I.A DA M K
été changé et celui qui reçut Armand ne le connaissait pas.
— Que désire monsieur? demanda-t-il.
— Cet hôtel est à vendre?
— Oui, monsieur.
— Peut-on le visiter?
Le suisse prit un trousseau de clefs.
— Si monsieur veut me suivre... dit-il.
Il le conduisit au perron et l’introduisit dans cette demeure qu’Armand connaissait si bien.
— Voyons le jardin, demanda-t-il d’abord.
Le suisse lui fit traverser le vestibule, ouvrit la portefenêtre qui donnait sur le jardin, et tout aussitôt Armand eut peine à étouffer un cri de surprise. Les grands arbres du jardin avaient été coupés et le pavillon, ce pavillon où la baronne l’avait reçu les yeux bandés, où un soir il avait rencontré le comte Stewan, ce pavillon n’existait plus... ion l’avait rasé.
Ce n’était donc pas à l’hôtel de Sainte-Luce que l’étudiant Frédéric Dulong avait été conduit, et tous les rapprochements que le jeune homme ait pu faire s’évanouissaient par là même. Armand savait tout ce qu’ii voulait savoir. Il prétendit qu’un jardin sans arbres n’avait pour lui aucun attrait, et il s’en alla sans vouloir parcourir l’hôtel. Cependant il ne put résister au désir de savoir ce qu’était devenu l’objet de son amour.
— Cet bôtel, demanda-t-il au suisse, n’a-t-il point appartenu à M. le baron de Sainte-Luce?
— Oui, monsieur, lui fut-il répondu, mais M. le baron est mort depuis longtemps, et madame la baronne, qui!
est entrée au couvent voilà cinq ans pqssés a fait don de
toute sa fortune aux hospices, ce sont eux qui font vendre l’hotel.
Armand s’en alla tout songeur, rentra chez lui, y changea de costume et retourna chez Fulmen à six heures. Fulmen venait de rentrer. Quant à l’étudiant, il s’était endormi sur un canapé et y dormait en présence de quelques liqueurs et d’un paquet de cigares.
— Eh bien? demanda Fulmen.
Armand lui fît part de ce qu’il avait vu.
— Moi, dit Fulmen, je n’ai pas été plus heureuse. Blidah a quitté Paris cette nuit, en chaise de poste, avec le comte Goiloff, et nul ne sait où ils sont allés, mais dusséje m’adresser au préfet de police, je le saurai. D’ailleurs, ajouta Fulmen en fronçant le sourcil, ce soir nous sau rons peut-être bien des choses.
Le soir venu, on éveilla M. Frédéric Dulong.
— C’est dommage! murmura-t-il, je dormais pourtant bien.
— Vous avez dormi douze heures, lui dit Fulmen, c’est suffisant, il me semble, et maintenant nous avons besoin de vous.
— Je suis prêt. Où allons-nous?
— Au rendez-vous d’Armaud.
Et Fui men ajouta en manière d’aparté : — Il faut pourtant que je la voie, cette femme î
Fulmen, Armand et l’étudiant montèrent en voiture et se firent conduire place de l’Estrapade. Le coupé et les gens de la danseuse eurent ordre d’attendre à quelque distance de l’hôtel garni. Fulmen prit le bras d’Armand et dit à M. Frédéric Dulong : — Sonnez, montez le premier et masquez-nous le plus possible en passant devant le carreau de la concierge.
L’étudiant obéit à la lettre. L’allée était noire comme la veille, et Armand, qui donnait le bras à Fulmen, monta sur la pointe du pied.
— Qui est là? demanda le concierge.
— C’est moi. répondit l’étudiant, avez-vous des lettres?
— Non, monsieur. ,
Pendant que M. Frédéric Dulong échangeait ces quel-
ques mots à travers le carreau de la loge, Fulmen et Armand gagnaient silencieusement l’étage supérièur. L’étudiant les rejoignit, et tous trois corïtinîièr&nt*à gravir l’escalier jusqu’à la petite chambre dont le premier avait la clef.
— A présent, dit la danseuse en entrant, allez à votre rendez-vous, Armand, nous vous attendrons ici.
Le jeune homme ouvrit la fenêtre, sauta lestement sur le toit, et gagna cette autre fenêtre que, selon sa promesse, la Dame au gant noir devait lui ouvrir.' Mais cette fenêtre était close, et aucune clarté ne brillait
à l’intérieur. Pourtant l’heure du rendez-vous était sonnée.
La Dame au gant noir se faisait attendre.
Il s’écoula près d’une heure, et pendant cette heure rien ne bougea, aucun bruit ne se fit entendre, aucune clarté ne brilla dans la maison de la Dame au gant noir. Accroupi au bord du toit, le cœur palpitant et ne songeant déjà plus qu’à la revoir, Armand frissonnait au moindre bruit... Et elle ne venait pas! Était-elle sortie? Un de ces événements imprévus, comme il en arrive dans la vie, l’empèchait-il, en la retenant dans une autre partie de la maison, de venir au rendez-vous qu’elle lui avait donné, ou bien.,.?
Et à cette dernière hypothèse, Armand sentit une sueur glacée perler à ses tempes.
Ou bien ne lui avait-elle donné ce rendez-vous que pour se débarasser de lui et le mystifier?
Ces trois suppositions qui s’emparèrent tour à tour de l’esprit du pauvre amoureux, convertirent pour lui les minutes en siècles. L’œil fixé sur cette fenêtre close, il oublia le temps qui passait et Fulmen qui l’attendait à quelques pas de là, cachée dans la chambre de l’étudiant. Enfin un léger coup de sifflet parti de ce dernier endroit
LA DAME
1RS LA DAME
vint l’arrracher à sa contemplation et le faire tressaillir.
C’était Fulmen qui le rappelait.
Armand s'imagina que la jeuue femme avait fait quelque découverte, aperçu de la lumière à un autre étage de la maison, et il retourna sur ses pas, s’aventurant de nouveau sur ce plan incliné, où la moindre hésitation pouvait lui devenir fatale.
Il revint à la croisée de l’étudiant. Frédéric Dulong et Fulmen y étaient accoudés tous deux.
— Mon pauvre ami, dit cette dernière, il était écrit que nous serions joués jusqu’au bout. La Dame au gant noir s’est moquée de vous....
— Oh| dit Armand, le croyez-vous?
— J’en ai la conviction.
— Que faire alors?
— Nous en retourner.
— Oh! non, je veux attendre encore...
— Quelle folie !
— Ou plutôt...
Armand hésita.
— .Eh bien? dit Fulmen.
— Eh bien ! je vais briser les vitres de cette fenêtre, pénétrer dans cette maison... la chercher...
— Mon pauvre ami, répliqua froidement Fulmen, vous ne savez donc pas que briser une vitre, pénétrer dans une maison contre le gré de ses habitants, constitue un délit que la loi assimile à un crime et qui vous envoie en cour d’assises?
AU fi A N T NOI R
— Hé î que m’importe ! s'écria-t-il avec emportement.
— Très-bien, dit Fnlmen; je vous ai fait cette observation pour l’acquit de ma conscience. Maintenant, si vous êtes décidé...
— Certainement.
— Eh bien! allons...
— Comment ! vous m’accompagnez ?
— Tiens ! dit la pécheresse en riant, puisque je me suis fait votre tutrice... et puis ne savez-vous donc pas que partout où il y a un semblant de roman et d’aventure, je suis la plus heureuse des femmes du monde?...
— Venez donc, alors.
— Oh! un instant, dit Fulinen, je ne m’embarque point ainsi.
— Que voulez-vous dire?
— Que je me défie beaucoup de cette femme que vous aimez éperdument et que je ne veux pas tomber dans un piège.
— Un piège !
— Eh ! mon Dieu ! qui vous dit que nous n’allons pas rencontrer ce sauvage de major ArlefT, qui tombera sur nous avec deux ou trois laquais !
— J’ai mon poignard.
— C’est insuffisant.
Et Fulmen alla prendre sur la table de l’étudiant la boite de pistolets qu’ Armand y avait oubliée le matin.
— Voilà qui vaut mieux, dit-elle.
LA PAME
— Ali çà! dit M. Frédéric Dulong, je suppose que je suis de l’expédition, moi.
— Si vous voulez.
Fulmen enjamba l’entablement de la croisée, et sauta sur le toit.
— Prenez garde ! lui dit Armand.
— Bah! répondit-elle, j’ai dansé sur la corde dans mon jeune temps, c’est par là que j’ai débuté.
Et elle se prit à courir sur le bord du toit, avec un aplomb et une légèreté qui attestaient la véracité de ses paroles. L'étudiant et Armand la suivirent. Le premier s’était muni d’un briquet phosphorique. Armand avait retiré les pistolets de leur boîte et les portait à la main. Quant à Fulmen, elle s’était emparée du poignard d’Armand.
Lorsque la jeune femme eut atteint la croisée que, pendant une heure, Armand avait espéré devoir s’ouvrir pour lui, Fulmen se retourna :
— U est inutile de faire du bruit, dit-elle, lorsqu’on peut s’en dispenser.
Elle retira un magnifique diamant taillé à facettes qu’elle portait au petit doigt de sa main gauche, et, avec la dextérité d’un lapidaire, elle s’en servit pour couper un des carreaux de la croisée auprès de l’espagnolette. Elle le détacha avec précaution sans faire aucun bruit, et le posa délicatement sur le toit.
Après quoi, elle se tourna vers Armand : — Armez vos pistolets, dit-elle.
Puis, elle passa sa main par le trou qu’elle venait de faire, saisit l’espagnolette et ouvrit la croisée. Après quoi, d’un seul bond et avec sa légèreté de première danseuse, elle se trouva du toit dans le boudoir de la Dame au gant noir, où régnaient l’obscurité la plus complète et le plus profond silence.
Armand et l’étudiant l’avaient suivie.
- Ce dernier s’arma alors de son briquet pour se procurer de la lumière. Mais à peine en eùt-il tiré quelques étincelles, qui projetèrent leurs lueurs indécises à l’entour, qu’Armand laissa échapper une exclamatiou de surprise.
Le boudoir était veuf de son ameublement et de ses tentures, et tout, jusqu’au buste de marbre recouvert d’un voile noir qu’il avait vu la veille sur la cheminée, tout avait disparu !
— L’oiseau est déménagé ! murmura Fulmen, tandis que, chancelant, brisé par l’émotion, Armand s’appuyait au mur pour ne point se laisser tomber.
L’étudiant avait allumé un flambeau dont il s’était muni en quittant sa chambre.
A la lueur de ce flambeau, Fulmen et ses compagnons inspectèrent tour à tour le boudoir, le salon qui le précédait, et enfin toutes les pièces et tous les étages de cette vaste demeure. La maison était vide de meubles et d’habitants.
) — Allons, murmura Fulmen, après une heure de recherches inutiles, nous avons affaire à une femme forte, mais si jamais je la tiens!...
— Oh! disait en même temps l’étudiant, si nous tenions Blidah... je prendrais avec elle ma revanche de cette nuit. Je suis courbaturé, tant ils m’ont rossé...
— Quant à celle-là, s’écria Fulmen, il faudra bien qu’elle parle !
Armand, en proie à une sorte d’hébétement, suivait machinalement, et avec la raideur d’un corps sans âme.
Tout à coup, M. Frédéric Dulongse frappa le front : — Oh! je devine.
— Que devinez-vous? demanda vivement Fulmen en se tournant vers lui.
— Vous êtes allée chez Blidah? '
— Oui.
— Hue de Mogador, 17 ?
— * C’est là qu’elle demeure.
— Et ou vous a dit qu’elle était partie avec le Russe?
— En chaise de poste, la nuit dernière.
— Eh bien! c’est impossible.
— Pourquoi?
— Parce que le comte Goiloff est parti pour la Hollande il y a trois jpurs ; du moins c’est ce que Blidah m’a dit le soir de son départ.
— Alors, où est-elle donc?
— Tiens? fit l’étudiant avec une perspicacité qu’on était loin de s’attendre de sa physionomie lourde et commune, il est évident que, puisque nous sommes mystifiés, si Blidah est au nombre des mystificateurs, elle a jugé prudent de se donner de l’air.
Ilia
— C’est juste.
— Au lieu de quitter Paris, elle a pensé qu’on ne se cache jamais mieux ailleurs que là, et elle s’est contentée d’abandonner son domicile pour quelques jours.
— Paris est grand, murmura Fulmcn, mais je découvrirai Blidah.
— Oh ! moi, dit l’étudiant, je crois deviner où elle est.
Armand poussa une exclamation de joie ; l’œil de Fulmen brilla.
— Blidah, continua le carabin, a été une enfant du quartier, elle y a vécu longtemps avant de passer les ponts, et elle a conservé au milieu de son opulence un faible pour les tables d’hôte d’étudiants, et pour les étudiants par conséquent.
— Voici déjà nos recherches circonscrites dans un quartier.
— Attendez!... Il y a trois mois, elle a eu une folle passion pour un petit blanc-bec qui demeure rue de l’Fcole-de-Médecine, et je donnerais volontiers ma tète à couper qu’elle est allée se réfugier chez lui.
— Connaissez vous ce garçon?
— Sans doute.
— Eh bien ! dit Fulmen, il faut aviser au moyen de surprendre Blidah chez lui.
En causant ainsi, la danseuse et ses deux compagnons avaient quitté la maison abandonnée, repassé par le toit, et ils étaient retirés dans la chambre de l’étudiant.
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1(51 LA DAMË ^
Là, F ulmon s’assit un moment et parut méditer profondément.
Enfin, relevant la tète, elle dit aux deux jeunes • gens :
— Si vous voulez vous en rapporter à moi, au cas où Ulidah serait bien réellement rue de l’École-de- Médecine, je vous jure que j’aurai la clef de l’énigme.
— Allez, dit Armand.
— Mon ami, continua Fulmen, vous allez rentrer chez vous avec M. Frédéric Dulong, et vous y attendrez de mes nouvelles.
— Pourquoi ne vous accompagnerais-je pas?
— Parce que, en votre présence, je n’obtiendrai rien de Blidah.
— Oh ! soyez tranquille, s’écria l’étudiant en fermant les poiugs, je saurai bien la faire parler, moi...
Fulmen haussa les épaules.
— Laissez-moi donc faire, dit-elle, et contentez-vous de me donner un renseignement.
— Parlez...
— Quel est le numéro de l’étudiant?
— Rue de l’École-de-Médecine, 59.
— Son nom?
— Émile Duport. » •
— Partons, dit Fulmen. Vous me laisserez chez moi, Armand, et ma voiture vous reconduira tous deux.
Et la danseuse ajouta mentalement : — Décidément l'intrigue s’embrouille, si bien que je vais m’amuser