préviens, monsieur, que j’ai dix-sept sous chez moi, que je loge en garni, que mon seul habit neuf est au mont-de-piété, et que vous allez verser bien inutilement mon sang. Je suis plus pauvre que Job. J’avais dix francs dans la poche de mon gilet, on me les a pris cetle nuit.

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Ces paroles, articulées d’un ton à la lois mélancolique et railleur, produisirent plus d’effet sur Armand que si l’étudiant avait eu peur ou s’était emporté. Il replaça les pistolets sur la table : — Voyons, monsieur, dit-il, vous êtes fou, si vous me croyez capable de vous assassiner et surtout de vous voler. Mais je viens vous demander une explication catégorique et je veux l’obtenir, dussé-je employer la force.

— Je suis prêt à vous la donner de bonne volonté monsieur.

— Dites-raoi donc où est ce portrait?

— Mais je n’ai jamais eu de portrait. ..

— Comment! là... sous ces rideaux?...

— Jamais!

— Je n’ai pourtant pas rêvé cette nuit...

—r Hein? dit l’étudiant.

— Oui, cette nuit, en venant ici...

— Vous êtes venu ici cette nuit?

— Sans doute.

— Ah! s’écria l’étudiant en se frappant le front, c’est donc pour vous que je cède ma chambre depuis quinze jours, de huit heures à minuit?

— Pour moi... depuis quinze jours... tous les soirs... répéta Armand d’une voix étouffée... ab! je comprends... ou plutôt non... je ne comprends pas...

— Voyons, monsieur, dit M. Frédéric Dulong qui avait retrouvé toute sa lucidité d’esprit, décidément, il y a

quelque méprise entre nous... Cherchons la lumière... Vous êtes venu ici cette nuit...

— Oui, dit Armand.

— Mais avec qui... mais comment?...

— Seul, à l’aide d’une clef qui m'a donnée Fulmen.

— C’est étrange! je ne connais pas Fulmen. Et vous êtes venu seul?

— Seul.

— Mais... dans quel but? pourquoi faire? Parlez.

— J’ai ouvert cette fenêtre.

Et Armand indiquait la fenêtre du doigt.

— Après?

— J’ai sauté sur le toit, et j’ai gagné la fenêtre de la maison voisine.

— Ma foi! monsieur, dit l’étudiant, vous avez eu du courage, le toit est bien incliné.

— J’ai enjambé la fenêtre, la Dame au gant noir est venue m’ouvrir...

— Mais enfin, qu’est-ce que la Dame au gant noir?

— Cette dame dont le portrait était chez vous, celte nuit... là... sous ces rideaux?

— Tout cela est étrange !

Et l’étudiant regardait attentivement Armand et commençait à se demander s’il n’avait pas affaire à un véritable fou échappé de son cabanon. Armand devina l’expression de ce regard, et il demeura convaincu de la bonne foi de M. Frédéric Dulong.

— Monsieur, lui dit-il, je commence à croire que toutes

LA DAME

les explications du mouilc n’aboutiraient entre nous à aucun résultat, si une troisième personne, qui se trouve mêlée à toute cette affaire, n’y assiste. Veuillez me suivre chez elle.

— Mais quelle est cette personne?

— C’est Fulmen.

— Soit, monsieur, je suis prêt à vous suivre, car je commence à perdre la tète.

Et l’étudiant se lova et chercha sa caquette.

— Vous excuserez mou costume, dit-il, et vous n’aurez pas honte de marcher près de moi, n’est-ce pas? Je suis crotté comme un barbet, et j’ai sur moi mon unique pantalon.

— Venez, monsieur, dit Armand; j’ai ma voiture en bas, et il fait à peine jour...

— Vous avez une voiture... peste! murmura le pauvre carabin, qui vivait avec cent francs par mois. Quel chic!

Et il suivit Armand. Tous deux descendirent l’escalier, trouvèrent 1*! coupé au bord du trottoir, et Armand dit à son groom :

— Avenue Marbeuf, chez Fulmen!

Pendant le trajet de la place de l’Estrapade à l’avenue Marbeuf, Armand et M. Frédéric Dulong reprirent leur conversation au point où ils l’avaient laissée en quittant la chambre de l’étudiant; c’est-à-dire que ce dernier raconta alors à son interlocuteur les étranges choses que voici: — Je n’ai pas toujours été aussi pauvre que je le suis aujourd’hui, dit le carabin, et il a été un temps où

je n’aurais point vécu avec cent francs par mois. Un a eu son petit héritage ; à vingt ans, ou a fricoté , passez-moi le mot, une centaine de mille francs eu quelques mois.

— Ah! dit Armand, qui ne savait où l’étudiant en voulait venir.

Celui-ci reprit : — C’est à cette époque, au temps de de ma splendeur, que j’ai connu une lionne du monde galant. Elle se nommait Blidah, et elle avait été lancée par un petit millionnaire, le marquis Emmanuel de Courny, qui lui avait donné un hôtel et des chevaux.

— Je connais Blidah, dit Armand : c'est une femme mûre ; elle a bien trente-cinq ans.

— C’est cela même... elle m’a croqué mes cent mille francs en six mois. Mais c’est encore une femme chic ; elle a des rentes et puis bon cœur. 11 lui est resté un faible pour moi, et elle vient quelquefois me voir en équipage, et elle diue avec moi, à trente-deux sous, chez Flicoteaux.

— Mais, monsieur... dit Armand.

— Attendez donc, fit l’étudiant; vous allez voir... Un matin, il y a quinze jours, Blidah est venue me voir:

'« Mou petit, m’a-t-elle dit, je viens déjeuner avec ma vieille; c’est un mot d’amitié entre nous.

» — Tu tombes mal, ai-je répondu, je suis au plus bas.

» — Es-tu bète ! m’a-t-elle dit. Je vais te prêter un louis; tu me le rendras à la fin du mois. »

Alors nous sommes allés chez Rysbec; elle a fait monter du pomard en corbeille, et quand j’ai bu du pomard, ni 8.

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voyez-vous, je fais tout ce qu'on veut. On me demanderait votre tête que je l’accorderais sans scrupule.

Armand ne put s’empêcher de sourire. L’étudiant continua : — C’est alors, quand j’ai été gris, que Blidah m’a proposé de me louer ma chambre trois heures par soirée de huit à onze. Elle m’a conté une histoire, et m’a dit que c’était pour une de ses amies qui était surveillée... enfin, vous comprenez.

— C’est-à-dire, interrompit Armand, qui ne doutait plus désormais de la bonne foi de l’étudiant, que je comprends que vous avez été dupe comme moi de quelque mystification dont je ne puis m’expliquer le motif.

— Oh! vous allez voir, dit M. Frédéric Dulong.'

Mais en ce moment, le coupé s’arrêtait à la porte du petit hôtel de Fulmen.

— Tout va s’expliquer, murmura Armand en mettant pied à terre, venez.

L’étudiant le suivit. Soit qu’ils eussent des ordres, soit qu’ils considérassent déjà Armand comme le futur maître de la maison, les gens de Fulmen n’hésitèrent point à le conduire dans la chambre de la danseuse, malgré l’heure matinale. Fulmen était déjà levée. Armand la trouva enveloppée dans une robe de chambre gris-perle, à revers rouge, les pieds sur les chenets de la cheminée, ses cheveux enroulés dans un foulard, et dans un état d’inquiétude et presque d’agitation qui lui prouva qu’elle n’avait pas dormi de la nuit.

• — Enfin ! dit-elle en voyant entrer le jeune homme ✓

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— Madame, lui dit Armand, je vous amène M. Frédéric Dulong, qui, parait-il, ne vous connaît pas.

Et Armand prononça ccs mots avec une certaine ironie.

— C’est vrai, dit Fulinen simplement, mais je le connais, moi.

— Vous me connaissez, madame? fit l’étudiant surpris et saluant jusqu’à terre, ébloui qu’il était par la beauté de Fulmen.

— - C’est-à-dire que je connais Blidah, et que, par elle, j'ai souvent entendu parler de vous. Elle vous a aimé, je crois...

Et Fulmen enveloppa ce garçon vulgaire et malpropre d’un regard de commissaire-priseur.

— Heu! heu! fit-il avec fatuité.

— Eh bien! dit Fulmen regardant Armand.

— Madame, répondit celui-ci avec une sorte de dureté qui témoignait qu’il se défiait d’elle, monsieur et moi nous sommes joués; par qui? je l’ignore.

Et il raconta son entrevue et sa conversation avec Frédéric Dulong, et ce dernier en confirma tous les détails.

— Ah çà ! dit Fulmen, tout ceci prend des proportions bizarres; mais avant d’écouter, monsieur Dulong, le récit de vos aventures, il faut que je vous explique à vous et à Armand la nature de mes relations avec Blidah, car, si vous vous trouvez joués, je le suis autant et plus que vous.

Et Fulmen indiqua des sièges aux deux jeunes gens et

continua : — Je connais Blidali depuis cinq ans. Je sais qu’elle est fort répandue dans le monde des étrangers surtout, et que, en ce moment, elle a pour protecteur un jeune Russe, le comte Goïloff. 11 y a deux jours, lorsque vous m’avez avoué, mon cher Armand, que vous aviez rencontré la Dame au gant noir à Pétersbourg, j’ai eu l’idée de diriger mes investigations de ce côté tout d’abord, et je me suis adressée à Blidah. Je suis allée chez elle et lui ai dit : « As-tu jamais ouï parler par le petit Goïloff, qui était à Pétersbourg l’été dernier, d’une certaine femme blonde voyageant avec un vieillard, et ayant toujours une main gantée de noir? » fcl j’ai donné le signalement le plus complet et tel que je le tenais de vous.

— Sois tranquille, me répondit Blidah, si cette femme a mis les pieds à Pétersbourg, je le saurai ce soir même, car je donne à souper à mon Russe et à un de ses amis, qui est un haut employé de la police du czar.

Le lendemain, en effet, Blidah est venue me voir et m’a dit : — « La Dame au gant noir est à Paris : c’est la fille d’un général français, le baron de Ruvigny, et d’une juive de Moscou. Elle porte un gant noir en souvenir d’un homme qu’elle a aimé. L’homme qui l’accompagne est un major russe, le comte Arleff, qui se dit sou tuteur, mais qui, en réalité, est mieux que cela, et en est jaloux à ce point qu’il tuerait sou rival s’il en avait un. Ils sont descendus à Paris, place de l’Estrapade, dans une vieille maison qu’ils habitent seuls, et n’ont qu’un seul domes-

tique. » Blidah m’a transmis enfin tous les renseignements que je vous donnais hier, mon cher Armand.

— C’est bizarre! murmura Armand.

— Alors, poursuivit Fulmen, sans vous nommer, j’ai avoué à Blidah la passion funeste, insensée, que vous avait inspirée cette femme, et comme elle paraissait disposée à me servir, je l’ai chargée de vous ménager une entrevue avec elle. Le soir même, une heure avant que j’allasse chez vous, Blidah est venue et m’a dit : — J’ai eu autrefois un adorateur qui est resté mon ami. C’est un pauvre étudiant qui passe sa vie au café Tabouret et qu’on nomme Frédéric Dulong. 11 habite une chambre au troisième étage d’une maison de la place de l’Estrapade, et il consent à céder cette chambre pour quelques heures ce soir.

Elle m’a donné alors les détails topographiques que vous savez, la clef de votre chambre, monsieur Dulong, et, enfin, elle m’a avertie que la Dame au gant noir demeurait seule de huit à onze heures.

L’étudiant et Armand avaient écouté tous les deux avec une grave attention le récit de Fulmen. Ce fut le premier qui rompit enfin le silence.

— Madame, dit-il, évidemment, Blidah s’est jouée de vous lorsqu’elle vous a paru ne savoir que de la veille les prétendus renseignements qu’elle vous apportait. 11 y a quinze jours que je sors tous les soirs de chez moi à huit heures pour y rentrer à onze. En mon absence, quelqu’un que je ne connais pas vient chez moi. Mais cette nuit seulement, j’ai trouvé la porte et la fenêtre grandes ouvertes.

LA DAME

— Mais ce portrait? Ce portrait que j’ai vu? interrompit vivement Armand, car enfin je n’ai pas rêvé.

Fulmen était pensive. Ellepritla main du jeune homme.

— Écoutez, dit-elle, vous avez douté de moi un moment, en doutez-vous encore?

— Non, dit-il spontanément, je vois bien que vous êtes franche.

— Eh bien, reprit Fulmen, voulez-vous que je vous donne un conseil?

— Parlez...

— Rentrez chez vous, oubliez momentanément cette femme énigme, et laissez-moi le soin de débrouiller toute cette intrigue et de percer à jour ce mystère. Quelque chose me dit que cette femme qui semble vous fuir a sur Vous des projets terribles.

— Vous êtes folle, dit Armand en riant.

— Peut-être.

— Que peut-elle vouloir faire de moi?

— Hé! le sais-je? dit Fulmen; mais ce que je sais bien, c’est que mes pressentiments me disent qu’il vous arrivera malheur.

La voix de Fulmen était émue et triste, et Armand ne put s’empêcher de tressaillir.

— N’importe! murmura-t-il, je l’aime... et je veux la revoir !

— Eli bien, dit Fulmen, voulez-vous m’obéir encore?...

— Je vous obéirai.

— Elle vous a dit : « Revenez demain à huit heures? »

— Oui.

— Et vous irez?

— Certes 1

— J’irai avec vous.

— Vous!

— Moi!

— Mais c’est impossible ! secria Armand. •

— Oh ! ditFulmen, soyez tranquille, je n’entrerai pas... Je demeurerai blottie sur le toit.

Et avant que le jeune homme, étourdi de cette résolution de Fulmen, eût eu le temps de répondre; elle sc tourna vers l’étudiant.

— Monsieur Dulong, dit-elle, vous prêterez encore votre chambre pour ce soir, n’est-ce pas?

— C’est-à-dire, répondit l’étudiant, que je n’ose plus rentrer chez moi après ce qui m’est arrivé hier.

— Ah ! c’est juste, dit Fulmen, vous ne nous avez point dit encore ce qui vous est arrivé. Voyons, votre aventure va peut-être faire jaillir la lumière de toutes ces ténèbres.

— Habituellement, ditM. Frédéric Dulong, je sortaisà huit heures et m’en allais tranquillement au café Tabouret, où je jouais au domino et au billard jusqu’à onze. Mais, hier, au moment où j’atteignais l’angle de la rue de Vaugirard et m’ap^-tais à passer devant l’Odéon, je lus abordé par un commissionnaire qui me remit un billet. Je m’approchai d’un bec de gaz et je lus ceci :

- « Une ancienne amie prie M. Frédéric Dulong, quelle désirerait bien revoir, de suivre le porteur de ce billet. »

14 i LA DAML

» Je crus à nue de ces aventures comme il nous en est arrivé mille fois dans le quartier. J’allais répondre au commissionnaire qu’une importante affaire... vous savez? lorsqu’il me ditavec les marques du plus profond respect :

— Le coupé de madame attend monsieur sur la place de l’Odéon.

» — Le coupé de madame ! Oh ! oh ! me dis-je, c’est ditférent.

>» Je suivis donc le commissionnaire, et je trouvai un coupé bleu de ciel, attelé dedeux chevaux magnifiques et dont le marchepied était baissé. Un laquais en livrée m’ouvrit la portière, et le commissionnaire s’éloigna. Je montai dans le coupé. Le laquais me dit alors : « — Monsieur me permettra de me placer auprès de lui, car j’ai quelques renseignements à transmettre à monsieur.

» — Comme vous voudrez, répondis-je.

» Le coupé partit. Le laquais en leva les glaces qui, à mon grand étonnement, étaient dépolies, ce qui fit que je ne pus savoir où l’on me conduisait. Ensuite il tira un foulard de sa poche et me dit : « — 11 faut, si monsieur veut voir madame, qu’il consente à se laisser bander les yeux.

» Je trouvai la proposition originale, et j’y consentis. J’avais lu des histoires comme cela dans les roihans.

» — Passons, dit Fulmen. Après?

» Le coupé roula environ vingt minutes, puis il s’arrêta. Le domestique me dit : — Si monsieur veut descendre et prendre ma main...

» Je descendis et me laissai conduire. Oii me fit marcher pendant quelques minutes pendant lesquelles je sentis du sable craquer sous mes pieds, ce qui me donna à penser que je traversais un jardin, puis je montai les marches d’un escalier... »

— Tiens, s’écria Armand en interrompant l’étudiant, pareille chose m’est arrivée jadis.

Le fils du colonel se souvenait de ses étranges et mystérieuses amours avec la petite baronne de Saintc- Luce. -

— Continuez, dit-il, continuez.

11 espérait qu’un coin du voile qui recouvrait tous ces événements allait enfin sé soulever.

» — Lorsque j’eus gravi uue dizaine de marches, pour-

suivit l’étudiant, mon conducteur ouvrit une porte, m’introduisit dans une pièce dont le sol était couvert d’un tapis qui étouffa le bruit de mes pas, et, me poussant dans un fauteuil, il me dit : — Dans cinq minutes, vous ôterez votre bandeau.

» Je l’entendis se retirer et fermer la porte à double tour. J’attendis quelques minutes, — le cœur me battait Lien fort... Je commençais à avoir peur...

» Enfin, j’ôtai mon bandeau. »

• — Et alors, dit Armand l’interrompant une seconde

fois, vous vous êtes trouvé dans un joli boudoir tendu d’une étoile de soie, meublé avec, une coquetterie et une . recherche infinies, éclairé par la lueur discrète d’une lampe d'albâtre suspendue au plafond. .. . '•

146 LA DAME

— C’est cela! c’est cela même! exclama le carabin surpris; mais d’où savez-vous?

— Attendez, dit Armand, pendant qu’un geste d’étonnement échappait à Fulmen.

— Les murs, continua-t-il, sont ornés de très-beaux tableaux de l’école espagnole. Dans les embrasures des croisées se trouvent des jardinières en laque. Les rideaux sont hermétiquement fermés...

— Précisément.

— Au milieu se trouve un guéridon à dessus de marbre.

— C’est cela, c’est cela.

— Enfin, après avoir attendu dix minutes, poursuivit Armand avec une sorte de véhémence, vous avez vu une porte s’ouvrir.

— Oui...

— Et une femme masquée entrer...

— Non, dit l’étudiant, je n’ai pas vu de femme.

Cette fois, un cri d’étounement échappa à Armand.

— Qui donc avez-vous vu? demanda-t-il.

— Un homme, répondit l’étudiant.

— Parlez donc ! dit Armand, car je vois que les ténèbres, qui semblaient un moment devoir se dissiper, s’obscurcissent de plus en plus. Quel était, que vous a dit cet homme?

— Oh ! attendez, fit M. Frédéric Dulong, tandis que Fulmen écoutait attentivement, ce n’est point dix minutes que j’ai attendu tout seul, c’est près d’une heure.

AU GANT NO Ut

Sur le guéridon dont vous parlez, il y avait une bouteille et un verre. A force d’attendre, j’ai commencé à m’impatienter, et alors, après avoir fait l’inventaire de tout ce que renfermait le boudoir, j’ai examiné la bouteille et son contenu. Que voulez-vous? je suis un peu ivrogne; j’avais un verre sous la main, la bouteille était entamée, j’ai bu pour tuer le temps, j’ai vidé un verre, puis deux, puis trois... et je commençais à être légèrement ému, lorsque j'ai vu la poite s’ouvrir, et, au lieu d’une femme que j’attendais, un homme dont le visage était couvert d’un loup de velours et la tète couronnée de cheveux blancs.

Armand et Fulmen se regardèrent. Cette fois, au lieu de se débrouiller, l’intrigue paraissait se compliquer plus encore.

— Après? demanda la danseuse, après?

Et Frédéric Dulong continua en ces termes ;

— Cet homme, dit M. Frédéric Dulong, me parut avoir soixante ans. Il était grand -, vêtu de noir et de haute taille.

— C’est le major russe, murmura Fulmen.

— Chut! fit Armand, écoutons;

— Il vint à moi et me dit : Veuillez vous asseoir, monsieur, — car je m’étais levé à sa vue, — et écoutez-

LA DAME

moi. Son accent avait une sorte d’autorité que je subis malgré moi. J’obéis et le regardai. ».

» — Vous êtes venu ici, me dit-il, sur uu billet anonyme. . . . ,

u — Oui, monsieur. . , .

» — Vous avez cru, eu y venant, rencontrer une femme. . , • • . . . I

» — Comment! m’écriai-je, est-ce que ce n’est pas une ancienne connaissance? . • .

» Il haussa les épaules d’un air dédaigneux qui me vexa, car il semblait vouloir dire : — Est-ce que jamais une femme qui aurait pu vous aimer serait ainsi logée? •

» Il reprit : — Ce n’est pas une femme qui vous a donné rendez-vous.

» — Qui est-ce donc?

» Et je lui fis cette question avec une irritation que motivait assez mon désappointement.

» — C’est moi.

» — Vous! je ne vous connais pas.

» — C’est vrai, me dit- il en riant; mais, vous me con- •naitriez, que, ce masque aidant...

» — Alors, si je ne vous connais pas, pourquoi ce masque? demandai-je, car je commençais à être furieux et le rhum que j’avais absorbé y contribuait. ,

» — Parce que si vous n’acceptez pas mes propositions, ce qui est possible^ je;ne .veux pas que vous puissiez me reconnaître, au cas où'vous me rencontreriez.» — ji»

AT GANT NOIR

» — Vous avez donc des propositions à me faire?

» — Peut-être...

» Et cet homme, de qui la voix, le geste, l’attitude, exerçaient sur moi une sorte de fascination dont j’avais peine à me rendre compte, me toisa des pieds à la tête et me dit :

» — Vous êtes étudiant en médecine?

» — Oui.

» — De dixième année au moins?

» — C’est possible, mais qu’est-ce que cela vous fait?

» — C’est-à-dire, continua-t-il, dédaignant de répondre à ma question, que vous ne serez jamais médecin.

» — Après?

» — Vous avez quinze cents livres de revenu. C’est peu... surtout lorsque, comme vous, on aime l’estaminet et le plaisir.

» — Est-ce que vous voulez m’enrichir, par hasard?

» — Qui sait?

» Et il prononça ce mot si drôlement que j’en eus froid jusque dans la moelle des os.

» — Ah çà ! lui dis-je, essayant de secouer le charme singulier qu’il exerçait sur moi, parlons plus clairement, que voulez-vous de moi et pourquoi m’avez-vous fait venir ici les yeux bandés?

» — Écoutez, reprit-il, on ne vous violentera point ici et vous êtes libre d’accepter ou de refuser ce que je vais vous proposer. Voulez-vous gagner cinquante mille francs?

LA DA MK

» — Oh ! oh! m’écriai-je, à moins que vous ne me proposiez un crime...

» — Pas tout à fait. Aux yeux de loi ce serait un crime peut-être; mais aux yeux de Dieu c’est un châtiment.

» — C’est-à-dire que vous voudriez me faire jouer un rôle de bourreau.

» — Vous avez dit le mot.

» Je me levai fièrement :

» — Vous êtes un misérable, lui dis-je.

» Et je m’avançai vers lui, sans vouloir l’écouter davantage, lorsque, devinant sans doute que j'allais tomber sur lui à coups de poing et le punir, malgré ses cheveux blancs, d’avoir osé me proposer une semblable infamie, il frappa violemment du pied et recula en même temps jusqu’au mur.

» En même temps aussi la porte s’ouvrit, et deux hommes, deux laquais se précipitèrent sur moi, me renversèrent, me foulèrent aux pieds et me rouèrent de coups àf ce point que je m’évanouis...

» Que se passa-t-il alors? je ne le saurai probablement jamais. Seulement lorsque je suis revenu à moi, je me suis trouvé couché au bord du trottoir, les pieds dans le ruisseau, sur la place de l’Estrapade, et je me sentais ivremort... C’était le rhum!

» Je suis rentré chez moi battant les murs, je n’ai eu que la force de gagner ma chambre et mon lit, et, — acheva l’étudiant en regardant Armand, — je dormirais probablement encore si vous n’étiez venu m’éveiller... »

AU U A NT NOIR

Fulmen avait écouté M. Frédéric Dulong jusqu’au bout sans l’interrompre. Quand il eut fini, elle pria, d'un geste, Armand de la laisser parler à son tour.

— Tout cela, dit-elle, est réellement extraordinaire. Seulement, monsieur Dulong, vous avez été maladroit.

— En quoi?

— En ce sens qu’avant de refuser, il fallait tâcher de savoir quel genre de crime on voulait vous faire commettre. Du moment où vous auriez eu son secret tout entier, cet homme n’aurait point osé vous faire rosser par ses laquais.

— Vous avez raison, madame, répondit l’étudiant, mais, que voulez-vous! quoique pauvre, je suis un homme d’honneur, et je n’ai pas été maître de mon indignation.

— Voyons, reprit Fulmen, résumons les faits : c’est précisément à l’heure où vous vous absentez de chez vous pour plaire à Blidah que ce bizarre événement a eu lieu...

— Oh ! je commence à croire que Blidah en sait plus long que nous là-dessus.

— Moi aussi, dit Fulmen.

— Et moi, ajouta Armand, qui se perdait dans un monde de conjectures, je suis convaincu que madame de Sainte-Luce...

— Ah! oui, dit Fulmen, qui savait à merveille l’histoire des amours d’Armand avec la baronne, moins toutefois quelques dramatiques événements qui étaient demeurés le secret de la fameuse association des Compagnons de

LA DAME

l’épée; en effet, . mon cher, la façon dont M. Dulong a été conduit cette nuit ressemble à celle dont avaient lieu vos premiers rendez-vous avec la baronne, outre que les lieux ont une grande ressemblance. Mais M. Dulong n’a point aperçu de femme.

— C’est vrai.

— Du reste, acheva Fulmen, depuis que la baronne vous a aimé, elle a quitté le monde par amour pour vous, et on ne l’a jamais revue à Paris.

— Oui, mais son hôtel existe encore.

— Eh bien, dit Fulmen, M. Dulong va rester ici, chez moi. 11 y sera à l’abri de tout danger. Vous, vous allez ilàner dans les environs de l’bôtel de Sainte-Luce, peutêtre découvrirez-vous quelque chose. Quant à moi, je vais me mettre en quête de Blidab, et, foi de Fulmen! elle parlera... et nous saurons bien si l'aventure de M. Dulong et la vôtre ont le même point de départ, si nous sommes joués par une femme ou simplement par ce grand mystificateur qu’on nomme le hasard.

— Mais alors, dit Armand, vous ne m’accompagnerez point ce soir?

— Au contraire.

— Mystère! — murmura Armand pensif. Et il ajouta ‘ en lui-même : — Je ne sais ce que peut être et ce que peut me vouloir cette femme, mais je l’aime!

Toutes ces explications et le récit de M. Frédéric Du-* . long avaient rempli la matinée. Dix heures sonnaient à la pendule de la chambre à coucher. 1

— Messieurs, dit Fulmen, je vous garde à déjeuner.

La jeune femme et ses deux convives passèrent une

heure encore à se perdre en conjectures, à édifier, à renverser toutes sortes d’hypothèses et,à chercher un fil conducteur qui pût les guider dans ce dédale d’intrigues; mais ils n’y purent parvenir. Après le déjeuner, Fulmen établit l’étudiant dans un petit fumoir en tète à tète avec une cave à liqueurs et des cigares. Puis elle s’habilla et dit à Armand :

— Je vais vous jeter place Louis XV. Vous, traverserez le pont de la Concorde et gagnerez le boulevard des Invalides sur lequel, vous le savez, donnent les derrières de l’hôlel de Sainte-Luce. Soyez prudent surtout...

Armand, en effet, monta dans le coupé de Fulmen, qui lui dit en le déposant au pied de l’obélisque : — Je vais chez Blidah... et je vous attends à six heures chez moi.

— J’y serai.

Armand gagna en effet le boulevard des Invalides, et, guidé par ses souvenirs, il y chercha cette petite porte dérobée sur le seuil de laquelle, une nuit, deux rivaux d’amour s’étaient rencontrés et battus à outrance pour la baronne de Sainte Luce.

Mais la porte avait été murée. Alors Armand entra dans la rue de Babylone, et ne fut pas peu surpris de voir sur la porte cochère de l’hôtel un grand écriteau portant cette inscription : Hôtel à vendre.

Il entra et alla droit à la loge du suisse. Le suisse avait in 9.

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