LE RENÉGAT RENTRE EN SCÈNE
Tous les matins, la Guinguette préparait le chocolat de son homme et le lui apportait dans son lit, où Limpartial aimait faire la grasse matinée quand rien ne l'appelait au dehors.
Ce jour-là, comme les précédents, en jupe et camisole, ses beaux cheveux noirs à la diable dans le dos, plantureuse et jolie, elle remonta de la cuisine dans la chambre à coucher, tenant deux tasses sur un plateau, avec des croissants, des brioches et du beurre. Le ménage n'avait pas à se priver, on le sait. Les affaires allaient leur train et on ne voyait venir aucun nuage à l'horizon, c'est-à-dire du côté de la police...
— Tiens, m'ami, voilà ton petit colat...
Elle lui installa une serviette sous le menton, pendant qu'il se haussait un peu, lui passa la tasse, et s'assit au bord du lit. Ils avaient bien l'air de deux amoureux paisibles faisant la dîneite, comme des enfants.
TA DAME AU SODRIRE TERRIDIE 177
— T'es tout de même une bonne fille, gronda le Renégat, en avalant.
— Et toi, t*es un mamour d'homme ! fît la fille. Elle le regardait comme si elle avait quelque chose
à lui dire. Mais elle attendit qu'il eût fini. El quand il lui eut remis sa tasse vide en reprenant sous les draps sa place horizontale, quand elle l'eut débarrassé de sa serviette et du reste, elle revint s'asseoir près de lui.
— Ecoute, m'ami, je vais t'en apprendre une bien bonne...
— De quoi qu'il s'agit ?
— De Renaudot...
J .impartial eut un fvursaut, se mit sur le côté. Dans seà petits yeux en vrille, un éclair passa. Renaudot possédait tous les secrets de la bande.
— Qu'est-ce qui lui est arrivé, Fifine ?
— Il lui est arrivé qu'il est mort...
— Hein ? fît le colosse, debout, énorme et redoutable, sur son lit.
— Recouche-toi, rn'ami. On est mieux pour causer. Voilà les feuilles du matin. Au cloître Saint-Honoré, le concierge, en allant faire le logement de Renaudot, a trouvé le petit homme étouffé dans son pieu, sous les oreillers.,. Ça s'est passé en douceur... On n'a rien volé, paraît il... Celui qui a fait le coup ne voulait sûrement pas nous barboter...
— Ah ! tonnerre ! tonnerre ! murmura Limpartiaî. Et brusquement, sur le front, apparurent les trois
lettres dénonciotrices, trahissant son émotion violente. Alors, comme Delphine savait qu'il ne fallait pas trop heurter son homme... elle se lut craintive.
Le Renégat réfléchissait et il avait l'esprit subtil. S'il avait appliqué au bien toutes ses qualités de force, d'intelligence et d'énergie, il eût accompli de grandes choses. Elles avaient fait de lui un monstre.
Pour calmer les craintes de Delphine, il réfléchissait tout haut :
— Renaudot était un homme sûr et adroit. On ne trouvera rien en perquisitionnant chez lui qui puisse nous compromettre. Je le sais. Pas plus que chez moi, si la rousse y mettait les pieds. Pas plus que chez n'importe quel autre ! Tremble pas, Fifine !... On est fort... Et pour te rassurer complètement, je vas te dire... L'assassinat de Renaudot n'a rien à voir avec nos affaires... C'est une chose à côté...
— Comprends pas...
— Renaudot, hier, m'a raconté toute une histoire...
— Celle de ce Salvatour que tu m'as dit ?
— Juste...
— Est-ce que tu croirais, m'ami ?
— Non, je ne crois pas...
Et après une pause :
— Je ne crois pas ! Je suis sûr que c'est Salvatour qui a assassiné le petit homme... Et ça me fait bien plaisir !
— Tu es drôle, quéquefois, m'mi !
— Ça me fait plaisir parce que, pour Renaudot, je ne le pleure que comme un qu'on peut remplacer... Il emporte tous mes regrets... il ne m'en laisse aucun... Mais, parce que ce meurtre prouve que j'ai devant moi un monsieur qui ne badine pas, prêt à tout... et avec lequel Limpartial pourra abattre une bonne besogne, hé, Fifine? Et "puis ça me fait plaisir, surtout, parce que, Renaudot assassiné par Salvatour, c'est la preuve, simple et grande, que je ne me suis pas trompé, et que, autrefois, la duchesse de Tiff anges...
Il arracha un journal des mains de Delphine. Il parcourut, pour la seconde fois, l'article.
— Le même moyen, dit-il... en grondant... deux genoux sur l'oreiller, comme il y a dix ans, au château, deux genoux sur les coussins...
Il se jeta hors du lit.
— Je m'habille et je sors...
— Une affaire ?... Puisqu'on a de la galette, terreloi plutôt...
— Une affaire, oui, Fifine, mais de galette point.... Je m'y mettrai tout de même à ple^n cœur... Regarde ça, Fifine, regarde 1
Et il appuya le doigt sur les trois terribles lettres de son front,
— Ça ne peut s'effacer que dans du sang et dans la honte...
— Prends garde, m'ami, tu n'es costaud que quand il faut tuer...
— Qui est-ce qui te dit qu'il n'y aura point de rouge par terre ?
— Le Tiffanges est en prison ! Rien à faire I Limpartial eut un sourire féroce :
— Son fils et sa tille sont libres !.,. Et tout à coup, éclatant de rire :
— Ah I c'est une. belle partie qui commence, Fifine, la plus belle que j'aie jamais jou^e ! Et j'ai tous les atouts dans mon jeu 1
— Mais rien ne te prouve que c'est Salvatour...
— Rien ? Tu veux dire tout !... Mais ça ne t'intéresserait pas. Un jour, au lit, quand on ne dormira pas, je te raconterai les événements... Ça te prendra comme un vrai roman... Pour le quart d'heure, ne me parle plus*... J'ai besoin de silence...
Et plus un mot ne fut prononcé. Parfois, Limpartial s'arrêtait, une main en l'air, grondant des mots à voix basse, tout un plan sans doute qu'il élaborait et pour lequel il supputait chances et périls...
Un quart d'heure après, il était prêt à partir. Il avait endossé pour la circonstance un costume de porteur aux Halles qui allait à merveille à ses épaules d'athlète... Il avait coiffé son crâne d'un madras rouge
qui le serrait étroitement jusqu'au bas du front, dérobant ainsi et le plus nalurell-ement du monde la cicatrice ; par dessus était l'immense chapeau aux vastes bords qui l'abritaient comme un parapluie. Blouse, large pantalon et gourdin. Il aimait ce travestissement où il était à l'aise, et que la police n'avait pas encore soupçonné. Dans les autres, trois fois déjà, il avait été brûlé. Il était sur ses gardes.
-— Adieu, Fifîne... Je rentrerai tard, si je rentre. T'inquiète pas... Et ne fais pas à boulotter pour moi... Je trouverai de quoi briffer si je radine à la cambuse, cette nuit...
— Ouvre l'œil, m'ami... Je tremble toujours pour ta peau...
Il lui jeta un signe amical, de la rue, pendant qu'elle le regardait d'entre les pots de fuschias, de géraniums et de résédas. Ils s'étaient fait une bonne existence tranquille, il est vrai, mais tout de môme il y avait des risques à courir...
— Maintenant qu'on a de quoi, disait Guinguette bien souvent, on pourrait vivre heureux dans un coin en mangeant ses rentes.
Limpartial filait droit vers Paris. Son but ?... Le dire, sera prouver son audace !... Il voulait visiter le logis de Renaudot... et c\iercher, là, s'il trouverait quelque indice... Il se doutait bien que le Cloître-Saint- Honoré devait être plein de policiers et qu'il y en aurait chez le concierge Brunol et dans le logement de la victime ; enfin, qu'il ne ferait pas un pas dans le quartier sans se frôler à la police. Le Renégat en avait vu bien d'autres. Et puis, il était patient comme une bête fauve. S'ib étaient trop, il attendrait.
Et en effet, ils étaient trop,.. Il dut se barrer... Deux se tenaient chez le père Brunol, dans la loge, deux autres chez un troquet voisin, et un cinquième, que le Renégat reconnut tout de suite, faisait semblant de
ressemeler un soulier, près cl*un cordonnier, dans son échoppe, juste en face de la maison du crime. LJmparlial, riant en dessous :
— Pas dégourdis, tout de même... A la revoyure I Et il se défila hors du Cloître. Il y avait deux
jours qu'on cherchait lo meurtrier de Renaudot, mais on ne trouvait rien : pas le moindre indice. Encore une affaire à classer. Du reste, elle n'avait pas fait beaucoup de bruit. Le petit homme intéressait peu de mon le.
Le soir du troisième jour, Limpartial eut ses coudées franches.
La police renonçait et les souricières étaient détendues.
Le concierge Brunol était affilié à la bande. Le Renégat n'eut pas de peine à s'entendre avec lui. Du reste, il était généreux.
Ce qu'il voulait, il l'expliqua brièvement :
— Deux heures à passer dans le logement de Renaudot.
— C'est facile.
— Rien n'y a été changé, depuis le meurtre ?
— Rien encore... On a enlevé le corps et puis c'est tout...
— Bon... La clef ?
— La voilà !
Limpartial la prit et, tout à coup, il eut un geste de surprise.
— Tiens... Elle est toute neuve, cette clef ?
— Oui... Je l'ai trouvée sur la porte, en entrant... le matin où j'ai découvert le cadavre... L'autre clef... la vraie... était dans la poche de Renaudot, à son trousseau,
— Et tu n'as rien dit à la Rousse ?
— Rien,
— Pourquoi ?
— Je ne suis pas payé pour ça ! Chacun son mélier...
— C'est la fausse clef dont on s'est servi pour entrer...
— Naturellement... et qu'on a oubliée dans la serrure... Quoi que ça prouve ?
Le Renégat avait tiré une loupe de sa poche et inspectait minutieusement la clef sur toutes ses faces... Il eut un sursaut et se mit à rire...
— Tu as découvert quelque chose ?
— Peut-être !...
Il n'en dit pas plus et grimpa les étages. Chez Renaudot, il inspecta les serrures, le carreau coupé au diamant, chaque meuble, les murs, les chaises, la table, se coucha à plat ventre sur le parquet, et fît, dans cette posture, le tour de la chambre. Puis il vint au lit, et, longuement, il regarda, remuant doucement draps et couvertures, examinant parfois à la loupe, comme il avait fait pour la clef. Il eut fait un maître policier. Limpartial, si le sort ne l'avait pas jeté de l'autre côté de la iDarricade. De temps en temps, il murmurait :
— Ils n'ont rien vu, les imbéciles !
Lui, avait vu !...
D'abord, sur la clef remise par Brunol, un signe de fabrique, perceptible à la loupe seulement... et qu'il connaissait bien... C'était par ce signe qu'un serrurier, indicateur payé par la sûreté, marquait les clefs fabriquées par lui sur empreintes. Plusieurs des plus fameuses affaires de ces dernières années avaient été débrouillées grâce à ce moyen qui restait mystérieux dans le monde de la pègre, mais qui avait été révélé à Limpartial par le serrurier lui-même.
— Il faut avoir des amis partout, murmura le Renégat.
Ensuite, deuxième indice, découvert également grâce
au grossissement de la loupe : sur l'oreiller où s*était exercée la pression dos genoux du meurtrier, Limpartial avait ramassé délicatement, du bout de ses doigts, des fils de drap de couleur marron, attenant à la to^le...
— Ceci vient d'un pantalon molletonné...
Il laissa trois fils, en prit deux, qu'il enferma pour ne pas les perdre, dans le boîtier de sa montre...
— Renaudot n'était pas vigoureux, mais tout de même il a dû se débattre et a g':'iffé les genoux de l'assassin.,, de là. ces déchirures de drap... Très bien, très bien !
Il se frotta les mains.
— Ces gens de la Sûreté sont donc aveugles ?
Enfin, troisième indice, aussi précieux, aussi étrangement découvert : contre le carreau coupé au diamant, dans la rainure où traînaient des poussières de mastic, à la loupe encore, il avait aperçu un débris d'ongle... l'ongle d'un index... selon toute apparence... et ce débris était allé rejoindre les autres sous le couvercle de la montre.
— Bravo ! L'homme était nerveux... en coupant la vitre ou en la retenant, une fois coupée, par la boule de poix, il s'est cassé l'ongle d'un doigt, un ongle très bien tenu, très soigné, et qui ne me rappelle en rien les mains de Renaudot, qui ont toujours paru porter le deuil de son honneur...
Il se mit à rire silencieusement, refît le tour du logis, lent, attentif, mais aucune autre découverte. Il redescendit, passa devant la loge :
— Père Brunol, j'emporte la clef.
— Comme tu voudras, vieux... Et alors, rien de nouveau ?
— Ma foi non, absolument rien.
Brunol sourit. Il connaissait le flair extraordinaire de Bibi-de-Ba^olet. Il ne croyait pas à son fiasco.
Mais il ne voulut pas le questionner davantage. Toute la bande, jusqu'au plus infime de ses comporses, était ainsi disciplinée. Et Lirnpartial était redouté à l'égal d'une constante menace de mort.
11 était midi. Le Renégat avait faim. Il entra dans un bouillon de la rue Montpensier, tout près, y déjeuna tranquillement, s'offrit un café et un verre de fine, après quoi, ayant consulté sa montre, il remonla à pied, à l'allure paisible d'un promeneur, les Champs- Elysées et descendit l'avenue du Bois.
En face de l'hôtel de Salvatour — dont il avait trouvé radresse dans un bottin mondain — il s'arrêta, et là parut hésiter quelque temps... Il parut, car il n'hésitait pas î Seulement il se retraçait en un rapide retour sur lui-même les chances qu'il avait recueillies avant d'engager cette rude bataille.
Après quoi, il entra et parlementa d&ns la loge. On n'était pas introduit auprès de Salvatour facilement et il avait beau prétexter les raisons les plus ingénieuses, la consigne était farouche. Salvatour, malade, ne recevait personne.
— Donnez-moi une enveloppe et du papier, demanda Limpartial.
Il écrivit quelques lignes au crayon-encre, cacheta, après quoi :
— Remettez le poulet à votre singe... 11 me recevra avec des égards.
Cinq minutes après, le concierge, surpris, redescendait en toute hâte :
— Veuillez me suivre ! dit-il.
La lettre du. Renégat n'était pas longue. Elle disait :
« Un ami dévoué voudrait vous entretenir seul à » seul, de la part de défunt Renaudot !... »
Cela avait suffi pour troubler l'infirme, au fond do sa solitude.
Les deux premiers regards qu'échangèrent Limparlial et Salvateur furent d'autant plus décisifs que les deux hommes s'abordaient comme dans un choc, et, en apparence, dans Tallitude de deux adversaires qui allaient entamer un duel à mort...
Au mot de Limpartial, Salvatour s'était dit :
— Cet homme sait quelque chose...
Quant à Limpartial, il augurait trop du caractère, de l'énergie et de i'audace du meurtrier de la duchesse de TilTanges et de Renaudot, pour ne point penser :
— Il se défendra par tous les moyens.
Devant le porteur aux Halles, Salvatour fut surpris. Ces braves gens ne sont point mêlés, d'habi'ude, à des affaires de ce genre, et il s'attendait à l'arrivée d'un homme pareil à Renaudot, fruit sec de procédure, expulsé des études de notaires et d'avoués, agent d'affaires taré et tombé dans la misère.
Il s'ensuivit quelques escarmouches.
— Monsieur, fît Salvatour, du fond de son fauteuil mécanique, je vous ai reçu à cause de votre insistance, mais j'avoue ne rien comprendre à ce mot au crayon que vous m'avez fait parvenir... Quel est ce Renaudot qui vous en^voie ?
— L'homme du Cloîlre-Saint-Honoré...
— Cela ne me dit rien.
— L'homme que vous employiez contre Gerbousse et Soudeilles...
Si fort qu'il fût, un léger tressaillement de Salvatour, imperceptible, montra que le coup avait porté. Mais il fallait mieux pour le déconcerter.
— Je crois, mon brave, dit-il en souriant, que vous avez envie de me faire déchiffrer une énigme... Voici trois noms, Renaudot, Gerbousse et Soudeilles que j'entends prononcer pour la première fois.
Limpartial, bien qu'on ne l'y eût pas convié, s'était assis e-t son immense chnp'?au enfariné cachait ses ro-
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bustes jambes. Sa tête, serrée dans le madras, dérobait toute trace des trois lettres.
Imperturbable, il répliqua :
— Il ne faut pas trop vous avancer... mon lieutenant... Gerbousse et Soudeiiles ont été soldats au 65", à Nantes, où vous étiez officier de réserve avec le lieutenant de Tiffanges... Quant à Renaudot...
— Il y a cent Renaudot en France...
— Le mien se distingue des autres en ce que c'est celui qui est mort il y a quatre jours et que vous avez assassiné...
Cette fois le coup est si brutal, si direct et si imprévu qu'il déchaîne tout un drame rapide... Salvatour ne réfléchit pas... Il s'est dressé d'un bond, de toute sa hauteur, dominant Limpartial qui reste assis en souriant... Il marche vers le Renégat et ses deux mains, en un étau terrible, se rejoignent autour du cou de taureau du misérable, qui ne semble en rien gêné par cette étreinte.
— Mon lieutenant, dit Limpartial avec un sang-froid extraordinaire, vous ne pourrez pas m'étrangler jusqu'au bout. Jl vous manquera les coussins de la duchesse de Tiffanges et l'oreiller de ce pauvre Renaudot...
Alors, les mains se desserrent. Une expression d'atroce terreur s'est, un instant, répandue sur le visage de Salvatour. Elle n'a pas été longue, son imprudence ! Il n'a duré qu'un instant son oubli... Mais cela a suffi pour le perdre... Certes, il va combattre encore, mais cette première renconttre a tourné à son désavantage.
Et l'ironie calme de Limpartial le lui fait comprendre :
— Je vois, mon lieutenant, qu'à l'occasion vous n'êtes pas si infirme que vous voulez bien le faire croire... Et cela m'explique que vous n'avez confié à personne le soin de vous débarrasser de Renaudot... Jolie poi-
gne I Compliments I Vous avez presque dérangé mon nœud de cravate I
Il se mit à rire avec tant de franchise et de bonhomie qu'on eût dit, en vérité, qu'il ne s'agissait, entre eux deux, que d'une plaisanterie...
— D'abord, et avant tout, mon lieutenant, il faut vous rassurer... Je viens en ami, sans aucune mauvaise idée contre vous... Mon nom vous dira-t-il quelque chose ? Je suis Limpartial... ancien cycliste au 65" de ligne...
Le regard morne de Salvatour dompté se leva sur cet homme... Limpartial ! Certes, il connaissait le misérable... et sa vie en Afrique... Tiffanges n'avait-il pas tout raconté ?... Et cette scène de la chambrée du régiment, entre le cycliste et Gerbcusse et Soudeilles, comment l'aurait-il oubliée ?.,.
— Surnommé Bibi-de-BagnoIet... ajoutait le colosse... pour le quart d'heure vivant de ses rentes et ne devant rien à personne... Vous ne me croyez pas lorsque je vous affirme que vous n'avez rien à craindre de moi ?
— Alors, que voulez-vous ? Allez au fait I
— Ce que je veux ? Je veux vous obliger à accepter mon amitié et mes offres de service... Pour ça, vous refuserez, je m'en doute, vous refuserez tant que je ne vous aurai point prouvé que je connais vos secrets... que vous êtes à ma merci.,, et que, sur un mot de moi, vous ne seriez pas loin de vous marier avec la veuve...
Salvatour haussa les épaules.
Une accusation vague, peut-être. C'était à la portée de tout le monde...
Mais fournir contre lui, pour l'un comme peur l'autre de ces deux crimes, la moindre preuve, c'était impossible !
— Du reste, on a le temps de causer, pas ? Eh bien, jaspinons en camaros...
I). se lut, et enveloppa Salvalour d'un regard admiratif.
— Vous êtes un rude lapin, vous savez ? Je suis connaisseur, moi... Et faut mieux vous avoir pour ami que pour ennemi... Ce qui vous manque, pour un crime de Paris, c'est l'expérience... A Paris, il y a des dangers d'une nature particulière qu'on ne retrouve pas si l'on veut aller en province... Pour bien tuer à Paris, sans laisser de trace, il faut avoir pratiqué longtemps et connaître à fond la vie parisienne... A Tiff anges, c'a a été un coup de maître... Cloître- Saint-Honoré, heu ! heu ! je ne vous ferai pas de compliments et vous vous êtes montré inférieur...
Limpartiai se leva, ouvrit sa montre, en tira délicatement un brin de drap, qu'il approcha du pantalon de Salvatour.
— Vous n'avez pas changé de vêlement , dit- il, depuis que vous avez étranglé mon vieux Renaudot.,. Vous n'avez pas pris garde qu'il vous a griffé en se débattant... J'ai trouvé ce petit débris contre l'oreiller... Pa?i moyen de se tromper... Voilà l'éraflure, sur votre jenou î...
Et apr^s une pause où il semblait jouir de la terreur qu'il devinait :
— - C'est comme votre main... la droite... oui, ne la cachez pas... Voilà ce que c'est que de porter les ongles un peu longs... Les ongles, ça se casse quand on fait une besogne dure, et la cassure, ça se retrouve, et ça pourrait s'adapter à votre index... le seul de vos doigis dont l'ongle, justement, est cassé... Je vous restitue ce qui vous appartient, pour vous prouver que je ne vous veux pas de mal.
Sur un coin du bureau, il déposa précieusement le fil d8 drap molletonné et le morceau d'ongle.
Après quoi, il tira une clef de sa poche... et une loupe. Il tendit l'une et l'autre à Salvatour.
— Il y a, rue Matignon, au fond d*une cour, un serrurier qui appartient à la police, et qui a ThabiAude de signer toutes les clefs qu'il fabrique sur empreintes,.. Voilà sa signature, là.,, à la loupe, vous la distinguerez... Si j'allais lui demander : « Pour le compte de qui as-tu forgé cet outil ? » il ne manquerait pas de me donner votre signalement, car bien sûr vous n'avez confié à personne le soin de s'occuper d'une commande aussi périlleuse... Etes-vous persuadé, monsieur Salvatour, que je n'ai pas abusé de votre crédulité en prétendant que je me présentais devant vous de la part de défunt Renaudot ?...
— Je suppose que votre roman n'est pas fini ? articula nettement Salvatour... Poursuivez donc... Où voulez-vous en venir ?
— Voici la clef, je vous en fais cadeau, comme du reste... Ces trois petites choses suffiraient, je vous ie jure, à vous envoyer au bagne... Si vous aviez été Parisien, vous n'auriez point cassé votre ongle, vous auriez brossé l'oreiîler, et surtout vous n'au*iez pas oublié cette clef dans la serrure de la porte d'entrée... Crime de pro\ince, monsieur Salvatour, crime de province !... fit avec un profond dédain Bibi-de-Eagnolet...
Le regard de Salvatour pesa lourdement sur lui... Et ce monstre, si farouche, si impitoyable et si brave, s'en trouva gêné... il se dégageait de ce regard je ne sais quel fluide dont tous les nerfs du colosse tressaillirent soudainement.
Renaudot l'avait reçu, ce regard, le jour où il était venu braver ce fauve dans son repaire.
Et Renaudot en était mort.
— Maintenant il reste à savoir pourquoi vous avez commis ce crime. Les autres chercheraient longtemps. Moi, inutile. Quelques heures avant de mourir, Renaudot m'avait fait ses confidences... Et lorsque j'ai su
THOMPE-LA-MORT
qu'on l'avait assassiné, je me suis dit toute de suite : C'est Salvateur qui a fait le coup.
— Tu mourras ! disait le regard qui enveloppait le Renégat.
— Pourquoi ? Eh ! parce que le meurtre de la duchesse pèse sur votre existence, et pèsera jusqu'à la fin... Moi qui en ai des tas sur la conscience, je sais ce qu'il en retourne... Le premier entraîne le second... C'est un engrenage... l'on s'y laisse prendre la main... La main prise, le corps y passe... Vous avez déjà deux meurtres sur le cœuï mon lieutenant... Etes-vous bien sûr de n'être pas obligé d'en commettre un troisième, pour échapper au châtiment des deux premiers ?
— Tu mourras ! Tu mourras I i^edisait le regard impitoyable.
— Cette pauvre duchesse de Tiffanges I Vous, en avez un culot, d'avoir laissé accuser et condamner votre ami d'enfance... Moi, je ne vous avais pas cru coupable, même après vous avoir aperçu dans la chambre de la jeune femme... cette nuit-là... Je m'étais dit : il y a de l'adultère sous roche... mon vieux, ça ne le regarde pas... Et puis, tout s'était si bien arrangé pour perdre ce Tiffanges ! Plus tard, j'ai réfléchi... votre présence chez la duchesse... la trahison... oui, trahison, car c'est vous qui avez prévenu la gendarmerie de la présence de Tiffanges aux Roches- Blanches... Je vous ai vu !... Et les heures se raccordaient si bien ! Et votre haine contre Gerbousse et Soudeilles dont vous redoutiez les explications tardives... Et votre complicité avec Renaudot et enfin, quand celui-ci vous eut percé à jour, perdant la tête et vous croyant en danger... sa mort !...
Le regard terrible continuait de dire :
— Toi aussi, tu mourras !!
Tout à coup Limpartial avise la photographie de
Roger.., enfant... celle de Roger, plus tard... une autre de Roger jeune homme... C'était ainsi que Renaudot avait fait, lui aussi... Mais Renaudot n'avait pas la pénétrante et singulière lucidité de Limpartial.
— Votre fils... Il vous ressemble... Vous devez en être fier...
11 replace les portraits, reste silencieux longtemps, et soudain, du bout de sa main touchant la main glacée de Salvatour...
— Je comprends, fait-il à voix basse,., c'est pour lui, pour ce beau et loyal garçon qu'on travaille !... Il ne sait pas... et il ne faut pas qu'il sache...
Salvatour a longuement frémi d'épouvante. Cet homme l'effraye... Il se croit perdu... Rien ne leur échappe donc, à ces petits yeux en vrille, brillants et cruels comme des yeux de vipère ?...
Lentement, Je bras de l'infirme s'est allongé vers un tiroir... et il l'ouvre... petit à petit... sans que le Renégat semble y prendre garde...
Là, il y a un revolver, chargé... Il le tâte... il s'en empare... Toute fièvre et toute terreur ont disparu... il a un calme absolu... Et brusquement il retire son bras... Mais le Renégat le lui a saisi... le lui a cloué sur la table, immobile, paralysé... l'index de Salvatour cherche la gûchette... Avant qu'il l'ait atteint, le revolver lui est arraché avec une aisance étrange... Limpartial le glisse dans sa poche et dit, sans émotion :
— Je le confisque !...
Et doucement, avec un reproche amical :
— Tuer Limpartial comme Renaudot, pour qu'il ne parle pas ! Ces coups-là, mon lieutenant, il faut les réussir... Quand on les rate, ça se retourne contre vous... S*il n'y avait pas d'autres preuves, vieux, cellelà serait plus que suffisante !...
Son ton changea. Rudement, il poursuivait :
— Je suis venu en ami... pourquoi me craignez-
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VOUS ?... Puisque vous n'ajoutez pas foi à mes paroles, regardez î
Il avait jeté son chapeau de farinier qui lui embarrassait les mains.
Il dénoua le mndras qui lui serrait étroitement la tête...
Et sa tête apparut, énorme, au masque terrible, avec son front ravagé et brûlé jusqu'à l'os, de la racine des cheveux jusqu'aux sourcils... Mais cela, ce pouvait être un acccident... et ne disait rien à Salvatour ! Alors, le Renégat concentra sa volonté... en un effort qui fit surgir l'horrible marque :
— Regardez, Salvatour, regardez et lisez... Blême, Salvatour, penché vers ce monstre, voyait des
lignes qui se formaient en rouge, sur la lividité de la cicatrice, et ces lignes elles-mêmes former une lettre, deux lettres, trois lettres...
— Vous voyez ?
— Oui.
— Que lisez-vous /
— Trompe-la-Mort î Et maintenant, commencezvous à comprendre ? Ce sont les soldats de Kaddaouel-Maoute qui m'ont marqué, alors qu'il venait de me donner la vie sauve, et qu'il m'avait garanti que nul danger ne nifî menaçait ! Marqué pour jusqu'à la mort, car rien ne peut effacer les lettres. J'ai essayé, j'ai enduré les supplices terribles et ce que j'ai réussi, vous le voyez ! En rouge, elles apparaissent sur la cicatrice et me désignent à tous comme un objet d'horreur... Alors, depuis ce jour-là, j'ai juré que je me vengerais, Si je suis revenu dans mon pays, risquant ma peau, c'est pour me venger, et ma vengeance jusqu'à présent était impossible, puisque Tiffanges m'échappait par son incarcération... Eh bien, jugez de ma joie quand Renaiulot m'eut tout raconté ! quand je devinai
votre rôle dans le meurtre de la duchesse I quand j'eus relié ensemble, dans une impitoyable logique tous les événements qui vous accusent !... La vengeance dont je désespérais, je la rencontrais tout à coup, elle venait de vous, elle était en vous ! Le destin avait fait de vous l'ami nécessaire, le complice forcé de Limpartial... Vous avez été entraîné par votre crime... et tous vos efforts ont tendu à échapper à la justice... Aujourd'hui que vous êtes menacé par l'innocence de Tiffanges, vous n'avez plus et vous ne devez plus voir qu'un but : empêcher celle innocence d'éclater aux yeux du monde... rendre vains les efforts des enfants de Tiffanges ligués contre vous ! Je suis votre homme, Salvatour, et je vous y aiderai... Et lorsque nous aurons réussi, lorsqu'un nouveau verdict aura définitivement consacré la honte de votre ami, eh bien, moi, satisfait, je disparaîtrai... La terre d'Afrique est vaste et pleine de ressources... Vous voyez bien que vous pouvez vous confier à moi et que vous n'avez rien à redouter.
Les yeux de Salvatour redisaient ;
— Tu mourras !
Mais il était pris. Cet homme, ce démon savait toutes choses. Et vraiment, puisque la vengeance seule était le sentiment qui l'animait, où serait le danger de lier partie avec lui ? Résister, nier, c'était se faire un ennemi qui engloberait dans sa haine Salvatour et Tiffanges... Et nier, ce n'était plus possible... Si la justice officielle, régulière, avait eu entre les mains les trois indices rapportés par Limpartial, de la chambre de Renaudot, il y en avait plus qu'il n'en fallait pour une accusation capitale.
Puis, encore une fois, qu'avait-il à trembler, puisque cet homme devait mourir ! Ruse contre ruse, piège contre piège, ii serait le plus fort î
Limpartial avait regarni sa tête avec sou madras.
— Ainsi» dit-il, vous refusez ?
Un silence, dans lequel sembla s'enfermer et se résumer et se résoudre toute l'existence de Salvatour... Entraîné par ce bandit, où cette existence allait-elle s'arrêter ?... Vers quelles intrigues infâmes et quels attentats odieux la conduirait-il ?...
Mais il n'avait plus le temps ni de réfléchir, ni d'hésiter.
Il secoua lentement la tête, n'ayant pas la force de dire le mot.
— Pacte conclu, alors ? fît le Renégat.
— Oui !
Il tendit la main à Salvatour...
Et dans celte main Salvatour laissa tomber la sienne.
Limpartial, on le sait, ne mentait pas, n'avait pas d'arrière-pensée. II avait étalé à nu sans mystère ni calcul, son âme de monstre.
Il était trop intelligent pour le brusquer, pour lui faire avouer nettement les deux crimes. Du reste, inutile. Puis-que Salvatour acceptait la complicité offerte, c'était l'aveu. Limpartial n'en voulait pas plus.
Il se contenta de demander :
— Vous me laissez le champ libre ?
— Oui.
— Toutefois, je vous rendrai compte... j'y tiens.
— Il le faut.
— Aujourd'hui, vous êtes certainement trop ému pour que nous puissions causer sérieusement... Je reviendrai... Je serai vêtu autrement... Cela attirera moins l'attention de vos gens. Vous donnerez des ordres en bas pour que je sois reçu volontiers ?
— Je les dcuinerai.
— A toute heure de jour ou de nuit.
— Oui... évitez de venir la nuit...
— Ce serait imprudent... n'ayez pas peur... à moins de nécessité !...
— Et si j'ai besoin de vous, où vous Irouverai-je ?...
— Moi, nulle part... Je suis inexistant... Mais Delphine vous renseignera.
— Delphine ?
— Ma femme... Rue des Balkans, pas xoin de Thospice, une petite maison blanche aux fenêtres fleuries... c'est là qu'elle demeure !...
Le m.ême regard de Salvatour redisait :
— C'est là que tu mourras !...
— Encore une question, c'est dans votre intérêt... et elle vous montrera comme je pense à tout.
— Dites...
— Etes-vous bien sûr qu'il n'y ait pas, quelque part au monde, une preuve vous accusant d'avoir assassiné la duchesse de Tiffanges ?
Morne, comme en un accès de somnambulisme :
— Il existe une preuve...
— Vous la connaissez ?
— Cette preuve explique une chose qui, sans elle, paraîtrait inexplicable, éternellement...
— Pourquoi vous avez tué la duchesse ?
— Oui.
— Et cette preuve, vous voudriez la détruire ?...
— Non... Je la garde, jalousement... je la garde avec
"une épouvante délicieuse... Je vis auprès d'elle... Elle
ne me quitte pas... et la moindre imprudence pourrait
la faire tomber entre les mains de ceux qui me soup-
çonnent et qui me guettent...
Les petits yeux de Limpartial le fouillaient, inlassables.
— Des lettres, je parie ? fit-il brusquement.
— Des lettres d'elle ! Et des lettres de moi ! !
— Eh bien, monsieur, vous avez trop tardé ! Il faut choisir... Oui, choisir entr3 ces lettres et votre salut !... Des lettres, ça se perd, ça se lit, ça se vole !... II faut les brûler...
— Non. J'y ai pensé. Je n*en ai pas le courage. J*y cherche tous les jours mon remords el ma torture...
Limparlial saisit une des photographies de Roger et la plaça sous les yeux terrifiés de Salvatour.
— Vous n'avez donc pas peur qu'il sache !
Un sourd gémissement a gonflé la poitrine du misérable.
Et faible, dompté :
— Je les brûlerai î
— Vous le jurez ?
— Je vous le jure.
— Sans plus tarder ?
— C-ette nuit, après les avoir une dernière fois relues.
C'était vrai. Il les relisait sans cesse. Il venait sans cesse y puiser l'abominable souvenir de son incompréhensible crime. Comme il passait ses journées eî ses soirées presque toujours seul, en l'absence de son fils, il les avait transportées dans son cabinet de travail, où il les enfermait dans le coffre-fort. Quand Roger était à Paris et qu'il avait le souci de ne point se laisser surprendre, il les gardsit auprès de lui, dans la chambre à coucher, en un m.euble secret que personne n'aurait pu ouvrir sans le briser. Ici et là, il vivait avec elles.
Le soir de ce même jour, où nous venons de le voir aux prises avec Lîmparlial, après le dîner, après avoir embrassé Micheline, il rentra dans son cabinet, roulant lourdement son fauteuil mécanique que ses bras semblaient ne plus avoir la vigueur de manœuvrer.
Longtemps, absorbé, ressassant tout ce qui avait été dit entre lui et le Renégat, il essaya d'échapper à l'étreinte qu'il sentait se resserrer autour de lui.
Non, impossible, il était bien pris...
Se dégager maintenant, L ne le pouvait, que par la mort de cet homme I...
Encore une mort î Encore un crime I Encore du sang !
Il ferma les yeux, essayant de ne plus penser, puis, au bout d'un instant, il se souleva, se dirigea vers le coffre, l'ouvrit, atteignit un nécessaire en laque, caché lui-même dans un des tiroirs d'acier pour lequel il fallait une seconde clef et revint s'asseoir à sa table avec son précieux fardeau.
Alors, les lettres éparpillées devant lui, il parut ne plus rien voir dans le monde, hormis ces choses...
Et, en un désespoir de damné, il lut...
Il y avait des lettres de lui, à Bégine, retrouvées avec des confessions intimes, des aveux lointains, des plaintes passionnées, de la jeune femme... dans le coffret confié à la tombe de la crypte.
... Et il y avait d'autres lettres encore, celles qu'il avait reçues d'elle en sa jeunesse, où elle confiait ses rêves, et dont il ne s'était jamais séparé.