‹ La dame au sourire terribleChapitre 10 sur 28 · LE DRAME DES LETTRES · texte numérisé non relu

LE DRAME DES LETTRES

Micheline avait rapporté de sa dernière entre\aie, dans la prison, avec son p^re, une incurable douleur. Tant qu'elle avait été en présence de Tiffang-es et des autres elle s'était maintenue, en apparence indifférente avec une farouche énergie où elle dépensait sa force d'âme, mais sitôt qu'elle fut libre, loin de ces regards, pourtant si affectueux, elle s'abandonna à tout son désespoir.

Michel, n'ayant plus rien à faire à Ville d'Avray, chez Gcrbousse et Soudeilles — où il laissait son cœur accroché — était revenu à l'hôtel de l'avenue du Bois, où il avait repris possession de son appartement voisin de celui de sa sœur.

Ce fut le jour môme où le Renégat rentrait en scène.

Aussi longtemps que Micheline resta sous l'influence de son père et do son frère, la culpabilité de Salvatour lui apparut certaine.

Dès qu'elle se retrouva seule, enfermée chez eHe, dans cette demeure tout à la fois splendide cl lugubre, dont le silence pesait sur elle en un douloureux fardeau, elïe se sentit reprise de ses doutes et de ses torturantes incertitudes. A celte heure de la nuit, c'était l'image charmante et lointaine de Roger qui plaidait pour Salvatour. Eîle ne pouvait croire que le père de celui qu'elle aimait fût un misérable, et quel misérable î ! Elle se refusait à admettre l'immensité d'un pareil désastre, où toute sa vie d'effondrail.

Oui, seule, elle doutait — parce que Salvatour coupable, cela devenait pour elle si effroyablement injuste, qu'elle se révoltait à cette pensée comme on se révolte contre certaines fatalités, où la raison et la réflexion s'anéantissent.

Des projets de folie généreuse hantaient son cerveau.

Tout à l'heure, lorsque le frère et la sœur étaient rentrés à l'hôtel, l'accueil de Salvatour avait été celui de l'ami le plus affectueux. Il n'avait manifesté, sur leur absence, ni inquiétude, ni curiosité.

Pendant tout le dîner, il avait eu la môme gaîté douce, à laquelle ils étaient habitués. A la fin du repas, seulement, il parut extrêmement fatigué, le visage presque décomposé par une souffrance mystérieuse.

Quand, en frissonnant d'horreur, Micheline avait

tendu son front, comme elle faisait tous les soirs — car il fallait toujours feindre, c'était l'ordre du père, — il lui avait glissé à Toreiile :

— Roger reviendra cette nuit pour ne plus nous quitter !...

Ainsi cet homme soageait à leurs amours I Elle avait rougi. Son cœur avait battu I... Et c'était cet homme, préoccupé de si douces choses, qui aurait versé le sang par deux fois !... Etait-ce possible !

Eh bian, il se trahirait, s'il se voyait découvert !... Il aurait un cri suprême ou de peui ou de haine, s'il entendait qu'on It; soupçonne !

Et Micheline se dit :

— J'irai vers lui et je lui dirai qu'on l'accuse î... Et, s'il le faut, j'irai vers Roger et je lui dirai qu'on accuse son père...

Enfiévrée, dans une crise de surexcitation qu'augmentait sûrement le retour prochain du jeune homme, elle se leva du lit — caa* déjà elle était couchée — elle se rhabilla en hâte, passa une robe de matin, et sortit de sa chambre en s'assurant que Michel n'entendait pas.

Elle savait que Salvatour, en proie à des insomnies fréquentas, passait la plus grande partie de ses nuits dans son fauteuil, et souvent ne gagnait son lit qu'à la naissance de l'aube.

Elle descendit à l'étage d'au-dessous.

Là, elle fut prise d'effroi. Qu'allait-elle faire ?... Comm€?nt aurait-elle l'audace d'aborder avec Salvatour un pareil sujet ?

Puis n'oubliait^eile pas son devoir ?

Le duc de Tiffanges, autrefois, avait recommandé de répondre à la ruse par la ruse... Mais cela, c'était bon dans les premiers jours... Depuis longtemps, Salvatour devait savoir, s'il était coupable, que Michel et Micheline le soupçonnaient ?... Alors, pourquoi ces ruses ?

Elle était devant la porte du cabinet de Salvalour.

Encore une hésitation... puis elle se décide... elle frappe... elle écoule... elle est toute surprise qu'on ne réponde pas...

Elle frappe de nouveau et, coimne elle n'entend rien, elle ouvre.

Sur le seuil, elle reste un peu interdite, toute baignée par un flot de lumière électrique.

Machinalement, elle a refermé la porte derrière elle.

Salvalour esl là, dann son fauteuil mécanique, devant le bureau de travail, toutes les lampes allumées, car il a peur de l'obscurité, il a peur même de la pénombre...

Devant lui des lettres sont éparpillées, pôle mêle. .

Et il dort, renversé dans son fauteuil.

Elle s'approche... Il ne s'éveille pas... Dort-il vraiment ? Son visage creusé de souffrance morale, tiraillé par les cauchemars, les yeux enfoncés dans les orbites, la peau jaunie et collée sur les os, dessinant une face de squelette, la bouche entr'ouverte, et la tête sur la poitrine, à l'abandon, tout indique que ce n'est pas là du sommeil, le repos qui fait oublier et qui répare les forces, mais plutôt une de ces faiblesses syncopales qui lui sont habituelles.

Et c'est ce malade, ce sr)uffle de vie, que Ton soupçonne...

Déjà Micheline avance la main vers le bouton de ia sonnette, sur le bureau, pour avertir le valet de chambre qu'elle sait vigilant, lorsque, dans le même mouvement quï l'oblige à se pencher ainsi, son regard tombe sur les lettres où elle rencontre, au hasard des lignes, le nom de Régine, et où, soudain, en quelquesunes, elle reconnaît Técriture de sa mère...

Sa main se retire... Elle n*a pas sonné...

Et voici la jeune fille prise tout à coup d'un ^ramd trouble.

Quelles sont ces lettres ? Ecrites par sa mère ? Et pourquoi sonteiles en possession de Saîvatour ? Pourquoi n'en a-t-il jamais rien dit î ^

Un doute affreux, aigu, empoisonne son âme... Elle ne comprend pas encore, ma''^ elle entrevoit un secret de douleur et de honte.

Et elle recule, pour s*enfuir de là comme si elle n'avait rien vu...

La voix lointaine d'un prisonnier, qui attend justice et réparation, lui crie : « Reste et fais ton devoir I »

Et n'a-t-elle pas juré qu'elle ferait son devoir jusqu'au bout, jusqu'au sacrifice d'elle-même, malgré toutes les souffrances ?

Salvateur ne bouge pas.

C'est une immobilité profonde comme la mort.

Elle revient à lui, et, feuille à feuille, elle s'empare de toutes les lettres, éparses aux pieds de l'homme... Elle les ramasse...

Et lentement, très pâle, bien tremblante, elle se recule, et s'enfuit...

Dans sa chambre elle s'enferme... Elle a peur, comme si elle venait de commettre un crime... Elle écoute à sa porte pour savoir si on ne l'a pas suivie... Que va-t-elle faire de ces lettres qui encombrent ses mains ? Où les cacher ? Est-ce que l'autre, là-bas, lorsqu'il s'éveillera tout à l'heure, rre va pas deviner quel est le voleur ? Et ne viendra t-il pas reprendre son bien ?

Ici, dans cette chambre, il n'y a, t)our lui appartenir, que ses effets personnels. Les meubles, on les forcerait aisément, en son absence. Pourtant, ce secrétaire ? Elle en gardera la clef. Au besoin, elle ne sortira plus de cette chambre, pour veiller sur ces lettres...

Elle redit tout haut :

— Veiller sur ces lettres ?... Mais que disent-elles ?

C'est qu'elle n'ose les parcourir. Elle a lu, au mo-

ment où elle les volait à Salvateur, des nots d'amour... Et ^011 ûme fière et ombrageuse se ref lie sur elle-mftme... Non, elle n'ose !...

Soudain, elle a cru entendre un bruit de pas dans le couloir qui précède eon appartement, et des mains qui frôlent la porte... Que de fois elle a eu ce cauchemar !... Elle ferme vivement l'électricité. Elle retient sa respiration... Les doigts frôlent, grattent, essayent d'ouvrir... Par bonheur, la porte est fermée à clef. Tout à coup, on demande :

— Micheline ?... Micheline, vous dormez, mon enfant ?

C'est la voix de Salvatour. Et il semble à la jeune fille que cette voix est assourdie, changée, grelottante. Il s'est aperçu du vol... il est pris de terreur... et il est accouru droit vers la voleuse !

Elle ne répondra rien... elle ne donnera pas signe de vie...

Une seconde fois, il frappe avec prudence et appelle... Puis, les pas s'éloignent en se traînant... Tous les bruits s'éteignent...

Elle i"fee s'est pas trompée. C'est bien Salvatour, éperdu... Salvatour qui traverse une crise d'épouvante ?... En revenant à lui, après sa longue syncope, il a cherché les lettres... Il a cru être devenu fou... Et retombant au fond de son fauteuil, les yeux cachés dans les mains, longtemps, il s'est dit : « Qu'ai-je fait ? Où sont-elles ?... » Car la pensée ne lui vient pas, du premier coup, qu'on a pu les lui dérober... La force- des émotions ressenties, le ressouvenir vivant de ses anciennes amours, l'affreux remords du sang versé, tout cela l'a fait s'évanouir, alors qu'il tenait encore dans sa main une des protestations de Régine, la plus passionnée peut-être... où elle promettait son amour pour la vie et jurait de ne jamais se reprendre... où, heure par heure, elle lui racontait son

existence... où il pouvait voir que chacune de ces minutes était emplie par la pensée de celui qu'elle aimait... C'était une ardeur émouvante... une tendresse exaltée... où elle lui demandait pardon de son mariage... et où elle avait horreur de J 'homme qu'on lui destinait, qu'elle épousait par ordre... et auquel, pourtant, quelques heures après, elle allait donner son corps vierge !..-.

Il n'avait pas pu lire plus loin... Ses yeux s'étaient voilés... Son regard avait vacillé... s'était glacé... la vie s'était retirée de lui !

Où était cette lettre ? Où étaient les autres ?...

Et un sanglot de rage et de peur :

— Qn m'a volé I On est venu !... On m'a volé I î Qui donc, en cette maison, avait pu ?...

Mais voilà qu'un indice le frappe, soudainement, empêche ses soupçons de se porter au hasard, les arrête sur une personne...

Cet indice, léger, délicat, subtil...

Un parfum de muguet...

Et, sachant la prédilection de Micheline pour ce parfum, c'est lui-môme, récemment , qui lui en a apporté des flacons dans un coffret précieux, dissimulé au milieu d'une gerbe de fleur...

— Micheline !..,

Il s'élança dans l'escalier, oubliant son rôle d'infirme, au risque d'être rencontré par des gens de Thôtel qui eussent été surpris de sa vigueur, soudain revenue...

Un instant, devant cette porte fermée, devinant que Micheline l'entendait mais refusait d'ouvrir, il fut tenté d'employer la force.,. Mais quel scandale ? El comment l'expliquer ? Et Michel qui serait accouru ? Michel qui, peut-être, était dans la chambre de sa sœur et déjà parcourait les lettres de Régine et celles de Salà^atour I

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— Je suis perdu î

Il redescendit chez lui, affolé, se butant partout dans un aveuglement, et, pendant toute celte nuit, il fut aux aguets, attendant que Michel et Micheline, ayant enfin compris, vinssent lui demander compte de la mort de leur mère !...

Michel et Micheline ne vinrent pas.

Quand elL; entendit Salvateur s'éloigner, Micheline respira. Elle savait bien qu'elle venait d'amasser la tempête et que la foudre grondait sur sa tête. Mais à tous les sacrifices comme à toutes les souffrances, elle était prête.

Alors, l'angoisse au cœur, elle commença do lire...

Et rheure qui sonnait, et qui s'écoula dans cette lecture, devait être la plus lourde de toute sa vie...

Ce qu'elle lut ?

De l'amour, de la passion, de l'exaltation dans la douleur d'aimer... Comment tant de baisers, une si profonde tendresse, pouvaient-ils s'être oubliés dans un drame de sang et de meurtre ? Et comment pouvait-il être devenu un monstre de cruauté, l'homme qui avait écrit ces choses...

« Il est certain que je deviens un peu fou à force » de t'aimer. Hier, après avoir reçu ta lettre, je n'ai » pas voulu sortir de chez rnoi. Je me suis enfermé » pour éviter d'être dérangé, car tout le monde, en » ces instants là, et même mon Roger, m'importune. » J'ai placé ton image devant moi et je me suis mis » à causer avec toi comme si tu avais été présente » en réalité. Tu sais bien de quel portrait je parle... » Un jour je t'avais dit : « Envoie-moi ta photogra- » phie prise au moment où ta pensée intime se repor- » tera vers moi », comme si, en dehors de nous, rien » n'existait plus... Ainsi, quand je te regarderai, tes » yeux adorés refléteront dans les miens ton amour » et quand les autres diront de toi : « Jamais elle n*a

3> été plus belle I » je penserai que tu as vou4u être » belle pour moi... Et cela fut ainsi,.. Tes yeux, un » peu troublés, me disent le bonheur que tu m*au- » rais donné et ton sourire est à moi, pour moi, bien » triste cependant car il me dit ta résignation au bon- » heur que tu as perdu ! Nous sommes ainsi restés » ensemble tout un jour, je te questionnais, tu répon- » dais et nous avons échangé à haute voix mille folies, » Tu vois bien que parfois notre amour me fait com- » mettre des enfantillages qui sont divins aux amoa- )> reux mais qui seraient pour les autres des actes » de déraison... Je t'aime î... »

Elle écrivait :

« Moi, je n*ai pas celte joie de vivre avec votre » image. Je ne suis pas libre. Je vis sous un regard » inquiet, attentif à découvrir en moi les causes de » mon éloignement, qui me harcèle de prières et qui » ne me quitte point. Je n'ai que ma pensée et c'est » à peine si je peux vous l'écrire. Il me faut des pro- » diges de ruse et de prudence pour que vous receviez, » à quels longs intervalles I le bonjour de mon cœur » qui vous chérit... Mon cœur vous appartient, puisque » je n'ai pas pu me donner toute. Soyez fier de l'avoir » conquis, comme je suis orgueilleuse, au fond, des » rêveries où j'aime à m'alanguir, de régner sur votre » volonté et de conduire despotiquement votre vie^ de » loin ! Vous avez questionné l'image de votre Régine » et vous avez imaginé vous-même ses réponses. Cel- » les-ci n'ont dû être que ce qu'elles eussent été si, » dans la réalité, je vous avais répondu... Il est bien » vrai que mes yeux ont été troublés par ce que vous » y avez vu et que mon sourire vous a dit le regret » de mes espérances évanouies... »

Beaucoup des lettres étaient sur ce ton.

D'autres racontaient par mille détails les heures de leur existence séparée.

Ainsi, ils se rapprochaient mieux.

Mais alors même que ces détails semblaient oiseuxou futiles, l'amour y transparaissait, un mot redit, un souvenir commun rappelé le faisait éclater en un cri soudain de passion, ou de douleur.

Les heures s'écoulèrent et Micheline ne lisait plus depuis longtemps.

En quelle détresse !

Tout d'abord, et dès les premières lignes, quand elle eut tout compris, elle repoussa les lettres avec horreur...

A quoi bon aller plus loin 1

Ne savait-elle pas, à présent, la vérité terrible ? Celle que personne ne connaissait ?

Celle qui expliquait tant de choses, sinon toutes les choses ?

Et ses deux mains pressant son front ou battait une fièvre violente elle pleura... larmes de honte et de désespoir.

Fallait-il en lire d'autres ?

Et pourquoi ?

Elle souffrait dans sa pudeur et dans son amour filial, affreusement.

Elle repoussa les lettres...

Mais maintenant se dressait un problème redoutable.

Que devait-elle faire de celte révélation ?

La garder pour elle en l'ensevelissant au plus profond de son secret ?

La confier à son frère ?

Remettre les lettres à Tiffanges ?

Entre ces alternatives, son cœur se broyait.

Au milieu de ce désarroi douloureux, se pose à son esprit une réflexion qui bouleverse l'échafaudage des observations, des indices et même des preuves recueillies contre Salvatour... question redoutable et déconcertante dans sa logique :

— Cet homme qui aimait tant, pour quelle cause aurait-il versé le sang de celle qui l'adorait ?.., Ce n'est donc pas cet homme qui est coupable ! Alors, pourquoi s'acharnaient-ils contre Salvatour innocent ?

Une parole, dans un sanglot, tombe de ses lèvres, un reproche :

— Maman ! Oh ! maman ! !

Car elle ne peut deviner, la vierge, ce drame de passion chasle où la mère s'est débattue toute sa vie, le sacrifice d'un amour qui avait été son rêve, et la fierté d'une existence où pas une faute n'avait été commise... Il y a là des complications^ tragiques où sa jeunesse souriante, et fraîche n'a plus' la liberté de comprendre... Jille ne*voit que ceci : Régine coupable envers Tiff anges. -

Et elle pleure ses chères ill'jsions perdues.

Mais les heures s'écoulent encore. Et il faut prendre un parti. Qui sait, le jour venu, à quelles violences Salvatour recourrait peut-être, pour reprendre son bien ?

Elle va frapper, prudente, à la chambre de Michel. Il faut qu'elle frappe à plusieurs reprises, car Michel dort profondément...

Enfin il l'a entendue... Il interroge... Qui donc, à pareille heure ?

— Vite, murmure l'enfant, viens m'ouvrir et sauvemoi !...

Effrayé, il se lève, passe en hâte un vêtement et accourt.

Il la voit, livide, décomposée, tremblante. Elle lui saisit la main et l'entraîne :

— Chez moi ! dit-elle, chez moi !

Ils traversent ainsi le salon qui sépare leurs chambres.

D'un geste, sans une parole, elle lui désigne les lettres sur lesquelles tombe crûment la lumière d'une lampe électrique...

208 XnOMPE-LA-MORT

ïl se penche, parcourt quelques lignes, voit des noms, des phrases d'an^iour, devine un drame de passion, où sa mère est intervenue, où elle joue un rôle, où Salvatour lui aussi est nommé...

Interdit, il int'^rroge Micheline d'un regard... D'où cela vient il ? Que signifie ?... D'abord, les larmes de la jeune fille, seules, répondent Puis, entre ses sanglota, elle explique...

Alors, effaré, il s*assied devant cette table... pâle... sentant tout-à-coup que tout s'écroule autour de lui...

Et il lit... il lira jusqu'au bout.... jusqu'à la dernière... pris de fièvre où il tremble de frissons., sans qu'il profère un mot, ni même une exclamation de détresse, muet et tragique...

Seulement, de temps en temps, son regard se soulève de ces leitres et se reporte sur Micheline... regard d'affolement...

Certes, il a voulu faire comme elle, les repousser, ne plus rien lire..,

Mais son devoir est de se rendre compte, son devoir est d'apprendre. Ce calice, si amer soit-il, jusqu'à sa dernière goutte, il faut que Michel le boive !... L'amertume lui en restera jusqu'à la fin de sa vie sur les lèvres... Est-ce vrai, ce qu'il lit ? Et n'y a-t-il pas là un abominable me«songe ? Hélas !...

Que de passion î Et comme elle avait aimé cet homme, la tendre Régine, si douce, que les enfants — ils se le rappellent à présent — avaient toujours vue si triste, poursuivant ses arrière-pensées de mélancolie et de regrets !...

Que de passion ! Et comme cet homme, aussi, l'avait aimée, lui qu'on accusait du forfait abominable d'avoir assassiné cette femme... aimée avec une tendresse qui ne se démentait pas, de la première aux dernières heures...

Mais elles sont éloquentes, ces lettres.

Ces amours sont restées chastes I En pouvait-il être autrement puisqu'il s'agissait de Régine ?

Et de cette grande douleur exhalée, une pitié naissait dans l'âme de Michel... Ce drame d'amour, interrompu par la mort, de même que ces rêves d'amour interrompus par le mariage de Régine, le jeune homme les comprenait. Dans le sublime sacrifice auquel elle s'était résignée, pouvait-on la croire coupable ?... Elle était à plaindre et Michel voulut faire partager sa pitié à sa sœur.

— Elle a été infiniment malheureuse, ma chérie... Quel triste secret ! Voici une lettre que tu n'as pas lue... Lis ! c'est l'histoire du mariage de notre mère... Ne rougis plus... Garde-là dans ton cœur aussi haut que par le passé... Et plains-la seulement !

Puis il se prit le front dans les mains et ne parla plus.

Au bout d'un instant, elle vit qu'il pleurait... Des secousses nerveuses ébranlaient ce corps et parfois, les doigts se creusaient des sillons dans la chair...

— Tu pleures !

— Ah ! Micheline ! Micheline ! dit-il.

— Comme moi, n'est-ce pas ? tu ne sais pas ce qu'il faut faire de ces lettres ? S'il faut les détruii^ ou les garder ?

Il abaissa ses mains.

Elle vit un visage ravagé de désespoir.

— Frère, il se passe en toi des choses que tu ne me dis pas...

Michel éclata en sanglots.

La douceur de cette voix brusquait la détente de tous ses nerfs.

Et il répéta, comme si devant lui passait une image tellement odieuse qu'il la voulait garder pour lui seul.

— Oh ! Micheline I sœur I sœur !...

Il était fort. Il se remit. Il essuya ses yeux.

t^'lO TROMPn-LA-MORT

La voix toute changée et tremblante :

— Je n'ose plus penser à rien de tout cela, chérie, parce que, maintenant, j'ai peur... Moi, le fils de cette mère, et le fils de Tiiïanges, après avoir lu ces lettres, je ne me sens ni le courage, ni le droit de rien reprocher à Salvatour et à celle qu'il aimait... Certes, après son mariage, notre mère aurait pu cesser d'écrire... Mais elle était malheureuse, et pouvait-elle cesser d'aimer ? Son mariage, dont notre père ignorait la raison secrète, ne venait-il pas, au contraire, irriter cet amour jusqu'à la souffrance ? Seulement, Micheline, que de fois, à toi comme à moi, nous est venue la même question, mystérieuse, sans réponse possible ?... •Et cette question se soulève, plus terrible, plus obscure que jamais... Puisque Salvatour aimait à ce point, et d'un si chaste amour, notre mère, puisque, ces lettres le prouvent, il en étail aimé — puisque, depuis longtemps, il avait compris et accepté le sacrifice de ce mariage — pourquoi, sœur, pourquoi cet homme aurait-il tué notre mère ?...

Timide, hésitante, elle murmura :

— Moi, malgré tout, j'ai toujours cru qu'il étaii innocent...

— Tais-toi, malheureuse, tais-toi, dit-il avec violence...

Et comme elle le regarde, stupéfaite :

— Si tu savais le doute horrible... Non ! Non ! Il eut un geste pour écarter des visions infâmes...

Et il faut croire que le soupçon nouveau qui se levait en lui tout à coup le bouleversait, car pour la seconde fois, il se voila les yeux et la jeune fille ne vit plus que des grelottements convulsifs qui accusaient une torture morale infinie...

— Il faut brûler ces lettres... dit-elle doucement.

— Plus tard, plus tard... demain je veux les relire,

— Non... il faut les brûler... Elles pourraient un

jour tomber entre les mains de notre père... Ce serait trop douloureux... Elles pourraient être lues par d'autres, par des étrangers, par des ennemis... et il ne faut pas qu'on puisse les mal interpréter et qu'un doute se lève contre la probité de notre mère... Ce secret, Michel, nous le garderons... Brûle !

— Oui, dit il, égaré, brûlons ! parce que, vois-tu, il y a là une preuve... imprévue... qui convaincrait les juges...

— Une preuve î !

Elle se redressa... troublée... devinant que Michel ne disait pas toute sa pensée... mais pourtant n'entrevoyant rien encore de l'horreur où le pauvre garçon se débattait...

— S'il y a, en ceci, une preuve... de laquelle dépend le salut de notre père... fît Micheline avec une gravité émue, notre devoir est tout tracé... nous ne devons pas hésitcx'... c'est à lui qu'il faut remettre ces lettres... Il sera le- juge de ce qu'il doit faire...

-7- Je n'ai pas dit que ce fût une preuve contre Salvatour !

Le cri lui échappa, dans sa détresse... Et Micheline chancela, recula d'un pas... Non, elle se refusait à comprendre...

— Contre qui, Michel, par pitié, dis-moi, contre qui ?...

Un regard de trouble et de terreur lui répond... rien qu'un regard...

— Il faut brûler ces lettres, Micheline, et détruire cette preuve ! !

Il ramasse les papiers en un tas, qu'il jette dans la cheminée.

Michehne le laisse faire... Elle s'est seulement rapprochée du foyer...

Il y met le feu et instantanément les papiers flambent... s'anéantisssent.

Penchés l'un contre l'autre, à genoux, le frère et la sœur regardent,.. Les papiers se tordent, les lettres de Salvatour s'enchaînent pour un instant aux lettres do Régine, comme si les deux amants, pour toujours séparés, avaient voulu étreindre une dernière fois leurs baisers.,, et sous la clarté de la flamme, des phrases éclatent, enfiévrées d'amour.... étincelles d'une passion qui semblait retrouver là, en cette seconde de mort, une seconde de suprême vie... « Ma Régine, qui es à rnoi, et qui t'aimerai tant que je vivrai... » « Mon ami de mon cœur, mon ami des premiers jours, toute mon enfance et toute ma jeun'^sse, mon Pierre...» « Je t'aime... », disait lécriture de Régine... « Combien je t'aime ! » disait l'écriture de Salvatour... Et dans les papiers qui se consumaient, c'était ces mots délicieux de la tendresse commune, les plus doux qu'on puisse rêver, qui revenaient le plus souvent, qui revenaient toujours... Michel et Micheline voyaient, lisaient... Et ce fut ainsi jusqu'à ce que la flamme eût tout brûlé et qu'il ne restât là qu'un pauvre petit tas de cendres noires le long desquelles courut soudain un fîl de feu, tout rouge... pour rappeler sans doute que tant de passion s'était éteinte dans du sang !...

Micheline redemande :

— Michel, celte preuve ? Contre qui ?

Mais il secoue la tête,

— Demain, peut-être, oui, demain, je le dirai... Une pointe d'aube apparaissait entre les rideaux. Ils

avaient passé cette triste nuit sans penser à dormir. Cependant, ils se séparèrent, pour essayer, vainement, de prendre un peu de repos.

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