‹ La dame au gant noirChapitre 7 sur 18 · AU G A X T NUI R · texte numérisé non relu

AU G A X T NUI R

pendant deux mois. J’étais née pour mettre la vie réelle eu roman.

Le lendemain au matin, vers neuf heures, Armand, qui n’avait pas fermé l’œil de la nuit, commençait à s’assoupir, lorsque le bruit d’une voiture roulant sur le pavé delà cour l’éveilla en sursaut. Un moment après, le vieux Job entra. ,

— Madame Fulmen, dit-il, voudrait bien voir monsieur Armand.

Le jeune homme s’enveloppa dans sa robe de chambre et donna l’ordre qu’on introduisît la danseuse. Fulmen entra et lui tendit la main. La jeune femme était pâle et sérieuse. Elle s’assit auprès du lit d’Armand.

— Avez-vous vu Blidah? lui demanda- t-il vivement.

— Non, dit Fulmen.

Et d’un geste elle lui imposa silence.

— Voyons, lui dit-elle, causons...

— De quoi? fit-il étonné.

— Pour mener à bien nos recherches, j’ai besoin de vous questionner sur le passé.

— Faites, dit-il simplement.

— Mon cher enfant, reprit Fulmen, êtes-vous bien cer-

tain de n’avoir pas d’ennemis? . f

— Des ennemis! répliqua-; t-il de plus en plus surpris.

— Oui, de ces ennemis acharnés, implacables, qui vous poursuivent dans l’ombre....,

— Je ne dois, je ne puis en avoir. 4

LA DAME

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— C’est bizarre!...

— Ah çà! mais, expliquez-vous doue, Fulmen!

— Attendez. Donc, vous u’avez pas d’ennemis?

— Je ne crois pas.

— Et votre père?

Armand tressaillit. Cependant, comme il n’avait jamais été initié aux mystères de la redoutable et souterraine existence que le colonel avait menée si longtemps, il n’hésita pas à répondre : — Mon père est le meilleur des hommes; qui donc pourrait lui en vouloir?

— Alors, dit Fulmen pensive, n’en parlons plus.

— Mais cependant...

— Ne me questionnez pas, c’est inutile... Fiez-vous à moi.

— Ainsi, vous n’avez pu découvrir Blidah?

— Non, mais j’ai découvert la trace de la Dame au gant noir.

Armand étouffa un cri de joie»

— Elle a quitté Paris.

— Ah !

— Elle est en Normandie, acheva Fulmen.

Armand allait s’écrier, sans doute, qu’il voulait courir après elle, lorsque le vieux Job, ouvrant de nouveau la porte de la chambre à coucher, introduisit un personnage à la visite duquel son jeune maître était loin de s’attendre. C’était le colonel Léon.

Le colonel entra et échangea un regard d’intelligence avec Fulmen. Pour expliquer ce regard, il nous faut faire

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un pas en arrière et relater un événement qui avait brusquement changé les projets de Fulmen. Fulmen avait menti à Armand. Elle avait retrouvé Blidah.

Voici ce qui s’était passé.

Quatre heures environ après la perquisition infructueuse opérée par Fulmen, Armand' et M. Frédéric Dulong, dans la maison abandonnée de la place de l’Estrapade, c’est-à-dire vers une heure du matin, un fiacre descendit la rue de l’École-de-Médecine et s’arrêta à la porte de la maison indiquée par le carabin.

Deux hommes en descendirent et ordonnèrent au cocher d’attendre.

Ces deux hommes, de haute taille, armés d’une grosse canne, portant une longue redingote bleue boutonnée jusqu’au menton, par-dessus un pantalon à la hussarde, ressemblaient à s’y méprendre* avec leurs gros favoris et leurs longues moustaches, à ces agents de police sans uniiorme qui veillent* la nuit, au maiutien de l’ordre dans les rues et sont parfois chargés d’opérer des arrestations.

Ils sonnèrent. Malgré l’heure avancée, la porte ne tarda point à s’ouvrir. Le numéro 59 était un hôtel garni dans lequel demeuraient des étudiants. Ces deux hommes

montèrent à l’entre-sol, où se trouvait le bureau de la maitrcsse de l’hôtel,' une grosse femme sur le retour, affichant encore quelques préteutious, portant des bagues à tous ses doigts, des peignoirs d’étoffe claire, les cheveux en tire-bouchons, et répondant au nom euphonique de madame Bévoil. Madame Bévoil allait quitter son bureau, car tous les locataires étaient rentrés, lorsque la sonnette retentit, et que, ayant tiré le cordon de sa propre main ornée de bagues, elle vit apparaître et s’encadrer dans les carreaux de la porte vitrée qui donnait sur l’escalier, les sinistres figures de ces nocturnes visiteurs. Cette apparition fit reculer la sensible madame Bévoil et produisit sur elle l’effet de la tète de Méduse. *

— Madame, lui dit l’un d’eux en posant un doigt sur ses lèvres, soyez assez bonne pour ne pas faire de bruit et nous écouter un moment.

Madame Bévoil reculait toujours, et ce fut par un geste d’automate, tant son émotion était grande, qu’elle indiqua un siège à ses terribles visiteurs.

— Vous devinez probablement qui nous sommes? reprit celui qui avait porté la parole. '

L’hôtesse s’inclina en tremblant.

— L’houorabilité bien connue-de votre maison, poursuivit-il, nous a fait un devoir d’envelopper du plus grand secret la pénible démarche que nous sommes obligés de faire.

— Mon Dieu! messieurs," murmura madame Bévoil, qui retrouva enfin l’usage de sa langue, ma maison est hou-

ml )l —

nète... mes locataires le sont tous, j’en réponds comme de moi-même... et je ne vois pas...

— Pardon! madame, interrompit sévèrement l’un des deux hommes, je vous ferai observer que nous voulons éviter tout esclandre, tout scandale, et nous vous engageons, dans votre intérêt, à nous répondre sans détours.

— Mon Dieu ! mon Dieu !... murmura l’hôtesse éperdue.

— > Tous vos locataires sont rentrés...

— Mais... je ne sais pas...

— Prenez garde de mentir!

— Oui, messieurs, ils sont rentrés...

— L’un d’eux se nomme Emile Duport.

— Ah! messieurs, murmura l’hôtesse, c’est bien le meilleur petit jeune homme...

' — 11 a chez lui, en ce moment, une personne qu’on nomme Blidah...

— Ah! s’écria madame Bévoil, dont la physionomie bouleversée se rasséréna soudain, si c’est elle que vous venez chercher... cela m’est égal!

— C’est elle! Prenez ce flambeau alors, et conduiseznous à la chambre occupée par M. Émile Duport.

Madame Bévoil obéit, et, passant devant eux, elle leur montra le chemin.

L’étudiant qu’on nommait Émile Duport demeurait au cinquième, dans un petit appartement composé de deux pièces: un salon exigu et une chambrera; coucher plus

exiguë encore.’ -, „ ^

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Uu rayon de lumière passant sous la porte d’entrée annonça à madame Bévoil et aux deux hommes qu’elle conduisait, et qui marchaient sur la pointe du pied, que l’étudiant était chez lui. Assis devant une table, Émile Duport, qui devait prochainement subir un examen, étudiait avec ardeur, tandis que, au coin de la cheminée où brûlait uu maigre feu, une femme lisait un volume dont la couverture jaune annonçait un roman.

M. Emile Duport était un tout jeune homme de vingt ans, brun, pâle, aux yeux bleus; bref, uu fort joli garçon.

Quant à Blidah, elle mérite à coup sur quelques ligues de silhouette.

Blidah étajt une petite femme aux cheveux blonds, toute rose, toute mignonne, avec de grands yeux relevés par les coins, des yeux à la chinoise, comme ou dit; des mains et des pieds d’enfant, un ensemble de physionomie gracieux et uu peu rêveur ; et le soir, à la lumière, bien qu’elle eût dépassé son trente-cinquième printemps, on pouvait ne lui donner que vingt-cinq ans.

Madame Bévoil frappa doucement à la porte.

— Qui est là? demanda 1 etudiant, qui crut à la visite de quelque voisin, car une table d’hôte tenue par la sensible madame Bévoil avait depuis longtemps mis ses locataires eu relation.

— Émile, n’ouvrez pas, dit Blidah, agitée d’un vague pressentiment.

— C’est moi, ra’arne Bévoil, murmura doucement l’hôtesse.

— Ouvrez, dit Blidah rassurée.

L’étudiant se leva, alla ouvrir et fit un pas en arrière en voyant apparaître derrière son hôtesse les physionomies sinistres de ces deux hommes que, lui aussi, il prit pour des agents de police. Mais avant qu’il eût pu crier, avertir Blidah, ou manifester enfin son étonnement d’une façon quelconque, l’un d'eux écarta brusquement madame Bévoil, entra dans le salon et dit à l’étudiant : — Monsieur, pas de bruit... ce serait inutile... d’ailleurs, ce n’est point à vous que nous en avons.

L’homme le plus honnête et dont la conscience est la plus pure ne voit jamais sans émotion pénétrer chez lui, à minuit passé, des hommes qui paraissent être les agents subalternes de la loi. Or, l’émotion d’Émile Duport fut si grande qu’il ne trouva ni un mot à répondre, ni un geste, et demeura debout, stupide, semblant se demander s’il rêvait ou s’il était éveillé. Quant à Blidah, elle s’était levée toute pâle et frissonnante, et elle regardait ces deux hommes avec une sorte d’épouvante.

Celui des deux qui s’était attribué le rôle d’orateur la regarda alors et lui dit : — Vous vous nommez, madame, Louise Gachot, surnommée Blidah.

— Oui, monsieur, balbutia Blidah, à qui cette audace ordinaire des femmes de sa caste fit complètement défaut.

— Nous avons une voiture en bas, veuillez prendre la peine de nous suivre.

LA DAME

— Vous suivre !

— Oui, madame.

— Mais je ue suis pas coupable... je n’ai commis aucun crime... je...

— Chut! dit l’homme aux grandes moustaches, vous vous expliquerez en temps et lieu.

— Mais! s’écria à son tour M. fimile Duport qui retrouva sa présence d’esprit, il y a erreur, messieurs, celte dame est chez moi... je réponds d’elle...

— Tout beau ! mon petit monsieur, pas de bruit, vous agraveriez le mal. Si madame est innocente, on le verra bien.

— Mais enfin de quoi m’accuse-t-on? murmura-t-elle en essayant de se dégager de l’étreinte du second faux agent qui lui avait pris le bras.

— On vous le dira, venez...

Blidali voulut se débattre et crier, mais l’un des deux hommes lui dit : — Si vous résistez, je vais appeler par la fenêtre deux de mes hommes qui sont là-bas, et on vous attachera les pieds et les mains... Si vous criez, on vous passera un mouchoir dans la bouche et on vous bâillonnera.

— C’est bien ! dit-elle, retrouvant un peu de sang-froid ; ne me violentez pas, je vous suis.

Et Blidah tendit la main à l’étudiant frappé de stupeur, et se laissa entraîner par les agents. Ceux-ci descendirent tenant la jeune femme chacun par un bras, ouvrirent la

portière du fiacre, l’y firent monter et s’assirent auprès d’elle. Le fiacre partit.

Alors l’un des deux hommes tira fort tranquillement de sa poche un poignard dont Blidah vit étinceler la lame à la clarté des lanternes du fiacre.

— Écoutez bien ceci, lui dit-il, nous ne sommes pas des agents de police, mais nous avons ordre de vous conduire dans un lieu où on vous demandera des explications, et prenez garde de crier ou d’appeler pendant le trajet, car vous seriez morte avant qu’on vint à votre secours.

Blidah frissonna et se tut. Où la conduisait-on?

Il lui était difficile de le deviner; mais deux hypothèses se présentèrent tour à tour à son esprit, tandis que le fiacre descendait la rue Mazarine et roulait vers le quai.

La première fut que le comte Goïloff, son seigneur et maître, était revenu subitement à Paris, avait appris sa fugue chez l’étudiant, et, en grand seigneur russe qui traite sa favorite comme une esclave, avait résolu de lui infliger quelque terrible correction.

Mais cette première supposition n’effraya point Blidah autant que la seconde.

Blidah songea à Fulmen, à Fulmen vis-à-vis de laquelle elle avait des torts, sans doute, et dont elle avait essayé d’éviter la rencontre en quittant son coquet appartement de la rue Mogador pour aller se réfugier chez Émile Duport, à un cinquième étage de la rue de l’École de-Médecine.

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Elle savait Fulmcn femme d’énergie et de résolution; elle crut reconnaître sa main dans cet enlèvement hardi dont elle était victime, et bientôt ses soupçons se changèrent en certitude, lorsqu'elle vit la direction que prenait le fiacre.

Le fiacre, en effet, après avoir longé les quais, traversa la place de la Concorde, remonta les Champs-Elysées et gagna l’avenue Marbœuf.

13 1 i il a h ne songea ni à se débattre, ni à crier, car elle avait pris au sérieux la menace de mort de l’un de ses gardiens. D’ailleurs, à cette heure, les Champs-Elysées étaient déserts et personne ne fût accouru.

Blidah obéit. Son gardien la prit par la main et la conduisit au premier étage, dans une jolie serre chaude où, au commencement de cette histoire, nous avons vu la danseuse donner à souper à ses invités.

Fulmen attendait Blidah. La jeune femme était nonchalamment étendue sur une bergère ; elle avait le sourire aux lèvres, et, en voyant entrer son ancienne amie, elle lui dit : — Conviens, ma chère, que j’ai des laquais intelligents... ils ont joué, je le vois, leur rôle à merveille.

Et F ulmen eut un frais éclat de rire, mais Blidah s’était arrêtée le sourcil froncé sur le seuil de la serre.

— Si tu as voulu me faire une plaisanterie, dit-elle, je conviens qu’elle est de mauvais goût.

Le fiacre s’arrêta devant l’hôtel de Fulmen.

— Descendez, madame, dit l’un des faux agents.

— Bah !

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D’un geste, Fulmeu congédia ses deux laquais déguisés. Puis elle regarda .Blidah, et ce regard fut si profond que celle-ci se sentit troublée jusqu’au fond de l’àme.

— Ma chère, dit Fulmen dont le sourire s’était effacé, je ne plaisante jamais en affaires.

— Hein? fit Blidah.

— Pour les choses sérieuses, si tu le préfères.

— Tu as donc à me parler de choses... sérieuses?

Et Blidah trahit une légère émotion.

— Oui, fit Fulmen d’un signe de tète.

— En ce cas, murmura Blidah, tu pouvais m’écrire, ou m’envoyer...

— Ma petite, interrompit brusquement Fulmen, nous n’avons le temps, toi et moi, ni de jouer au plus fin, ni de nous embrouiller dans de longues phrases, il s’agit pour toi d’un danger de mort.

Ces mots firent reculer Biidah jusqu’à la porte. Mais Fulmen se leva, déploya toute la richesse de sa haute taille, et s’avança vers Blidah, qu’elle dépassa de toute la tète : — Écoute bien, lui dit-elle, et prends d’abord ceci pour ta gouverne. J’ai dans l’hôtel six domestiques. Tous me sont dévoués et se feraient hacher pour moi. Les portes sont fermées, et tu ne sortiras d’ici que lorsque je le voudrai.

— Mais, s’écria Blidah tremblante et pâle, que me veux-tu? que t’ai-je fait?

Fulmen alla prendre un poignard sur la cheminée, puis elle revint à Blidah. Blidah épouvantée voulut reeu-

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